Bon Pon

Bon
Pon Pan
Et après ?
Katsumi Komagata
Les grandes personnes, 2024

Trilogie d’albums graphiques et sonores

Par Edith Pompidou-Séjournée

Trois petits albums de Katsumi Komagata qui se ressemblent sur la forme sans doute induite par le public concerné : de tout jeunes lecteurs pour stimuler leur envie de s’approprier ces petits ouvrages cartonnés et carrés sur fond blanc aux formes graphiques simples et stimulantes. Mais qu’en est-il sur le fond ? Peut-on parler de trilogie ? Un ordre a paru s’imposer après leur découverte respective.
En premier, dans l’album « Bon », un petit personnage du même nom est représenté sous la forme d’un petit rond noir qui se transforme plusieurs fois puis est rejoint par Pan qui s’associe à lui pour faire une tête de clown puis de singe. Les dessins épurés sont soulignés par des jeux sonores sur les noms qui évoluent eux aussi et se multiplient : lorsque Bon grandit il devient BOOON puis à sa division des petits Bon Bon se détachent. L’auteur joue aussi avec le support du livre dont certaines pages sont découpées pour laisser apparaître les suivantes : les motifs s’enchaînent et se complètent en donnant ainsi une impression de répétition à l’infini.
Après l’album « Bon », vient celui de « Pon Pan », cette fois les petits ronds sont tous deux oranges. Le premier Pon se différencie de Bon par sa première lettre mais lui aussi se multiplie et se transforme, il est de même rejoint par Pan. Pourtant, les deux ne s’associent pas. Au contraire, si Pan se multiplie seul, une partie de lui devient Pa. Encore une fois, l’auteur joue sur les mots et utilise un jeu de perçages dans les pages qui permet d’apercevoir le rond suivant tout en accélérant la vitesse d’enchaînement et l’impression de profusion des ronds.
Enfin, vient l’album « Et après ? », dont le titre évoque la fin de la trilogie tout comme la première de couverture. Sur celle-ci, on retrouve une tête jaune avec des oreilles : le rond noir déjà utilisé par Bon suggère le nez et deux trous ronds, de la même manière que dans « Pon Pan », forment les yeux invitant le lecteur à plonger dans l’album pour découvrir la suite suggérée par le titre « Et après ? ». Si les ronds continuent à se multiplier, les graphismes évoluent et se transforment cette fois en différents animaux colorés.
Dans ces trois petits albums, Katsumi Komagata travaille donc le support par des jeux de découpages subtils qui s’enchaînent et se répètent créant un dialogue à l’intérieur de chacun mais aussi tout au long de la série. Cette matérialité du livre plaira aux plus-petits et affûtera leur sens de l’observation. Elle interpellera aussi les plus grands en les obligeant à une lecture active non linéaire, qui leur permettra de naviguer loin des cadres spatio-temporels classiques.

Feuilleter sur le site de l’éditeur

Ceci n’est pas un livre sur les dinosaures

Ceci n’est pas un livre sur les dinosaures
Mélina Schoenborn, Felipe Arriagada-Nunez
Helvetiq, février 2024

Dialogue documentaire plein d’humour entre un écureuil et un dinosaure

Par Edith Pompidou-Séjournée

Comme son titre à la Magritte l’indique, il ne s’agit pas d’un livre sur les dinosaures mais d’un album à mi-chemin entre la BD et un documentaire sur les écureuils. Pourtant, c’est bien un dinosaure qui s’incruste à chaque page du livre venant couper l’exposé de l’écureuil qu’il juge trop ennuyeux. Ce dernier va devoir jouer des ruses les plus extravagantes pour se débarrasser du prédateur qui ne cesse de faire le malin et ainsi réussir à terminer son exposé. À chaque double page apparaît une nouvelle tentative de feintes de plus en plus drôles pour arriver à le chasser. Le documentaire est, malgré tout, très sérieux car il contient toutes les informations importantes sur la famille des sciuridés à laquelle appartiennent les écureuils (morphologie, habitat, localisation, gestation, …) avec le vocabulaire adapté. Mais sa lecture est attrayante et fluide grâce aux jeux cocasses entre les deux protagonistes, à leurs dialogues sous forme de bulles, plus ou moins grosses et colorées et à certains mots mis en valeurs par une police majuscule en gros caractères. Les illustrations simples et très colorées sont réussies permettant à la fois de mieux comprendre ou compléter les commentaires de l’écureuil pour informer le lecteur tout en suscitant son intérêt et sa connivence dans les situations rendues encore plus comiques par l’anthropomorphisme des personnages et les émotions qu’ils dégagent. En somme, un beau duel hilarant pour apprendre avec plaisir.

