Blanche Neige et Grise Pluie

Blanche Neige et Grise Pluie
Grégoire Solotareff, Nadja
L’école des loisirs, 2015

Blanc et gris au pays des nains

Par Anne-Marie Mercier

blanche-neige-et-grise-pluie_Après Le Petit Chaperon Vert, La Laide au Bois Dormant, Barbe-Rose et autres « anticontes de fées », Solotareff et Nadja s’attaquent à celui de Blanche Neige. « S’attaquer » n’est pas un mot en l’air : il y a de la démolition dans l’air : Blanche Neige est très jolie mais très bête. La marâtre a une fille, laide et intelligente – les deux noms génèrent des images intéressantes et sont de bons exemples de noms générateurs de personnages –, les nains ne sont pas très sympathiques. Ils contraignent les  demi-soeurs à effectuer les travaux ménagers chez eux (finie l’époque où les Blanche Neige balaient en chantant…).

C’est très drôle, pas toujours subtil mais raconté avec verve et de façon relativement fidèle à la trame générale du conte.

Un Jour il m’arrivera un truc extraordinaire

Un Jour il m’arrivera un truc extraordinaire
Gilles Abier
La Joie de lire (encrage), 2016

Les Oiseaux/ Psychose

Par Anne-Marie Mercier

« J’ai toujours su qu’un jour il m’arriverait un truc extraordinaire. Depuis que je tiens debout, j’ai la conviction que je suis né pour accomplir un miracle. Ce n’est pas possible autrement. Sinon, comment expliquer la contradiction entre les rêves qui me dévorent et le corps dont je dispose. »

un-jour-il-marrivera-un-truc-extraordinaireLe narrateur, treize ans, en paraît neuf. Il a peur de tout, et écrit et dessine des aventures au lieu de les vivre. Son quotidien est apparemment celui d’un adolescent normal dans un collège normal, avec les interrogations écrites, les brutes locales, les amis attentifs, les blagues, les soirées chez l’un(e) ou chez l’autre… jusqu’au jour où il découvre qu’il se transforme petit à petit en oiseau : un jour c’est un nez qui semble forci, un autre, c’est un orteil qui disparaît… jusqu’au moment où, après avoir pensé longtemps qu’il devenait fou, il se considère prêt à s’envoler.

Ce qui pourrait être un récit fantastique (assez réussi tant le suspens est bien maintenu) est un excellent roman de psychologie, montrant comment la honte et la gêne sont surmontés sur la question du symptôme mais non sur ce qui l’a causé: le narrateur parle avec ses amis, qui eux ne voient rien, la famille s’aveugle: le dessin permet de faire partager son angoisse, mais la folie finit par submerger le narrateur jusqu’à l’explication finale, peu attendue et toute psychologique.

Les Trois Petits Cochons

Les Trois Petits Cochons
Noëlle Revaz, Haydé

La Joie de lire, 2015

Au loup !

Par Anne-Marie Mercier

trois_petits_cochons_rvb2Dans ce texte, écrit pour le théâtre pour quatre à cinq personnages plus une voix, on rejoue la fable des petits cochons. L’incertitude sur le nombre de quatre ou cinq tient au fait que la mère joue aussi le rôle du loup et est organisatrice cachée du jeu : en début du récit, elle annonce aux enfants qu’ils partent seuls en vacances sur une île car elle est trop occupée à se peindre les ongles (le lundi en blanc, le mardi en violet, le mercredi en bleu…) ou à se parfumer chaque jour avec un parfum de fleur différent (le lundi la pâquerette, le mardi la violette, le mercredi la clochette…). Tout le texte est marqué par des effets de listes, de  reprises et variations et en est ainsi très joueur et rythmé.

Les enfants jouent le conte en attendant un loup qui se fait attendre puis est peu enthousiaste, ce qui endort leur méfiance, avant de ressembler enfin à celui de la tradition, leur procurant une grosse peur… dégonflée brutalement.

