Le Mur des apparences

Le Mur des apparences
Gwladys Constant
Rouergue 2018

La beauté est-elle une malédiction ?

Par Michel Driol

Justine et Margot sont dans la même classe depuis toujours. Mais si Margot est belle, populaire, riche, Justine, fille d’ouvriers, plus discrète, apparait comme le souffre-douleur. Elle est victime de harcèlement moral de la part de Margot et de sa bande d’amies, que Justine a surnommées les hyènes. Margot vit l’amour parfait avec  Jordan, lui aussi l’un des beaux garçons du lycée. Certes ils ont rompu. Mais le jour où Margot se suicide, Justine veut comprendre. Elle récupère les journaux intimes de Justine et commence à les lire, y découvrant d’abord des secrets concernant les hyènes qui lui permettront d’être acceptée dans le groupe. Elle découvre aussi que sous les apparences parfaites, la mise en scène assumée et calculée de ses succès, de ses bonheurs, de son amour pour Jordan,  de sa beauté, Margot cache de nombreux et lourds secrets familiaux.

Voici un roman qui se lit d’une traite, comme un polar auquel il emprunte certains codes, dont celui de l’enquête permettant de savoir ce qui a conduit Margot au suicide à travers la lecture rétrospective de ses journaux intimes. Une fois de plus (voir Passionnément, à ma folie, que l’on avait chroniqué ici-même), Gwladys Constant dresse des portraits d’adolescent(e)s victimes. De la société des apparences, cette fois-ci.  Il s’agit de posséder les codes sociaux qui permettront d’être populaire, de se faire des amis, d’être reconnu. Ces codes ne sont pas propres aux ados : ce sont aussi ceux qui sont connus et promus par la propre mère de Margot, femme d’un des directeurs de l’usine. Ne pas posséder ces codes comportementaux, c’est risquer la marginalisation. Mais la possession de ces codes ne garantit qu’un bonheur superficiel et ne protège pas l’individu.

Le roman se déroule dans une classe où se mêlent différents milieux sociaux et géographiques : la  bourgeoisie et les ouvriers, mais aussi les filles d’immigrés africains, qui vivent dans des cités à la périphérie. Ces milieux se côtoient, et Justine va, petit à petit, découvrir un autre monde que celui de sa famille, les secrets de la famille bourgeoise de Margot, les raisons de l’exil des familles du Congo. Familles qui tentent, toutes à leur façon, de sauvegarder les apparences, que ce soit en envoyant malgré tout de l’argent au pays ou en refusant de révéler ce qui se passe réellement.

Le roman n’hésite pas à aborder des thèmes sensibles : la sexualité, l’homosexualité, l’exil, la torture, les réseaux sociaux, l’injustice sociale avec une écriture à vif, qui, comme un scalpel, va droit au but dès les premières pages et a su choisir une héroïne avec laquelle on ne peut qu’être en empathie, une héroïne qui reste positive tout au long du roman.  Le roman sait aussi trouver des résonances avec les textes classiques étudiés en classe, la Princesse de Clèves, ou l’Ecole des femmes, montrant quelque part l’intemporalité des thèmes traités.

A travers les métaphores animales – hyènes, lion, loup… – le roman présente le monde comme une jungle. Roman sombre et pessimiste pourra-ton penser ? Non, car trois éléments réconfortent le lecteur. D’une part, la présence de quelques adultes positifs : le professeur de français et surtout les parents de Justine, de bon sens, protecteurs et aimants, écoutant et soutenant leur fille. D’autre part la confiance en la capacité des ados à franchir les barrières sociales et raciales, à aller au delà du mur des apparences pour se trouver et se reconnaitre dans le monde réel (le terrain de sport, la salle de hip-hop ou le lit d’hôpital). Et surtout la volonté  finale des héroïnes de faire du droit, afin de réparer, si faire se peut, le monde actuel.

Sauveur et fils 3

Sauveur et fils 3
Marie-Aude Murail
L’école des loisirs, 2017

Le feuilleton de la vraie vie

Par Anne-Marie Mercier

Toute série devant en ce moment faire au moins trilogie (voir mon article sur le tome 2), c’est avec plaisir que l’on retrouve Sauveur le thérapeute et toute sa tribu, qu’elle soit familiale (son fils), familière (Gabin, les hamsters…), future familiale (se remariera-t-il enfin avec la mère du meilleur ami de son fils ?) ou thérapeutique (ses patients).