 

 

Grand n’importe quoi chez les Tout-bien-faire

Grand n’importe quoi chez les Tout-bien-faire
Agnès de Lestrade, Yves Dumont
Utopique, janvier 2024

Et si le mieux était l’ennemi du bien ?…

Par Edith Pompidou-Séjournée

Nous voici chez les Tout-bien-faire, chez eux, tout est bien comme il faut : du village à la maison, de la maison au jardin et il en va de même pour les enfants, qui sont polis et bien habillés. Les couleurs dans un camaïeu gris-bleu-vert sont classiques et en parfaite harmonie. Mais l’ordre et le calme sont rompus par l’arrivée de la famille des Grands-n’importe-quoi. Rien de commun chez eux, à commencer par les prénoms un peu extravagants de papa Gontran et maman Kunégonde ou de leurs filles Antoinette et Poulette. Bien sûr, ils veulent changer de décor et commencent par repeindre leur maison en rose et vert à pois. Les Tout-bien-faire sont outrés et catégoriques : « Ils sont chez nous ! Ils n’ont pas le droit ! » Puis, les Grands-n’importe-quoi décident de déstructurer leur jardin en y semant des mauvaises herbes, en faisant les fous comme à leur habitude. Mais lorsqu’ils décident de mettre une étoile sur le toit c’est la catastrophe et tout le monde se blesse. Heureusement, leur voisin médecin, Anselme, passe par là et les soigne tout en leur faisant remarquer : « voilà ce qui arrive quand on fait n’importe quoi ! ».
Une fois guérie, la petite famille décide de remercier son docteur en lui faisant une surprise. Ils peignent des pâquerettes sur sa maison, la nuit, en cachette. Le lendemain matin, Anselme n’en croit pas ses yeux, il est fou de rage et accuse son voisin. Dans leur querelle, ils s’affrontent à coup de pots de peinture.
Les autres habitants, alertés par la dispute, apprécient toutes ces couleurs et décident de décorer la ville. La question de la standardisation en rapport à l’individualisation ne se pose plus. C’est le bazar, mais tout le monde est heureux et repeint sa maison comme il veut. Tout se termine par une grande fête : pourtant, une famille manque à l’appel, les Grands-n’importe-quoi qui sont partis en laissant un mot pour expliquer qu’ils vont « essayer de faire mieux la prochaine fois ».
Les Tout-bien-faire sont déçus : finalement, ils avaient mal jugé les Grands-n’importe-quoi qui leur ont apporté le petit grain de folie nécessaire pour enjoliver leur vie et se rebaptisent d’ailleurs : « les Tout-bien-faire-mais-pas-tout-le-temps » ! Tout est bien qui finit bien, il suffirait donc d’accepter l’autre tel qu’il est pour mieux le découvrir et devenir meilleur… Belle leçon de vie en tous cas avec beaucoup d’humour et de légèreté !

 

 

Les Enfants naufragés

Les Enfants naufragés
Céline Kallmann, Benjamin Muller
Flammarion jeunesse (« podcast « encore une histoire »), 2024

Restons à quai

Par Anne-Marie Mercier

C’est une curiosité de voir ce que donne la novélisation d’un podcast à, dit-on, «700 000 écoutes, une histoire plébiscitée par les enfants». Dommage pour eux : cette histoire accumule les invraisemblances – à côté, le Club des cinq relève de la littérature réaliste – bons sentiments et clichés. Les dessins n’apportent pas grand-chose, bref, rien à sauver.
Quitte à vouloir une histoire d’enfants naufragés, mieux vaut revenir à Jules Verne et ses Deux Ans de vacances (il y a un bel album abrégé chez Sarbacane).

