Départ en vacances

Départ en vacances
Magdalena – Barim
Editions du pourquoi pas ? 2023

A pied, à cheval, en voiture, et en bateau à voiles

Par Michel Driol

Une famille de quatre personnes prête à partir en vacances. Mais quel moyen de transport utiliser ? L’avion, pour la mère, parce que c’est plus rapide. La voiture, pour le père, parce qu’on peut emporter plus de choses. Le vélo, pour le fils, parce que les petites routes, c’est mieux que l’autoroute. Le train, pour la fille, pour plein de raisons qui emportent la décision. Reste à savoir quels bagages prendre…

Avec comme narratrice la petite fille, dans une langue plutôt familière, le texte expose les principaux arguments en faveur des différents modes de transport. Chaque membre de la famille a son idée bien arrêtée, peut-être un peu stéréotypée. La mère, executive woman pressée. Le père, bricolo sans doute, emportant tout ce qui sera nécessaire. Le fils, fou de sport. Et la narratrice, rêveuse et sans doute un peu dans les nuages. Ces caricatures, qui grossissent les traits pour mieux donner à voir, sont plaisantes, et conduisent à deux renversements. Le premier, c’est que ce sont les enfants qui proposent les modes de transport les plus écologiques. Le second, c’est que c’est la rêveuse qui propose sans doute le mode de transport à la fois le plus écologique et le plus réaliste pour passer des vacances qui seront un vrai voyage dépaysant fait de rencontres et d’imprévus.

Les illustrations de Barim apportent une touche personnelle pleine d’humour qui contribue à l’animation de cet album, dans l’alternance des doubles pages et du texte, utilisant les bulles pour les arguments des personnages. Elles contribuent à faire des personnages des caricatures dessinées à grands traits, donnent à voir les inconvénients écologiques des deux premiers moyens de transport évoqués, et montrent la façon dont la famille reste soudée malgré les divergences d’opinion de ses membres.

Un album conçu pour s’adresser aux plus jeunes et qui permettra d’évoquer les différents moyens de déplacement, dans une perspective très argumentative : même s’il se situe à une échelle familiale, il suggère fortement que la transition écologique devra reposer sur le débat. Plutôt convaincre et négocier qu’imposer !

Les trois petits cochons

Les trois petits cochons
Mélanie Baligand
La Martinière jeunesse 2022

Théâtre d’ombres

Par Michel Driol

Tout le monde connait le conte des trois petits cochons, leurs maisons de paille, de bois et de brique, et le loup qui souffle, qui souffle… puis qui descend par la cheminée jusqu’à se faire bruler le postérieur…

Mélanie Baligand propose un fabuleux livre objet à partir de ce conte, un livre qui permet de projeter l’illustration de l’histoire. L’idée est originale et particulièrement réussie. Lorsqu’on ouvre le livre, six maisons en relief apparaissent successivement, avec juste ce qu’il faut d’espace pour y glisser son téléphone allumé (ou une autre source lumineuse), et les découpes au laser sont projetées sur le plafond – voire sur les murs pour la fin conçue comme un final de feu d’artifice -, tandis que l’on peut lire l’histoire grâce à des découpes aménagées au bas des maisons. Du pur noir et blanc, formant tantôt plusieurs scènes l’une sous l’autre, à la façon de bandes dessinées, tantôt une seule image. Les détails sont soignés, les images projetées précises, à la façon des anciens théâtres d’ombre que l’ouvrage modernise et actualise. Quant au texte, il est illustré avec la même technique, du noir (ou plutôt du bleu foncé, moins inquiétant, plus apaisant) et du blanc, avec beaucoup de virtuosité, dans une belle unité graphique.

Une mise en scène magique d’un conte bien connu, pour métamorphoser la chambre entière avant de s’endormir. Un ouvrage qui montre aussi que l’inventivité en matière d’édition jeunesse n’a pas de limites !

