Les Follets

Les Follets
Camille Romanetto
Little Urban 2024

A la recherche du Criquidibou

Par Michel Driol

En vacances chez ses grands-parents, Madenn ramasse un minuscule bonnet rouge au milieu d’un bois. Quand le propriétaire vient le récupérer, la voilà mise sur la voie de la découverte d’un peuple de créatures minuscules, les follets. Ces derniers ont perdu un objet plein de prix pour eux, le Criquidibou, et ils cherchent Madenn de le retrouver.

Ce roman illustré, découpé en 14 chapitres, entraine ses lecteurs dans un univers enchanteur et des personnages qui évoquent Alice de Lewis Caroll, Hippolène  ou Adèle de Claude Ponti, voire la Baba Yaga. Un univers proche, avec ces vacances chez les grands-parents, leurs rituels, leurs manies, leur amour aussi. Un univers féérique, avec ses mystères, ses créatures étranges, et les conversations qu’on peut y tenir avec un héron trop bavard, un lapin prolixe mais ignorant, et une Dame Grelette à la fonction bien définie. On est dans un univers de conte, avec cette maison des grands parents dans la foret, une maison qui a des allures d’isba dans l’illustration, avec la magie des créatures qu’on rencontre, ces follets d’apparence enfantine, pleins de sagesse, avec la quête surtout d’un objet dont on ignore tout, mais dont on laissera le lecteur découvrir à la fin quel il est et à quoi il sert. L’autrice joue avec l’intertextualité pour s’inscrire dans un certain de type de littérature, mais créer aussi un univers bien à elle, un univers dans lequel l’aventure vécue a quelque chose d’initiatique et sert à faire grandir l’héroïne, qui, avec son caractère bien trempé, mais son incapacité à prêter, va découvrir le sens de l’amitié, de l’amour, mais aussi se découvrir loin de sa famille, trouvant ainsi sa propre identité. Ainsi l’autrice propose un conte qui s’affirme comme tel, avec sa structure très archétypale, où tendresse et amitié sont les maitres mots. Le texte est d’abord un récit, qui fait la part belle à l’évocation des lieux, des créatures, des sentiments, des émotions. Il laisse place à quelques bouts rimés, des comptines pour se donner du courage, des formes de sagesse populaire, sorte de parenthèses amusantes. Il pourrait se suffire à lui-même, mais il constitue avec les illustrations un magnifique objet « à l’ancienne ».Outre quelques pages encadrées par des arbres, ou encadrant des fleurs, les illustrations pleine page évoquent, en particulier par les bordures et encadrements, les anciens livres pour enfants, ou, plus spécifiquement, les contes russes illustrés par Bilibine. Des couleurs tendres, des détails précis, des décors fouillés, autant de qualités de ces illustrations qui sont parfois de véritables tableaux.

Un roman illustré à l’écriture pleine de charme, aux illustrations pleines de poésie, qui entraine le lecteur dans un univers très enfantin, très féérique, un univers où tout est sérieux, même le jeu, un univers plein d’une tendre et douce fantaisie.

Ööfrreut la chouette

Ööfrreut la chouette
Cécile Roumiguière – Clémence Monnet
Seuil’issime 2025

Prom’nons nous dans les bois…

Par Michel Driol

Du haut de son arbre, Ööfrreut observe une maison de vacances, et une petite fille, enfant unique, passant ses journées à lire. Elle assiste à l’anniversaire de la fillette, une nuit, dans la forêt. C’est là que la fillette la repère. Puis la chouette, les nuits suivantes, se laisse approcher par cette enfant. Et lorsque la fillette se retrouve menacée par une laie, Ööfrreut n’hésite pas à ralentir cette dernière, puis à guider la fillette jusqu’à chez elle.

Voici la réédition méritée d’un ouvrage paru en 2020, un album plein de poésie dans lequel la narratrice est la chouette. Une chouette qui dit le monde des humains avec ses propres mots. Le temps se mesure en couvées, la bougie d’anniversaire devient un bâtonnet, et les bottes rouges de la fillette des coquilles rouges sur le bout de ses pattes.  La fillette est, pour elle, la dernière de sa couvée, et a toutes les qualités pour devenir une excellente chasseuse. Il y a là, de la part de l’autrice, une réelle volonté d’imaginer le monde vu par une chouette effraie, et, de ce fait, d’en montrer l’étrangeté sauvage, l’altérité profonde par rapport aux humains. Pour autant, elle partage quelques traits bien humains : ses petits ont quitté le nid, et elle se sent seule. Elle perçoit la fillette non pas comme une menace, mais comme une amie. On est donc dans un entre deux intéressant, entre animal sauvage, chasseresse, et le monde des hommes. De là vient, sans doute, la poésie dans la façon de mettre en mots cette histoire dont le cadre est une forêt, une forêt à respecter, menacée par le feu, refuge d’animaux sauvages qui protègent leurs petits, une forêt dans laquelle il faut savoir prendre le temps de saluer les arbres et d’observer, en silence. Autant de qualités possédées par la fillette.

