ABC…

ABC…
Antonio Da Silva
Rouergue 2020

Pourtant rien n’a été simple illusion*

Par Michel Driol

Passionné de basket, Jomo est repéré dans un faubourg pauvre de Bamako par un dénicheur de talents, qui lui propose un contrat pour la France. A Lyon, à son arrivée, le jeune homme est pris en charge à l’Académy Tony Parker. Comme il ne sait pas lire, il suit des cours d’alphabétisation dans une MJC, et tombe amoureux de la fille de la formatrice, Rosa-Rose.

Ce roman est d’abord un beau portrait d’un personnage droit et positif, capable de résister aux pires tentations au nom des valeurs transmises par ses parents et de l’espoir qu’il a de devenir, à l’instar de son idole Toni Parker, un champion de basket. Il n’est pas le seul personnage positif du roman : que ce soient les parents de Jomo ou toute l’équipe de l’Academy,  ou les femmes de différents continents qui suivent les cours d’alphabétisation et partagent leurs spécialités culinaires, ou encore les amis portugais de rosa-Rose qui préparent un spectacle pour la fête des consulats, Antonio da Silva propose une collection de portraits variés de personnages qui ont en commun le souci des autres et la solidarité. Une mention spéciale pour Tony Parker, personnage du livre, plein d’humanité,  incarnation de valeurs sportives positives d’altruisme et de sens des responsabilités. Pour autant, tout n’est pas rose dans ce roman qui laisse rôder autour de son héros le danger et les menaces. Blessure au genou lors de son premier match. Bagarre contre un dealer qui le conduit au poste de police où il doit faire face à des policiers peu compréhensifs. Suicide du père de Rosa-rose, dont toute la vie a été tournée vers les autres, qui fait écho au suicide de Mário de Sá-Carneiro dont sa fille lit un poème. Drogue enfin, dont Rosa-rose a beaucoup de mal à se passer. Le drame rôde donc autour de l’ascension du jeune basketteur, et l’on ne révélera pas ici la fin, dont on dira simplement qu’elle mêle la tragédie et l’optimisme, à l’image du roman tout entier.

C’est ensuite un roman d’initiation dans lequel un jeune homme, déraciné, découvre d’autres façons de penser, de voir le monde, grâce à l’amour d’une jeune fille. Initiation à la poésie, au cinéma, à la musique qui se font en parallèle à son entrainement pour devenir un sportif accompli. Allant au bout de cette démarche, Antonio da Silva propose un roman dont les numéros de chapitres sont remplacés par des lettres, de A à Z, qui se clôt presque par l’abécédaire de Jomo, façon de dire l’importance des mots, de la littérature, de ce que le héros ne perçoit au début que comme pattes de mouches avant de découvrir la force de la poésie, plus forte et essentielle que le basket. Quant à l’écriture même du roman, elle prend des formes variées, et sait mêler adroitement phrases nominales, évocations métaphoriques, et rythmer ainsi le récit.

En lisant ce roman, on ne peut que penser à  Je préfère qu’ils me croient mort, d’Ahmed Kalouaz, roman sur le même thème mais beaucoup plus sombre. ABC… est un roman humaniste sur les vertus du sport, de l’accueil, mais aussi de la transmission.

* Extrait d’un poème de Mário de Sá-Carneiro cité dans le roman

 

Quand les escargots vont au ciel

Quand les escargots vont au ciel
Delphine Valette – Illustrations de Pierre- Emmanuel Lyet
Seuil Jeunesse 2020

A l’enterrement d’un escargot/ Trois enfants s’en vont

Dans le parc avec Rachel et Amin, Alice écrase malencontreusement l’escargot que les trois enfants comptaient nourrir, adopter… A quoi jouer désormais ? A enterrer l’escargot. Mais quels rites employer pour la toilette funèbre ? Vers où tourner sa tête ? Et quelles prières dire ? Car Amin est musulman, Alice catholique et Rachel juive…