Tout noir

Tout noir
Gilles Baum – Amandine Piu
Amaterra 2022

La petite New-yorkaise aux allumettes

Par Michel Driol

Une petite fille aime être sur le toit de son immeuble le soir quand soudain tout s’éteint. Inquiète, elle se demande si sa maman retrouvera le chemin de la maison, et elle décide de partir à sa recherche, 3 allumettes en poche. A la première allumette, un girafon l’accompagne, tandis que les objets, comme pris de folie, quittent les devantures des magasins. A la deuxième, un homme-de-rien, saxophoniste, l’accompagne. Et à la troisième, sa maman, assise sur un banc avec son amie Et la petite troupe de rentrer à la maison, guidée par cette allumette, devenue magique.

C’est d’abord un bel objet livre, particulièrement soigné et original, qu’on retire d’un long étui en carton, comme une longue boite d’allumettes. Une fois ouvert, c’est un magnifique leporello qui montre un univers urbain nocturne, sombre, avec juste ce qu’il faut de découpes pour laisser paraitre la lumière jaune  des fenêtres, puis des allumettes. Des dessins délicats, en gris sur fond noir, laissent entrevoir les personnages qui déambulent dans la ville sans lumière. Personnages minuscules, jusqu’aux retrouvailles attendues, comme pour souligner l’immensité de la ville devenue étrangère et inconnue, menaçante. Tout ce dispositif iconique est au service d’un récit à la première personne, un récit qui dit l’angoisse de la narratrice, qui part en quête de ce qu’elle a de plus cher au monde pour lui permettre de retrouver son chemin. Cette quête urbaine se situe en fait dans un univers poétique et onirique, dans lequel les objets échappent à leur condition. D’eux-mêmes ou fruits de larcins provoqués par cette panne d’électricité géante ? Dans ce désordre, la fillette fait deux rencontres. Celle de la nature, avec ce girafon improbable, tout aussi perdu qu’elle, et celle d’un saxophoniste, dans un quartier des théâtres aux enseignes éteintes, comme pour dire la permanence de l’art et de la musique. Cette petite fille dont la maman qui travaille la nuit a gardé son tablier sur elle, belle façon de la situer dans un certain milieu social que pudiquement on qualifierait de défavorisé, devient à la fin de l’histoire celle qui va éclairer le monde par le pouvoir de sa lumière : superbe symbole de la lumière plus forte que la nuit, de l’espoir plus fort que la désespérance.

Au fond, quelle meilleure façon de parler de ce superbe album que de citer Eluard ?

La nuit n’est jamais complète.
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin,
une fenêtre ouverte,
une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
désir à combler,
faim à satisfaire,
un cœur généreux,
une main tendue,
une main ouverte,
des yeux attentifs,
une vie : la vie à se partager.

Une frise à déployer pour illustrer le combat de la lumière, toujours fragile, et de la nuit si menaçante, avec une petite fille, vraie héroïne de conte attachante. Comme une petite fille aux allumettes pleine d’espoir et d’optimisme.

L’Envol de Miette

LEnvol de Miette
Anne Cortey – Herbera
A pas de loups, 2022

Heureux qui, comme Ulysse…

Par Michel Driol

Toute petite et légère, Miette s’envole dès que le vent se lève. Heureusement, une cigogne l’a ramenée dans le jardin qu’elle cultive avec son petit frère. Normalement, dès que le vent se lève, le petit frère attache Miette par une solide corde au gros platane. Jusqu’au jour où un coup de vent subit emporte Miette, alors que la cigogne est partie dans le sud… Miette est sauvée par un garçon qui fait le tour du monde à bord d’une montgolfière, et qui veut l’emmener avec lui. Mais finalement, Miette le décide à venir avec elle dans son jardin…