Cette histoire d’amitié entre un animal et une chouette effraie permet de dépasser deux solitudes. Tout est fait pour qu’on imagine les sentiments de la fillette à travers le regard, forcément déformé, de la chouette, mais aussi à travers les aquarelles de Clémence Monnet qui donnent à voir ce que voit la chouette dans toute la première partie de l’album. Des aquarelles qui évoquent la poésie de Marie Laurencin dans la naïveté de la représentation de la forêt, qui se font un lointain écho aux peintures pariétales dans la figuration du sanglier. Des aquarelles qui montrent la beauté essentielle de la nature, de la forêt, de la nuit. Et, au milieu de tout cela, une sympathique petite fille libre, audacieuse, cheveux bleus, bottes rouges, pleine d’énergie, de curiosité et d’intrépidité.

Un album très original par son écriture, par le point de vue qui y est suivi de façon magistrale, un album pour évoquer la liberté des enfants au milieu des bois… Liberté perdue aujourd’hui, à l’ère des smartphones et des villes ?

Mimi le Sumo

Mimi le Sumo
Naoko Machida – Traduit du japonais par Alice Hureau
Le Cosmographe 2025

Le boulanger qui rêvait d’être sumo

Par Michel Driol

Mimi est un chat boulanger. Chaque opération – du pétrissage à la vente – est pour lui l’occasion de prendre des postures et des attitudes de sumo, un sumo dont il a un peu la carrure. Un lexique, en fin d’album, explique les termes du sumo, et donne les clefs pour comprendre les différents gestes de Mimi.

Ce n’est pas le premier album de Naomi Machida, une illustratrice japonaise dont l’univers est peuplé de chats. Mimi vit dans un univers très humanisé. Ne porte-t-il pas un beau tablier à rayures et un petit nœud papillon ? Son laboratoire n’a rien à envier aux boulangeries professionnelles, à cela près qu’il n’a rien de métallique. Table en bois, fours entourés de briques, couleurs chaudes… Ne manque que l’odeur du bon pain ! Pour autant, l’autrice le croque dans des postures félines, lorsqu’il patoune (sic) la pâte pour la pétrir, lorsqu’il se prépare au combat contre trois chatons… Mais le plus souvent, il est saisi dans des attitudes qui conjuguent les gestes du sumo avec ceux du boulanger, bien campé sur ses deux pattes arrière, le regard fier et la tête haute.  Le poil luisant, bien portant, Mimi incarne la joie de vivre, magnifié par un point de vue qui tantôt le saisit à bonne hauteur, tantôt en plongée, façon de montrer sa force et d’amplifier son corps.

Le texte reprend comme un leitmotiv Dosukoï, qui est à la fois le nom de la boulangerie de Mimi et un cri d’encouragement lors d’un tournoi de sumo. Il fait alterner les phrases avec un verbe être, les états de Mimi, et les verbes d’action. Il est et il agit, son enthousiasme étant souligné par les phrases exclamatives… toute une philosophie pleine d’humour pour ce gros dur au cœur tendre !

Un album qui, avec finesse et drôlerie, pourra initier les plus jeunes à l’esprit du sumo, à une certaine culture japonaise, empire des signes, tout en collant à certaines caractéristiques félines. Mais, comme dans les combats de sumo, le temps est écoulé… Dosukoï !

