La vie nocturne des arbres

La vie nocturne des arbres
Bhajju Shyam, Durga Bai, Ram Singh Urveti,
Actes sud junior,

Les sens de l’arbre

Par Claire Damon

La vie nocturne des arbresLa vie nocturne des arbres est un livre, et bien plus que cela. La preuve, il a une odeur. Une odeur d’Inde, mélange de papier et de bois de santal. L’acte que l’album impose est – plus qu’une lecture – une déambulation lente et silencieuse au fil des épaisses pages noires. Tous les sens sont mis en éveil.

Ce somptueux album au tirage limité reproduit des œuvres originales en sérigraphie des planches de trois artistes vivants héritiers de la tradition gond. Les textes sur la page de gauche placent les arbres au cœur du monde et témoignent des croyances animistes de ce peuple.

Le peuple Gond du centre de l’Inde fait partie de ces tribus très proches de la nature, à la marge de la société classique, qui intriguent et fascinent les hommes et femmes que nous sommes. Sortant – grâce à ce type d’ouvrages – de notre monde mondialisé, on découvre avec bonheur d’autres cultures très riches, fondamentalement différentes de la culture dominante, qui savent s’entendre avec la nature.

Il s’agit d’une réédition de l’album, publié en 2013.

Les Mous

Les Mous
Delphine Durand
Rouergue, 2015

Vive les mous !

Par Anne-Marie Mercier

lesmousQu’est-ce qu’un mou ? une bestiole sympathique, de forme indéterminée, plutôt arrondie, « cool », « niais », ils vivent sous terre, sont sociables. Il y a toutes sortes de mous. Ils ressemblent un peu aux Gibis pour ceux qui connaissent les Shadocks, l’intelligence et la gaieté en moins.

Si vous êtes séduits après la lecture de cette encyclopédie et souhaitez avoir un mou chez vous, sachez que le mou apprivoisé demande des soins. En fin de volumes, vous trouverez toutes sortes de conseils…

Parodie d’encyclopédie jubilatoire !

Le Secret de l’astrolabe

Le Secret de l’astrolabe
Fabian Grégoire
L’école des loisirs (Archimède), 2015

Le mesure de toute chose

Par Anne-Marie Mercier

Le Secret de l’astrolabeIl est rare de trouver des albums documentaires qui trouvent le bon équilibre entre la fiction et la transmission de connaissances ; ici, l’alliance fonctionne. Du côté de la fiction, on trouve un enfant rêveur, orphelin, travaillant comme ouvrier agricole, à qui son père a légué un astrolabe. A un moment où le village manque d’eau, Aqil part à la recherche d’une figure légendaire, le « maître de l’eau ».

Cet homme sait non seulement les techniques de l’irrigation mais également celles de la mesure du temps et de ses divisions dans les différents peuples ; l’ayant trouvé, Aqil arrive à l’amener à son village et sauve ainsi ses concitoyens de la misère, il apprend beaucoup (et le lecteur avec lui), et finira lui-même astronome… mais pas tout de suite (la fin, elliptique et portée par l’image plus que par le texte est savoureuse).

Les images sont belles, entre l’ocre des paysages et des visages et le bleu intense du ciel nocturne. Un épisode de délire causé par une piqure de scorpion provoque aussi de belles pages poétiques sur les constellations. La science (car c’en est, avec la présentation de calculs complexes) est portée ici avec élégance et sensibilité. La culture des peuples d’Orient et leurs avancées scientifiques sont mises en valeur à travers les figures d’Omar Khayam (oui, le poète est aussi l’auteur d’un calendrier), Avicenne, Averroès, Maimonide et à travers les techniques d’irrigation du Moyen Orient dans les dernières pages, purement documentaires.

Des jours pas comme les autres

Des jours pas comme les autres
Taro Miura
La Joie de Lire, 2006

(En)cadrer l’étrange

Par Anne-Marie Mercier

des jours pasCes jours différents sont faits de peu de choses : l’allure d’une girouette, un phare qui semble avoir la tête ailleurs… mais les images suggèrent que l’impression est bien réelle et que le monde est magique.

Magique sont les images de Taro Miura, associant formes et couleurs de manière à la fois surprenante et harmonieuse, intégrant l’étrange dans la géométrie du cadre.