Miette… voilà un prénom prédestiné, une sorte de Petit Poucet au féminin pour une héroïne de conte merveilleux, philosophique ou initiatique en trois temps. A l’origine, une espèce d’Eden, de jardin paradisiaque dont s’occupent deux enfants jardiniers, un jardin nourricier dont les seuls ennemis sont les limaces. Vert paradis des amours fraternelles enfantines que rien ne vient perturber, pas même le grand vent, pays magique où les cigognes n’apportent pas que les nouveaux nés, mais rapportent les enfants perdus dans le ciel chez eux. Puis vient la catastrophe, non pas la chute, mais l’envol, ce voyage au loin, loin du petit frère à protéger, loin du jardin à cultiver. Miette ne peut que s’abandonner au vent, au destin, et accepter cet exil aérien. Vient enfin le sauvetage, par celui qui est l’exact contraire de Miette et de son frère. Eux sont des sédentaires, des cultivateurs, les pieds dans la terre. Lui est un nomade, tenté par le voyage, le plus grand, celui autour du monde. Du nomade ou du sédentaire, qui va l’emporter ? Du désir de voyager ou de rentrer à la maison, quel sera le plus fort ? Pas de longue argumentation entre les deux passagers, mais un simple regard, et l’empathie envers la tristesse de Miette détournent le voyageur de son voyage. C’est sans doute là l’un des attraits de ce roman : esquisser une histoire d’amour, ou à tout le moins de désir de connaitre une autre vie, un autre coin du monde. L’étranger apporte avec lui l’exotisme de sa cuisine : une potée milanaise, faite comme il se doit avec un chou – un chou rond comme la terre dont il voulait faire le tour… et l’étranger, juste nommé par « le garçon » découvre qu’ « un jardin peut être aussi beau qu’un continent ».

On laissera chacun interpréter comme il le souhaite les multiples symboles qui traversent cet album. Le jardin terre, microcosme sans cesse à découvrir. Le voyage, vécu à la fois comme un déracinement et un désir fort de tout voir. L’irruption de l’étranger dans la fratrie qui apporte du nouveau : quelque part  l’exogamie confrontée à l’endogamie. Tout cela raconté dans une langue qui sait ne pas trop en dire, souligner des regards, des sentiments, sans s’appesantir sur eux, pour laisser le lecteur et l’illustration faire leur part du travail d’interprétation.  Avec leurs couleurs vives pour la nature, et l’encre de chine pour les personnages, les illustrations dessinent un univers familier, enfantin, utopique peut-être…

Un conte poétique pour dire la valeur du voyage immobile et contemplatif. Comme la réécriture d’un Voltaire qui serait moins enclin au travail qu’au plaisir. Oui, il faut contempler et explorer  notre jardin.

Mais où est-elle ?

Mais où est-elle ?
Marie Mirgaine
Les fourmis rouges 2022

Une histoire échevelée

Par Michel Driol

Lorsque la magnifique – et remarquable – perruque jaune du héros s’envole, il  part à sa recherche, et croit la reconnaitre partout, dans des algues, un fromage coulant, voire un chat ou une vieille serpillière. Et lorsqu’il la retrouve, elle est devenue nid pour oiseaux, qu’il leur laisse bien volontiers…

Peu de texte dans cet album en randonnée qui repose sur le comique de répétition et des effets attendus, jusqu’au renversement final de la chute. Le texte : le monologue minimaliste du bonhomme, reposant sur l’alternance d’un « la voilà » et d’un « mais non… ». Les illustrations : à la fois des formes colorées pour le personnage, sorte de pantin animé, et un certain réalisme pour le décor. Tout se passe comme si on était spectateurs d’un théâtre d’ombres colorées, ce qui confère à l’album un petit côté magique dans la représentation des aventures de ce drôle de bonhomme et de sa quête de sa perruque. C’est drôle, plein d’imagination, suffisamment simple pour être bien adapté aux tout-petits qui, dès la première lecture, pourront à la fois anticiper sur l’échec du personnage, et être surpris des métamorphoses de cette perruque, que l’on voit partout ! Que dire de ce personnage que l’autrice n’hésite pas à monter coiffé d’un fromage coulant, d’une bouse de vache ou d’une vielle serpillère. On est dans une transgression bien carnavalesque ! Quant à la chute, elle montre un aspect bien sympathique du personnage, prêt à abandonner ce qu’il a de plus cher, afin de protéger la nature et les oisillons.