Deux Ans de vacances

 

Reine de l’ouest

Reine de l’ouest
H. Lenoir
Sarbacane (« Roman Sarbacane »), 2024

Attention : explosif !

Par Anne-Marie Mercier

Quelle surprise ! Ce roman est un véritable feu d’artifice d’étonnements, de vivacité et d’insolence. On est prévenu dès le début, si on se donne la peine de tout lire : il est tout d’abord dédié « à tou.tes les neuroqueers qui aiment les pirates, les vampires et les cow-boys », lit-on avant le titre. La page suivante donne un « Avertissement »:

« Cet ouvrage contient des métaphores parfaitement ridicules ainsi que des scènes explicites. Parfois les deux en même temps. Le lecteur ou la lectrice est considéré.e comme averti.e. Toute ressemblance avec des personnages préexistants ne sera que le fruit d’une surabondance de clichés ».

Humour, autodérision, clichés, érotisme et déviances en tous genres sont parfaitement assumés. La page de titre donne comme sous-titre « un western dont vous êtes l’héroïne » : voilà pour le genre (littéraire) de base et la forme : c’est un livre contenant de nombreux parcours et chemins aléatoires. Il y a de multiples fins possibles aussi : dans l’une des séries, l’héroïne se marie après quelques petites péripéties et coule une vie tranquille dans les bois, ou bien… Personnellement j’ai fait un premier parcours de ce type, charmant mais donnant l’impression de passer à côté d’autres choses : il faut donc tirer plusieurs fils pour saisir toute la gamme des possibles. Mais quel plaisir qu’un livre qu’on peut reprendre encore et encore en étant toujours surpris.e et amusé.e.
L’autrice ayant décidé que, oui, la lecture est un jeu (Picard et Jouve, bonjour !), elle joue avec les genres aussi bien littéraires (western, roman d’éducation ou de formation, roman érotique, roman d’aventure…) qu’avec le genre : l’héroïne que « vous » êtes a des idées affirmées sur ce que c’est que d’être une femme, sur ce qu’elle peut, doit, veut, peut vouloir, être, etc., et elle fait un usage tantôt prudent tantôt débridé (pour ne pas dire déchainé) de sa liberté. On retrouve le goût de l’auteure pour les genres populaires. Elle avait dynamité magnifiquement le genre de la science-fiction avec Félicratie suivi de Battlestar botanica, une petite merveille, plus sage que celui-ci.
Tout commence comme un pastiche de roman pour jeune fille : ça se passe en Amérique, au XIXe siècle, « vous » avez laissé le chat de votre tante s’échapper et celle-ci, ne sachant plus quoi faire de cette orpheline encombrante, décide de la marier au plus vite ou de l’envoyer gagner sa vie comme institutrice à Cottonwood dans le Nebraska (ou infirmière dans le Montana, où il y a des ours et des trappeurs).
C’est le prologue (8 pages). Dès la fin du premier chapitre qui vous met dans le train (1 page et demie), vous devez choisir soit de parler à un charmant gentleman et alors d’aller vers le chapitre 12, soit de l’ignorer en jeune fille bien élevée et de vous rendre au chapitre 23. La suite dépend de vous : il y a mille possibilités et vous pouvez, selon vos choix – jeune fille bien élevée ou demoiselle audacieuse –, devenir institutrice et vous marier ou vivre une aventure torride avec le shérif, tomber amoureuse de la fille du maire, être enlevée par des hors la loi, devenir infirmière et épouser le docteur (ou pas), rencontrer des chercheurs d’or, frayer avec une tenancière de bordel, jouer (et gagner) au poker, etc.  C’est vif (les chapitres sont très courts et on saute vite d’une situation à une autre), drôle, tendre et coquin. L’héroïne que vous êtes se tire de toutes les situations tout en accumulant les bourdes. On jongle avec les clichés du western et on s’amuse beaucoup !