Pour rappel, Taro Miura est aussi l’auteur de l’album intitulé « Les métiers ». Voir aussi sur youtube une lecture en images du délicieux Tout petit roi

Troie. La guerre toujours recommencée

Troie. La guerre toujours recommencée
Yvan Pommaux
L’école des loisirs, 2012

Homère, poète pour la paix

Par Anne-Marie Mercier

Troie. La guerre toujours recommencéeHomère en bande dessinée ? Vous n’y pensez pas ? Comment rendre le rythme, la complexité, la dimension épique et la longueur du récit – par exemple, le fameux catalogue des vaisseaux si ennuyeux, hein, dites-moi un peu ?

– Eh bien si, c’est possible : allez donc lire Troie de Yvan Pommaux et vous verrez.

Bien sûr, le début correspond à ce qu’on attend dans un album pour enfants : l’historiette de la pomme de discorde et la dispute entre les trois déesses pour savoir laquelle d’entre elles est la plus belle, cela ressemble à tout prendre à un conte, La Belle au bois dormant ne commence-t-elle pas ainsi ? Les couleurs pastel, le rose aux joues… tout cela ne dure en fait que deux doubles pages. La suite, eh bien, c’est… la guerre. Couleurs terreuses, sable, brun, et gris, ciels nocturnes ou rouge sang, corps emmêlés, mer infinie. Comme c’était le cas pour Thésée mis en textes et images par le même auteur, le souffle épique est bien là, dans l’espace de la double page. Cet album n’est pas une BD mais un espace mêlant textes et images de multiples façons. Par exemple, le catalogue des vaisseaux est bien là, en texte concentré et en images, chaque paragraphe étant accompagné d’une vignette :

« Pénélos, Leitos, Arcésilas et Prothoénor emmènent les guerriers des villes de Scolos, Théopie, Ilésion et bien d’autres, toutes situées en Béotie.

Les frères Ascaphos et Ialménos commandent aux gens d’Asplédon d’Orchomène… »

L’auteur a choisi la bonne manière de mettre en scène cette liste, linéaire, répétitive et pourtant variée, impressionnante et tragique. Car la guerre vue par Homère et par Pommaux n’est pas belle, à peine héroïque : la fin est escamotée. Pas de victoire ni de sac de Troie, on s’arrête à la mort d’Hector. Les enfants d’aujourd’hui, mis en scène comme auditeurs du conte raconté par un adulte, s’indignent : « C’est pas une fin, ça ! Qui a gagné la guerre et que devient Achille ? Et Hélène ? »

A quoi l’adulte répond : « En arrêtant là son histoire, le poète voulait peut-être suggérer que la guerre ne se terminerait pas. Qu’elle en enfanterait d’autres, indéfiniment. Qui remporta la victoire ? Gagne-t-on jamais une guerre ? En vérité, tous ceux qui a font la perdent. Passés les jours de liesse, les vainqueurs se trouvent tout aussi accablés que les vaincus. Imprégnés de dégoût, ils pleurent leurs morts, les villes détruites, les terres brûlées ». Néanmoins, il indique le sort de chacun, tragique, s’arrêtant à celui d’Ulysse, trop long à raconter et le réservant pour une autre histoire…

 

Les 4 saisons de la famille Souris

Les 4 saisons de la famille Souris
Kazuo Iwamura
L’école des loisirs, 2013

Famille, nature, saisons

Par Anne-Marie Mercier

Les 4 saisons de la famille SourisLa préface d’Arthur Ubschmid résume bien le charme particulier des albums de Kazuo Iwamura : pages très remplies, dessin minutieux cachant de nombreux détails à découvrir, famille idéale ou tout (ou presque) se fait en commun. On pourrait aussi ajouter où tout se fait avec plaisir et semble-t-il pour le plaisir : confectionner des luges, ramasser des framboises, construire une maison, tout semble un jeu.

Ces quatre saisons sont représentées par quatre albums parus séparément : Une Nouvelle Maison pour la famille Souris, L’Hiver de la famille Souris, Le Pique-nique de la famille Souris, Le Petit Déjeuner de la famille Souris.

Cinq minutes et des sablés

 Cinq minutes et des sablés
Stéphane Servant Irène Bonacina
Didier jeunesse 2015,

 Quand les sablés font des miracles  

Par Maryse Vuillermet

 

cinq minutes et des sablés Une Petite Vieille s’ennuie toute seule chez elle alors elle attend la mort.

