Bertha et moi

Bertha et moi
Beatrice Alemagna
L’école des loisirs, 2024

De moi à moi

Par Anne-Marie Mercier

La narratrice, une petite fille, a fait une chute dans la rue. Elle se relève avec une vilaine plaie au genou qui la dégoute (un « film d’horreur », « un hamburger, mais pas mangeable »). La croûte change de couleur et d’aspect, mais ne tombe pas. Elle l’accompagne partout, y compris à la campagne chez ses grands-parents.
Bertha, c’est elle, c’est la croûte : la fillette lui a donné ce nom. Dès qu’elle a un nom, la croûte prend la parole, d’abord pour protester contre ce vilain nom, un nom de « mémère », dit-elle ; elle aurait référé Bella ou Perline… La fillette qui s’ennuie à la campagne s’en fait une confidente, elle lui confie ses secrets, son désir d’avoir un chien, jusqu’au jour où la croûte (pardon, Bertha) tombe. La fillette l’enterre au milieu des coquelicots. Elle se demande parfois où sont « les choses qui s’en vont ».
Ce thème avait déjà été en partie traité dans l’album qui porte ce titre. Beatrice Alemagna creuse ici le sujet en l’étalant dans la durée, en faisant même de la durée l’un des sujets. La question du temps, du souvenir, de ce qui reste est suggérée, mais rien ne pèse. Quand, à la fin, la fillette annonce qu’elle a enfin un chien et qu’il s’appelle Perline, on voit combien son besoin d’avoir quelqu’un à qui se confier a duré. Bertha était sans doute une étape nécessaire.
Les images sont comme toujours superbes. Les pastels gras rendent éclatante la rousseur de l’enfant, celle de la croûte, des coquelicots, du chien Perline… et les verts de la campagne. Les scènes chez les grands parents ont aussi une grande et belle présence.

 

 

Les Choses qui s’en vont

Quelque part sous les étoiles

Quelque part sous les étoiles
Ramona Bădescu, Amélie Jackowski
la Partie, 2023

Bonjour la vie

Par Anne-Marie Mercier

Ce petit album célèbre la beauté du monde et tout simplement la vie en se plaçant à la hauteur d’un vermisseau, l’une des plus petites créatures observables par un enfant : le vermisseau nait « quelque part sous les étoiles » et découvre successivement le blanc mousseux des nuages, le bleu du ciel, le vert de l’herbe, le jaune des pissenlits , le mouvement du vent… avant de découvrir que des yeux le regardent, ceux d’autres créatures qui pourraient être ses parents.
Il essaie de faire quelques mouvements mais a du mal à commander à son corps tout neuf. Sa vue accommode de mieux en mieux: les images deviennent plus nettes, isolent des formes.
Il commence à se faire des idées sur la vie : douce (comme un nuage), dansante (comme les herbes et les arbres dans le vent), simple et compliquée à la fois, ensoleillée, lente et rapide à la fois, ensoleillée…
Les images font se succéder pages à fond blanc, à fond vert, ou bleu, ou jaune, sur lesquelles se détachent les nouvelles choses perçues ou le vermisseau lui-même, bien mignon et souriant, dans sa robe rayée qui lui donne une allure d’enfant emmailloté. C’est frais et beau, simple et compliqué, rapide et lent, doux… et beau.
Feuilleter sur le site de l’éditeur.

Ramona Bādescu est par ailleurs l’auteure de la série des Pomelo, mais aussi de Au début (Les Grandes personnes), Il faudra (La Partie), Ce que je peux porter (Albin Michel), autant dire d’albums de genres très variés qui insistent sur l’attention à la vie et invitent à la réflexion.

 

Ma Cape

Ma Cape
Julia Thévenot, Anne-Hélène Dubray
Sarbacane, 2024

Adieu mes parents, je vole…

Par Anne-Marie Mercier

C’est une surprise de retrouver Julia Thévenot dans un album pour jeunes enfants. Elle est surtiut connue comme l’auteure de Bordeterre, beau roman de fantasy pour adolescents, paru chez le même éditeur en 2020. Mais ici comme là, l’imaginaire est à la fête : dans cet album, tout est dans la tête de la narratrice, celle qui dit « ma cape » ; avec une cape elle est super héros, Père Noël, homme invisible, elle vole…
Son entourage a beau lui dire que ce qu’elle a sur ses épeules ou sous ses pieds n’est qu’un manteau, une serviette de toilette, un drap… elle n’en démord pas. Seule (enfant unique ?), elle s’invente des mondes où tout lui est possible. Mais quand ses parents lui offrent une « vraie » cape, celle-ci devient tablier, nappe, tente… et parfois cape.
C’est un beau portrait de la capacité des enfants imaginatifs à jouer tous les rôles, détourner les objets, s’inventer des histoires.
Les illustrations, en grands à plats cernés de noir, accompagnent bien ce texte simple.  On suit, de double page en double page, l’alternance entre rêve et réalité, point de vue adulte sérieux et plat et point de vue enfantin drôle et aérien.

