Les Neuf Vies de Philibert Salmeck

Les Neuf Vies de Philibert Salmeck
John Bemelmans Marciano, Sophie Blackall
(Les Grandes Personnes), 2014

8 façons de mourir extraordinaires + 1

Par Anne-Marie Mercier

les-neuf-vies-de-philibert-salmeckDans la lignée des enfants milliardaires insupportables, Philibert bat de loin Artémis Fowl. Il faut dire que, comme son nom l’indique, il est le descendant d’une horrible famille qui a été à l’origine de bien des malheurs pour l’humanité : le capitalisme c’est eux, la déforestation, les génocides, le changement climatique… tout leur sert à asseoir leur fortune mais – bien mal acquis ne devant pas profiter –, ils meurent tous jeunes.

Philibert décide de vaincre la fatalité en se faisant greffer huit vies supplémentaires à partir de son chat (oui, les chats ont neuf vies et un dessin nous le prouve en montrant l’organe qui est à l’origine de cette particularité).

Le récit montre un enfant déchainé prêt à se lancer dans toutes sortes de sports ou de conduites à risque, jouant avec la mort de manière assez bouffonne et très vite rattrapé par le réel : lorsqu’il arrive (rapidement) à la fin de son capital, la peur s’installe –  leçon de La Peau de chagrin de Balzac pour les plus jeunes?.

Entre humour grinçant et fable philosophique, ce petit récit est illustré de manière très expressive et caricaturale en noir et blanc ; il pose la question de la vie et de la mort, du prix que l’on oublie d’accorder à l’une et des différentes façons d’arriver à l’autre, tantôt en négligeant les conseils avisés de l’entourage tantôt en les prenant trop à la lettre. Surprotection et exposition au danger sont les deux chemins qui mènent le personnage à sa perte.

Le Mur. Mon enfance derrière le rideau de fer

Le Mur. Mon enfance derrière le rideau de fer
Peter Sís
Grasset jeunesse, 2007, 2010

Une vie d’artiste – derrière le rideau

Par Anne-Marie Mercier

le-mur-mon-enfance-derriere-le-rideau-de-ferSur Li&je, nous chroniquons essentiellement les nouveautés, mais de temps en temps, lors de rééditions ou d’autres scircnstances, nous ne nous interdisons pas d’évoquer des classiques (cet été, Murice Sendak et Peter Sís).

Un peu comme dans l’album Le Tibet, Peter Sis propose une forme autobiographique ; mais ici il s’agit de ses propres carnets intimes et il s’agit du lieu où il a vécu durant son enfance : la Tchécoslovaquie communiste, et plus précisément Prague.

Les souvenirs d’enfance ne sont pas tous heureux, même dans les albums pour enfants, et celui-ci est aussi amer qu’il est instructif.

Pourtant, le récit est écrit à la troisième personne, comme pour mettre à distance ces événements et ériger un autre mur entre son passé et lui ; la postface fait la part du personnel et de l’inventé et montre que la vie de son personnage est emblématique de la vie du pays.

La présentation du contexte de la guerre froide et des événements qui l’ont ponctuée (soulèvement de Hongrie, construction du mur de Berlin, missiles de Cuba, guerre du Vietnam, printemps de Prague…) servent de toile de fond à la description de la vie quotidienne des tchèques et à l’histoire de la famille de l’enfant. Les images, tracées à l’encre noire sur fond blanc avec des touches de rouge et parfois quelques rares touches de bleu, plus rarement d’autres couleurs, sont entourées de vignettes, photos personnelles ou dessins. Ce qui est présenté naïvement comme des vérités est rapporté de manière plus distanciée au fur et à mesure que l’esprit critique de l’enfant s’éveille tandis que le pays s’ouvre (arrivée de la musique des Beatles, des Beach Boys…) puis se referme, avec les arrestations, tortures, délations…

C’est aussi l’histoire de la naissance d’un talent, depuis ses dessins d’enfant jusqu’à ses études et premières réalisations, conditionnées par une censure de plus en plus pointilleuse (il donne de nombreux détails très éclairants) et des rêves de liberté.