Une Étoile au Vomichelin

Une Étoile au Vomichelin
Ivan Péault et Mona Granjon

Les fourmis rouges, 2025

Le ver est dans le fruit

Par Lidia Filippini

Quand la Main bienveillante jette ses épluchures au compost, elle ne se doute pas qu’elle fait le bonheur de tous les petits habitants du jardin. Grâce à Patrick, le ver de terre cuisinier, les restes de repas deviennent des mets de choix. Salade décomposées, viandes faisandées, fruits pourrissants sont au menu de son restaurant. Tout le monde se régale et vit paisiblement, loin des dangers de la campagne. Un évènement inattendu va pourtant venir bouleverser ce bel équilibre. Un jour, la Main, que tout le monde prenait pour une amie, se saisit de Patrick, lui plante un hameçon dans le derrière et le plonge dans la rivière. Heureusement, avec l’aide de ses amis poissons, le ver de terre se sort de cette fâcheuse aventure. Plus que jamais motivé pour servir de bons repas, il pourra peut-être même décrocher la récompense suprême des grands chefs cuisiniers, une étoile au Vomichelin.
Les illustrations – qui occupent souvent une pleine double-page – foisonnent de détails. Dans l’univers fantaisiste et ultra coloré de Mona Granjon, les insectes, souriants et joyeux, deviennent des personnages attachants. Quand Patrick est en danger, l’illustratrice semble se saisir d’une loupe. Le lecteur, pour son plus grand plaisir, se retrouve alors face à une énorme Main effrayante ou à l’entrée de la gueule menaçante d’une perche.
Simple et efficace. L’album valide son objectif : faire rire. Mais derrière l’humour scatologique, dont les plus jeunes se délecteront sans aucun doute, se cache peut-être un vrai questionnement sur le rôle de chacun dans le jardin. Que deviennent nos déchets alimentaires compostés ? Les différentes espèces peuvent-elles s’entraider ? Peut-on cesser de consommer de la viande ? Voilà une belle occasion d’aborder ces thèmes avec nos enfants.

 

Séverine la frondeuse

Séverine la frondeuse
Sylvie Arnoux
L’Astre bleu 2025

Reporteresse et engagée

Par Michel Driol

Pour beaucoup de gens, aujourd’hui, le nom de Séverine n’évoque malheureusement rien. Ce petit livre de Sylvie Arnoux redonne vie avec passion à cette journaliste, fort active entre1883 et 1927, et fourmille d’informations rendues accessibles au plus grand nombre.

Les quatre premiers chapitres, très biographiques, retracent la vie de Séverine, depuis les blessures de l’enfance, évoquent son désir d’indépendance et de liberté, jusqu’à ses engagements, d’abord aux côtés de Jules Vallès dans Le Cri du Peuple, puis dans différents journaux, jusqu’à la consécration et la célébrité. Des pages pleines de vie, d’empathie, d’admiration aussi, qui rendent sensible ce qu’était l’éducation des filles au milieu du XIXème siècle dans une famille de la petite bourgeoisie, et qui montrent comment le désir de justice et de liberté peuvent guider toute sa vie.

Les 9 chapitres suivants sont plus analytiques, et reprennent, thème par thème, les grands combats qui ont animé Séverine : combat pour les travailleurs et les travailleuses, pour améliorer les conditions de travail, combat pour les femmes, combat contre le racisme, combat pour les animaux… Séverine multiple les combats, avec toujours l’idée directrice d’une humanité plus juste, d’une vie meilleure pour les plus défavorisés. Ces chapitres-là donnent à lire la prose de Séverine, toujours précise et informée, souvent polémique, souvent acérée et ironique, toujours juste, jamais blessante inutilement. Une vraie leçon de journalisme et d’écriture déjà dont on se dit que beaucoup, aujourd’hui, pourraient s’inspirer… Sylvie Arnoux commente, introduit, contextualise, raconte de façon à permettre au lecteur de replacer ces extraits dans leur époque. C’est à la fois très pédagogique, et très agréable à lire, jamais pesant, toujours captivant. On mesure alors toute la modernité de cette femme, dans ses multiples combats toujours d’actualité. On mesure aussi sa façon d’évoluer, de changer d’opinion, quant à l’affaire Dreyfus, quant au vote des femmes… C’est peut-être bien là la force d’un esprit libre de savoir évoluer, reconnaitre ses erreurs. Autre belle leçon pour aujourd’hui !

Les deux derniers chapitres se font écho : l’un qui recense quelques-unes des attaques dont Séverine a été victime, l’autre les hommages rendus après sa mort. Enfin une dernière page fait la liste de tous les engagements de Séverine, montrant leur concrétisation – ou pas – au cours des XX et XXIème siècles.

S’il n’est pas publié dans une collection a priori dédiée à la jeunesse, ce livre a toutes les qualités d’un ouvrage destiné à des ados. Par son écriture, jamais simplificatrice, mais toujours aisément compréhensible – en témoignent les notes de bas de page qui éclairent tel ou tel terme. Par son sujet, celui de l’engagement, d’une vie de femme, inventrice du terme reportesse, première femme journaliste à pratiquer l’enquête sur le terrain, l’investigation pour mieux rendre compte du réel, dût-il déplaire aux puissants.  Enfin un beau portrait de femme qu’il brosse, une femme engagée, sensible, empathique, prête à venir en aide  matériellement à toutes celles et tous ceux qui souffrent.

