C’est pas gagné Félipé

C’est pas gagné Félipé
Laure Monloubou
Kaleidoscope 2021

Passion foot à l’épreuve !

Par Michel Driol

Félipé ne parle et ne rêve que de football. Mais lorsqu’il est inscrit au club, il faut bien avouer que, sur le terrain, il ne brille pas. Le jour du match, il reste sur le banc, à son grand soulagement. Mais lorsqu’un joueur est blessé, le voilà obligé de jouer. Et c’est par hasard qu’il devient le héros du match !

Avec l’humour qu’on lui connait, Laure Monloubou fait ici le portrait d’un enfant pris entre ses rêves et la réalité. S’il est loin du ballon sur le terrain, il se vante d’exploits sportifs chez lui, à table.  Le football, il en parle mieux qu’il n’y joue… En même temps, Félipé est tout à fait lucide et honnête envers lui-même et sur ses compétences. Il n’est absolument pas jaloux ou envieux de ses camarades plus forts que lui. On a donc ici le portrait d’un anti héros positif, qui accepte de reconnaitre ses limites. L’album est rythmé entre des doubles pages et des vignettes, qui multiplient l’action. Les paroles, surtout celles de Félipé, se retrouvent dans des bulles façon BD, ce qui donne encore de la vie et du rythme à l’album. Tout commence par une adresse au lecteur, visant à lui faire deviner, en lui présentant la chambre du héros, sa passion, façon peut-être d’impliquer le jeune lecteur pour qu’il s’interroge sur ses passions à lui et leur réalisation.

Un album drôle et plein de pensée positive sur l’acceptation de ses qualités et de ses défauts.

La Révolte de Sable

La Révolte de Sable
Thomas Scotto – Mathilde Barbey
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Personne n’est trop petit pour faire la différence – Greta Thunberg

Par Michel Driol

Sable est une jeune renarde qui joue souvent avec le narrateur, dont on ne connait pas la race exacte, jusqu’au jour où, prenant conscience d’un dérèglement climatique en voyant le printemps arriver trop tôt, et s’inquiétant pour la Terre, elle s’enferme dans le silence. Rien n’y personne ne peut l’en faire sortir. Sable sort pourtant de sa tanière plus forte et déterminée, entraine à sa suite ses parents et le narrateur, et se rend en ville pour gronder contre les hommes qu’elle tient pour responsables de la situation. Si les adultes sont moqueurs et indifférents, les enfants, eux, sont sensibles à ce discours, et relaient auprès de leurs parents un message pour avoir une planète vivante.

Bien sûr il est question ici de Greta Thunberg – présente à la fois dans l’épigraphe et représentée en dernière page aux cotés de Sable. Mais ce serait réducteur de ne voir dans cet album qu’une fable sur cette jeune fille. D’abord en raison de la poésie du texte de Thomas Scotto, poésie de l’écriture, qui introduit dès les premières lignes le lecteur dans un univers où la syntaxe est bousculée pour faire le portrait de Sable, façon de dire qu’elle est unique. Ce travail poétique de l’écriture se poursuit tout au long du texte, et en fait la qualité : travail sur le rythme des phrases, sur l’utilisation de la phrase nominale, sur l’évocation de la nature. Ce travail sur l’écriture accompagne un récit métaphorique dont le narrateur, le compagnon de jeu de Sable, est le témoin un peu craintif, moins fin que sa compagne, à l’image d’un lecteur lambda qui voit les choses sans forcément en prendre conscience ou en mesurer les dangers potentiels : il voit bien que les litières sont plus sèches et que de plus en plus d’animaux viennent se réfugier de ce côté-ci de la forêt… Le récit fait aussi un beau portrait de personnage révolté, capable de s’indigner et d’accuser. Portrait en trois phases : l’une consacrée au jeu et à l’insouciance, l’autre liée à la prise de conscience qui isole et condamne au silence, silence dont l’auteur a la sagesse de ne pas donner les raisons, et la dernière consacrée à l’action qui prend forme d’un discours magnifiquement évoqué par le narrateur à travers les attitudes et le regard de Sable, autant que par ce qu’il croit avoir compris de ses mots. C’est finalement le regard qui prend la place de la parole : regard de Sable, regard des enfants, mais aussi regard sur la nature, façon paradoxale de souligner l’insuffisance des mots dans un texte hautement littéraire.