Médaille Caldecott (USA)
Grand Prix de la Foire de Bologne

Le chateau de Cassandra

Le Chateau de Cassandra
Dodie Smith
Gallimard jeunesse (pôle fiction), 2015

Le diable par la queue, version ado des années 30

Par Anne-Marie Mercier

Le Chateau de Cassandra« Si lors d’un diner vous observez les gens en train de manger et de parler, si vous les regardez attentivement, c’est vraiment un drôle de spectacle : les mains très occupées, les fourchettes qui montent et qui descendent, les bouchées avalées, les mots qui sortent entre les bouchées, les mâchoires qui s’activent sans répit. Plus vous les observez, plus la scène vous paraît ahurissante : tous ces visages éclairés par les bougies, les mains qui passent par-dessus les épaules avec les plats, les propriétaires de ces mains qui se déplacent en silence autour de la table, sans prendre part à la conversation ni aux rires. »

Si Le Chateau de Cassandra, situé dans l’Angleterre des années 30,  dépasse largement le cadre du roman sentimental, c’est à travers le regard aigu de l’adolescente, narratrice de cette histoire et le jeu avec les situations. Elle vit très pauvrement avec son père, écrivain célèbre autrefois mais qui n’écrit plus et passe ses journées à chercher une voie nouvelle d’écriture, et sa soeur, dont on dit qu’elle est beaucoup plus jolie qu’elle. La ruine dans laquelle ils ont emménagé peu avant la mort de la mère des deux filles appartient à une riche famille d’américains et il se trouve qu’il y a deux jeunes hommes célibataires dans cette famille…

La suite ne se déroule absolument pas comme prévu, le ton acide et la mauvaise foi évidente de l’héroïne sont parfaits, enfin c’est une belle lecture qui fait parfois penser à Jane Austen.

La promenade de Petit Bonhomme

La promenade de Petit Bonhomme
Lucie Félix
(Les grandes personnes), 2015

Par Claire Damon

T’as ton bouquin ? T’as une main ?PETIT_BONHOMME_COUV_7M.indd

La lecture peut commencer.

Ce que permet cet album est d’ailleurs bien plus qu’une lecture. C’est un jeu, un spectacle ! Le plus aisément du monde, en ouvrant simplement le livre, il permet au lecteur adulte de remporter l’adhésion immédiate de son auditoire.

Le personnage principal est simplement – génialement – la main. Elle se promène, saute, caresse, glisse au fil des pages. Pour l’enfant, qui a souvent du mal à comprendre que le personnage que l’on retrouve en tournant la page est toujours le même, cette idée de permanence du personnage devient naturelle. Pensé pour la lecture en groupe, La promenade de Petit Bonhomme de Lucie Félix est en plus une véritable aide à la compréhension du récit par l’enfant.

Quatre sœurs

Quatre sœurs, tome 1 Enid / tome 2 Hortense / tome 3 Bettina / tome 4 Geneviève, ou L’intégrale en grand format,
Malika Ferdjoukh
L’école des loisirs,

Quatre sœurs, tome 1 : Enid,  tome 2 : Hortense, 
Rue de Sèvres,

Par Claire Damon

Quatres sœurs, tome 1 EnidOn a avait eu une bonne nouvelle pour commencer l’année : la sortie le 20 janvier de Bettina, le troisième tome des Quatre sœurs en bande dessinée.

Une amie me parlait il y a peu de la bienveillante jalousie que l’on ressent face à un interlocuteur qui n’a pas lu tel livre, que l’on a pour sa part adoré : « Tu n’as pas lu ce livre ? La chance ! ». C’est exactement ce que produit l’incomparable tétralogie des Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh. Tellement on l’a aimée, on souhaiterait ne pas l’avoir lu ! En effet la relecture, si elle peut être riche et passionnante, ne recèle bien souvent pas la saveur de la première fois.

Mais avec les Quatre sœurs – miracle – il y a 2 premières fois ! L’auteure de bande dessinée Cati Baur, qui a – comme tous ceux qui les ont lus – adoré Enid, Hortense, Bettina, Geneviève a refusé de s’en séparer et les a transposées en albums de BD. Elle nous permet de les relire avec autant de jubilation. La prouesse est là : la version en bande dessinée est aussi géniale que le roman.