Voilà un roman qui aborde avec beaucoup de légèreté et de sérieux des problématiques graves, sans se départir du regard des enfants sur les mystères dont ils parlent : mystère de la mort, mystère des  rituels, mystère de l’amour aussi. Tout cela avec une évidence qui ne va pas sans évoquer Debussy, et ses Children’s corner. Car c’est un bel après-midi dans un parc, où l’on s’ennuie un peu, où l’on évoque des secrets sur les amoureux que l’on a, sur les escargots qui sont hermaphrodites. C’est un roman qui parle de religion et de laïcité avec un angle original, celui de la mort, et qui confronte trois rituels liés à ce passage, trois rituels plus ou moins connus par les enfants, qui n’ont pas vraiment tous eu l’occasion d’assister à des funérailles. Se pose alors la question de la meilleure façon d’enterrer l’escargot, dont, bien sûr, on ignorait la religion. C’est le grand père de Rachel qui apporte à la fin du roman la possibilité de vivre ensemble, d’abord en évoquant le fait de l’athéisme, puis en proposant que chacun prie à sa façon, multipliant ainsi les chances de l’escargot d’aller au paradis. Le roman est écrit en faisant la part belle au dialogue, et l’on se dit qu’une adaptation théâtrale serait bienvenue, et somme toute facile à faire. L’important est en effet ce que se disent ces personnages qui ont une réelle épaisseur, sont bien individualisés, parfois un peu stéréotypés dans leurs réactions, ce qui les rapproche des lectrices et lecteurs. C’est un roman d’initiation, d’initiation à la vie, à la mort, mais aussi à l’amour et aux relations entre filles et garçons, traitées ici avec subtilité.

De la jaquette du livre, une affiche grand format, aux illustrations pleine page ou de petite taille, les couleurs de Pierre-Emmanuel Lyet éclatent, pleines de gaité et de joie. Ses personnages sourient toujours, façon de dédramatiser la mort dont il est question ici.

Un roman original qui aborde la question de la laïcité et des religions au travers des rituels mortuaires, en montrant bien ce que les enfants en comprennent, et comment ils peuvent vivre ensemble. On se souviendra longtemps de cet après-midi ensoleillé au parc, et l’on saura qu’il n’est rien de plus sérieux, pour les enfants, que le jeu pour apprendre à vivre…

 

Pombo courage

Pombo courage
Emile Cucherousset – Clémence Paldacci
MeMo Petite Polynie 2019

Une cabane dans les arbres

Par Michel Driol

Pombo est un ours qui aime le repos et la tranquillité, tandis que son ami Java est hyperactif. Mais, lorsque Java décide de construire une cabane dans les arbres, et, pour cela, a besoin de Pombo, les choses se gâtent. Comment convaincre Pombo  de monter sur l’arbre pour faire contrepoids afin de hisser le plancher au sommet ? Et que faire lorsque, la nuit venue, l’orage éclate, et que Java est en danger dans sa cabane ?

Pongo et Java sont deux ours bien sympathiques, de ceux qui sont plus de la race des nounours que de celle de grizzlys. Les illustrations nous les montrent menant une vie très humanisée, avec cabane confortable, rocking chair, poêle à bois et thé brulant… Ils symbolisent à la fois deux tentations des hommes, le gout du risque et l’amour de la tranquillité, mais aussi la force de l’amitié qui transcende les oppositions et les différences de caractère. Le récit est alerte, recourant souvent au dialogue et conduit du point de vue de Pombo, dont on suit les rêveries et les pensées, que l’on voit plus ou moins manipulé par Java, mais dont on apprécie finalement le courage. Les illustrations colorées, pleines de détails croustillants, situent l’action au cœur d’une profonde forêt, dans une civilisation qui évoque la Russie des contes (l’isba, les tapis).

Un récit pour parler de l’amitié, de l’adaptation à l’autre, dans un univers sympathique et attachant.

Louise du temps des cerises

Louise du temps des cerises
Didier Daeninckx – illustré par Mako
Rue du monde (Histoire d’Histoire) 2012

Ah laissez-moi chanter Clément…

Par Michel Driol

En ce cent cinquantième anniversaire de la Commune de Paris, force est de constater que peu d’ouvrages de littérature jeunesse évoquent cet épisode de notre histoire. C’est l’occasion d’évoquer celui de Rue du Monde, signé Didier Daeninck et Mako, même s’il remonte à 2012.

Comme toujours, dans cette collection, une fiction historique est accompagnée, en bas de page, de petites notices documentaires. L’héroïne, et narratrice, est fille d’un facteur parisien. Elle traverse le printemps de la Commune, du 12 avril 1871 à la semaine sanglante, accompagnant son père dans ses tournées, suivant les façons d’expédier le courrier par la Seine, puis par ballons. Elle se retrouve à bord d’un des ballons jusqu’en province avant de revenir à Paris. Le récit se clôt sur le retour de déportation du père, en 1880, la découverte de son petit-fils, et l’emblématique Temps des cerises.

