Mais qui cela peut-il être?

Mais qui cela peut-il être?
Shawn Mahoney, Thomas Baas
Seuil jeunesse, 2016

mais-qui-cela-peut-il-e%cc%82treDans cet album, construit sur le modèle du célèbre Toc, toc, qui est là d’Anthony Browne, un enfant dans son lit détaille, page après page, les bruits qu’il entend comme autant d’indices indiquant qui peut bien gravir l’escalier menant à sa chambre : pas feutrés, pattes griffues, dents pointues… Ce n’est pas l’un de ses jouets, ni son hamster, mais ce peut être chacun des êtres qui font peur… Et surtout un loup.

Quand l’enfant est un petit loup, la chute imaginée antérieurement par Browne prend un ton doublement humoristique.

Sur fond noir, les hypothèses vues tantôt de manière fragmentaire tantôt en plan large, défilent, gravissant chacune l’escalier rouge. Le texte, simple, proche d’une comptine, joue entre questions et réponses, jouant une peur légère.

Super fonceuse

Super fonceuse
Jean Leroy – Bérangère Delporte
L’élan vert 2016

Pour déconstruire certains stéréotypes de genre

Par Michel Driol

superFrère et sœur, Goliath et Maguette habitent ensemble. SI Goliath est doté de superpouvoirs  (il peut soulever d’une patte mille kilos), sa sœur ne sait rien faire d’exceptionnel. Mais c’est elle qui fait tout à la maison, car les tâches ménagères ne sont pas dignes de son super héros de frère. Jusqu’au jour où atterrit  dans leur jardin un vaisseau spatial d’où sort Pluripattes le pirate, lequel, avec son pistolet laser, annihile les pouvoirs de Goliath. Mais ce pistolet ne peut rien contre Maguette lorsqu’elle se lance, tête baissée, dans un combat épique contre le monstre : elle  n’a pas de super pouvoirs ! Déconfit, Pluripattes retourne dans l’espace, Maguette réconforte son frère qui croit que sa force ne sert à rien, et elle lui confie les tâches ménagères tandis qu’elle se repose, enfin.

Superfonceuse fait partie de ces albums qui bousculent les stéréotypes du genre, non sans humour. Goliath et Maguette sont bouc et chèvre, et, très humanisés, ils habitent dans une petite maison.  Les dessins accentuent la représentation stéréotypique : le super héros, avec sa cape et son masque, entouré de médailles et d’haltères, la ménagère avec son tablier entourée  de tricot, d’aquarelle et de fleurs. On se situe dans un univers enfantin que les illustrations renforcent par leur côté naïf, proche des coloriages et des représentations des animaux et des extraterrestres que pourraient réaliser des enfants.

Un album qui se plait à accentuer le côté enfantin de l’histoire et des illustrations pour rapprocher les personnages des enfants lecteurs afin de mieux les concerner par le propos tout à fait d’actualité.

 

 

J’attends maman

J’attends maman
Izumi Motoshita – Chiaki Okada
Nobi nobi ! 2016

Quand tous les autres enfants sont partis…

Par Michel Driol

nobinobi-maman_couvertureCe soir-là, Kana est la dernière à attendre sa maman à la fin de l’école. Elle parle avec Nounours  de ce que peut faire sa maman: problème de train, poussé par un hippopotame et d’autres animaux costauds,  achat d’un gâteau énorme, qui l’oblige à marcher très lentement,  puis achat de très nombreux ballons qui l’entrainent dans les airs. Enfin elle arrive ! Et Kana de raconter sa journée. Tout se termine autour de l’achat d’un gâteau et d’un ballon, tandis que Nounours est sagement rangé dans une caisse.

Voilà un album plein de tendresse qui évoque la façon dont l’imagination se conjugue avec l’appréhension. Tous les enfants qui ont vécu cette situation ont connu ce pincement au cœur, cette crainte d’avoir été oublié dont rend compte avec finesse cette « histoire minuscule », vue à hauteur d’enfant. Une fois la situation posée, tout est traité sous la forme d’un dialogue entre Kana et Nounours, un Nounours réconfortant, qui  rassure à chaque fois la petite fille. Nous sommes dans le monde de Kana, entre craintes et espoirs.