Les deux premiers tomes sont sortis respectivement en 2011 et 2014.

 

L’Étrange cas Origami Yoda

L’Étrange cas Origami Yoda
Tom Angleberger
Traduit (Etats-Unis) par Nathalie Zimmermann
Seuil, 2012

« Lire ce livre tu dois » : « Trop drôle il est »

Par Anne-Marie Mercier

J’avais beaucoup ri en lisant le troisième volume de cette L’Étrange cas d’Origami Yodasérie, et c’est vrai aussi pour le premier : les propos inscrits en quatrième de couverture ne mentent pas.

Cela n’exclut pas, comme dans le premier, une part de gravité. Dennis, le collégien qui répond aux questions que se posent ses camarades de collège, garçons et filles, en faisant parler un origami imitant la forme du Yoda de Star wars, est « bizarre », limite idiot, sauf en maths. Il pourrait même être qualifié d’asocial (ou autiste ?) s’il n’avait pas sa bande d’amis. Tout en reconnaissant qu’il dit parfois des choses étranges, mange très salement, est imprévisible et inquiétant, fait toujours des choix catastrophiques (contrairement à son Yoda), ils le protègent – ce qui n’exclut pas des moments de faiblesse et même de trahison – et sont fascinés.

La polyphonie du volume est aussi intéressante : l’ouvrage est présenté comme une enquête menée par l’un d’eux, Tommy, recourant à des faits, des témoignages, des contre expertises (ainsi, Harvey, qui ne « croit » pas au Yoda, commente chaque épisode). Il s’agit de savoir si le Yoda de Dennis a un réel pouvoir de divination et de sagesse (s’il « existe ») ou si ce n’est qu’une boulette de papier. Chaque chapitre présente un événement raconté par un personnage différent, celui qui a posé la question à Yoda dont traite le chapitre. Les questions autant que les réponses sont très cocasses et à la fin tout lecteur en Yoda « croire ne peut que » (oui, la voix qui fait parler Yoda imite sa syntaxe).

Que la force avec vous soit !

La Fille qui navigua autour de Féerie dans un bateau construit de ses propres mains

La Fille qui navigua autour de Féerie dans un bateau construit de ses propres mains
Catherynne M. Valente
Traduit (Etats-Unis) par Laurent Philibert-Caillat
Illustrations d’Ana Juan
Balivernes, 2015

Sur la mer des histoires

Par Anne-Marie Mercier

Quelle bellCouvRVB_LaFilleQuiNaviguaAutourDeFeerie_10cme surprise et quels merveilleux moments de lectures ! « Moments » est au pluriel car c’est un livre qui se déguste, qui infuse, qu’on n’a pas envie de finir, enfin un livre rare. Cela ne signifie pas qu’il n’a pas d’intrigue : l’héroïne, une fois enlevée sur les ailes du vent vert, fuyant les « tasses à thé roses et jaunes et les petits chiens affables », a bien des obstacles à surmonter pour entrer dans Féérie, retrouver des objets perdus par des sorcières, résoudre des énigmes, sauver ses amis échapper aux manipulations de la Marquise tyrannique qui règne sur ce monde, retrouver la bonne Reine mauve (à moins que les deux n’en soient qu’une), et tout simplement survivre à de nombreux dangers, le pire étant représenté par la forêt d’automne qui la transforme un temps en arbre mourant, se dépouillant peu à peu de ses feuilles et de ses branches.