Mathilde Barbey accompagne ce texte plein d’esprit de juste révolte par des illustrations à base de papiers découpés, illustrations jouant sur le contraste entre un ciel bleu et froid et la chaleur de la robe de Sable, ou des couleurs des arbres, des plantes, des animaux, ou, à la fin, des banderoles portées par les enfants.

La poésie engagée de Thomas Scotto invite donc à ne pas baisser les bras, et à ne plus assister avec passivité à la destruction de la nature.

Les Poubelles sauvages

Les Poubelles sauvages
Christine Beigle – Hélène Humbert
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Du grand débarras, dont furent faictes grosses guerres

Par Michel Driol

Il y a ceux de la rue Dici, et ceux de la rue Dacoté, qui y jettent leurs ordures et leurs encombrants. Cela va du papier de bonbon au frigo. Jusqu’au jour où ceux de la rue Dici réagissent en jetant leurs ordures rue Dacoté. Et cette situation se répand dans toute la ville, au point qu’un nouveau virus y fait son apparition : couvre-feu, terrains minés, confinement. Qui rétablira l’ordre ? Un enfant, bien sûr, qui conduira les adultes sur la voie des pourparlers et d’un règlement de vie en communauté.

Castigat ridendo mores… Elle corrige les mœurs par le rire. Voilà un album qui pourrait faire sienne cette définition de la comédie tant, sur un sujet grave, il amuse son lecteur par de multiples trouvailles et jeux. Jeux sur les noms, que ce soient ceux des rues ou des personnages, façon Monsieur Madame de Roger Hargreaves. Jeux sur les mots, comme cette étiquette Poubelle la ville. Jeux sur les inventions et machines de guerre, poches à douille et autres catabalayettes, que l’illustratrice se fait un malin plaisir à représenter. Jeux sur le récit, qui à la fois reprend un schéma classique, celui de l’escalade, mais joue avec son lecteur aussi, avec en particulier un savoureux résumé,  schéma récapitulatif pour ceux qui sont perdus. Jeux sur les caractères, avec ces caricatures de personnages, comme celle de la commère prompte à vouloir appeler la police qui va se muer en redoutable cheffe de guerre. Jeux avec les illustrations, qui reprennent les techniques de ces publicités des années 60. Jeux enfin avec la façon de mêler narration et illustration, qui donnent à voir des listes de déchets à jeter sur lesquelles on s’inscrit,  ou des rues encombrées de déchets sur lesquels figure l’heure de dépôt… Bref, voilà un ouvrage plein d’imagination qui prend le parti de faire rire pour mieux faire réfléchir, au lieu de dramatiser.

Comme le dit un oiseau avant de s’envoler : « Elle est belle, la Terre, une vraie poubelle ». Il n’est donc pas question seulement des déchets sauvages, ou du tri des déchets à la portée de chacun, mais aussi, de la façon dont la rue Dacoté pourrait devenir le pays Dacoté, surtout s’il est plus au sud… Quant à la maladie inconnue, ce virus d’un nouveau type, il résonne étrangement dans l’actualité en nous invitant à nous interroger sur notre responsabilité dans notre façon de prendre soin de notre planète. Ces deux dimensions restent plus implicites : il ne s’agit pas de prêcher une morale écologiste, mais de faire prendre conscience aux enfants des risques que nous courons en faisant appel à leur sensibilité et à leur intelligence.

Un album plein d’humour et de drôlerie pour aborder un sujet d’une extrême gravité.