Chacun incarne une histoire à lui tout seul, un début de roman, pas toujours heureux : Ella, avec le cyber harcèlement et la question du transgenre, Margaux la suicidaire, sa petite sœur, la mère folle de Gabin, Samuel qui cherche son père, et le trouve – on se demande à plusieurs reprises si c’est pour son malheur ou son bonheur. Le talent de Marie-Aude Murail, son humanité et son intelligence brassent ces questions et ces rencontres sans que jamais on ne se sente face à une leçon ou à un artifice. L’aspect feuilletonesque, proche du sitcom, de chaque chapitre, est justifiée par la récurrence des rendez-vous des personnages: ce cabinet de psy est très bien trouvé pour accumuler les portraits d’enfants et d’adolescents souffrants, ou d’adultes doucement et parfois franchement névrosés.

Sauveur ne les sauve pas, du moins pas de tout, mais il les aide à faire « avec » et à survivre, ce qui est déjà énorme – et plus plausible. Pas de happy end miraculeux pour lui non plus : Marie-Aude Murail ne prend pas ses lecteurs pour des drogués aux contes de fées. Elle est aussi une des rares auteures qui proposent à un jeune lectorat des « héros » adultes, montrant que ceux-ci sont parfois tout aussi perdus que les adolescents : que ceux-ci n’aient, dans la littérature qui leur est adressée, pas le « monopole » du tourment, c’est une bonne chose. Le partage est d’ailleurs l’une des vertus mises en avant par cette belle série : que ce soit celui du toit, du repas, des mots, des soucis, des amis… ou des hamsters !

 

 

 

 

Fans de la vie impossible

 Fans de la vie impossible
Kate Scelsa (Trad. Faustina Fiore)
 Gallimard, Scripto, 2016

 

 

 Adolescents en souffrance

Par Maryse Vuillermet

 

 

 

 fans de la vie impossible imageCe récit nous fait entendre successivement et alternativement les voix de trois adolescents très mal dans leur peau.

Jérémy, passionné d’art, incapable d’entrer en relation avec les autres, abandonné par sa mère et élevé par deux hommes, Sebby, homosexuel déclaré en rupture d’études,  élevé par une nourrice de la DAS débordée, et Mira, pliant sous le poids de ses kilos et de sa dépression nerveuse.

Quand Jérémy rencontre Sebby au lycée, pour la première fois de sa vie, il ne se sent plus seul. Et comme Mira a besoin de Sebby pour tenir, ils vont former un trio inséparable. Seuls, ils sont vulnérables et en proie à leurs obsessions ou addictions même, mais ensemble, ils sont heureux, s’inventent des fêtes ou des rituels, peuvent même aider les autres.

C’est une description  très dure et réaliste d’une jeunesse à qui « on ne laissera jamais croire que c’est le plus bel âge de la vie ». Elle est faite sans aucun tabou sur l’homosexualité, la drogue, le suicide,  et sur,  d’un côté, une Amérique en perdition, et de l’autre, des familles bourgeoises accrochées à leurs préjugés sur les grandes écoles et la réussite sociale.

 

Tous nos jours parfaits

Tous nos jours parfaits
Jennifer Niven  
Gallimard, Jeunesse, 2015

 

Deux jeunes gens aux prises avec la mort

Par Maryse Vuillermet

tous nos jours parfaits image2 Violet et Finch se rencontrent sur un toit, tout en haut du clocher de leur lycée,  décidés tous deux à se suicider. Mais Finch réussit à sauver Violet, à la faire redescendre.

Finch est un original, une bête curieuse pour les autres, tantôt plein d’énergie, tantôt déprimé et suicidaire. Violet a tout pour elle, comme on dit, belle intelligente, populaire,  mais elle a perdu sa sœur dans un accident de voiture et depuis, s’isole et n’arrive pas à faire son deuil.

