J’ai peur de savoir lire

J’ai peur de savoir lire
Olivier de Solminihac
L’école des loisirs (Mouche), 2015

Bon pour les parents

Par Anne-Marie Mercier

jai-peur-de-savoir-lireIl y a beaucoup à dire sur l’angoisse des enfants face à certains apprentissages (la lecture, les maths…) et au désir qu’ils ont de contenter les adultes sans bien savoir comment, mais faut-il absolument mettre cela en scène de façon réaliste et explicite ?

Le narrateur de l’histoire est l’enfant ; son souci d’épargner sa mère, qui l’élève seule, et de lui faire plaisir est central ; cela donne à ce récit une pointe permanente d’inquiétude triste. Il entre en CE2 ; le titre est donc un peu faux : il sait lire (heureusement) mais ne lit pas des textes longs. Il veut bien faire, mais s’inquiète de ne pas y arriver. Il est perplexe devant la division (que signifie le mot « diviser », faut-il le prendre au pied de la lettre ?). Il commence à lire des histoires avec sa mère, puis sans elle, à son grand regret : pourquoi le punit-on de savoir lire en le privant de ces moments partagés ? On retrouve les questions posées par Pennac dans Comme un roman et son conseil de ne pas priver trop tôt les enfants de la lecture partagée du soir .

Somme toute, ce livre devrait être proposé aux parents : il explique certains points qu’ils doivent connaître sur les processus d’apprentissage des enfants et leurs difficultés ; il leur indique des activités possibles pour aider leur enfant : jouer avec lui, l’interroger, le rassurer, l’accompagner…

Quant à savoir si ce livre donnera aux enfants le goût de lire et l’envie de lire tout seuls (puisque la quatrième de couverture dit que ce livre est destiné à ceux qui n’ont pas encore cette envie), c’est une tout autre question…

Noirs et Blancs

Noirs et Blancs
David McKee
Traduit (anglais) par Christine Mayer
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires),2016

Guerre ethnique

Par Anne-Marie Mercier

noirs-et-blancsDans le vaste champ des albums sur la tolérance comme acceptation de l’autre et de la différence, cette petite fable mérite d’être signalée même si elle est déjà bien connue. La plupart des autres, comme le fameux Elmer du même auteur, font croire que tout s’arrange à la fin et que le monde est habitable, avec de la bonne volonté et de la chance. C’est une plus cruelle image que propose David McKee.

Les éléphants à l’origine étaient noirs ou blancs et se haïssaient au point de se faire une guerre qui conduisit à l’extinction de l’espèce. Des années plus tard, les descendants de quelques individus pacifiques qui s’étaient réfugiés loin des combats apparaissent, gris.

L’histoire pourrait s’arrêter là et être un message d’espoir fondé sur un métissage mettant fin aux discriminations raciales, mais non : les éléphants gris se divisent en éléphants à petites oreilles et à grandes oreilles… La « distinction » est le moteur permanent des conflits. L’humour et la beauté des images, comme l’accent mis sur le schématisme de la fable, en font néanmoins un album heureux : merveille de l’art.

Mathilde fait un tabac

Mathilde fait un tabac
Sophie Chérer
Véronique Deiss (illustrations)
L’école des loisirs (Mouche), 2015

Encore une mission pour Mathilde

Par Anne-Marie Mercier

mathilde-fait-un-tabacL’héroïne de Sophie Chérer, Mathilde, volume après volume, prend à-bras-le corps les problèmes de son entourage et les siens, en somme ceux de la société. Ici, il s’agit du tabagisme, plus précisément de celui de sa mère : la fillette accumule les tentatives pour y mettre fin (cacher les divers objets du délit, afficher des slogans anti-tabac, refuser les baisers pour cause d’odeur désagréable….), elle ne manque pas d’idées, mais toutes ne sont pas les bienvenues et aucune n’a d’effet.

Le père de Mathilde, comme c’est souvent le cas, l’aide d’une part à comprendre le problème de sa mère et la cause de son addiction, d’autre part à se réconcilier avec elle et montrer qu’elle l’aime telle qu’elle est et qu’elle est libre. La résolution du problème tabagique se fera, mais après, et seulement après.

L’humour du texte et des dessins et l’outrance de certaines situations comiques font que ce petit livre échappe heureusement en partie au didactisme et à un ton moralisateur trop souvent de mise dans les ouvrages sur ce thème.

Achille l’invincible

Achille l’invincible
Martine Laffon
Flammarion jeunesse, 2016

Irascible Achille

Par Anne-Marie Mercier

achille-linvincibleComment rendre les récits d’Homère accessibles et désirables pour les jeunes lecteurs d’aujourd’hui ? Les éditions Flammarion ont choisi une couverture au style proche de la BD, un rabat qui propose des cartes à découper, les autres étant fournies par l’éditeur sur demande pour jouer comme à la bataille, mais pourront-ils rivaliser avec les jeux dont sont friands les enfants aujourd’hui ?