Un album en randonnée pour rire aux éclats aux dépends d’un drôle de personnage… à un âge où les cheveux commencent à  pousser sur la tête ! En tous cas, une histoire qui n’est pas tirée par les cheveux !

Perdu ma langue

Perdu ma langue
Daisy Bloter – Victoria Dorche
Didier Jeunesse 2022

Mabo ou les deux jardins

Par Michel Driol

Lorsque ses grands parents lui téléphonent pour son anniversaire, et lui chantent une chanson en sindar, leur langue, Mabo est incapable de leur répondre. Cette langue, il l’a oubliée. A l’école, il en parle avec ses copains : l’un, qui ne parle que bambara avec sa mère, n’est pas prêt d’oublier cette langue. Dans l’immeuble, Madame Liouba a conservé son accent russe. Et lorsqu’arrive en classe une fillette parlant aussi sindar, Mabo se détourne d’elle. Il faudra toute l’ingéniosité de ses copains pour que Mabo retrouve sa langue.

Adapté d’un spectacle jeune public interprété par l’autrice, Perdu ma langue est un album qui aborde la migration, l’acculturation, l’identité sous un angle rarement adopté en littérature jeunesse, celui du lien ou du conflit entre la langue d’origine et la langue du pays. Le sindar – langue inventée dans l’album – est la langue maternelle, celle dans laquelle on a été materné, celle des comptines de la prime enfance, celle qui relie à la culture d’origine, mais que personne ne parle dans le pays d’accueil. D’où  son oubli par Mabo, qui n’en perçoit plus l’utilité, mais qui éprouve malgré tout un sentiment indéfinissable de gêne ou de culpabilité devant cet éloignement linguistique qui le coupe du lien avec ses grands-parents. Ce n’est pas tant la volonté de s’intégrer par le français qui le pousse que son interrogation sur sa propre identité. Lui qui est né en France, est-il d’un pays où on parle le sindar ou français ? Lui se sent pleinement français. La richesse de cet album est de faire vivre ce tiraillement, ce déchirement à hauteur d’enfant bien entouré par sa famille et ses copains de toutes les origines. La langue ne peut se déployer que dans la communication, et est un marqueur de reconnaissance. Mais l’album souligne autant le lien avec la toute petite enfance – c’est par une chanson enfantine que les mots de sindar reviennent à Mabo – que la richesse du mélange, du métissage, symbolisée à la fin par ce repas où se retrouvent les deux familles originaires du même pays qui mêlent leur langue et le français dans un partage communicatif. Le récit est entrecoupé de poèmes, imprimés dans une graphie différente, poèmes qui disent la voix intérieure de Mabo, ses doutes, ses questions dans une langue particulièrement rythmée. Les illustrations, très colorées, complètent le récit en donnant à voir tantôt l’intérieur des appartements, tantôt la richesse de la ville où se cotoyent des gens de toutes origines et cultures.

Un album au titre très évocateur pour aborder la question complexe de l’interculturel, pour dire la diversité et la nécessité des langues, leur complémentarité, et pour apprendre que l’important n’est pas de bien les parler, en puriste, mais de les conserver car elles sont la marque d’une histoire personnelle, et pour suivre au plus près les réactions d’un jeune enfant qui en vient à éprouver de la honte envers sa langue maternelle, avant de comprendre qu’il peut être bilingue, et cultiver ainsi deux jardins à la fois.

L’escargot

L’escargot
Minu Kim
Ecole des loisirs 2022

Eloge de la lenteur

Par Michel Driol

Le frère ainé interdit à son cadet de suivre les grands : eux ont un vélo, lui n’a qu’une draisienne.  Pourtant petit frère, le héros, veut suivre, mais se laisse distancer, et heurte un caillou qui l’envoie chuter dans le pré. Reprenant ses esprits, il rencontre un escargot, et découvre le monde autrement. Finalement, c’est bien de prendre son temps, conclut-il.