La mort arrive sur sa belle moto, mais comme ni la vielle dame ni la mort ne sont pressés, la  Petite Vieille lui propose des sablés,  mais lui demande d’attendre cinq minutes pour qu’ils soient bien à point. Elle lui propose aussi un bon thé.  Arrivent le chat, très drôle, elles jouent avec lui, puis Kenza la petite voisine, elles jouent aussi avec elle, puis un monsieur élégant… Tout l’album est construit sur ce principe des visites qui distraient la mort. De cinq minutes en cinq minutes, on gagne du temps .

Finalement,  toute la ville est là et c’est la fête. Mais la mort est fatiguée, elle renonce à emmener la Petite Vieille, elle reviendra plus tard.

Cet album tout en délicatesse et tendresse,  servi par le dessin subtil d’Irène Bonacina, est un hymne à la vie, une piqûre de rappel pour tous,  jeunes et vieux, profitons de chaque minute, ne soyons pas pressés ! Et rendons visite aux vieilles personnes seules.

Monsieur Hulot à la plage

Monsieur Hulot à la plage
David Merveille (d’après J. Tati)
Rouergue, 2015

Images fixes

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Hulot à la plageInspiré très fortement par les vacances de M. Hulot, cet album en multiples tons de gris, sans texte, en retrace une journée, du matin au soir.

On y retrouve de multiples clins d’œil au film : le bateau en deux moitiés, des personnages, le restaurant de l’hôtel, des situations… L’allure de Hulot, sa silhouette raide et son pas élastique sont magnifiquement rendus.

A quel genre d’enfant proposer ce livre ? A un grand, amateur de longue date de Tati qui aimera voir une version en images « fixes », ou à un enfant qui serait sensible à cet humour dès son plus jeune âge, s’il existe ?

Montagne en ballade

Montagne en ballade
Benoit Audé
Rouergue, 2014

L’infini du temps et de l’espace (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier

Montagne en balladeUne montagne est invitée par ptérodactyle postal à l’anniversaire de son cousin le volcan. Elle part, à travers temps et espace, continents et civilisations (Egypte, Japon médiéval, Amérique des Cow Boys, ville d’aujourd’hui, ville du futur, pour enfin retrouver sa place.

Dans l’espace blanc de la page, le tout est crayonné en tout petits dessins caricaturaux, les paysages esquissés, il y a beaucoup à voir et à reconstruire…

La Louve

La Louve
Clémentine Beauvais
Alice jeunesse (Histoires comme ça), 2014

Conte ancien et moderne

Par Anne-Marie Mercier

La LouveMêlant des thèmes courants en littérature de jeunesse, Clémentine Beauvais a réussi à élaborer une histoire originale, prenante, aux personnages attachants.

C’est une histoire de métamorphose, mais celle-ci n’est explicite qu’à la fin : le récit est conduit à la première personne par une enfant, Romane, qui vit dans un orphelinat. Pour sauver son amie et calmer une mère louve-sorcière en colère, elle endosse une peau de louveteau. Au fil de plusieurs tentatives d’abord infructueuses, elle est progressivement et définitivement changée. Le lecteur en est averti par quelques indices : son ouïe et son odorat qui semblent se développer, son envie de courir après des proies…

La modernité du récit fait que la métamorphose est heureuse contrairement à ce qui se passe dans les contes traditionnels : Romane trouve ainsi une famille, elle qui n’en avait pas, et le bonheur. Autre signe des temps, la malédiction de la mère louve tient non seulement au meurtre de l’une de ses filles, mais aussi à la destruction opérée par les humains dans la nature. Elle leur lance un ultimatum représenté par une colombe de glace : quand la colombe aura fondu, au bout de trois jours, une enfant doit mourir. L ‘album est rythmé par ce décompte du temps installé par la fonte de la colombe, on assiste aux atermoiements des adultes, aux trois tentatives menées par trois enfants, jusqu’au dénouement final, dans le froid et la nuit. Les illustrations jouent sur les contrastes, entre ombres et lumières, formes inabouties et achevées.

En voir plus : récompenses, articles… sur le site de l’auteure, un blog passionnant.