L’album constitue un bel hommage à la Commune de Paris à travers les yeux d’une fillette de 11 ans, prénommée Louise comme Louise Michel, et dont le prénom du fils, Jean-Baptise, évoque bien sûr Jean-Baptiste Clément. Si le récit n’évoque que peu les décisions prises par la Commune en termes d’avancées sociales, il met surtout l’accent sur le blocus et la dureté de la répression, récit porteur d’espoir qui se clôt sur une naissance. Daeninck met surtout l’accent sur l’amour, amour revendiqué par la fillette comme argument contre les provinciaux qui ne voient dans les communards que des sauvages sanguinaires, amour pour le fils du maçon rencontré par hasard, amour et naissance à la fin, façon pour lui de dire que sans amour il n’est pas de fraternité ou de progrès social possible, ce qui constitue un beau message pour les enfants.

Ce sont les documentaires qui mettent l’accent sur la résistance du peuple de Paris et sur les idées neuves qui jaillissent à cette époque. Les illustrations évoquent avec beaucoup de réalisme le Paris de 1871.

Un album pour parler aux enfants d’un pan bien occulté de notre histoire.

 

Les rêves d’Ima

Les rêves d’Ima
Ghislaine Roman – Bertrand Dubois
Cipango 2020

Créer pour maitriser la peur

Par Michel Driol

Au bord du lac Titicaca vit une fillette, dont les oncles et tantes sont potier, tisserande, bijoutier. Mais chaque nuit Ima fait d’incroyables cauchemars. Chacun des membres de la fratrie tente de lui faire découvrir son art. Peine perdue. Jusqu’au jour où un vieil indien lui propose un bateau pour enfermer ses cauchemars. Mais, une fois les terreurs nocturnes enterrées, toute la famille perd son pouvoir créateur. Ima alors déterre le piège à cauchemars et devient, à son tour, une grande conteuse.

Prenant les allures d’une légende inca, voici un album qui tisse les liens entre les peurs et la création artistique. On retrouve bien sûr tout l’imaginaire des Indiens d’Amérique du Sud, les motifs tissés les poteries, les bijoux, la Terre-mère, Pachamama, que les illustrations de Bertrand Dubois rendent à merveille, toujours en grand format, soit en page simple, soit en double page. L’album est donc d’abord une invitation au dépaysement vers un autre continent, une autre culture. Mais, au-delà de ce pittoresque, il montre à quel point la joie de la création qui habite la fratrie est indissociable de la peur, peur des volcans, des monstres qui assaillent la fillette, comme s’il y avait là l’envers et l’endroit d’une même chose. Sans peur, la création devient insipide, sans âme, sans esprit, et le marchand d’art rejette sans pitié les productions artisanales. La peur doit être acceptée, comme faisant partie de la vie, et est la condition de la création, suggère l’album. Les récits merveilleux d’Ima, comme une mise en abyme de l’album, mêlent les forces cosmiques, les forces naturelles, et donnent des conseils, tracent des voies pour trouver son chemin dans la vie. Belle définition non seulement des contes, mais aussi de la force de l’art, et tout particulièrement de la littérature. Et on ne peut que songer au travail et aux thèses de Serge Boimare sur la question.

Un album qui parle des peurs de tout un chacun, pour apprendre à les dépasser, en particulier grâce à la littérature.

Olga et le cri de la forêt

Olga et le cri de la forêt
Laure Monloubou
Amaterra 2020

La petite fille dans la forêt gelée

Par Michel Driol

Dans la famille d’Olga, on n’arrête pas de déménager, pour le plaisir. Mais lorsqu’elle s’installe avec ses parents dans une étrange maison au bord de la forêt, et qu’elle découvre une minuscule porte dans sa chambre, elle se met à échanger avec le lutin qui l’habite. Pendant ce temps, ses parents, partis se promener dans la forêt voisine, ne rentrent pas. Le lutin la force à aller dans la forêt, en compagnie de Monsieur, le chat fidèle et dévoué. Que vont-ils trouver au cœur de la forêt ?