 

Trop de dinos, c’est combien ?

Trop de dinos, c’est combien ?
Lou Peacock, Nicola Slater
Flammarion Père Castor, 2024

Du miel pour faire passer le vinaigre

Par Anne-Marie Mercier

Le nombre des albums sur les dinosaures augmente sans cesse, mais ils nous apportent pourtant toujours de jolies surprises. On pourrait dire que c’est trop facile de flatter le goût étonnant des enfants pour ces grosses bêtes. Leur avantage, c’est qu’elles remplacent avantageusement le loup : ça fait peur mais on peut dire sans mentir « il n’y en a plus en France » (décidément les boomers ont eu toutes les chances : pas de réseaux dits « sociaux » et des loups relégués dans les Apennins, ou les Carpates lointaines…). Surtout, cela permet de faire comprendre des leçons pas toujours flatteuses pour les enfants : du miel pour faire passer le vinaigre. Les capricieux sont repris par Trop nul, les exigeants par Trop de dinos.
Un enfant obligé de jouer seul ou de lire pour ne pas s’ennuyer au parc a un jour un dinosaure (« Un jour, j’ai eu un dinosaure », c’est la première phrase du texte) ; il s’amuse follement sur la balançoire du parc avec lui. Mais les jeux à deux finissent par être lassants, il faudrait un deuxième dinosaure puis un troisième, et à quatre c’est encore mieux, etc., jusqu’à dix.
A dix, c’est compliqué… ces grosses bêtes de toutes les couleurs et de toutes les formes ont un côté exubérant de Maximonstres : on les voit engloutir des tonnes de gaufrettes, piquer la trottinette de l’enfant, prendre toute la place dans son lit, tout casser, comme le monstre de Grosse Colère. Il finit par décider que c’est trop et les chasser, pour se rendre compte que c’est triste d’être seul…
Les images simples sont éclatantes de couleur ; le grand sourire de l’enfant, placé au centre de cette joyeuse bande, ne s’estompe qu’au niveau de dix pour revenir en dernière page avec la fin heureuse (et le retour du premier dinosaure).
Moralité : il ne faut pas vouloir toujours plus. Mais aussi on peut apprendre ainsi à compter jusqu’à dix.

 

Comment dorment les animaux

Comment dorment les animaux
Jirí Dvorák & Marie Štumpfová
Traduit (tchèque) par Anaïs Raimbault
La Partie, 2022

Le monde du sommeil

Par Anne-Marie Mercier

Ce très bel album documentaire peut aussi être un beau livre de lecture du soir. Paisible, tant par son texte que par ses images, il facilitera l’endormissement. Cela ne veut absolument pas dire qu’il est ennuyeux, au contraire : on y apprend beaucoup de choses intéressantes et les images sont ravissantes.
Chaque double page illustre les façons de dormir d’un animal différent. On apprend dans quelle position, sur quelle durée, selon quelles modalités des animaux aussi différents que le phoque, la girafe, le pélican, la loutre, le bourdon, le martinet, le chat, etc. s’endorment. On voit des familles blotties ensemble ou des individus solitaires. On les voit de nuit comme de jour (pour les chasseurs nocturnes), sur terre, sur mer, dans un arbre… On apprend que certains ne dorment qu’à moitié, que d’autres ne dorment que quelques minutes ou dorment en volant, en nageant…
Les belles illustrations, qui évoquent l’impression ancienne à la planche, multiplient les angles de vue, les atmosphères, les couleurs, donnant à l’album de la variété et du rythme. C’est magnifique.
voir sur le site de l’éditeur

 

 

 

En route, Marin !

En route, Marin !
Marine Schneider
L’école des loisirs (Pastel), 2024

En voiture !

Par Anne-marie Mercier

En ces temps d’été, l’album de Marine Schneider tombe bien : il explore l’ennui des enfants lors des (trop) longs trajets en voiture. Face à la mauvaise humeur et même à l’exaspération de l’enfant les adultes (maman et Côme) restent calmes et compréhensifs. Ils indiquent à Marin les étapes qui montreront que le voyage progresse et le font de manière imagée, à sa portée : ce sera quand les immeubles deviendront petits comme des fourmis, quand la route va se mettre à serpenter… Ils lui proposent des jeux : compter les marmottes, les ours… Sur ce plan, ils trichent un peu car le pauvre Marin a beau chercher en regardant attentivement le long de la route, il ne peut évidemment rien trouver. Sur ce point on aurait pu faire mieux.
A la fin, Marin s’endort. Les images, déjà très belles, deviennent superbes, emportant la voiture et ses occupants dans un monde de nuages sur fond de ciel rose. L’atterrissage se fait dans un paysage tout aussi beau mais bien réel, en continuité avec le rêve.
C’était un beau défi que d’explorer l’ennui. Dans cet album où il ne se passe presque rien, l’horizon du réel plat et morne alterne avec les propositions des adultes, les jolis paysages à venir, les idées de Marin, une brève rencontre… c’est une exploration de la poésie des moments de vide, bien pleins pourtant de promesses et de relations.

