Les Gens polis ne font pas la guerre à autrui

Les Gens polis ne font pas la guerre à autrui
Jacques Thomassaint, illustrations de Pierre Rosin
Soc & foc, 2014

Restons polis !

Par Anne-Marie Mercier

Les militaires (qlesgenspolisue le recueil nomme Mirlitaires) en prennent pour leur grade, à coup de vers de mirliton : à la manière de Prévert, Jacques Thomassaint se moque, caricature à gros traits, joue avec les mots et les expressions toutes faites. La poésie ne se prend pas au sérieux, tout en jouant à un jeu diablement sérieux.

De la poésie et de l’humour, donc, parfaitement accompagnés par les illustrations mélangeant peinture, photos, images d’archives papiers découpés, mais aussi une pointe de macabre, et beaucoup d’émotion. Sans gommer la gravité du sujet, l’auteur se situe à hauteur d’enfance et délivre aussi un message de confiance en l’avenir et dans le pouvoir de la littérature :

« Au ministère
De l’Education Mirlitaire
On chuchote :
Ne parlez pas de la guerre
Aux enfants de la terre
Il ne faut pas les effrayer
On ne sait jamais
Demain ils pourraient
Refuser d’y aller »

Le Petit Chaperon bleu

Le Petit Chaperon bleu
Guia Risari (texte) – Clémence Pollet (illustration)
Le Baron perché

Toute ressemblance avec une histoire connue ne serait que pure coïncidence

Par Michel Driol

pcbUne nouvelle réécriture du Petit Chaperon Rouge… et autres histoires, car on y retrouvera aussi les Trois petits cochons, Cendrillon et la Belle au bois dormant.

Voici un album qui offre une version moderne (le décor est urbain, contemporain) et décalée des contes, car cette fois, ce sont les deux enfants héros de cette histoire qui jouent à interpréter les personnages des contes. La petite fille, espiègle, malicieuse, ne se laisse pas impressionner et domine le garçon déguisé en loup, vêtu de rouge… Cette inversion des stéréotypes de genre modifie profondément la signification du conte, pour en faire une rencontre amoureuse dans laquelle c’est la fillette qui prend les initiatives, le loup n’étant plus le danger absolu, mais un partenaire de jeu consentant et séduit. Dès lors les deux enfants – complices – peuvent réinterpréter les histoires du monde entier : l’album invitant alors, à la fin, à cette réinvention des significations, indiquant tout à la fois que les enfants ont besoin de contes pour grandir, mais aussi qu’ils doivent s’approprier ces contes comme espace de jeu nourrissant leur imaginaire. Quel enfant n’a pas joué à « Si j’étais, tu serais.. » ?

Cet album se prête donc à différents niveaux de lecture, d’abord physiquement, puisque, comme dans les thèses les plus savantes, des notes nourries de bas de page l’accompagnent. Notes toujours pleines d’humour,  tantôt sérieuses comme la notice sur les « dents de lion »,  tantôt mathématiques comme la composition et le poids du panier,  médicales (la liste des maladies de la grand-mère)… Les uns y retrouveront l’histoire du Petit Chaperon Rouge, et s’amuseront des variations qui n’ont rien de gratuit. Les autres y liront les relations femme – homme, adultes – enfants. D’autres apprécieront les relations texte – image (comment l’univers urbain et le jardin de jeux d’enfants prennent la place de l’univers du conte)…

Gageons que cet album fera date dans les réécritures du PCR*

* PCR : abréviation universitaire pour le Petit Chaperon Rouge

Dieux et déesses de la mythologie grecque

Dieux et déesses de la mythologie grecque,
Françoise Rachmuhl, Charlotte Gastaud
Flammarion, père Castor, 2013

Divines histoires de familles

Par Yann Leblanc

L’album s’oDieuxetdéesses_mythologiegrecque,uvre avec un arbre généalogique présentant la lignée des Olympiens et leurs descendants à partir de leurs ancêtres, Chaos, Ouranos et Gaia, les Titans et parmi eux Cronos, le père indigne qui dévorait ses enfants. Des conflits entre parents et enfants ou entre époux, frère et sœur, nièce et oncle, etc., il n’en manque pas dans ces histoires. Le tour de force de cet album est de donner de manière synthétique beaucoup d’informations, tout en se donnant l’air de raconter des histoires pour le plaisir. Ainsi on tire le portrait de Zeus, Héra, Poséidon, Déméter, Athéna, Arès, Aphrodite, Héphaïstos, Hermès, Artémis, Apollon et Dionysos; on raconte leur naissance, leurs amours, leurs métamorphoses ou celles qu’ils infligent. Les illustrations de Charlotte Gastaud sont un mélange assez réussi de son style ordinaire et de tracés à l’antique, de décors colorés japonisants et de blancs sobres.