L’âge au fond des verres

L’âge au fond des verres
Claire Castillon
Gallimard Jeunesse 2021

Les désarrois de l’élève Guilène

Par Michel Driol

Fille unique, assez bonne élève docile, Guilène vient d’entrer en sixième. Avec la découverte de nouveaux codes, elle prend conscience de la vieillesse de ses parents, 53 et 71 ans, alors que les parents de ses camarades de classe sont de fringants bobos trentenaires. Se rajoute à cela une professeure de maths particulièrement tyrannique qui terrorise la classe entière. La classe s’unit avec l’élection d’un délégué et la volonté de monter des spectacles.

Voilà encore une chronique familiale et scolaire, pensez-vous… Une de plus… Certes, mais une qui sort du lot par la force de l’écriture de Claire Castillon, et sa façon de s’inscrire avec bonheur dans la tradition du roman psychologique à la française. Laissant la parole à son héroïne, elle montre à quel point l’entrée en sixième constitue un rite de passage, avec un avant et un après, qui conduit à remettre en cause, douloureusement, des certitudes enfantines. C’est aussi la découverte d’autres milieux sociaux qui font envie à Guilène, d’autres parents plus beaux et plus fringants que les siens, d’autant plus que ses camarades ne sont pas tendres avec ses parents, que l’auteure n’a pas cherché à arranger : le père est chauve et bedonnant, la mère se complait à des chaussures qui vont bien à ses pieds… Dès lors Guilène est déchirée entre l’amour qu’elle porte à ses parents et sa honte à leur égard. Ce que l’autrice pointe avec finesse, c’est la relation entre parents et enfants, les plus âgés n’étant pas forcément les plus rétrogrades ou les moins ouverts à l’épanouissement et au bonheur de leur enfant. Elle y parvient avec toute une série de petits détails réalistes qui font pénétrer dans l’intimité de la famille de Guilène, dans l’évocation et la description d’objets ou d’attitudes à la fois dérisoires et symboliquement forts qui marquent le lien familial, objets « ringards » comme le coucou dont la famille attendait la sortie de l’oiseau, mais qui se retrouvent chargés d’émotion, rituels comme l’anniversaire du père, les jeux de société ou le gouter dinatoire du dimanche soir. L’entrée en sixième bouleverse tout cela, et Guilène apprend à vivre avec ses différences, et prend lentement conscience qu’elles ne constituent pas un handicap : ce sont ses parents qui ont le courage d’inviter toute la classe à la maison, ce sont eux seuls qui, à l’écoute des souffrances de leur fille en mathématiques, prennent rendez-vous avec le proviseur. Guilène découvre aussi le danger à ne croire qu’aux apparences, car sous des dehors attirants peuvent se cacher bien des douleurs et des souffrances.

Le roman parle de la difficulté à accepter les différences, différence de classe, différence d’âge, différences psychologiques et de l’envie d’être comme tout le monde, de ne pas se singulariser. L’une de ses forces est qu’il sait s’inscrire dans le temps court : entre la rentrée et les vacances de février, dans des lieux bien identifiés (l’appartement, le parc, le collège) et autour de quelques personnages (Guilène, Cléa, Aron) avec une écriture pleine de drôlerie et de malice, car, tout en laissant la plume à son héroïne, l’autrice reste présente pour, en quelque sorte, la mettre à distance dans sa prétention un peu naïve à penser que tout a changé depuis qu’elle est en sixième. Rien de tragique donc dans ce roman dont certains passages, pourtant, ne sont pas loin du drame, façon pour l’autrice de souligner la fragilité des enfants face aux problématiques qu’elle évoque : les relations avec les adultes, avec les autres, les rites de passage, la conscience du temps qui passe. Car, au fond, ce qui terrifie le plus Guilène dans l’âge de son père, c’est qu’il peut mourir.

Un roman émouvant, tendre, drôle, optimiste, mais aussi cruel, un roman dont l’auteur aime ses personnages, et qui saura toucher ses lecteurs.

Paloma, papi et moi

Paloma, papi et moi
Julie Rey – Illustré par Anne Simon
Ecole des Loisirs – Neuf – 2021

Entre ciel et mer…

Par Michel Driol

Paloma, c’est le nom du Cessna à bord duquel Marin adore voler avec son grand père. Jusqu’au jour où le grand père, victime d’un problème cardiaque, doit cesser de voler. Alors le père de Marin décide, en secret, de réapprendre à piloter pour lui faire plaisir.