C’est super d’être petit !

C’est super d’être petit !
Soledad Bravi, Hervé Eparvier
L’école des loisirs (« loulou & Cie »), 2024

Petits bonheurs de la vie enfnatine

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle réponse aux enfants qui souhaitent devenir grands plus vite. S’adressant à des enfants plus jeunes que l’album de Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon, Mademoiselle Princesse veut être grande, cet album cartonné au format adapté à des petites mains, carré aux coins arrondis, met en scène le dialogue d’une mère avec sa fille. Il commence ainsi :
« Je veux être grande. Quand on est grande on peut faire ce qu’on veut ».
Sa mère, au lieu de la contredire et de lui indiquer des choses désagréables liées à l’âge adulte, lui demande de penser à ce que elle peut faire et que ses parents ne peuvent pas faire.
La liste est belle : un enfant peut faire des cabanes, des grimaces, se mettre dans le caddie ou dans une poussette, se faire porter sur les épaules de ses parents, grimper aux arbres, faire du tricycle dans le couloir, jouer, parler aux fourmis…
Cette énumération célèbre la liberté et l’inventivité de l’enfance, le confort apporté par des parents aimants et patients, tous avec le sourire. Dessins expressifs et drôles, grands aplats de couleurs vives, tout cela est très joli et célèbre comme il se doit l’enfance et ses plaisirs, sans mièvrerie.

 

 

 

Tomber 8 fois, se relever 9

Tomber 8 fois, se relever 9
Frédéric Marais
HongFei, 2024

Rescapé de la guerre, héros de la boxe

Par Anne-Marie Mercier

Cet album vient, après les nombreuses commémorations de la première guerre mondiale, célébrer la figure oubliée d’une gueule cassée qui a, comme le titre l’indique, su se relever. La phrase de Jigoro Kano, placée sur la dernière page donne le sens de ce titre : «on ne juge pas un homme sur le nombre de fois qu’il tombe mais sur le nombre de fois qu’il se relève».
Eugène Criqui a été grièvement blessé en 1915. Evacué, soigné, opéré, il a parcouru toutes les étapes de souffrances jusqu’à pouvoir revenir dans sa vie d’avant, celle d’un boxeur. Dans cette vie aussi il tombe et se relève bien souvent, jusqu’à sa victoire , à New York en 1923, où il devient champion du monde.
L’histoire est racontée en peu de mots. Et par contagion on imagine cet Eugène en homme taiseux. Les images elles aussi ne donnent pas dans le pathos mais nous font vivre les événement au plus près : explosion éblouissante lors de la blessure, écarquillement des yeux au réveil, cadrages étonnants, toutes magnifient cet homme, sa solitude, son courage.
Le choix des couleurs allant du noir profond (superbe) à l’orangé en passant par un bleu intense ajoutent à la sobriété de l’ensemble, une sobriété pleine d’effet. Le regard de Criqui, ou sa silhouette solitaire sur le pont de Brooklyn sont de ceux qu’on n’oublie pas.
On retrouve ici le beau style graphique de Frédéric Marais que l’on avait vu à l’œuvre dans Le Pousseur de bois, chez le même éditeur, et le même désir de montrer des êtres démunis réussir par la force de leur volonté.

L’Enfant chat

L’Enfant chat
Anne Cortey, Charlotte Lemaire
Sarbacane, 2024

Rêverie d’été, à l’infini

Par Anne-Marie Mercier

Un enfant, un chat, peut-être un enfant-chat, qui sait ?
Un enfant, nommé Neko (ce nom signifie « chat » en japonais), creuse un tunnel dans le jardin pendant qu’un bébé dort dans son couffin et que les parents des deux enfants rêvassent dans le hamac. Son tunnel, c’est sûr, ira jusqu’à la mer. On le voit déjà, en coupe, passer sous la pelouse où dort le bébé et sous les pieds des parents, qui ne le voient pas, bien sûr.
Arrive un chat, Neko l’adopte pour son ami et le chat se laisse faire, dort près de lui, joue, ronronne à côté du bébé. C’est sûr, c’est le bonheur qui s’installe. Les parents semblent ne pas le voir…
Le jeu se généralise : des mouettes, un escargot, un mulot, se mettent de la partie. Le chat devient gigantesque. Ça tombe bien, il va aider pour le tunnel ; les dernières images montrent l’enfant et toute sa famille parcourir ce tunnel jusqu’à la mer où les attendent le chat, une mouette, le mulot, un cachalot, la pieuvre jouet du bébé devenue gigantesque, et son bateau aussi, bien installés dans la mer.
Ainsi, tout s’anime, tout est vivant dans cet album. Les belles images de Charlotte Lemaire, saturées de couleurs, jouent sur les échelles de plans et donnent à cette rêverie une présence étonnante de densité.