Les illustrations – couleurs pastel pleines de douceur – montrent le décor et les sentiments des personnages. Sourire bienveillant de la maitresse et de la dame de service contrastant avec la bouche crispée et les yeux inquiets de Kana. A noter aussi l’expressivité du découpage en images de la séquence finale, celle des retrouvailles, qui fait alterner, de façon très cinématographique, plans d’ensemble et gros plans.

Un bel album japonais qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux parents en évoquant le plaisir des retours d’école.

 

 

Annette

Annette
Gabriel Schemoul, Gregory Elbaz

Pastel,  2015

Quand papa était loin

par François Quet

003565702Annette est une variation sur un thème souvent traité dans les albums pour les tout petits et qui a déjà ses « classiques » : celui de l’attente des parents. On songe à Bébé Chouette (Martin Waddell et Patrick Benson, 1996), à Il fait nuit petite fille (Louis Baum et Susan Varley, 1984),  Pourquoi les petits garçons ont-ils toujours peur que leur maman les abandonne dans une forêt sombre et noire ? (Vincent Ravalec et Anne-Marie Adda, 2000) et bien sûr à Quand papa était loin (Maurice Sendak, 1982).

L’originalité de l’album de Gabriel Schemoul et Gregory Elbaz tient beaucoup au décor : Annette vit seule avec son père qui est pêcheur. La maison de bois est bientôt enveloppée de brumes. L’enfant voit disparaitre l’embarcation de son père « comme un sucre dans une tasse de lait ». Le texte est attentif aux bruits des rames, au sifflement du coucou, au silence et à la « voix grave » du père qui vient finalement le briser. L’illustration en noir et blanc (dessins au crayon sur de grandes pages au format A4) affiche un gout discret mais marqué pour les natures mortes : théière « joufflue », lampe à pétrole, soufflet près d’une cheminée, jouets, poupées, coquillages, une clé accrochée à un clou, poissons morts et bouquet de fleur sur une table. La fillette en chemise de nuit se déplace tantôt sur les rochers du rivage, tantôt à l’intérieur d’une maison au mobilier ancien.

La tête un peu disproportionnée de la fillette, l’apparente autonomie d’un petit pantin de bois, comme la douce grisaille qui enveloppe la scène donnent une touche d’étrangeté onirique à cet album qui rassure le lecteur tout en évoquant subtilement des craintes profondes.

Koi que bzzz ?

Koi que bzzz ?
Carson Ellis
Hélium 2016

Unk mazet turlitiboot !

Par Michel Driol

koi-ke-bzzz-de-ellis-carson-1089051240_lLe décor ? Un tronc d’arbre coupé gisant au sol page de gauche, et une plante qui se développe page de droite. D’abord plantule, puis fleur épanouie, enfin fleur fanée. Sur l’une des branches du tronc, une chenille qui devient cocon puis papillon éphémère dansant au clair de lune. Printemps, été, automne, hiver, puis à nouveau printemps l’album illustre le cycle des saisons, en quelques pages.

Mais son originalité tient aux multiples insectes qui viennent animer ce décor, à la langue imaginée, poétique et créative dans laquelle ils s’expriment – une sorte de gromelot – et à leur discrète humanisation (cannes, chapeaux, sacs à mains…) ainsi qu’à l’expression des sentiments multiples qu’ils éprouvent – étonnement, joie, désolation, crainte. C’est d’abord un couple de libellules qui s’interroge devant la plante, puis une coccinelle, un hanneton qui vont demander conseil à la chenille savante qui habite dans le tronc d’arbre – véritable logis avec sa table, sa lampe à pétrole, ses lunettes et sa pipe… Elle leur offre une échelle, qui leur permet de grimper sur la plante, d’y installer leur cabane, menacée par une araignée géante qui l’entoure de sa toile, avant qu’un oiseau, encore plus géant, ne la détruise. Puis la vie de la petite communauté reprend, jusqu’à l’automne  qui laisse un paysage désolé et abandonné.

Le graphisme – minutieux – est de ceux qui regorgent de détails à profusion, souvent humoristiques et que l’on peut suivre de page en page – la coccinelle empruntant son transat à la chenille, la hissant en haut de la plante avant d’y siroter un verre, la chenille arborant veste et cache-nez quand l’automne arrive. Sans oublier les fourmis, personnages muets, mais présents, tel un chœur antique dont les gestes seuls commentent cette tragi-comédie.

Un album qui traite de façon poétique du cycle des saisons, qui met en évidence les multiples vies cachées des insectes qui, tels des enfants, se construisent une cabane en hauteur pour y jouer aux pirates. Un album aussi pour parler de sciences naturelles et d’écologie.