Sous le prétexte de travailler ensemble à un exposé sur les richesses à découvrir dans leur région, Violet et Finch apprennent à se connaître, s’apprivoisent peu à peu, partagent la même recherche de beauté, l’une en photographie, l’autre dans l’écriture et la peinture.

L’alternance stricte des points de vue des deux adolescents permet des suivre de l’intérieur leurs tourments et l’évolution de leur relation.

Et puis, un jour Finch disparaît mais laisse à Violet des indices pour le suivre dans sa quête. On comprend assez vite que Finch est un bipolaire, qu’il souffre d’absences, de trous de conscience vertigineux, qu’il ne dort quasiment pas mais que les adultes autour de lui, parents, psychologue, enseignants n’arrivent pas à le comprendre ni à percer ses mensonges.

L’atmosphère est étrange, à la fois poétique, car les deux jeunes sont artistes et sensibles, et qu’au cours de leurs recherches, ils rencontrent des personnages hauts en couleur, rencontres magnifiées par la beauté de l’hiver américain, et tragique, car la disparition de Finch est inquiétante et sa recherche haletante.

Un beau roman d’amour, de mort, des personnages de jeunes puissamment singuliers.

 

La Dose

La Dose
Melvin Burgess
Traduit (anglais) par Laetitia Devaux
Gallimard (scripto), 2014

Révolution létale

Par Anne-Marie Mercier

Melvin BLa Doseurgess s’est fait connaître par ses romans provocants et celui-ci ne déçoit pas les attentes, il en rajoute même. On y trouve à la fois la question des drogues, celle du suicide, de relations sexuelles – consenties ou non–, de la violence, de l’action politique, des différences de classe… Au cœur de l’action et d’après les propos de Burgess, à la source du roman, se trouve l’idée d’une drogue qui donnerait à celui qui en prend une seule dose une semaine fantastique d’énergie et de désinhibition, puis la mort. Le comportement de ces sursitaires de la mort est décrit comme celui que l’on a observé lors d’épidémie de peste, ou plus récemment de SIDA : puisque la vie s’achève, que le monde croule avec moi.

Des activistes se servent de cette vague pour accompagner un mouvement révolutionnaire qui ressemble beaucoup aux récents « printemps arabes ». L’action se passe dans une Angleterre misérable, paralysée par l’action des gangs et la corruption. Faut-il y voir une projection de l’actualité, sachant que si le chômage y a un peu baissé, la quantité de nouveaux pauvres a augmenté dans ce pays, avec, comme dans d’autres pays européens, une exaspération grandissante vis-à-vis des banques et des riches, de plus en plus riches et arrogants?

L’action commence avec des scènes d’émeutes et s’achève avec la victoire de la révolution, proclamée sur la grande place de Manchester. A l’issue de la mort, programmée et mise en scène lors d’un concert, d’un chanteur qui a pris du Raid (« la dose »), Adam et Lizzie, 15 ans, se livrent avec allégresse au pillage des magasins du centre-ville, à l’attaque de la mairie et à l’affrontement avec la police. A l’issue de péripéties qu’il serait un peu long de résumer, Adam prend du « Raid » devient provisoirement délinquant, la jeune fille se livre à ce qui ressemble à un début de prostitution (certes, pour la bonne cause : elle se lie avec le fils d’un dealer richissime pour sauver son ami). Il se trouve que le fiston du dealer est un pervers fou, que le frère de l’ami qui était mort est un activiste kamikaze, que le papa dealer ne craint pas de faire assassiner ou torturer les gêneurs, jeunes ou pas, garçons ou filles… etc. Il y a de l’action, différentes intrigues qui se rejoignent toutes à la fin (un peu trop), tout cela est bien ficelé (un peu trop). Enfin, on en a sa dose.

Comme des images

Comme des images
Clémentine Beauvais
Sarbacane (X’), 2014

 

La vie à pile ou « face »

 Par Anne-Marie Mercier

Comme-des-imagesOn sait la place que prennent les réseaux sociaux, Facebook, les mails, les échanges de vidéos et de photos dans la vie des adolescents. On sait aussi les ravages qu’ils peuvent faire. Ce roman a le mérite d’aborder ces thèmes mais aussi de les lier à une question plus complexe qui les sous-tend, celle de d’image de soi : celle qu’on construit, celle que les autres nous renvoient, celle qui se déchire et s’abîme de façon parfois mortelle.