Voilà une histoire qui se déploie en peu de mots, qui suivent les pensées du héros, dans un noir et blanc aérien, léger, et qui aborde avec délicatesse le rapport des petits frères aux grands frères, mais surtout la question du rapport au temps des enfants. Quel enfant n’a pas voulu grandir plus vite, aller plus vite, suivre les plus grands ? Tel est bien le héros de cette histoire, en colère parce que méprisé par son grand frère, vexé, faisant tout pour le rattraper, être son égal, être enfin grand lui-aussi. Pauvre petit bonhomme perdu dans un immense paysage en noir et blanc, minuscule au milieu des immeubles, solitaire au milieu des herbes, avec la seule tache rouge de son casque.  Jusqu’à la rencontre avec l’escargot, autre tache rouge dans le paysage. Et ensuite tout change. Le noir et blanc fait place à de belles couleurs, celles d’un coucher de soleil, d’un paysage et d’un ciel magnifiés. Toutes choses que l’enfant n’aurait pas vues s’il n’avait pas pris le temps de les regarder. La narration se conduit avec une grande économie de moyens graphiques, qui font alterner des pleines pages avec des pages où des vignettes montrent tantôt l’accélération de la vitesse de l’enfant lors de sa chute, tantôt  le temps qui semble se ralentir, le préparant à la rencontre initiatique avec l’escargot.

Voilà donc un album plein de sagesse qui apprend à s’accepter tel qu’on est, dans sa lenteur, dans sa petitesse, dans son âge, condition pour trouver une paix intérieure et sa place dans le monde…

Un matin de rêve

Un matin de rêve
Christian Demilly – Illustrations de Clémence Pollet
HongFei 2022

Se souvenir des belles choses

Par Michel Driol

Premier matin des vacances, un enfant – le narrateur – se souvient des petits moments de bonheur qui ont marqué la veille : le dernier jour d’école, les portes qui ne claquent pas, son anniversaire, le film qu’on a regardé à la télé… De quoi faire d’aujourd’hui un matin de rêve.

Avec une grande sobriété dans l’expression (une simple petite phrase par double page, à la manière des je me souviens de Perec, ou d’un inventaire à la Prévert), l’album touche à ces petits moments de plaisir qui constituent la vie d’un enfant. Plaisirs simples, comme le voyage où l’on ne s’ennuie pas, ou plaisirs plus coupables, comme la dispense du brossage de dents. Ces plaisirs sont illustrés dans des grands formats (page simple ou double page) montrant l’harmonie familiale – grands parents, parents et enfants –  au sein d’une nature où l’on croise quelques oiseaux dans le ciel. Mais cette lecture, à laquelle beaucoup s’arrêteront sans doute, est peut-être trop simpliciste. Le dernier souvenir est « Hier, Benjamin m’a dit qu’il m’aimait » tandis que l’image montre l’enfant heureux, yeux fermés, aux côtés de sa mère qui lui caresse tendrement les cheveux, tandis que sur le sol trainent quelques pièces de puzzle, comme une incitation faite au lecteur à rechercher les pièces éparses dans l’album et à les rassembler. Qui est Benjamin, dont la seule occurrence du prénom est dans la phrase citée plus haut ? Sans doute ce garçon au tee-shirt jaune que l’on voit avec le narrateur, dans la première page, symboliquement au centre d’une sorte de labyrinthe tracé sur le sol. Puis celui qui vient rendre visite, un ballon sous le bras. Celui avec qui le narrateur regarde un atlas, pour fêter l’anniversaire, un puzzle cadeau devant lui. Celui qui s’en va, tandis que la famille part chez les grands-parents, et que le narrateur accompagne du regard, auquel il pense peut-être dans la voiture… Quant au chouette film qui passe à la télé, c’est Titanic, avec le plan iconique des deux amoureux comme volant à l’avant du bateau… Et si tout ceci était une façon de dire l’importance d’un je t’aime pour un enfant, peut-être une façon pudique de parler d’homosexualité masculine enfantine (mais ne serait-ce pas là un peu forcer l’album), à coup sûr une façon de parler de l’amour entre deux enfants, amoureux de vivre, à coup sûr !