Reste la question de « l’explicite » en littérature de jeunesse. Certains diront «pornographie», d’autres diront que l’explicite n’est pas la pornographie et que de toute façon les jeunes sont de plus en plus tôt exposés à des images véritablement pornographiques, alors autant faire des contrefeux : dans les quelques scènes  effectivement explicites du roman, le sexe y est toujours joyeux, consenti, respectueux et cela n’a rien à voir avec l’atmosphère glauque des « New Romances » engluées dans les clichés d’une culture du viol. Mais rappelons-nous la polémique pour le gentil Tous à poil ! de Claire Franek et Marc Daniau (Editions du Rouergue, 2011) et le sérieux Bien trop petit de Manu Causse (Thierry Magnier, 2023), interdit à la vente aux mineurs par le ministre de l’intérieur. Ce livre, bien sûr n’affiche pas la mention de la loi de 1949 pour les publications pour la jeunesse, mais il a été sélectionné dans la liste des nominés pour le prix Vendredi. La question reste donc posée. Empoignades en perspective…

Pour creuser la question, c’est le moment de lire ou relire le livre tonique, instructif et utile de L’Aventure politique du livre jeunesse, par  Christian Bruel.

M.A.D ! Je te promets la forêt rebelle

M.A.D ! Je te promets la forêt rebelle
Joséphine Serre

Théâtrales, juillet 2024

« La forêt se déchaîne, les vivants se soulèvent, la beauté mène l’insurrection, et à l’intérieur ça vit, ça chante, cherche, explose, ça s’étreint et se déchire, cela vit, vit, vit. »

par Lidia Filippini

M.A.D, Je te promets la forêt rebelle est une pièce engagée en faveur de la protection de la Terre.
Une jeune femme apprend à l’aéroport la mort de son frère dans une ZAD. Elle renonce alors au voyage d’affaire qui devait lui permettre de vendre un projet d’ingénierie à des start-ups pour se rendre sur les lieux où le jeune étudiant en botanique a disparu. Pacifiste et mu par le désir de vivre autrement son rapport à la terre, Frère était parti, son carnet en poche, pour recenser les espèces végétales présentes dans la ZAD. Il a été victime d’une grenade offensive, lancée par un gendarme lors d’affrontements opposant les zadistes aux forces de l’ordre.

 La ZAD est située dans une forêt qui, comme toutes les forêts, regorge de mystères. Entre les arbres, Sœur croit apercevoir Walden, le chien de son enfance. Lancée à sa poursuite, elle va rencontrer toute une galerie de personnages plus ou moins oniriques : un jardinier nommé Neil Armstrong qui, s’il avait eu un fils, aurait aimé l’appeler Judas, une fille-jaguar, une sorcière, mais aussi le fonctionnaire auteur de la bavure. Les zadistes, quant à eux, lui font entrevoir cette manière de vivre différente où chacun s’efforce de construire ensemble un « autre futur » qui avait tellement séduit son frère.

 L’enquête que mène Sœur pour comprendre ce qui est arrivé à Frère prend peu à peu la forme d’une quête identitaire. Au fil de des rencontres, la jeune femme qui, jusqu’alors ne comprenait pas l’engagement écologique et social de son frère, va voir ses certitudes vaciller.

Le texte est traversé de bout en bout par des références à Macbeth, et plus précisément à l’acte V de la pièce de Shakespeare, « La forêt qui marche » dans lequel une armée de soldats, portant chacun une branche d’arbre avance vers le château de Macbeth. Une des sorcières rencontrées pendant sa jeunesse avait bien prédit au roi : « Rien ne pourra t’arriver tant que la grande forêt ne se sera pas mise en marche contre toi. » Mais, Macbeth, qui était encore un jeune général à l’époque, avait pris cette prophétie à la légère : « Cela n’arrivera jamais ! Qui peut de force enrôler la forêt et ordonner à l’arbre d’ébranler sa racine enchaînée dans la terre ? […] notre grand Macbeth vivra jusqu’au terme normal de toute vie et rendra le dernier soupir à l’heure où tout homme doit le rendre. », s’était-il écrié, sûr de son pouvoir et de sa puissance. Dans M.A.D, la forêt rebelle, c’est celle des zadistes et des défenseurs de la nature qui, seuls, ont compris l’importance de changer notre modèle de société. M.A.D, acronyme de « monde à défendre », c’est la folie des hommes qui ne respectent plus leur planète.