Les Enfants du chemin de fer

Les Enfants du chemin de fer
Edith Nesbit,

Traduit (anglais) par Amélie Sarn
Novel, 2024

Un classique anglais chaleureux

Par Pauline Barge

L’année 2024 marquait le centenaire de la disparition d’Edith Nesbit, l’occasion de (re)découvrir cette autrice. Son chef-d’œuvre majeur, Les enfants du chemin de fer, est traduit pour la première fois en français.
Roberta, Peter et Phyllis vivent confortablement avec leurs parents à Londres. Lorsque leur père disparaît mystérieusement, ils partent vivre à la campagne, dans un modeste cottage. Leur mère met tout en œuvre pour que la famille ne manque de rien, et réussit tant bien que mal à gagner quelques sous en publiant des histoires. Comme elle s’enferme souvent pour écrire, la fratrie, livrée à elle-même dans cette campagne isolée, se prend de passion pour le chemin de fer et sa gare. Ils y rencontrent divers employés et passagers, avec qui ils se lient d’amitié. Si l’absence du père est le fil rouge du récit, c’est avant tout le quotidien du trio et leurs péripéties qui occupent une place centrale. Il est impossible de s’ennuyer : les enfants nous amusent, et l’intrigue autour de la disparition du père maintient le suspense.
C’est un roman vivant et fluide, dans lequel on s’immerge facilement. Les enfants nous entraînent dans leurs découvertes et aventures. Ils sont attachants, avec des personnalités bien différentes. Roberta, l’aînée, est plutôt raisonnable et sage, tandis que son cadet Peter est têtu et la jeune Phyllis très maladroite. Si leurs disputes sont récurrentes, ils restent soudés, empreints d’une innocence enfantine et d’une profonde gentillesse, que ce soit entre eux ou envers leurs amis et les inconnus qu’ils rencontrent. C’est une lecture très chaleureuse, qui propose de jolies leçons de vie et qui transmet des valeurs intemporelles.

Les Oublieux

Les Oublieux
Antonio Da Silva
Rouergue 2025

Les morts aux trousses

Par Michel Driol

Billy vient d’être assassiné d’un coup de couteau. Il se retrouve au Père Lachaise, en compagnie de Mirai, jeune morte japonaise, et d’autre morts illustres, tous guettés par les oublieux, qui veulent leur voler leurs souvenirs. Pendant ce temps, dans le monde des vivants, la sœur de Billy va accoucher, et de redoutables jeunes nervis grecs, au service d’un mystérieux Client, tentent de récupérer l’objet pour lequel Billy est mort.

En alternant les chapitres, côté vivants, côté morts, le roman tisse une intrigue serrée qui mêle les deux univers autour d’un objet bien mystérieux, aux pouvoirs magiques, permettant sans doute de relier le monde des vivants et celui des morts. Côté vivants, on est dans un thriller, avec ses personnages sans morale, son héroïne orpheline, une fliquette courageuse, et deux patronnes de bar prêtes à aider. Les péripéties et les morts s’enchainent, avec un rythme soutenu et nerveux, dans le décor parisien, des quais, des immeubles haussmanniens, et bien sûr, des catacombes. Côté morts, on navigue entre le Père Lachaise et le Panthéon, on aperçoit Jim Morrison, mais aussi Rosa Bonheur et l’une des fusillées de la Commune… C’est peut-être là que le roman déploie le plus sa fantaisie et son imaginaire, en construisant une société de l’éternité avec ses rites, ses hiérarchies, et une façon de vivre dans les souvenirs tout en étant doté de pouvoirs extraordinaires.  Par là, le fantastique du roman crée un autre monde, dans lequel les morts continuent à vivre, à éprouver des sentiments, des regrets, et à tenter d’aider les vivants tout en échappant à ceux qui leur veulent du mal, ces fameux oublieux qui donnent le titre du roman. Ajoutons que, non sans humour, l’auteur les apparie : le couple Molière – La Fontaine fait écho au couple Joséphine Baker – Marie Curie, composant ainsi des personnages hauts en couleurs et pleins de ressources !

Un roman à la fois haletant et délicat, dans lequel se lisent la soif de vivre et l’importance de l’amour,  au-delà de la mort.