Un album qui traite de sujets délicats avec une infinie délicatesse pour parler du bonheur, un album qui sait en dire autant par le texte que par l’illustration, très complémentaires, un album optimiste qui dit que le bonheur est à portée de main.

Les Boites aux lettres

Les Boites aux lettres
Gilles Baum
Amaterra 2022

Donne-moi de tes nouvelles…

Par Michel Driol

Depuis un an, Emile est sans nouvelles de son père, dont l’usine a fermé, et qui est parti lors de la fameuse nuit où il a giflé sa mère. Pourtant, Emile est persuadé que son père cherche à lui écrire. Mais pas à la maison, où il sait que sa mère détruirait les lettres. Alors, dès qu’il a réuni 13 euros et 60 centimes, il achète une boite aux lettres et va la clouer dans un des endroits préférés de son père, où les boites aux lettres vivent leur vie, accueillant des oiseaux, ou des mots d’amours entre deux amoureux.

Si l’arrière-plan social est grave : fermeture d’usine, chômage, dégradation des relations au sein du couple, violence familiale, le traitement, lui, est plein de légèreté et de fantaisie, parce que tout ceci est vu à hauteur d’un enfant qui vit dans son monde autant que dans le monde. Ainsi son vélo rose, vieux cadeau de ses parents, qu’il a baptisé Rosie, véritable personnage doté d’une psychologie, de sentiments, comme le serait un animal. Et que dire de la poésie et du merveilleux de ces boites aux lettres, disséminées dans la nature, jusqu’à cette gare improbable située au milieu de nulle part, une gare pour aller passer un jour à la mer ? L’univers d’Emile est à la fois plein de réalité (dans sa façon de se faire donner des mots d’excuse pour manquer l’école, ou de se faire transmettre les devoirs), plein d’amour à l’égard de ses deux parents (dans sa façon d’être là, de remplir les tâches dont celles qui, autrefois, revenaient à son père), et aussi plein d’imaginaire dans sa façon de percevoir le monde. C’est cet imaginaire qu’il a en partage avec l’auteur qui, d’une certaine façon, transfigure un univers qui pourrait être glauque et sinistre en autre chose, sans gommer ce qu’il y a de sombre dans la vie de cette mère qui fait des ménages et de son fils, mais en laissant toujours transparaitre un espoir, et une infinie confiance en l’homme. On voit cet imaginaire d’abord dans la polyphonie du roman. Le narrateur ? un coquillage, donné à Emile par un des anciens collègues de son père, Mojo, qui a dû quitter ses Caraïbes natales en emportant sa collection de coquillages. Imaginaire dans la polyphonie des voix narratives aussi, celle du père, celle de la mère, celle de Mojo, celle du coquillage qui, soit dans des retours en arrière, soit dans des adresses de l’un envers l’autre, donnent à entendre la totalité de l’histoire dans sa complexité humaine. Imaginaire enfin dans le dénouement, car on se doute bien tout au long de l’histoire que l’on va aller vers des retrouvailles entre ce fils qui garde soigneusement le premier cadeau de son père, un ours sur lequel est écrit « je reviens » et ce père qui s’est battu pour que son usine ne ferme pas. La force du roman est aussi que ce dénouement se lira sans doute de deux façons différentes, selon les lecteurs. L’une, merveilleuse, dans laquelle, comme par magie, les lettres du père, comme un journal intime adressé à sa femme pour se dire et se faire pardonner la gifle donnée, apparaissent. L’autre, moins explicite, liée à l’amitié et à la relation entre Mojo et le père, fournira un cadre rationnel à cette découverte.