 

Berty le plus cool des monstres

Berty le plus cool des monstres
Didier Lévy Delphine Renon
Grasset Jeunesse 2016

Berty, Bingo, Marius et les autres

Par Michel Driol

bertyCe recueil réunit quatre histoires dont le personnage principal est Berty. Ce dernier fait partie de la catégorie des monstres sympathiques, qui voie la vie du bon côté, et s’empresse d’aider les autres. Arborant toujours un large sourire, sa bonne humeur est communicative. Ses défauts ? la gourmandise et la peur des piqures, peut-être, voire la paresse (avec un côté Alexandre le Bienheureux)

Dans la première histoire, il console son ami le lutin dont la panoplie de super Bingo est arrivée trop tard et en mauvais état. La seconde histoire est sans doute la plus touchante : Marius, caché sous son sac en papier, avoue à Berty qu’il a honte d’avoir honte de sa mère, qu’il trouve moins monstrueuse que les autres mères. Dans la troisième, Berty aide son ami Tom le fantôme, chassé de la communauté des fantômes pour avoir perdu son drap. Enfin, la quatrième confine au burlesque avec  renversements de situation et running gags… dans un univers médical.

Les illustrations offrent une bonne complémentarité au texte, offrant de multiples petits personnages,  ou le prolongeant comme dans cette page où Berty cherche, absolument partout, le drap de Tom.

Ce recueil, plein d’imagination et d’humour, invite à ne pas prendre au tragique les petits tracas du quotidien et à toujours voir le bon côté des choses. L’univers de Berty est celui des petits riens, Berty faisant face à la mauvaise foi des autres, leurs angoisses, leurs désespoirs avec une constante bonne humeur salvatrice. Reste qu’on s’interroge sur ce stéréotype actuel du monstre gentil : de Casimir à Shrek,  en voici un nouvel avatar. Car Berty n’a rien de monstrueux, mises à part sa grande taille et sa grande barbe (Comme Hagrid dans Harry Potter). Mi-homme par sa stature et ses vêtements, mi animal par ses oreilles et ses cornes, il est à l’image des autres personnages  de ce recueil (sauf Marius, le plus humain, petit garçon sous son sac en papier). La monstruosité permet alors la création d’un univers de fantaisie, de poésie, mais n’est ici en rien liée à la thématique de l’acceptation de la différence, dans ce recueil qui préconise une morale de la bienveillance.

 

La Chasse au loup

La Chasse au loup
Sally Grindley, Peter Utton
Traduit (anglais par Maurice Lomré
L’école des loisirs (Pastel), 2015

Au loup (encore) !

Par Anne-Marie Mercier

la-chasse-au-loupAprès la fameuse Chasse à l’ours de Michael Rosen et Helen Oxenbury, voici une chasse au loup. Celle-ci ne joue pas comme la précédente sur les sons mais sur les images. Tout d’abord les lieux : une troupe de cochons (absolument pas vêtus, mais marchant sur leurs pattes arrières et portant qui des armes, qui des paniers à provisions) part en groupe serré et passe successivement devant une maison de paille (détruite), une maison de bois (détruite) et une maison en pierre (intacte), où l’on trouve le loup caché sous le lit. Rien de très original.

Par ailleurs, c’est un livre à rabats qui invite le lecteur à ouvrir des portes, soulever des couvercles, regarder à travers un trou… Le loup apparaît à plusieurs reprises sans être repéré car il est déguisé, il s’agit donc de revenir en arrière pour trouver les indices. Enfin, les pages fourmillent de détails cocasses et ces cochons sont attendrissants de maladresse, et inquiétants par leur nombre. Quant au  loup, il joue fort bien son rôle et les jeunes enfants pourront jouer à se faire peur page après page et recommencer.

 

1,2,3 Maison

1, 2, 3, Maison
Bernadette Gervais
Gallimard jeunesse (giboulées), 2016

1, 2, 3… livre à compter

Par Anne-Marie Mercier

1-2-3-maisonUne maison, c’est : une porte, deux cheminées, trois lucarnes, quatre fenêtres… Petit à petit, d’une page à l’autre le dessin se complète, proche d’un dessin d’enfant, fait de formes simples et géométriques. Des animaux et des fleurs couvrent peu à peu l’espace, la page finale propose un autre décompte, celui de la famille et des animaux domestiques, qui permet de refaire la liste des nombres et des chiffres jusqu’à dix.