Voilà un roman qui emprunte nombre de ses codes au conte merveilleux : les personnages de lutins, la forêt, comme lieu sauvage et dangereux, les éléments perturbés (un bruit assourdissant et un froid glacial règnent au cœur de la forêt), mais aussi le personnage de l’ancien occupant de la maison, évoqué dans un retour en arrière, fortement inspiré des méchants u conte, comme les sorcières. Sur ce fond culturel du conte traditionnel, le roman propose une famille à la fois originale par ses nombreux déménagements et banale dans sa composition. On y verra d’abord sans doute un roman d’aventures teinté de merveilleux : une petite fille abandonnée dans une maison inconnue, avec son chat, en compagnie d’un lutin dont on ne sait pas s’il est gentil ou méchant, et qui doit sauver ses parents. On y verra aussi un roman parlant de libération : libération du lutin emprisonné par la méchante, mais aussi libération de la forêt gelée suite à un étrange phénomène, dont on peut venir à bout, de façon à lui redonner vie. Cette forêt, d’où la vie est partie, si elle est bien un écho aux motifs du conte, est aussi un écho à nos préoccupations écologistes actuelles.

L’écriture de Laure Monloubou reprend certains aspects de l’oralité du conte avec  les adresses aux lecteurs. Elle est vive, entrainante, épousant le point de vue d’Olga. C’est elle qui illustre le roman, dessinant ainsi une Olga ébouriffée bien sympathique !

Un roman où  l’humour se conjugue avec l’aventure et le mystère pour le plaisir des jeunes lecteurs.

C’est pas gagné Félipé

C’est pas gagné Félipé
Laure Monloubou
Kaleidoscope 2021

Passion foot à l’épreuve !

Par Michel Driol

Félipé ne parle et ne rêve que de football. Mais lorsqu’il est inscrit au club, il faut bien avouer que, sur le terrain, il ne brille pas. Le jour du match, il reste sur le banc, à son grand soulagement. Mais lorsqu’un joueur est blessé, le voilà obligé de jouer. Et c’est par hasard qu’il devient le héros du match !

Avec l’humour qu’on lui connait, Laure Monloubou fait ici le portrait d’un enfant pris entre ses rêves et la réalité. S’il est loin du ballon sur le terrain, il se vante d’exploits sportifs chez lui, à table.  Le football, il en parle mieux qu’il n’y joue… En même temps, Félipé est tout à fait lucide et honnête envers lui-même et sur ses compétences. Il n’est absolument pas jaloux ou envieux de ses camarades plus forts que lui. On a donc ici le portrait d’un anti héros positif, qui accepte de reconnaitre ses limites. L’album est rythmé entre des doubles pages et des vignettes, qui multiplient l’action. Les paroles, surtout celles de Félipé, se retrouvent dans des bulles façon BD, ce qui donne encore de la vie et du rythme à l’album. Tout commence par une adresse au lecteur, visant à lui faire deviner, en lui présentant la chambre du héros, sa passion, façon peut-être d’impliquer le jeune lecteur pour qu’il s’interroge sur ses passions à lui et leur réalisation.

Un album drôle et plein de pensée positive sur l’acceptation de ses qualités et de ses défauts.

La Révolte de Sable

La Révolte de Sable
Thomas Scotto – Mathilde Barbey
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Personne n’est trop petit pour faire la différence – Greta Thunberg

Par Michel Driol

Sable est une jeune renarde qui joue souvent avec le narrateur, dont on ne connait pas la race exacte, jusqu’au jour où, prenant conscience d’un dérèglement climatique en voyant le printemps arriver trop tôt, et s’inquiétant pour la Terre, elle s’enferme dans le silence. Rien n’y personne ne peut l’en faire sortir. Sable sort pourtant de sa tanière plus forte et déterminée, entraine à sa suite ses parents et le narrateur, et se rend en ville pour gronder contre les hommes qu’elle tient pour responsables de la situation. Si les adultes sont moqueurs et indifférents, les enfants, eux, sont sensibles à ce discours, et relaient auprès de leurs parents un message pour avoir une planète vivante.