Ils se comportent comme des petits cochons (avec le plaisir de se rouler par terre et de se salir), et en fonction de leurs âges différents : le plus jeune craintif et écervelé, l’aîné meneur mais prudent, le troisième… entre les deux). C’est une très jolie variation sur ce conte bien connu et un texte savoureux, accompagné de dessins expressifs et drôles.

La Piste cruelle

La Piste cruelle
Jean-François Chabas
L’école des loisirs, 2014

Sans les Indiens

Par Anne-Marie Mercier

la-piste-cruelleChaque livre de Jean-François Chabas est une surprise. Celui-ci l’est en partie par sa narration et en partie par sa fin ou plutôt son absence de « fin ».

Le récit débute in medias res : un grand oiseau se pose près de trois enfants qui marchent seuls dans le désert ; l’aîné, le narrateur, essaie de le tuer avec le revolver que son père lui a laissé et échoue. Affamés, assoiffés, perdus depuis que leurs parents ont disparu, les trois enfants, deux garçons et une fille (entre 11 et 8 ans) tentent de suive la direction qui doit les mener à San Francisco, par un chemin peu fréquenté.

Les circonstances qui les ont amenés là, en 1879, depuis leur pays de Calabre, les choix quant à l’itinéraire, l’achat des armes, les projets, les rencontres, accompagnés de leurs parents puis sans eux, la folie de la mère, tout cela est rapporté petit à petit. Quelques scènes inquiétantes comme la rencontre d’une horde d’animaux enragés et celle d’indiens immobiles et muets en font un récit d’aventures.

Mais ce sont surtout les personnages des enfants qui sont intéressants : l’aîné sérieux, voulant garder son autorité mais doutant de lui et de ses décisions, le second en révolte, la troisième dans une posture proche de celle de la mère, tantôt folle de peur, tantôt aidante. Enfin, le sauveur, Salomon Weismann, juif austro-hongrois cherchant une vie libre est une belle personne, simple et généreuse, un beau portait d’homme.

 

Les Neuf Vies de Philibert Salmeck

Les Neuf Vies de Philibert Salmeck
John Bemelmans Marciano, Sophie Blackall
(Les Grandes Personnes), 2014

8 façons de mourir extraordinaires + 1

Par Anne-Marie Mercier

les-neuf-vies-de-philibert-salmeckDans la lignée des enfants milliardaires insupportables, Philibert bat de loin Artémis Fowl. Il faut dire que, comme son nom l’indique, il est le descendant d’une horrible famille qui a été à l’origine de bien des malheurs pour l’humanité : le capitalisme c’est eux, la déforestation, les génocides, le changement climatique… tout leur sert à asseoir leur fortune mais – bien mal acquis ne devant pas profiter –, ils meurent tous jeunes.

Philibert décide de vaincre la fatalité en se faisant greffer huit vies supplémentaires à partir de son chat (oui, les chats ont neuf vies et un dessin nous le prouve en montrant l’organe qui est à l’origine de cette particularité).

Le récit montre un enfant déchainé prêt à se lancer dans toutes sortes de sports ou de conduites à risque, jouant avec la mort de manière assez bouffonne et très vite rattrapé par le réel : lorsqu’il arrive (rapidement) à la fin de son capital, la peur s’installe –  leçon de La Peau de chagrin de Balzac pour les plus jeunes?.

Entre humour grinçant et fable philosophique, ce petit récit est illustré de manière très expressive et caricaturale en noir et blanc ; il pose la question de la vie et de la mort, du prix que l’on oublie d’accorder à l’une et des différentes façons d’arriver à l’autre, tantôt en négligeant les conseils avisés de l’entourage tantôt en les prenant trop à la lettre. Surprotection et exposition au danger sont les deux chemins qui mènent le personnage à sa perte.

Le Mur. Mon enfance derrière le rideau de fer

Le Mur. Mon enfance derrière le rideau de fer
Peter Sís
Grasset jeunesse, 2007, 2010

Une vie d’artiste – derrière le rideau

Par Anne-Marie Mercier

le-mur-mon-enfance-derriere-le-rideau-de-ferSur Li&je, nous chroniquons essentiellement les nouveautés, mais de temps en temps, lors de rééditions ou d’autres scircnstances, nous ne nous interdisons pas d’évoquer des classiques (cet été, Murice Sendak et Peter Sís).