 

Mori

Mori
Marie Colot, Noémie Marsily

Cotcotcot éditions, (« Les Randonnées Graphiques »), 2024

Mori : une forêt en plein Tokyo

Par Lidia Filippini

Au cœur de Tokyo, Mikiko vit seule avec sa mère. Son père a disparu un jour de séisme, « à cause de la fissure ». Depuis, Mikiko a peur du noir. Elle tousse et se sent triste. La nuit, quand sa mère travaille, elle se blottit contre Ma-san, la vieille voisine qui la garde. Puis, Ma-san disparaît à son tour. Mikiko a huit ans. Curieuse, elle pénètre dans l’appartement désormais vide de sa voisine et ce qu’elle y découvre va changer sa vie. Par la fenêtre d’une pièce qu’elle ne connaissait pas, elle aperçoit une forêt. « Yappari… ça a l’air d’un endroit fabuleux pour jouer », lance-t-elle.
Cette forêt urbaine sera le lieu de nombreuses rencontres. Celle, surtout, avec le botaniste Akira Miyawaki, son voisin dans le roman, créateur de ce miracle végétal. Dans le monde réel, ce scientifique japonais est connu pour avoir développé des forêts sur des parcelles dénuées d’arbres. Sa « méthode » consiste à planter uniquement des essences autochtones et à les laisser proliférer à leur guise créant ainsi une forêt « quasi naturelle » en quelques années seulement. Il a reçu le Blue Planet Prize, équivalent du Prix Nobel dans son domaine, en 2006 pour ses travaux et leur mise en pratique.  Dans le roman, Miyawaki est un vieil homme joyeux qui prend la jeune Mikiko sous son aile, en fait son assistante et l’encourage à développer son talent pour le dessin en s’inspirant des végétaux alentour. Grâce à lui, et à son chat, la petite fille se sent moins seule et reprend goût à la vie.
Les arbres grandissent et Mikiko avec eux. Elle a dix ans quand Kakuzo, le neveu de Miyawaki, vient vivre avec son oncle à Tokyo. Le jeune homme, qu’elle n’apprécie guère au début, devient vite son ami. À quinze ans, Mikiko comprend qu’elle l’aime et qu’elle partagera sa vie avec lui. Miyawaki n’est presque plus jamais à Tokyo. Il passe son temps à l’étranger où son savoir est précieux pour faire naître de nouvelles forêts urbaines. Les jeunes gens font prospérer la leur et entrent peu à peu dans l’âge adulte. Avec la mort de Miyawaki, ils deviennent les gardiens de ce lieu plein de promesses. L’image de la jeune femme enceinte, à la fin du roman, dans une tenue similaire à celle que portait sa propre mère, enceinte elle aussi, lors de son emménagement dans leur appartement tokyoïte, vient boucler un cycle et préfigure une nouvelle ère.
Mori (« forêt » en japonais) est un excellent docu-fiction graphique.
Des aquarelles colorées et enfantines de Noémie Marsily se dégage une certaine douceur, une légèreté qui fait du bien. L’illustratrice avoue n’être jamais allée à Tokyo, pourtant, on s’y croirait. Au fil des pages, les personnages, tracés à l’encre, grandissent en même temps que la forêt s’épanouit. Peu à peu, la ville semble s’effacer, cédant la place à la végétation foisonnante et lumineuse, pour le plus grand bonheur du lecteur.
Marie Colot, quant à elle, offre un récit poétique à l’écriture limpide dans lequel on prend plaisir à se glisser. Son texte, très documenté, est l’occasion de découvrir les forêts urbaines. Micro-poumons dans la ville, ces îlots de fraîcheur, souvent gérés sur un mode participatif, offrent de nombreux avantages. Ils améliorent la qualité de l’air mais aussi celle des sols. Ils contribuent également à lutter contre le réchauffement climatique et constituent ainsi un espoir de vie meilleure pour tous les citadins. En grande connaisseuse du Pays du soleil levant, l’autrice parsème son récit de mots et expressions japonais qui sont recensés, ainsi que de nombreuses informations relatives à la culture nippone, à la fin de l’ouvrage. De quoi plaire aux passionnés du Japon.