Bien sûr il est question ici de Greta Thunberg – présente à la fois dans l’épigraphe et représentée en dernière page aux cotés de Sable. Mais ce serait réducteur de ne voir dans cet album qu’une fable sur cette jeune fille. D’abord en raison de la poésie du texte de Thomas Scotto, poésie de l’écriture, qui introduit dès les premières lignes le lecteur dans un univers où la syntaxe est bousculée pour faire le portrait de Sable, façon de dire qu’elle est unique. Ce travail poétique de l’écriture se poursuit tout au long du texte, et en fait la qualité : travail sur le rythme des phrases, sur l’utilisation de la phrase nominale, sur l’évocation de la nature. Ce travail sur l’écriture accompagne un récit métaphorique dont le narrateur, le compagnon de jeu de Sable, est le témoin un peu craintif, moins fin que sa compagne, à l’image d’un lecteur lambda qui voit les choses sans forcément en prendre conscience ou en mesurer les dangers potentiels : il voit bien que les litières sont plus sèches et que de plus en plus d’animaux viennent se réfugier de ce côté-ci de la forêt… Le récit fait aussi un beau portrait de personnage révolté, capable de s’indigner et d’accuser. Portrait en trois phases : l’une consacrée au jeu et à l’insouciance, l’autre liée à la prise de conscience qui isole et condamne au silence, silence dont l’auteur a la sagesse de ne pas donner les raisons, et la dernière consacrée à l’action qui prend forme d’un discours magnifiquement évoqué par le narrateur à travers les attitudes et le regard de Sable, autant que par ce qu’il croit avoir compris de ses mots. C’est finalement le regard qui prend la place de la parole : regard de Sable, regard des enfants, mais aussi regard sur la nature, façon paradoxale de souligner l’insuffisance des mots dans un texte hautement littéraire.

Mathilde Barbey accompagne ce texte plein d’esprit de juste révolte par des illustrations à base de papiers découpés, illustrations jouant sur le contraste entre un ciel bleu et froid et la chaleur de la robe de Sable, ou des couleurs des arbres, des plantes, des animaux, ou, à la fin, des banderoles portées par les enfants.

La poésie engagée de Thomas Scotto invite donc à ne pas baisser les bras, et à ne plus assister avec passivité à la destruction de la nature.

Les Poubelles sauvages

Les Poubelles sauvages
Christine Beigle – Hélène Humbert
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Du grand débarras, dont furent faictes grosses guerres

Par Michel Driol

Il y a ceux de la rue Dici, et ceux de la rue Dacoté, qui y jettent leurs ordures et leurs encombrants. Cela va du papier de bonbon au frigo. Jusqu’au jour où ceux de la rue Dici réagissent en jetant leurs ordures rue Dacoté. Et cette situation se répand dans toute la ville, au point qu’un nouveau virus y fait son apparition : couvre-feu, terrains minés, confinement. Qui rétablira l’ordre ? Un enfant, bien sûr, qui conduira les adultes sur la voie des pourparlers et d’un règlement de vie en communauté.

Castigat ridendo mores… Elle corrige les mœurs par le rire. Voilà un album qui pourrait faire sienne cette définition de la comédie tant, sur un sujet grave, il amuse son lecteur par de multiples trouvailles et jeux. Jeux sur les noms, que ce soient ceux des rues ou des personnages, façon Monsieur Madame de Roger Hargreaves. Jeux sur les mots, comme cette étiquette Poubelle la ville. Jeux sur les inventions et machines de guerre, poches à douille et autres catabalayettes, que l’illustratrice se fait un malin plaisir à représenter. Jeux sur le récit, qui à la fois reprend un schéma classique, celui de l’escalade, mais joue avec son lecteur aussi, avec en particulier un savoureux résumé,  schéma récapitulatif pour ceux qui sont perdus. Jeux sur les caractères, avec ces caricatures de personnages, comme celle de la commère prompte à vouloir appeler la police qui va se muer en redoutable cheffe de guerre. Jeux avec les illustrations, qui reprennent les techniques de ces publicités des années 60. Jeux enfin avec la façon de mêler narration et illustration, qui donnent à voir des listes de déchets à jeter sur lesquelles on s’inscrit,  ou des rues encombrées de déchets sur lesquels figure l’heure de dépôt… Bref, voilà un ouvrage plein d’imagination qui prend le parti de faire rire pour mieux faire réfléchir, au lieu de dramatiser.

Comme le dit un oiseau avant de s’envoler : « Elle est belle, la Terre, une vraie poubelle ». Il n’est donc pas question seulement des déchets sauvages, ou du tri des déchets à la portée de chacun, mais aussi, de la façon dont la rue Dacoté pourrait devenir le pays Dacoté, surtout s’il est plus au sud… Quant à la maladie inconnue, ce virus d’un nouveau type, il résonne étrangement dans l’actualité en nous invitant à nous interroger sur notre responsabilité dans notre façon de prendre soin de notre planète. Ces deux dimensions restent plus implicites : il ne s’agit pas de prêcher une morale écologiste, mais de faire prendre conscience aux enfants des risques que nous courons en faisant appel à leur sensibilité et à leur intelligence.