Il est inutile de raconter l’histoire : la composition du roman, qui mélange les temps et les tempos est extrêmement efficace et le rend absolument captivant. Le contexte est celui du lycée Henri IV à Paris, d’une histoire d’amour qui tourne mal, d’une histoire d’amitié un peu tordue, de jumelles, d’icônes de la classe. Elle est racontée par un personnage apparemment secondaire, qui pourrait être un «confident» de personnages tragiques au théâtre et qui pourtant prend toute son importance dans la leçon finale : certains adolescents sont «comme des images», c’est-à-dire qu’ils ne sont rien d’autre qu’une image construite. On peut douter de cette conclusion mais elle contient une  part de vérité, vérité utile.

La vie est belle

La Vie est belle
Christophe Léon
La joie de lire, Encrage   2013

  Souffrance au travail

Par Maryse Vuillermet

la vie ets  belle image J’avais été frappée par  la force et l’horreur d’un des romans précédents de Christophe Léon Silence, on irradie, publié chez Thierry Magnier en 2009 qui se situait dans des territoires dévastés par une explosion nucléaire. Celui-ci se déroule dans une famille dévastée  par  une explosion sociale. L’histoire commence par le récit fait par plusieurs passants de la défenestration  d’un homme sur  son lieu travail.

Puis, le récit se poursuit à la première personne du singulier. Lewis,  le narrateur,  quinze ans, fils de la victime du suicide, nous explique sa stratégie très réfléchie,  presque diabolique pour rencontrer et devenir l’ami de Julia,  une fille de son lycée. Or, il ne l’aime pas, et elle n’est pas jolie. Peu à peu, grâce à des retours en arrière, on comprend que son unique projet est la vengeance. En effet, son père a été harcelé par son chef,  humilié et conduit à la dépression et au suicide ; son sentiment d’échec, ses souffrances l’ont détruit,  lui et sa famille et le responsable, son patron, est le père de Julia.

Mais la mère de Lewis, elle,  a décidé de tourner la page, elle rencontre un homme simple et joyeux et veut refaire sa vie. Evidemment, Lewis le déteste mais accepte de l’accompagner au stand  de tir où il apprend à manier une arme. Les travaux d’approche fonctionnent,  il devient ami avec Julia qui, contre toute attente, se révèle être une fille intéressante.

Le grand jour arrive, il est invité  par les parents de Julia qui est même devenue jolie avec un peu de maquillage. Son frère Oscar a compris qui est Lewis, mais c’est un rebelle dans sa famille, il déteste son père et veut assister au règlement de compte.Tout semble se passer bien, le père de Julia, l’odieux patron qui a harcelé son employé, s’intéresse à Lewis, se montre prévenant. Que  va faire Lewis ? Va-t-il accomplir sa vengeance ?

Atmosphère étouffante et cruelle.  Suspens jusqu’à la fin.

Et récit d’une actualité poignante. L’entreprise s’appelle Violet Telecom, elle pourrait être n’importe laquelle des grandes sociétés de service qui maltraitent leurs employés et dont les suicides font régulièrement la une de la presse.Tous les protagonistes de l’histoire sont les victimes collatérales de ce nouveau fléau social mené au nom de la rentabilité,  appelé  harcèlement  au travail.

Ecoute battre mon coeur

Écoute battre mon cœur
Nathalie Le Gendre
Flammarion, Émotions, 2012

Nouvelle Star

Par Caroline Scandale

écouteDe plus en plus, la littérature jeunesse puise ses influences dans la musique. On pense notamment aux romans de l’excellente collection Exprim’. Comme elle, mais en moins radicale, la collection Émotions s’approprie quelques uns des codes actuels en matière de romans pour jeunes adultes. Le dernier opus littéraire de cette collection, Écoute battre mon cœur, débute par une playlist que les lecteurs peuvent facilement se constituer sur Deezer, service d’écoute de musique à la demande (en « streaming »). Cette bande son est censée refléter la rythmique et l’ambiance du roman. Elle donne une dimension supplémentaire à l’histoire, en entremêlant réalité et fiction…