Ce roman est une petite chronique familiale bien inscrite dans une région, la Bretagne, et une réalité sociologique : le père de Marin est pêcheur, sa mère, d’origine algérienne, est enseignante. Cette chronique, écrite à la première personne, met l’accent sur la relation privilégiée entre un enfant et son grand-père, mus par une passion commune. Entre les deux c’est à la fois une histoire faite de complicité, représentée ici par les bonbons que le grand père achète, des Tudisrienatamere, et d’intimité, matérialisée par le cockpit et les échanges qu’ils ont à bord, lorsqu’ils commentent le paysage. C’est un « feel good » roman, dans lequel les personnages sont bienveillants, où le lien familial est solide. C’est aussi un roman pudique, dans lequel le lecteur pressent le drame toujours possible, plus ou moins perçu par le narrateur (les adultes disent toujours que ce sont les oignons qui les font pleurer…). C’est enfin un roman à l’écriture soignée, qui offre un regard d’en haut sur la terre, les falaises, la mer. Les illustrations, souvent en tête de chapitre, en pleine page, qui reprennent la technique de la ligne claire, sont chaleureuses et colorées, dessinant un monde parfait.

Un roman agréable à lire, qui parle de relations familiales et de transmission avec optimisme.

A l’infini

A l’infini
Suzy Chic et Cécile Weber – Illustrations de Monique Touvay
Didier Jeunesse 2021

Sans limites…

Par Michel Driol

Un petit bonhomme se réveille dans son nid de feuilles et va à  la source. Puis vient sa question à ses parents : d’où vient l’eau de la source ? puis où va-t-elle ? Ensemble ils suivent le ruisseau, qui en rencontre d’autres, devient rivière, puis fleuve, jusqu’à la mer. Le soir, c’est devant des milliers d’étoiles qu’il se demande où s’arrête le ciel.

Voilà un album riche et polysémique qui repose sur une grande simplicité de moyens textuels et graphiques. Une famille, d’espèce indéterminée, à la fois humaine par l’attitude, le langage, et animale par le nid de feuilles qui l’abrite. Un lieu, la source, point de rencontre entre le passé, l’origine, et le futur, le devenir. Un poisson, dont on envie l’agilité dans l’eau. Et un voyage le long d’une rivière, voyage commencé physiquement, mais qui se termine dans le récit du père. Des mots simples, écrits à la main, pour retracer le dialogue, les sensations, les sentiments, les questions et les rêves. Des aquarelles pleines de sensibilité et de douceur, pour évoquer un monde à la fois végétal et aquatique, la terre et le ciel, l’univers. Des illustrations qui jouent sur tous les formats possibles, de la double page à la petite vignette, comme pour rythmer le temps et l’espace. Un album donc qui ouvre la porte à de multiples interprétations, et c’est bien là sa richesse. Il y est question de grandir, de rencontrer d’autres, à l’image de ce ruisseau. Mais pour cela il faut quitter le nid. Il y est question aussi de notre place, et des questions que l’on se pose depuis toujours : qui sommes-nous dans l’univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand ? Il y est question aussi du plaisir des sensations, de la fraicheur de l’eau et de l’odeur de menthe, et de tout ce qui émerveille. Il y est enfin question de la complicité entre les parents – peut-être surtout la mère – et les enfants : si tu veux, je t’apprendrai à nager. C’est dire qu’enfin il y est question de transmission de savoirs, de savoir-faire, pour faire en sorte que le petit devienne autonome.

Un album qui prouve que la simplicité bien comprise laisse place à l’imaginaire du lecteur : n’est-ce pas là une belle définition en acte de la poésie ?