L’atout majeur reste l’auteur et son adaptateur : isoler un récit comme celui de la colère d’Achille et de ses conséquences permet de traiter L’illiade comme un feuilleton, avec tous les atouts que cela comporte (brièveté, retour de personnages, effet de mode). Martine Laffon est fidèle à la trame du récit et a l’art de le raconter en lui conservant un rythme et une allure épique tout en rendant les héros plus proches des jeunes lecteurs.

Le Roi des taupes

Le Roi des taupes
Olivier Rolin, Adrien Albert

L’école des loisirs (Mouche), 2012

Le Petit Prince des sous-sols

Par Anne-Marie Mercier

le-roi-des-taupesIl y a beaucoup du personnage de Saint-Exupéry, dans ce roi qu’Adrien Albert représente en pyjama rayé et pantoufles, et un peu de Little Nemo, parti dans des rêves fantastiques : on voyage avec lui sur les nuages, dans les mers (on y est avalé par un gros poisson – salut à Pinocchio, Jonas…), et surtout sur la planète qu’il a découverte, une planète molle, très en désordre, que l’on peut parcourir sous terre (chez les taupes qui l’ont déclaré roi, comme dans les récits d’aventures classiques) ou au-dessus et s’envoler pour d’autres lieux.

Le petit roi nous en fait la visite guidée. Il explique, s’énerve un peu quand il a l’impression que son lecteur prend un mot pour un autre, ou ne suit pas ; il essaie de faire partager ses sensations, ses émotions, ses fiertés, avec un petit ton faussement modeste. Comme dans ses écrits pour « adultes », Olivier Rolin sait donner corps à une voix. Mais ici il entre dans un  genre nouveau pour lui, celui du merveilleux. Son monde, vu aussi avec les images d’Adrien Albert est bien attirant, coloré, contrasté, vaste et changeant.

C’est une lecture en apparence facile mais comportant un vocabulaire riche, un texte fortement marqué par l’oralité (à lire à haute voix aux plus jeunes) qui pourra faire un joli parallèle avec Le Petit Prince, pour compléter la lecture des « grands » de cycle 3.

Petit Ours

Petit Ours
Else Holmelund Minarik, Maurice Sendak
Traduit (anglais) par Agnès Desharte
L’école des loisirs, 1970, 2016

La perfection dans la simplicité

Par Anne-Marie Mercier

petit-ours-else-holmelund-minarikPublié aux Etats-Unis en 1957, cet album réunit de très courtes histoires ; un petit ours en est le héros, et une maman ours le deuxième personnage ; quelques comparses (copains — canard, poule etc.) apparaissent dans l’une des histoires mais dans la plupart ils sont seuls; tout part et revient à la maison,dans la cuisine ou la chambre.

Maurice Sendak est ici illustrateur, mais on est frappé par la parenté de certains épisodes avec Cuisine de nuit : le petit ours cuisine tout seul au-dessus d’une grande marmite, il perd ses vêtements, s’envole dans la lune (ce qu’il croît être la lune); il fait des rêves fous que l’illustrateur rend réels.

Ce joli livre a la simplicité des objets parfaits : la littérature de jeunesse doit décidemment beaucoup aux petits ours bruns…

Blanche Neige et Grise Pluie

Blanche Neige et Grise Pluie
Grégoire Solotareff, Nadja
L’école des loisirs, 2015

Blanc et gris au pays des nains

Par Anne-Marie Mercier

blanche-neige-et-grise-pluie_Après Le Petit Chaperon Vert, La Laide au Bois Dormant, Barbe-Rose et autres « anticontes de fées », Solotareff et Nadja s’attaquent à celui de Blanche Neige. « S’attaquer » n’est pas un mot en l’air : il y a de la démolition dans l’air : Blanche Neige est très jolie mais très bête. La marâtre a une fille, laide et intelligente – les deux noms génèrent des images intéressantes et sont de bons exemples de noms générateurs de personnages –, les nains ne sont pas très sympathiques. Ils contraignent les  demi-soeurs à effectuer les travaux ménagers chez eux (finie l’époque où les Blanche Neige balaient en chantant…).

C’est très drôle, pas toujours subtil mais raconté avec verve et de façon relativement fidèle à la trame générale du conte.