Classique, efficace, c’est un joli album carré imprimé sur carton souple et lisse, de quoi construire pas à pas dessins et nombres en parallèle. L’utilisation de la maison pour l’initiation au calcul semble devenir un topos de l’album pour les petits.

Mirolioubov

Mirolioubov
José Parrondo
Rouergue 2016

Une journée de Piotr Obvodni Mirolioubov

Par Michel Driol

miroDu matin au soir, cet album raconte une journée de  Piotr Obvodni Mirolioubov. Sa particularité ? Il ne fait rien comme tout le monde : ainsi il se lève avant d’avoir fini sa nuit, plonge dans une rivière pour fuir l’averse, ou détache l’arbre sans faire tomber la feuille. Il se pose d’étranges questions qui en font un prochain parent du Hulul d’Arnold Lobel : « Suis-je à l’intérieur ou à l’extérieur ? ». Il effectue un voyage qui le conduit dans une forêt, puis il revient, suivant ainsi le vent et il s’endort, une heure avant d’avoir sommeil, à l’issue d’une journée finalement remplie de petits riens et de grandes interrogations.

L’univers de Mirolioubov se situe quelque part entre la folie, l’enfance et la poésie. Il offre une vision décalée du monde, toujours aux frontières, à l’image de cette scène où le héros s’interroge sur le dernier arbre de la forêt. Où sont les limites ?  Où est l’endroit ? Où est l’envers ? Ces questions que pose cet album sont celles que se posent les enfants dans leur découverte du monde, dans leurs premières interrogations.  La force de l’album est de ne pas y répondre, de les laisser résonner, d’attendre – non sans humour – que les idées se remettent en place.

Le texte est manuscrit, pour une meilleure intimité avec le lecteur. Les illustrations suggèrent un univers dont seules les grandes lignes sont dessinées. Mirolioubov, ce sont deux cheveux, deux yeux, un nez une silhouette et deux pieds. Rien de trop pour aller à l’essentiel et dire l’étrangeté fondamentale du monde qu’on découvre.

Un petit album, par sa taille, à savourer dans l’intimité, et un personnage au nom slave, Mirolioubov, parent du héros du Nez et de Hulul.

 

Cuisine de nuit

Cuisine de nuit
Maurice Sendak
L’école des loisirs, 2015

 Classique de la censure

Par Anne-Marie Mercier

cuisine-de-nuit_Publié en 1972 par L’école des loisirs, deux ans après la parution américaine qui avait fait scandale, ce grand classique ressort chez le même éditeur, la définition d’un classique venant, entre autres, de ses rééditions et de sa stabilité dans le paysage littéraire.

Cuisine de nuit est un album important en littérature de jeunesse, non seulement parce qu’il est l’œuvre d’un auteur majeur mais aussi parce qu’il a fait l’objet de censure, comme le célèbre Max et les maximonstres. Ce qui est en cause ici, c’est la nudité du personnage, le jeune Mickey qui, réveillé par un bruit, « plonge dans la nuit et perd son pyjama ». Il s’envole, tombe dans la pâte à pain que brassent trois cuisiniers jumeaux (qui ressemblent à Oliver Hardy – Stan Laurel n’aurait pas le physique de l’emploi, qui veut des rondeurs): Mickey, pour venir en aide au trio, fabrique un avion en pâte, prend du lait dans la Voie lactée au-dessus d’immeubles – boites de céréales ou de sucre qui donnent à la ville une image de cuisine géante, leur apporte l’ingrédient manquant et, mission accomplie,  retrouve enfin son lit (et son pyjama).
Ce déroulé qui imite celui des épisodes de Little Nemo – on retrouve le même lit dans les premières et dernières vignettes – est donc un épisode de rêve orienté autour des plaisirs des sens, celui du goût bien sûr avec la présence obsédante de la nourriture, mais aussi du toucher avec le pétrissage, de l’odorat, de l’ouïe avec le vacarme et les cris, et bien sûr de la vue avec les ciels étoilés, la blancheur des vêtements, des ingrédients et du corps de l’enfant, et les couleurs des carrelages, emballages, confitures. Par dessus tout cela, le dynamisme des mouvements, associé à celui de la tourne de page, qui permet au lecteur de s’envoler avec Mickey, en plein rêve d’envol…