Lula l’héroïne de ce roman et son grand frère Phil vibrent et respirent musique, comme leur papa professeur de musique. Comme lui, ils sont muselés par une mère angoissée et tyrannique. Phil déjà majeur, est le premier à se libérer de ses chaînes et à partir vivre de sa passion, le rock, à Paris… Reste Lula, 17 ans, lycéenne brillante et musicienne virtuose, obéissante mais aussi pleine de fougue et d’envies… Depuis le départ brutal de ce frère aîné quelques années plus tôt, sa mère s’oppose plus que jamais à ce que sa fille, pourtant si douée, devienne artiste…

Heureusement, la vie est bien faite… Elle autorise enfin Lula à partir seule chez sa meilleure amie, à Paris, lors de vacances scolaires. A cette occasion, elle découvre avec enchantement la vie d’artiste « underground » grâce à son grand frère et elle fait la connaissance de Mathias, jeune violoncelliste virtuose et passionné comme elle… Goûter à la liberté et à l’amour provoque un tsunami dans la vie de la trop sage Lula… Le retour au bercail n’en est que plus douloureux.

Ce roman devrait beaucoup plaire aux ados pour qui la musique est un refuge car l’auteure ne cesse de convoquer au fil des pages, des morceaux ou des artistes reconnus. Elle s’est d’ailleurs très certainement inspirée d’Izia, fille de Jacques Higelin, jeune et géniale rockeuse, pour créer son héroïne.

L’écriture est fluide et rythmée. La psychologie des personnages est intéressante, notamment celle de la mère. Même si sa personnalité extrême dérange, elle reflète avec justesse l’attitude mortifère de certaines mères névrosées. Petit bémol tout de même autour d’un paradoxe majeur… La raison est incarnée par une maman qui déraisonne et la passion par une ado trop sage. En effet, Lula est à mon goût (de trentenaire fan de Virginie Despentes et D’Antoine Dole… ) un peu trop raisonnable et soumise et le « happy end » final un peu inattendu, mais n’est-ce pas ce qu’on attend d’un gentil roman de littérature jeunesse?

Le Dernier Jour de ma vie

Le Dernier Jour de ma vie
Lauren Oliver
Traduit (anglais, USA) par Alice Delarbre
Hachette (Black moon), 2011

Antidote à l’idiotie, ou : la chick-lit comme outil philosophique

Par Anne-Marie Mercier

Conseil à ceux qui ont à la maison (ou pas loin) une adolescente insupportable, narcissique et grégaire : vite, offrez lui ce livre. D’abord, elle l’aimera, puis il la fera (horreur !) réfléchir.

Dans un premier temps, avouons-le, ce livre tombe des mains tant il donne l’impression d’être complice de la lectrice visée. On a l’impression de lire un volume de la série des L. B. D. (« Les Bambinas Dangereuses » de Grace Dent, gros succès commercial – voir ma non-chronique du t. 2 ), centré sur les choses capitales comme : sortir avec le garçon le plus canon du lycée, décider avec ses copines de ce qu’on va porter pour la fête, être celle qui aura le plus de roses le jour de la saint Valentin, voir la tête de celle(s) qui n’aura pas de rose ce jour là, faire une mauvaise blague à celle(s) qu’on n’aime pas (en général, des moins riches, moins belles, etc. que soi)… la liste serait longue. L’héroïne fait partie d’un groupe de copines « populaires », de celles qui font la pluie et le beau temps dans le lycée Jefferson, célèbre pour son taux de suicide et de consommation d’alcool (des points qui seront confirmés par cette histoire).

On s’accroche, parce qu’on sait que ce roman au titre anglais polysémique et évocateur (Before I fall) a eu un succès mondial (nominé par RT Book Reviews en 2010 dans la catégorie « Best Young Adult Paranormal/Fantasy Novel » et que Lauren Oliver est l’auteur de Delirium que Sophie Genin a beaucoup aimé, écrivant que « Ce roman devrait être mis entre toutes les mains adolescentes ».