Joséphine Serres s’est librement inspirée, pour écrire la pièce, de l’histoire de Rémi Fraisse, étudiant en botanique mort en 2014 lors de l’assaut d’un groupe de gendarmes. Le jeune militant écologiste occupait avec d’autres zadistes le site de Sivens, dans le Tarn, pour protester contre la construction d’un barrage. Pour Joséphine Serres, cet évènement tragique n’est pas « un fait divers mais vraiment un fait politique ». Elle considère Rémi Fraisse comme « un des premiers morts de ce qu’on pourrait appeler la guerre de l’eau en Europe ».  Très juste dans son ton, l’autrice ne verse à aucun moment dans une vision idéaliste de la ZAD. Le microcosme qu’elle dépeint (surtout d’ailleurs dans Nous habitons vos ruines, une des trois courtes pièces qui accompagnent M.A.D et qui peut être présentée « en parallèle des représentations » ou « en guise de prologue ou d’épilogue ») est loin d’être un monde parfait. On y trouve toutes sortes de gens – et même des « cons » – « [e]t ça discute tout le temps et ça s’embrouille, mais ça échange ». Car au fond, ce qui lie ce groupe hétérogène c’est bien cette idée d’échange, de partage de connaissance, la « liberté inconditionnelle de la conscience ».

Le texte est percutant et néanmoins poétique. Extrêmement bien documenté, il fait le lien, par le jeu de l’intertextualité, avec l’œuvre de Shakespeare, mais aussi avec des ouvrages plus récents, fictions, poésies ou essais (Yourcenar, Whitman, Jünger). Joséphine Serres cite également de nombreux articles donnant envie au lecteur de les lire à son tour. On plonge dans le texte en commençant par la fin, la mort de Frère, dans un troisième chapitre intitulé « Anekdiegesis » (un monde privé de récit). Une voix s’est éteinte, celle du jeune homme d’où tout est parti. On découvre ce qu’était cette voix en remontant le cours du récit grâce à l’enquête de Sœur qui se termine au chapitre un « Homo Sapiens. Humilis. ». Devenir des « humain[s], humble[s], sage[s] de la terre », tel est le message de M.A.D ! Je te promets la forêt rebelle qui nous engage à faire entendre, à notre tour, notre voix.
La pièce a été jouée en juin 2024 au Théâtre de la Tempête à Paris, mise en scène par Joséphine Serres qui interprétait plusieurs personnages.

 

Cette nuit-là

Cette nuit-là
Gaëtan Doremus
Rouergue, 2024

La vie secrète des doudous

Par Anne-Marie Mercier

«Ce jour-là Toinon avait bien joué avec Toudou». Cette phrase précède la page de titre, c’est un cadre de départ : toute l’histoire se passe «cette nuit-là», la nuit où Toinon a oublié Toudou dans le parc. Elle s’achèvera au lever du jour.
Le doudou resté seul part à la recherche de Toinon dans la nuit. Il fait plusieurs rencontres (un rat, un chat, des papillons) qui lui confirment qu’il n’est pas normal d’être seul. Même la jeune femme qui lit sur un banc a son livre, la vieille femme ses lettres et ses souvenirs, la boulangère sa radio… Il parcourt les rues, les toits, contemple le ciel encombré de grues et de fils de téléphone.
Pour finir, le doudou a un beau sens de l’orientation et Toinon ne sera pas seule à son réveil.
C’est une jolie exploration de la nuit urbaine, avec ses fausses (et vraies) solitudes, son étrangeté mauve et bleue. C’est aussi beaucoup moins terrifiant que La Plage dans la nuit d’Elena Ferrante qui présentait la même situation avec une poupée oubliée sur une plage. Enfants, rassurez-vous : si vous perdez votre doudou, il se débrouillera pour vous retrouver. S’il a l’air un peu plus neuf, c’est simplement que l’air nocturne l’aura rafraichi…

 

 

 

Nom d’une sorcière !