Ce roman vaut aussi par la qualité de ses personnages. On a déjà beaucoup évoqué Emile. Il faudrait parler aussi de la relation entre les parents, Maria et Serge, et de ce que la dégradation du contexte social a eu comme conséquences sur la détérioration de leur relation, la difficulté pour Maria de pardonner le geste de Serge, et la fuite éperdue de ce dernier aux quatre coins du monde pour tenter de trouver du travail. Autre personnage fondamental, Mojo, qui agit dans le roman comme une sorte d’ange gardien d’Emile. Et que dire de la maitresse d’école, dont on découvre la vie secrète… Il faudrait aussi parler du rôle donné à l’écriture dans ce roman, à une époque où l’on se téléphone, où l’on envoie des SMS, écriture des lettres, du journal intime… Alors que certains lancent des bouteilles à la mer, Emile cloue des boites aux lettres en pleine nature : quel beau symbole du désir de communication et d’amour !

Un roman optimiste qui réussit le tour de force de s’inscrire dans notre société, au milieu des plus pauvres, des sacrifiés sur l’autel du profit, pour dire avec poésie l’importance de l’imaginaire et de l’amour, de la solidarité, pour réparer du monde ce qui peut encore l’être..

Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur

Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur
Michaël Escoffier – France Cormier
D’eux 2021

Petit manuel de cuisine pour les ogres

Par Michel Driol

C’est le chef Bronislav Haddendur qui accueille les lecteurs dans cet album. Depuis 50 générations, sa famille régale les ogres : n’est-il pas le mieux qualifié pour livrer ses recettes ? L’ouvrage commence par présenter les enfants, dire leurs dangers, préciser la différence entre enfants sauvages et enfants d’élevage, et donner les conseils pour la capture de seconds, bien plus gouteux ! Vient ensuite le chapitre consacré à la conservation des enfants. Et enfin trois recettes savoureuses : le rôti d’enfant, l’enfant brioché, le sandwich à l’enfant. Bon appétit !

Conçu sur le modèle des livres de recettes traditionnels, cet album est drôle et réjouissant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il parodie les encyclopédies ou les émissions culinaires qui donnent des conseils avisés, tant sur le choix des produits que sur leur utilisation. Cela sera peut-être plus perçu par les adultes lecteurs que par les enfants. Ensuite parce qu’il présente une vision de l’enfance pleine de saveur : la moquerie toujours présente, les dents gâtées par les bonbons trop fréquents, les microbes qu’ils apportent avec eux, leur gout pour les frites ou les pizzas, leur aptitude à se chamailler ou encore leur manque d’hygiène… Chacun s’y reconnaitra, et mettre ces traits dans la bouche d’un ogre ne manque pas de piquant et introduit une distance entre le texte et la réalité qui permet de mieux la percevoir. Enfin par les recettes. Passons d’abord sur leur côté rabelaisien dans l’exagération des proportions. 10 kg de farine ou 3 kg d’oignons, pas moins ! Evoquons ensuite la précision du lexique culinaire utilisé : on a affaire à un spécialiste ! Certes, mais n’est pas trop transgressif de proposer ainsi des recettes dans lesquelles des enfants vont se faire rôtir, griller ? C’est là qu’il faut évoquer le rapport texte image, et observer finement comment, à chaque recette, l’image montre que l’enfant est plus malin pour glisser qui un nounours, qui une chaussure, qui un grille-pain à sa place dans le plat, alors que l’ogre n’y voit que du feu. Autre qualité attribuée aux enfants : la débrouillardise qui culmine avec la fuite de toute la troupe d’enfants, dans le dos de l’ogre. Comme une revanche de David sur Goliath ! Les illustrations, colorées, vivantes, expressives, sont pleines de détails à examiner avec attention.

Ce petit manuel de cuisine pour les ogres, album grand format, est un vrai portrait des enfants d’aujourd’hui, avec leurs qualités comme la débrouillardise, avec leurs défauts comme la gourmandise, avec leurs penchants à l’irrespect. Il est surtout d’une drôlerie irrésistible !