Un album plein d’humour et de drôlerie pour aborder un sujet d’une extrême gravité.

L’âge au fond des verres

L’âge au fond des verres
Claire Castillon
Gallimard Jeunesse 2021

Les désarrois de l’élève Guilène

Par Michel Driol

Fille unique, assez bonne élève docile, Guilène vient d’entrer en sixième. Avec la découverte de nouveaux codes, elle prend conscience de la vieillesse de ses parents, 53 et 71 ans, alors que les parents de ses camarades de classe sont de fringants bobos trentenaires. Se rajoute à cela une professeure de maths particulièrement tyrannique qui terrorise la classe entière. La classe s’unit avec l’élection d’un délégué et la volonté de monter des spectacles.

Voilà encore une chronique familiale et scolaire, pensez-vous… Une de plus… Certes, mais une qui sort du lot par la force de l’écriture de Claire Castillon, et sa façon de s’inscrire avec bonheur dans la tradition du roman psychologique à la française. Laissant la parole à son héroïne, elle montre à quel point l’entrée en sixième constitue un rite de passage, avec un avant et un après, qui conduit à remettre en cause, douloureusement, des certitudes enfantines. C’est aussi la découverte d’autres milieux sociaux qui font envie à Guilène, d’autres parents plus beaux et plus fringants que les siens, d’autant plus que ses camarades ne sont pas tendres avec ses parents, que l’auteure n’a pas cherché à arranger : le père est chauve et bedonnant, la mère se complait à des chaussures qui vont bien à ses pieds… Dès lors Guilène est déchirée entre l’amour qu’elle porte à ses parents et sa honte à leur égard. Ce que l’autrice pointe avec finesse, c’est la relation entre parents et enfants, les plus âgés n’étant pas forcément les plus rétrogrades ou les moins ouverts à l’épanouissement et au bonheur de leur enfant. Elle y parvient avec toute une série de petits détails réalistes qui font pénétrer dans l’intimité de la famille de Guilène, dans l’évocation et la description d’objets ou d’attitudes à la fois dérisoires et symboliquement forts qui marquent le lien familial, objets « ringards » comme le coucou dont la famille attendait la sortie de l’oiseau, mais qui se retrouvent chargés d’émotion, rituels comme l’anniversaire du père, les jeux de société ou le gouter dinatoire du dimanche soir. L’entrée en sixième bouleverse tout cela, et Guilène apprend à vivre avec ses différences, et prend lentement conscience qu’elles ne constituent pas un handicap : ce sont ses parents qui ont le courage d’inviter toute la classe à la maison, ce sont eux seuls qui, à l’écoute des souffrances de leur fille en mathématiques, prennent rendez-vous avec le proviseur. Guilène découvre aussi le danger à ne croire qu’aux apparences, car sous des dehors attirants peuvent se cacher bien des douleurs et des souffrances.

Le roman parle de la difficulté à accepter les différences, différence de classe, différence d’âge, différences psychologiques et de l’envie d’être comme tout le monde, de ne pas se singulariser. L’une de ses forces est qu’il sait s’inscrire dans le temps court : entre la rentrée et les vacances de février, dans des lieux bien identifiés (l’appartement, le parc, le collège) et autour de quelques personnages (Guilène, Cléa, Aron) avec une écriture pleine de drôlerie et de malice, car, tout en laissant la plume à son héroïne, l’autrice reste présente pour, en quelque sorte, la mettre à distance dans sa prétention un peu naïve à penser que tout a changé depuis qu’elle est en sixième. Rien de tragique donc dans ce roman dont certains passages, pourtant, ne sont pas loin du drame, façon pour l’autrice de souligner la fragilité des enfants face aux problématiques qu’elle évoque : les relations avec les adultes, avec les autres, les rites de passage, la conscience du temps qui passe. Car, au fond, ce qui terrifie le plus Guilène dans l’âge de son père, c’est qu’il peut mourir.

Un roman émouvant, tendre, drôle, optimiste, mais aussi cruel, un roman dont l’auteur aime ses personnages, et qui saura toucher ses lecteurs.