Un Jour il m’arrivera un truc extraordinaire

Un Jour il m’arrivera un truc extraordinaire
Gilles Abier
La Joie de lire (encrage), 2016

Les Oiseaux/ Psychose

Par Anne-Marie Mercier

« J’ai toujours su qu’un jour il m’arriverait un truc extraordinaire. Depuis que je tiens debout, j’ai la conviction que je suis né pour accomplir un miracle. Ce n’est pas possible autrement. Sinon, comment expliquer la contradiction entre les rêves qui me dévorent et le corps dont je dispose. »

un-jour-il-marrivera-un-truc-extraordinaireLe narrateur, treize ans, en paraît neuf. Il a peur de tout, et écrit et dessine des aventures au lieu de les vivre. Son quotidien est apparemment celui d’un adolescent normal dans un collège normal, avec les interrogations écrites, les brutes locales, les amis attentifs, les blagues, les soirées chez l’un(e) ou chez l’autre… jusqu’au jour où il découvre qu’il se transforme petit à petit en oiseau : un jour c’est un nez qui semble forci, un autre, c’est un orteil qui disparaît… jusqu’au moment où, après avoir pensé longtemps qu’il devenait fou, il se considère prêt à s’envoler.

Ce qui pourrait être un récit fantastique (assez réussi tant le suspens est bien maintenu) est un excellent roman de psychologie, montrant comment la honte et la gêne sont surmontés sur la question du symptôme mais non sur ce qui l’a causé: le narrateur parle avec ses amis, qui eux ne voient rien, la famille s’aveugle: le dessin permet de faire partager son angoisse, mais la folie finit par submerger le narrateur jusqu’à l’explication finale, peu attendue et toute psychologique.

Les Trois Petits Cochons

Les Trois Petits Cochons
Noëlle Revaz, Haydé

La Joie de lire, 2015

Au loup !

Par Anne-Marie Mercier

trois_petits_cochons_rvb2Dans ce texte, écrit pour le théâtre pour quatre à cinq personnages plus une voix, on rejoue la fable des petits cochons. L’incertitude sur le nombre de quatre ou cinq tient au fait que la mère joue aussi le rôle du loup et est organisatrice cachée du jeu : en début du récit, elle annonce aux enfants qu’ils partent seuls en vacances sur une île car elle est trop occupée à se peindre les ongles (le lundi en blanc, le mardi en violet, le mercredi en bleu…) ou à se parfumer chaque jour avec un parfum de fleur différent (le lundi la pâquerette, le mardi la violette, le mercredi la clochette…). Tout le texte est marqué par des effets de listes, de  reprises et variations et en est ainsi très joueur et rythmé.

Les enfants jouent le conte en attendant un loup qui se fait attendre puis est peu enthousiaste, ce qui endort leur méfiance, avant de ressembler enfin à celui de la tradition, leur procurant une grosse peur… dégonflée brutalement.

Ils se comportent comme des petits cochons (avec le plaisir de se rouler par terre et de se salir), et en fonction de leurs âges différents : le plus jeune craintif et écervelé, l’aîné meneur mais prudent, le troisième… entre les deux). C’est une très jolie variation sur ce conte bien connu et un texte savoureux, accompagné de dessins expressifs et drôles.

La Piste cruelle

La Piste cruelle
Jean-François Chabas
L’école des loisirs, 2014

Sans les Indiens

Par Anne-Marie Mercier

la-piste-cruelleChaque livre de Jean-François Chabas est une surprise. Celui-ci l’est en partie par sa narration et en partie par sa fin ou plutôt son absence de « fin ».

Le récit débute in medias res : un grand oiseau se pose près de trois enfants qui marchent seuls dans le désert ; l’aîné, le narrateur, essaie de le tuer avec le revolver que son père lui a laissé et échoue. Affamés, assoiffés, perdus depuis que leurs parents ont disparu, les trois enfants, deux garçons et une fille (entre 11 et 8 ans) tentent de suive la direction qui doit les mener à San Francisco, par un chemin peu fréquenté.

Les circonstances qui les ont amenés là, en 1879, depuis leur pays de Calabre, les choix quant à l’itinéraire, l’achat des armes, les projets, les rencontres, accompagnés de leurs parents puis sans eux, la folie de la mère, tout cela est rapporté petit à petit. Quelques scènes inquiétantes comme la rencontre d’une horde d’animaux enragés et celle d’indiens immobiles et muets en font un récit d’aventures.

Mais ce sont surtout les personnages des enfants qui sont intéressants : l’aîné sérieux, voulant garder son autorité mais doutant de lui et de ses décisions, le second en révolte, la troisième dans une posture proche de celle de la mère, tantôt folle de peur, tantôt aidante. Enfin, le sauveur, Salomon Weismann, juif austro-hongrois cherchant une vie libre est une belle personne, simple et généreuse, un beau portait d’homme.