Un peu comme dans l’album Le Tibet, Peter Sis propose une forme autobiographique ; mais ici il s’agit de ses propres carnets intimes et il s’agit du lieu où il a vécu durant son enfance : la Tchécoslovaquie communiste, et plus précisément Prague.

Les souvenirs d’enfance ne sont pas tous heureux, même dans les albums pour enfants, et celui-ci est aussi amer qu’il est instructif.

Pourtant, le récit est écrit à la troisième personne, comme pour mettre à distance ces événements et ériger un autre mur entre son passé et lui ; la postface fait la part du personnel et de l’inventé et montre que la vie de son personnage est emblématique de la vie du pays.

La présentation du contexte de la guerre froide et des événements qui l’ont ponctuée (soulèvement de Hongrie, construction du mur de Berlin, missiles de Cuba, guerre du Vietnam, printemps de Prague…) servent de toile de fond à la description de la vie quotidienne des tchèques et à l’histoire de la famille de l’enfant. Les images, tracées à l’encre noire sur fond blanc avec des touches de rouge et parfois quelques rares touches de bleu, plus rarement d’autres couleurs, sont entourées de vignettes, photos personnelles ou dessins. Ce qui est présenté naïvement comme des vérités est rapporté de manière plus distanciée au fur et à mesure que l’esprit critique de l’enfant s’éveille tandis que le pays s’ouvre (arrivée de la musique des Beatles, des Beach Boys…) puis se referme, avec les arrestations, tortures, délations…

C’est aussi l’histoire de la naissance d’un talent, depuis ses dessins d’enfant jusqu’à ses études et premières réalisations, conditionnées par une censure de plus en plus pointilleuse (il donne de nombreux détails très éclairants) et des rêves de liberté.

Médaille Caldecott (USA)
Grand Prix de la Foire de Bologne

Le chateau de Cassandra

Le Chateau de Cassandra
Dodie Smith
Gallimard jeunesse (pôle fiction), 2015

Le diable par la queue, version ado des années 30

Par Anne-Marie Mercier

Le Chateau de Cassandra« Si lors d’un diner vous observez les gens en train de manger et de parler, si vous les regardez attentivement, c’est vraiment un drôle de spectacle : les mains très occupées, les fourchettes qui montent et qui descendent, les bouchées avalées, les mots qui sortent entre les bouchées, les mâchoires qui s’activent sans répit. Plus vous les observez, plus la scène vous paraît ahurissante : tous ces visages éclairés par les bougies, les mains qui passent par-dessus les épaules avec les plats, les propriétaires de ces mains qui se déplacent en silence autour de la table, sans prendre part à la conversation ni aux rires. »

Si Le Chateau de Cassandra, situé dans l’Angleterre des années 30,  dépasse largement le cadre du roman sentimental, c’est à travers le regard aigu de l’adolescente, narratrice de cette histoire et le jeu avec les situations. Elle vit très pauvrement avec son père, écrivain célèbre autrefois mais qui n’écrit plus et passe ses journées à chercher une voie nouvelle d’écriture, et sa soeur, dont on dit qu’elle est beaucoup plus jolie qu’elle. La ruine dans laquelle ils ont emménagé peu avant la mort de la mère des deux filles appartient à une riche famille d’américains et il se trouve qu’il y a deux jeunes hommes célibataires dans cette famille…

La suite ne se déroule absolument pas comme prévu, le ton acide et la mauvaise foi évidente de l’héroïne sont parfaits, enfin c’est une belle lecture qui fait parfois penser à Jane Austen.

La promenade de Petit Bonhomme

La promenade de Petit Bonhomme
Lucie Félix
(Les grandes personnes), 2015

Par Claire Damon

T’as ton bouquin ? T’as une main ?PETIT_BONHOMME_COUV_7M.indd

La lecture peut commencer.

Ce que permet cet album est d’ailleurs bien plus qu’une lecture. C’est un jeu, un spectacle ! Le plus aisément du monde, en ouvrant simplement le livre, il permet au lecteur adulte de remporter l’adhésion immédiate de son auditoire.