L’héroïne s’appelle Septembre, elle porte une robe orange, et la veste verte laissée par le vent. Une atmosphère automnale domine: nostalgie des choses au moment où elles étaient dans tout leur éclat, impression d’une fin imminente… Les amis qu’elle rencontre sont étonnants et tous en quête d’un objet ou d’un être perdu : la merveilleuse Lessive qui vous plonge dans des bains qui vous lavent du passé et vous insufflent du courage, le surprenant Vouivriothèque, A-à-L, mélange de vouivre (proche du dragon) et de bibliothèque, qui sait tout ce qui dépend des mots de la première moitié de l’alphabet, un garçon de pierre bleu…

Si le livre est épais, il peut se lire en étape ; chaque chapitre est consacré à la découverte d’un monde et de la logique surprenante, de ses habitants étranges. Il y a beaucoup de l’univers d’Alice, de nombreux clins d’œil, comme à celui de Lewis (un placard permet de passer entre les mondes), mais aussi un grand nombre d’inventions surprenantes et poétiques. Poétique aussi le style, avec une traduction merveilleuse qui crée un rythme, une musique prenante. Quant aux illustrations elles sont à la hauteur du livre, originales, touchantes, un peu grinçantes… elles sont entre Rébecca Dautremer et  Teniel, proprement merveilleuses.

A conseiller à tous les amateurs de féérie un peu cruelle et décalée, petits et grands !

 

 

 

Enquête à l’orchestre : le compositeur est mort

Enquête à l’orchestre : le compositeur est mort
Lemony Snicket, Louis Thomas (ill.)
Pepito Matéo (voix), Nathaniel Stookey (musique)
Traduit (anglais) par Pepito Matéo et Nathaniel Stookey
Didier Jeunesse (un livre, un CD), 2015

Pédagogie musico-policière

Par Anne-Marie Mercier

Enquête à l’orchestreL’enquête est un prétexte pour découvrir les différentes parties de l’orchestre. Le commissaire interroge successivement les différentes classes d’instruments à cordes, puis ceux qui composent les cuivres ou les percussions pour connaître leur alibi, leurs raisons d’en vouloir au compositeur, enfin tout ce qu’un enquêteur veut savoir lors de ses interrogatoires.

C’est bien organisé, souvent drôle (bravo aux traducteurs, le texte est truffé de jeux de mots), les dessins sont pleins d’humour, le CD complète bien l’ensemble : un moyen intéressant de faire connaître la composition d’un orchestre classique à de jeunes lecteurs, mais non un récit qui va bouleverser le monde du roman policier.

Attention petits cochons !

Attention petits cochons !
Ramadier & Bourgeau
Loulou et Cie – Ecole des Loisirs 2015

Loup, y es-tu ?

Par Michel Driol

Attention_petits_cochonsSur la couverture, trois petits cochons fixent le lecteur… ou autre chose, les yeux grands ouverts, comme terrifiés, ou perplexes… Sur la 4ème de couv’, un loup qui dort, ventre rebondi et proéminent. L’histoire est-elle jouée d’avance ? Quand on ouvre le livre, sur la page de gauche, un loup violet, qui souffle… et invite à tourner, dans le sens inverse de l’ouverture habituelle d’un livre, les pages du rabat droit. Ainsi, successivement, le loup va faire s’envoler les feuilles, les arbres, le toit de la maison, la porte et les fenêtres, les murs, la cabane, le drap, jusqu’à ce qu’on voie trois petits cochons tenant un  gâteau d’anniversaire surmonté de bougies… Le suspense monte avec le « et ? » de l’avant-dernière page…  avant de découvrir la page finale « Bon anniversaire le loup », et trois petits cochons hilares. Au lecteur de se demander si le loup de la 4ème de couv’ s’est contenté du gâteau…

Voici un album cartonné offrant aux plus petits peut-être la première occasion de découvrir un détournement de conte. Sur le modèle des randonnées, on va du plus vaste, la forêt, au plus petit – ce qu’il y a dans la maison, sous la cabane, sous le drap-,  le souffle extraordinaire du loup faisant disparaitre peu à peu tous les éléments qui composent l’univers, ce que souligne la répétition de la formule « les feuilles s’envolent », « les arbres s’envolent »….  L’humour vient à la fois de cette exagération dans les pouvoirs du loup et de la chute, qui s’écarte de l’histoire canonique du conte. Les illustrations, colorées et stylisées, sont totalement en adéquation avec les jeunes lecteurs, et ne vont pas se perdre dans les détails..

Un album au dispositif original, dont la chute ravira les petits  qui y verront la réconciliation des cochons et du loup dans une scène de fête d’anniversaire.