Le Royaume sans soleil

Le Royaume sans soleil
Maïa Brami – Karine Daisey
Saltimbanque 2020

De la nuit naitra la couleur…

Par Michel Driol

Une vallée pelée, un marécage, un roi, une reine et leur fille Blanche qui rêve d’un monde disparu, celui des fleurs et des oiseaux… Hélas, pour produire de la lumière, le roi fait tourner son usine dont les fumées ont tout fait disparaitre. Jusqu’au jour où le roi tombe malade, à cause de ces fumées. Blanche suit alors l’oiseau de meringue qu’elle avait gardé de son gâteau d’anniversaire, qui se révèle être l’esprit de la princesse Sacagawea et qui l’emmène de l’autre côté des montagnes, dans un pays où tout est luxuriant. Blanche se voit offrir un brin d’herbe, une coccinelle, et un cocon. Et le roi retrouve vie en versant sa première larme lors de la naissance d’un papillon.

Inspiré d’une légende amérindienne, racontée à la fin de l’ouvrage, voici un album qui reprend la forme classique du conte pour parler de la destruction de la nature par les hommes, d’écologie, et d’espoir. De façon à la fois allégorique et réaliste, le texte et les illustrations montrent un monde où l’artificiel a pris la place du naturel : un boitier permet de choisir les ambiances sonores. Quant à l’usine et à ses fumées toxiques, elle n’a, malheureusement, que trop de modèles dans le monde réel. Le passage par le merveilleux, somme toutes omniprésent dans l’album, a deux effets. D’abord inscrire le conte dans la tradition, où l’on croise aussi bien la gaste forest de Perceval que tous les contes dans lesquels les oiseaux sont des adjuvants. S’il peut déréaliser, ce passage au merveilleux met aussi en évidence l’importance de la tradition, de la transmission, de la sagesse qu’une industrialisation et une recherche du profit ont mis à mal. Car la morale de l’histoire est au moins double : d’une part, on retrouve le colibri qui « fait sa part », lui aussi tiré d’une légende amérindienne, évoqué tant par l’oiseau de meringue – un colibri – que par les minuscules cadeaux de Sacagewa à Blanche, qui seront capables de redonner vie au royaume ; d’autre part on invite le lecteur à se replonger dans les légendes d’autres cultures qui assignent à l’homme une place dans l’univers.

Les papiers découpés de Karine Daisay jouent sur l’opposition entre le gris du royaume et les couleurs éclatantes du rêve ou de la nature. Ils dessinent un univers parfaitement en adéquation avec le texte et ses connotations.

Un album optimiste pour dire aux enfants que le moindre petit geste peut sauver le monde.

Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Tony Durand
Motus 2021

Questions sans réponses

Par Michel Driol

Une trentaine de questions existentielles que se pose un drôle de petit bonhomme dont la tête est remplacée par l’empreinte digitale d’un pouce sur laquelle deux points noirs tiennent lieu d’yeux. Cela va de la question titre à Est-ce que je suis comme les autres ? ou Est-ce que j’ai le choix ? et se termine par Et toi, qui es-tu ?

Des questions que se posent tous les enfants sur leur vie présente et future, sur ce qui va changer en eux ou demeurer, des questions ou des pensées parfois autour de l’identité, soulignées par le graphisme et la tête-empreinte digitale, disant à elle seule l’unicité de chaque individu, alors que les questions évoquent au contraire l’universalité dès lors qu’elles touchent à l’intime. Parfois les questions sont très terre-à-terre, mais parfois aussi elles se font métaphysiques ou philosophiques, comme si tout était sur le même plan, ou comme une façon de souligner que l’important n’est pas dans la réponse, mais dans la question. C’est pourquoi le  livre n’apporte pas de réponse, mais éclaire ce questionnement universel. Les illustrations éclairent ces questions sur un mode souvent humoristique, prenant le parti du jeu avec et sur les mots (une mention particulière pour Est-ce que j’aimerai un jour le chou-fleur ? illustré par un mariage avec une dame chou-fleur très réussie !).  Le tout est finalement très rassurant, les images montrant que, au-delà sous les ressemblances physiques, je suis différent, mais aussi tellement semblable aux autres.