 

Cache noisettes

Cache noisettes
May Angeli
Editions des éléphants 2025

Qui aidera le petit écureuil ?

Par Michel Driol

Un petit écureuil ne retrouve plus ses noisettes. Il va questionner d’abord la taupe, qui l’adresse au mulot… et ainsi de suite jusqu’à la fin heureuse, grâce au cerf. Et toute la famille écureuil, repue, peut s’endormir.

C’est un conte en randonnée classique, qui conduit le petit écureuil à questionner différents animaux, chaque fois avec une formule différente, et chaque animal de renvoyer l’écureuil à un autre, dont il souligne une caractéristique montrant qu’il a surement la réponse. Comme dans tous les récits en randonnée, la répétition offre un cadre rassurant, et prévisible, tandis que la variation langagière ouvre sur les différentes possibilités d’expression de la même demande. Chemin faisant, le tout petit lecteur découvre les différents animaux de la forêt, des plus petits (la taupe) aux plus gros (le cerf), avec un de leurs attributs (la ruse, les dents…). Et tout se termine heureusement, grâce à l’entraide, dans la cellule familiale de l’écureuil, havre de paix, d’amour et de réconfort car l’on découvre alors que l’écureuil ne cherchait pas pour lui ses noisettes, mais pour ses enfants…

Les illustrations sont remarquables, faites à partir de gravure sur bois, elles laissent apparaitre les veines de ce matériau totalement en harmonie avec le récit. Les couleurs, tendres et chaudes, évoquent la forêt en automne. Les personnages sont expressifs et pleins de dynamisme, tantôt de face, tantôt de dos…

Un beau conte en randonnée, aux illustrations pleines de poésie, à destination des plus jeunes, pour dire les valeurs de solidarité, d’entraide et d’amour familial au sein de la nature.

L’Enfant au poisson rouge et autres contes d’apprentissage

L’Enfant au poisson rouge et autres contes d’apprentissage
Muriel Bloch – Illustrations de Phileas Dog
Gallimard Jeunesse 2024

Quand celui ou celle qui marche fait le chemin…

Par Michel Driol

L’ouvrage commence par une belle préface de Muriel Bloch, qui, prenant appui sur de nombreux contes, de nombreux conteurs, montre d’abord à quel point les contes de toutes origines sont préoccupés par l’enseignement de la vie, en multipliant les figures d’apprentis, les uns sages, les autres fous. C’est à cette rencontre avec tous ces élèves que nous convie le recueil de 23 contes.

Il s’agit de contes du monde entier, que Muriel Bloch raconte ou adapte dans une langue très agréable à lire, pleine de vie, sachant ménager les surprises et les effets de chute. Ses héros sont des princes ou des enfants, des cordonniers ou des samouraïs, des hommes ou des femmes.  Les uns cherchent à apprendre, comme cet empereur chinois qui se sent incapable d’agir, d’aimer et de vivre. Les autres veulent gagner leur vie, comme ce paysan grec. D’autres sont rusés, comme cet apprenti tailleur qui ne veut, comme prix de son travail, que le poids de son mouchoir. D’autres encore sont pleins de contrariété, comme ce pêcheur  breton. C’est toute une humanité diverse et variée, de caractère, de condition que ces contes nous proposent. On peut y rencontrer le roi Salomon mais aussi le diable, et, parfois même, des héros animaux, un tigre et un chat, ou un coyote et une sauterelle.

Qu’est-ce qui caractérise ces élèves dans ces contes ? Les uns, comme ce prince géorgien, ont besoin qu’on leur explique, car ils ne comprennent pas ce qui est dit de façon trop cachée. Les autres, comme le paysan grec, se ruinent  pour apprendre des choses qu’ils ne comprennent pas, mais qui lui apporteront la fortune.  D’autres encore, comme l’enfant au poisson rouge, se perdent dans la contemplation d’un poisson qui tourne en rond dans son bocal. D’autres enfin ne comprennent pas les messages que la mort leur envoie, signes universels du vieillissement.  Car, si philosopher c’est apprendre à mourir, il en est peut-être autant de la lecture des contes, leçons de vie, leçons de mort. On y apprend à bien vivre, c’est-à-dire à s’interroger sur l’amour, l’amitié, la valeur du travail, le valeur de la parole. On y apprend à lutter contre les traditions avilissantes, comme le sort de ces jeunes filles mauritaniennes qu’on engrosse pour les marier.