Le personnage principal est simplement – génialement – la main. Elle se promène, saute, caresse, glisse au fil des pages. Pour l’enfant, qui a souvent du mal à comprendre que le personnage que l’on retrouve en tournant la page est toujours le même, cette idée de permanence du personnage devient naturelle. Pensé pour la lecture en groupe, La promenade de Petit Bonhomme de Lucie Félix est en plus une véritable aide à la compréhension du récit par l’enfant.

Quatre sœurs

Quatre sœurs, tome 1 Enid / tome 2 Hortense / tome 3 Bettina / tome 4 Geneviève, ou L’intégrale en grand format,
Malika Ferdjoukh
L’école des loisirs,

Quatre sœurs, tome 1 : Enid,  tome 2 : Hortense, 
Rue de Sèvres,

Par Claire Damon

Quatres sœurs, tome 1 EnidOn a avait eu une bonne nouvelle pour commencer l’année : la sortie le 20 janvier de Bettina, le troisième tome des Quatre sœurs en bande dessinée.

Une amie me parlait il y a peu de la bienveillante jalousie que l’on ressent face à un interlocuteur qui n’a pas lu tel livre, que l’on a pour sa part adoré : « Tu n’as pas lu ce livre ? La chance ! ». C’est exactement ce que produit l’incomparable tétralogie des Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh. Tellement on l’a aimée, on souhaiterait ne pas l’avoir lu ! En effet la relecture, si elle peut être riche et passionnante, ne recèle bien souvent pas la saveur de la première fois.

Mais avec les Quatre sœurs – miracle – il y a 2 premières fois ! L’auteure de bande dessinée Cati Baur, qui a – comme tous ceux qui les ont lus – adoré Enid, Hortense, Bettina, Geneviève a refusé de s’en séparer et les a transposées en albums de BD. Elle nous permet de les relire avec autant de jubilation. La prouesse est là : la version en bande dessinée est aussi géniale que le roman.

Les deux premiers tomes sont sortis respectivement en 2011 et 2014.

 

L’Étrange cas Origami Yoda

L’Étrange cas Origami Yoda
Tom Angleberger
Traduit (Etats-Unis) par Nathalie Zimmermann
Seuil, 2012

« Lire ce livre tu dois » : « Trop drôle il est »

Par Anne-Marie Mercier

J’avais beaucoup ri en lisant le troisième volume de cette L’Étrange cas d’Origami Yodasérie, et c’est vrai aussi pour le premier : les propos inscrits en quatrième de couverture ne mentent pas.

Cela n’exclut pas, comme dans le premier, une part de gravité. Dennis, le collégien qui répond aux questions que se posent ses camarades de collège, garçons et filles, en faisant parler un origami imitant la forme du Yoda de Star wars, est « bizarre », limite idiot, sauf en maths. Il pourrait même être qualifié d’asocial (ou autiste ?) s’il n’avait pas sa bande d’amis. Tout en reconnaissant qu’il dit parfois des choses étranges, mange très salement, est imprévisible et inquiétant, fait toujours des choix catastrophiques (contrairement à son Yoda), ils le protègent – ce qui n’exclut pas des moments de faiblesse et même de trahison – et sont fascinés.

La polyphonie du volume est aussi intéressante : l’ouvrage est présenté comme une enquête menée par l’un d’eux, Tommy, recourant à des faits, des témoignages, des contre expertises (ainsi, Harvey, qui ne « croit » pas au Yoda, commente chaque épisode). Il s’agit de savoir si le Yoda de Dennis a un réel pouvoir de divination et de sagesse (s’il « existe ») ou si ce n’est qu’une boulette de papier. Chaque chapitre présente un événement raconté par un personnage différent, celui qui a posé la question à Yoda dont traite le chapitre. Les questions autant que les réponses sont très cocasses et à la fin tout lecteur en Yoda « croire ne peut que » (oui, la voix qui fait parler Yoda imite sa syntaxe).

Que la force avec vous soit !