Mais, après ce premier chapitre consternant (et d’une écriture aussi pauvre que les pensées de la niaise héroïne), les choses s’arrangent. D’abord, elle meurt, ouf ! Mais pas pour renaître en ange (pitié, non !). Les chapitres suivants commencent tous au même matin du 14 février avec une héroïne qui est la seule à se souvenir des expériences et découvertes du jour « précédent » (on pense au beau film « Un jour sans fin »). Six chapitres se succèdent sur le même modèle, six étapes dans la découverte de la vacuité de sa vie et de sa responsabilité dans les drames de cette journée. L’incrédulité et la panique font place progressivement à l’analyse et à l’éclosion d’un sens moral – jusqu’ici enfoui sous des comportements grégaires et des postures.

Ce sont aussi six tentatives pour infléchir  le cours de cette journée et se racheter.  Que l’entreprise soit difficile et presque désespérée est une des belles idées de ce roman philosophique : le hasard et la fatalité, la vie et la mort, mais aussi l’amitié et l’amour, la famille et le groupe (l’ « embrigadement » évoqué dans Delirium est ici vu à l’échelle d’une génération), sont évoqués à travers une intrigue et des interrogations intéressantes ; il est cependant un peu dommage que tout ramène à la nostalgie de l’enfance perdue (forcément pure) et au retour aux valeurs familiales (seules bases solides).

Sur cette écriture en contraste :

J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de romans pour adolescent(e)s composés de la même façon : un premier chapitre accrocheur, niais et mal écrit, puis progressivement une amélioration (voir Promise de Allie Condie ). Serait-ce un procédé conscient de captation du lectorat? ou bien une imitation du roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon, dans lequel le niveau d’écriture et de réflexion varie avec celui du narrateur ?

Qui es-tu Alaska?

Qui es-tu Alaska?
John Green
traduit de l’anglais (américain) par Catherine Gibert
Gallimard (pôle fiction/filles), 2011

Vie et mort en pension

par Anne-Marie Mercier

John Green,Gallimard (pôle fiction),pension, suicide, adolescent,amitiéAvec ce roman déjà paru en collection scripto en 2005, on entre dans un univers de « collège » américain, et plus précisément de pensionnat. Bien loin de Harry Potter ou de Twilight, on est dans la réalité la plus crue, sexe quasi excepté, même si le désir du héros adolescent pour sa camarade Alaska est très présent et analysé avec précision ; le roman hésite entre crudité et pudibonderie. L’auteur a été aumônier étudiant auprès d’enfants, et on sent tout au long du livre une grande proximité avec ses personnages et beaucoup d’empathie, mais une volonté de ne pas trop choquer et sans doute d’édifier.

Le narrateur, Miles, qui sera vite surnommé « le gros » pour sa maigreur, est un garçon normal quoique un peu solitaire et habité par une passion curieuse, celle des derniers mots proférés par les hommes célèbres au moment de leur mort. Il devient l’ami de garçons et de filles un peu déjantés, très portés sur l’alcool et les cigarettes (mais pas de drogue) et les conduites à risque.

Le quotidien du pensionnat est très bien rendu : cantine, cours, angoisses des examens (les élèves se préparent à l’examen de fin d’études secondaires et misent beaucoup sur celui-ci qui doit leur permettre d’entrer ou non dans l’université de leur choix). Les clans s’affrontent parfois à travers des farces brutales, séparés souvent par des considérations de classe sociale.

Les personnages sont très attachants, chacun dans son genre et l’histoire, comique et cruelle dans ses débuts, devient vite bouleversante, à mesure que le mystère du caractère suicidaire d’Alaska s’épaissit et que le personnage du « Colonel », le camarade de chambre de Miles se complexifie.

En résumé, c’est un beau livre, touchant et intéressant, où les questions existentielles (à travers le cours de « religion ») ne sont pas absentes : à conseiller, à moins qu’on ne suive un avis plus réservé dans un bon article du site altersexualité. De nombreux blogs ados le classent comme un coup de coeur… mais il est vrai que ce sont des blogs de filles et que Gallimard l’a classé dans la série « filles », alors que le narrateur est un garçon.