Nom d’une sorcière !
Nathalie Kuperman, Soledad Bravi
L’école des loisirs (Moucheron), 2024

la métamorphose de la sorcière

Par Anne-Marie Mercier

Vous l’avez sans doute remarqué : dans les contes, de nombreux acteurs sont des rôles mais ne sont pas de vrais personnages. Ils n’ont pas de nom ni de passé. Ils sont La sorcière, Le roi et La reine… Nathalie Kuperman humanise sa sorcière, tout en lui laissant ses attributs traditionnels (cheveux roux, robe et grand chapeau noir, chat noir, petite maison bizarre dans la forêt). Un beau matin elle se dit qu’elle voudrait « avoir un nom comme tout le monde » et elle décide de demander de l’aide à ceux qu’elle rencontre, d’abord une tortue, puis un tigre, un cobra, une limace. Chacun, sous la menace, ce qui génère le comique des situations, ne peut proposer que son propre nom. Mais rien ne va…
Drôle, extrêmement lisible, tant par la typographie que par la structure en randonnée et la simplicité du texte, des dialogues et des images, ce petit livre est parfaitement adapté aux premières lectures.

 

Je recommencerai demain

Je recommencerai demain
Clémence G.
A pas de loups, juin 2024

Comment la persévérance et l’amitié peuvent-elles nous aider à vaincre nos peurs ?

Par Edith Pompidou-Séjournée

Encore une histoire d’ours qui ne veut pas hiberner et qui s’appelle Petit’O… Décidément ce personnage phare de la littérature enfantine continue à séduire les auteurs pour mieux captiver les petits. Mais la ressemblance avec l’album Ö de Guridi s’arrête là. En effet, les illustrations de « Je recommencerai demain » sont beaucoup plus enfantines et colorées. Il pourrait presque nous faire penser à « Petit Ours Brun ». Petit’O a peur du noir et chaque jour du lundi au samedi il cherche le moyen de décrocher une étoile pour éclairer sa tanière mais en vain. Si chaque soir il échoue, son goût de l’effort fait écho au titre de l’album, il ne se décourage pas et imagine un nouveau stratagème pour le lendemain. Ses idées sont de plus en plus drôles et farfelues : après l’échelle trop courte, il essaie l’avion en papier pas assez puissant, puis des ballons gonflables, une pile de boîtes, un trampoline mais chaque fois il chute de plus en plus lourdement jusqu’à tomber d’un arbre en se faisant une belle bosse. Alors il décide d’abandonner.
Son amie la souris qui s’inquiète pour lui à chaque nouvelle tentative lui prépare alors une surprise en installant chez lui le dimanche des guirlandes scintillantes. Il trouve alors le sommeil accompagné de sa complice : tout est bien qui finit bien ! À la fin de l’album se trouve une collection des portraits de petit ours qui reprend toutes les émotions et sentiments vécus par celui-ci dans l’histoire. Chaque enfant pourra ainsi s’identifier à ce petit ours et retiendra sans doute que la vie n’est pas linéaire et que, malgré les difficultés, il faut persévérer tout en acceptant ce qu’on ressent et en le partageant avec ses amis

 

 

La Princesse aux petites noix

La Princesse aux petites noix
Émilie Chazerand, Stéphane Kiehl
Sarbacane, 2024

Genre troublé

Par Anne-Marie Mercier

Un roi et une reine ont un fils, pour leur plus grand bonheur. Mais, comme souvent, l’enfant ne se développe pas comme ils l’auraient souhaité ; dans ce cas précis, la virilité du prince est très peu affirmée. Tout en ayant hérité d’un féroce aïeul le nom d’Otto, le prince n’a aucun goût pour les armes et adore s’habiller en princesse. Si son père accepte tout cela (l’enfant n’est-il pas honnête, gentil, en bonne santé, ce qui seul importe ?), sa mère s’inquiète, puis tout le royaume s’alarme après en avoir ri, car Baldur, le brutal fils du roi voisin vient un jour défier le prince (qu’on surnomme « la princesse aux petites noix ») dans un duel pour lui ravir le royaume.
La fin est surprenante (et heureuse).
Baldur est comme Otto, malgré leurs caractères opposés. Il est perçu par les autres comme étrange. Il dérange. Il n’a pas d’ami. Les deux princes, par un coup de théâtre amusant, se découvrent des points communs, et c’est le début d’une grande amitié.
Tout l’album fait l’éloge de l’acceptation de la singularité et remet en question les stéréotypes de genre des contes d’autrefois (on aura reconnu le détournement du titre de la « Princesse au petit pois ») et de la vie d’aujourd’hui. L’utilisation fine du bleu et du rose, de façon discrète, lui donne une belle cohérence graphique.