Les Esclaves de Cumanà

Les Esclaves de Cumanà : Aimé Bonpland et Alexander von Humboldt en Amérique du sud
Olivier Melano
L’école des loisirs (Archimède), 2015

Botanique, zoologie, esclavage

Par Anne-Marie Mercier

Les Esclaves de CumanàOlivier Melano a choisi de présenter les savants voyageurs Aimé Bonpland et Alexander von Humboldt à travers l’histoire de Pablo, un enfant métis, dont la mère a été vendue comme esclave loin de la plantation où il est né.

Ainsi, deux domaines s’entrelacent. Le premier est celui d’une aventure assez classique en littérature de jeunesse, celle d’un quasi orphelin, esclave, persécuté par ses demi frères blancs, qui cherche sa mère, et qui parviendra non seulement à la retrouver mais aussi à s’intégrer dans une autre famille (blanche et riche) qui lui donnera une éducation.

La seconde est le périple des deux voyageurs, leurs découvertes scientifiques et le combat qu’ils mènent contre l’esclavage. Mais cette partie est reléguée au second plan dans le récit, même si les dernières pages leur donnent davantage d’importance. La question de l’esclavage, qui lie les deux thèmes est elle aussi traitée en fin d’ouvrage, avec des images sur l’histoire de Toussaint Louverture (qui aurait été, mieux que l’improbable Pablo, le parfait héros pour une aventure de ce type).

Blaise et le Kontrôleur de Kastatroffe

Blaise et le Kontrôleur de Kastatroffe
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2014

Pour faire le portrait d’une Mèzon

Par Anne-Marie Mercier

Quel curieux chBlaise et le Kontrôleuroix de couverture ! A la voir, et à lire le titre, en faisant abstraction du très grand format, on croirait se trouver devant une classique histoire de Blaise dans laquelle il joue un rôle de premier plan dans un espace abstrait et relativement vide. On est ici plus proche de Blaise et le château d’Anne Hiversère (2004) à la couverture saturée de poussins et de couleurs.

La catastrophe initiale est vite évoquée, peu dramatisée : un orage a détruit la maison des poussins. Le monstre qui surgit à ce moment peut être à l’image (du moins pour les adultponti_BlaiseAnneHiversèrees) de ces assureurs qui demandent une quantité de documents divers et font de la demande d’indemnisation un long chemin semé d’embûches… Mais pour les enfants, c’est plus simple et ce monstre ne jouera sans doute pas un grand rôle. Il suffit pour lancer les poussins dans une quête absurde mais qui leur fait voir le monde et trouver le moyen (jouissif et gullivérien) qui permettra de détruire le monstre à la fin.

L’intérêt est ailleurs : le trajet est fait de doubles pages variées et foisonnantes. On y retrouve tous les poussins, dont Blaise (sauf lorsqu’il perd son masque !), et on peut jouer à retrouver celui qui a un casque sur les oreilles, celui qui lit, celui qui sourit, celui qui fait des grimaces, le poussin-champignon… Il y a un grand nombre de jeux dans cet album, proposés explicitement aux poussins, (un jeu de Memory par exemple) ou implicites (jeu des six erreurs pour comparer les pages de début et de fin).

Chaque étape propose un nouvel univers : celui des arbres, de la nourriture, des champignons, de l’eau, des livres… Les poussins les parcourent à pied, en avion, sur un fil ; ils parcourent un tunnel qui fait le lien de page en page, « le tunnel qui va dans la page suivante ». Ils se perdent, jouent, s’effraient – ou ne s’effraient pas assez. Tout cela permet de reconstruire la maison à la fin, une maison faite de tous les éléments agréables rencontrés dans les différents lieux. La « Mézon », thème cher à Claude Ponti trouve ici un développement particulièrement intéressant, vital et jouissif : rien à voir avec le fait de peigner la girafe – même si une maison digne de ce nom devrait pouvoir abriter aussi bien des girafes que de nombreux poussins.