Un album dont on se plait à souligner l’originalité tant sur le fond que sur la forme graphique, et qui rassurera ceux et celles qui pensent se poser trop de questions, comme aussi pour rappeler que mieux vaut une question bien posée qu’une réponse  mal appropriée. Un album qui, sous couvert de parler d’identité, parle aussi d’altérité…

Hugh ! Lapin

Hugh ! Lapin
Antonin Louchard
Seuil Jeunesse 2021

Nom d’un lapin !

Par Michel Driol

On retrouve dans cet opus le lapin affreux jojo qu’affectionne Antonin Louchard, ainsi que le dispositif narratif avec la voix de l’adulte hors  champ en page de gauche, et le petit lapin en page de droite. C’est à un savoureux dialogue entre le Grand Sachem et un papoose que nous sommes conviés. Après une maladroite et inefficace danse de la pluie, ce dernier a une question à poser. Non pas de celles, métaphysiques, que prévoit le Grand Sachem, mais les raisons du choix des noms indiens, comme Petit-disque-se-reflétant-dans-le-lac-scintillant. Invariablement, les réponses du Grand Sachem rappellent les qualités d’observation du peuple indien…. Et quand le Grand Sachem s’adresse au papoose en l’appelant par son nom, on comprend les raisons de cette interrogation !

Disons tout le plaisir que l’on a à savourer les dialogues désopilants, le comique de répétition et, bien sûr, la chute que l’on attend avec impatience, et qui ne déçoit pas. Ajoutons à cela les qualités du dessin d’Antonin Louchard : il croque ici un papoose dont les attitudes, le regard, la bouche sont d’une expressivité proche de la caricature, sans qu’il n’y tombe jamais. On renoue aussi  avec  la grande mythologie des Indiens d’Amérique du Nord, les Sitting Bull et autres Crazy Horse, d’autant plus que les pages de garde, avec leurs photos de tipis y invitent. On comprend enfin qu’il y a des noms, choisis par les parents, qui sont plus durs à porter que d’autres…

Un album plein de drôlerie qui pose, avec beaucoup d’humour, la question de l’identité de chacun.

Des mots en fleurs

Des mots en fleurs
Marie Colot & Karolien Vanderstappen
Cotcotcot éditions 2021

Cueillez dès aujourd’hui les mots de la vie…

Par Michel Driol

Au fil des quatre saisons, on suit deux jardiniers aux parcelles voisines : Monsieur Mot et Monsieur Terre. Le premier cueille les mots dans les fleurs, et les arrange en textes, poèmes avec une grande liberté. Le second, un peu psychorigide et productiviste !, ne veut voir que ce qui se mange. On le voit, entre les deux, tout ne va pas pour le mieux…  On croise aussi une graine de folie et des oiseaux voleurs de mots… Si vous voulez savoir comment les relations vont changer entre Monsieur Mot et Monsieur Terre, lisez cet ouvrage, où vous rencontrerez aussi des MGM, Mots Génétiquement Modifiés !

Belle idée poétique que cette récolte de mots au fil des saisons, des mots tantôt communs, tantôt rares (un lexique à la fin de l’ouvrage les éclaire), des mots aussi qui se mélangent, mots valises prêts à emporter. Les mots sont célébrés ici dans leur diversité, leur capacité à dire le monde dans sa variété. Les deux conceptions de la vie qui s’opposent sont suggérées à travers des actions, des réactions, des attitudes, avec beaucoup de légèreté. Les deux personnages sont à la fois opposés et complices dans leur lien à la terre dont ils attendent, certes, des choses différentes, mais qu’ils respectent tous deux.

L’ouvrage fait donc penser à un herbier par sa couverture et ses rabats : il s’agit bien de faire collection de mots pour les garder. Les illustrations, pleines de finesse et de gaité, accompagnent ce côté surréaliste du texte. Même les ombres y bourgeonnent !
Destiné aux jardiniers en herbe, et aux autres, un roman plein de poésie pour nous inviter à cueillir et associer les mots, comme ils viennent.
On peut  feuilleter un livret pédagogique très bien fait, et même le télécharger sur le site de l’éditeur qui propose des ressources aux enseignants pour ses albums.