Ce recueil propose donc une grande variété de contes, de par les origines (tradition juive, bretonne, soufie, chinoise, iranienne…), de par les situations qu’on y rencontre, provoquant à chaque fois l’étonnement et la surprise du lecteur. Celui qui ne sait pas signer son nom devient plus riche que s’il l’avait su.  Celui qui croit conseiller le diable se fait emporter par lui. Les chutes sont souvent étonnantes, révélant alors tout le mystère de la sagesse.

Chaque conte est illustré par Phileas Dog, jeune plasticienne qui excelle en sérigraphie. Elle multiplie, sur une même page, les regards, les situations, dans de couleurs vives, montrant des personnages expressifs dans des décors stylisés, souvent entourés d’une frise.

Toute la sagesse du monde est dispersée aux quatre vents, et personne n’en a le monopole, dit le conte d’Anansi. C’est bien ce que montre cette recension, qui invite à la chercher partout., chez les plus sages comme chez les plus fous, pour apprendre à vivre.

Le vaillant soldat de plomb au pays des yõkai

Le vaillant soldat de plomb au pays des yõkai
Muriel Bloch – Photographies de Pierre-Jacques et Jules Ober
Seuil Jeunesse 2025

Andersen à Kyoto

Par Michel Driol

Chacun connait l’histoire du petit soldat de plomb unijambiste d’Andersen, amoureux d’une ballerine.  Cet album la transpose fidèlement au Japon, les adversaires du petit soldat étant les yõkai, dont la préface précise – heureusement – qu’il s’agit de créatures surnaturelles peuplant l’imaginaire japonais, à la frontière du bien et du mal. Une postface présente, à la façon d’une encyclopédie, ceux qu’on aura rencontrés dans le texte. Le lecteur familier d’Andersen reconnaitra toutes les péripéties, l’amour envers la ballerine, devenue ici petite demoiselle en kimono, le voyage en bateau de papier, le retour dans le ventre d’un poisson, et la mutation finale des deux protagonistes en un cœur… Le lecteur qui ne connaitrait pas le conte source éprouvera un autre plaisir, à découvrir à travers quels dangers passe le petit soldat unijambiste échappé d’une guerre napoléonienne, et la fin pleine de poésie.

Le texte de Muriel Bloch, dans une langue vivante, épouse au plus près le point de vue du petit soldat, donne à entendre ses pensées, son monologue intérieur, ses pensées, ses sentiments, ses peurs aussi, contribuant à faire de ce jouet un véritable personnage, doublement étranger, étranger au Japon, étranger dans un monde merveilleux où tout peut arriver. Le récit transpose l’enfant du conte source en un marchand d’antiquités japonais, faisant aussi de ce dernier un véritable personnage. Si c’est lui qui ouvre le récit en trouvant le soldat dans un marché aux puces, et c’est lui qui le clôt en vendant la bague sertie du cœur de plomb à un jeune couple, il reste comme étranger aux mésaventures du soldat, et à ce qui se passe chez lui la nuit.

Le texte est ici magnifiquement illustré par des photographies, comme cela se pratique encore trop rarement en littérature pour la jeunesse, plaçant le lecteur devant un objet hybride, entre album et roman photo. La mise en page propose parfois des photos pleine page, mais le plus souvent des strips faisant avancer l’action, juxtaposant ou confrontant les images de façon très expressive. Des photos dont les couleurs très saturées et les contrastes forts rendent bien compte de cet autre univers qui est celui du conte. Le Japon propose ici des décors de toute beauté, qu’il s’agisse du parc automnal dans lequel glisse le navire du soldat, des rues et des vieilles maisons. Mais le décor le plus fabuleux et le plus riche est sans doute celui du magasin d’antiquités et de jouets, magasin surchargé de bibelots de toutes les couleurs, véritable caverne d’Ali Baba propice aux rêves. Les objets photographiés en gros plan qui peuplent ce magasin ont diverses origines : soldat de plomb occidental, poupée japonaise, personnages sortis de mangas ou d’une culture populaire. La porcelaine raffinée côtoie le plomb et le plastique bon marché, à l’image d’une humanité bigarrée. Quant aux yõkai que l’on rencontre, ils sont des personnages hauts en couleur, inquiétants à souhait Le montage, le choix des cadrages, des lumières font de cet album une véritable réussite esthétique.

Un album qui ose utiliser la photo dans ce qu’elle a de plus artistique pour offrir au vaillant petit soldat et au lecteur un voyage dépaysant au Japon.