Au secours ! un ogre

Au secours ! un ogre
Au secours ! un loup

Au secours ! une sorcière
Oriane Lallemand, Clément Devaux
Nathan, 2013

Peurs tri-dimensionnelles

Par Yann Leblanc

Ces trois vAu secoursun ogreolumes partent d’un même principe, celui d’un grand album cartonné proposant des tirettes ou autres animations pour faire apparaître des choses qui font peur ou surprennent (le principe du « coucou » enfantin), ou des choses cachées qu’il faut chercher. La dernière page, faisant apparaître en gros plan et en trois dimensions le personnage qui fait peur, incite à fermer le livre et à partir en courant.

Belle idée, graphisme repoussant à souhait, cocasse, qui fera merveille sur les craintifs et les rieurs.

Au secoursunesorcièreAu secoursunloup

 

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure
Frédéric Laurent
Rêves bleus

Thésée le taiseux

Par Michel Driol

Mise en page 1Tout le monde connait l’histoire de Thésée, du fil d’Ariane et du Minotaure. Frédéric Laurent la revisite avec humour. D’abord en faisant de Thésée un taiseux : ne parlant pas, on le prend pour un étranger, un fou, et on le chasse. A son arrivée en Crète, on lui propose de chasser le Minotaure, et il se tait. Heureusement, d’un seul regard, sans parler, Ariane et lui tombent amoureux, et la fille du roi lui donne une pelote de fil rouge et lui transmet un message écrit. Il rencontre enfin le Minotaure, qui se révèle un être amical, bavard. Il raconte son histoire : affublé d’une tête de taureau, il a été victime de quolibets, et a chargé la foule… De ce fait, on l’a condamné à vivre dans le labyrinthe. Thésée et lui reviennent  chez Minos. Lors du mariage, ils souhaitent que tout miroir soit interdit en Crète.

Voici donc la rencontre de deux antihéros, rejetés l’un comme l’autre par la société, l’un pour ne pas parler (il ne dit qu’un mot dans tout l’album), l’autre pour délit de sale gueule. Deux antihéros que tout semble opposer : le muet et le bavard, le chasseur et la proie, mais qui se révèlent tous deux prisonniers du même labyrinthe aux marges de la civilisation. Le Minotaure n’a plus rien de l’être cruel du mythe, il est devenu, par force, herbivore, et n’a dévoré aucun des prédécesseurs de Thésée. Frédéric Laurent inverse donc complètement la signification du mythe, ne gardant que l’amour et l’intelligence d’Ariane qui permet à Thésée de sortir du labyrinthe.

L’humour se manifeste tant dans le texte que dans l’illustration. Par exemple dans l’allitération qui ouvre l’album « Thésée était taiseux » ou dans le conseil prosaïque d’Ariane « Ne prends pas froid ». L’illustration joue des cadrages (tête de taureau chargeant pleine page) ou du pastiche (le repas de noces est une allusion explicite à la Cène).

Bien sûr à réserver à ceux qui connaissent la vraie ( ? )  histoire du Minotaure et qui pourront apprécier les décalages qu’introduit l’auteur !

Sherlok Holmes et Le Chien des Baskerville

Sherlok Holmes et Le Chien des Baskerville
Richard Unglik, d’après Conan Doyle
Casterman, 2013

Le monde des playmobil en fiction

Par Anne-Marie Mercier

Le Chien des BaskervilleRichard Unglik a développé en plusieurs albums une idée de génie : faire des documentaires ou raconter des histoires avec des playmobil. Utilisant les ressources de ces figurines, de la photographie assistée par ordinateur et d’autres techniques de graphisme, il propose ici une adaptation du roman de Conan Doyle, fidèle par l’atmosphère sombre et inquiétante et originale par ses illustrations, tout à fait réussie : la fameuse lande de l’effroi se développe en une quadruple page saisissante. Mais les petits personnages au sourire identique et permanent mettent l’angoisse à distance et les « my goodness » de Watson résonnent avec humour : les jeunes lecteurs pourront s’y plonger sans cauchemar (on le suppose du moins) et rejouer cette histoire – et d’autres encore avec des playmobil !

http://www.casterman.com/Jeunesse/Auteurs/unglik-richard