L’Oranger

L’Oranger
Andrea Antinori

Hélium, 2021

La révolte d’un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Un oranger pousse, crayonné de gris et de vert sur fond blanc, sur lequel après quelques pages s’ajoutent des ronds orange. Il se déploie avec harmonie, avec ses fruits, jusqu’au moment où des oiseaux noirs s’emparent des fruits, où un homme barbu vient le tailler, une chenille le brouter, un chien le souiller…
L’oranger se révolte et attaque ceux qui l’ont attaqué ; poursuivi ensuite par la police, il s’échappe à travers ville, mer, air… jusqu’à un paradis exotique où les arbres sont laissés tranquilles. Ses agresseurs repentants s’amenderont en replantant un arbre : tout finit bien, à moins que…
Ce livre est presque sans parole, et c’est le presque qui en fait tout le prix : si l’arbre ne s’exprime qu’une fois, « Ça suffit maintenant ! Trop c’est trop », une formule libératoire, chacun des autres personnages émet son bruit : « chipe chipe » fait l’oiseau, « clac clac », les cisailles du jardinier, « psss », le chien, etc. La vengeance de l’arbre reprend ces bruits, tandis que la fin est envahie par le bruit de la voiture de police, « ninoninonino »… avant le silence du retour à la paix, que l’on devine provisoire, rompue par l’arrivée d’un escargot : « salut », dit-il, quand l’histoire s’achève, appelant à recommencer au début.
L’album a été salué par un bel article de Télérama.

Quand Dehors t’appelle

Quand Dehors t’appelle
Deborah Underwood – Cindy Derby
Seuil jeunesse 2021

La nature est partout

Par Michel Driol

On suit, avec cet album, une petite fille dans différentes circonstances, en différents lieux : une forêt, chez elle, dans la voiture, assise sur une chaise ou regardant couler l’eau du robinet. A chaque fois un texte s’adresse à elle – ou au lecteur- pour mettre en évidence les multiples liens qui existent entre elle et le Dehors, entendons par là la nature au sens large. Ces liens sont parfois paradoxaux, car, même dehors, on peut être enfermé dans la voiture, et, inversement, à l’intérieur, un escargot ou une araignée sont des traces de l’extérieur à l’intérieur.

L’album met en évidence notre dépendance par rapport à la nature, qu’il s’agisse du bois des chaises, de la nourriture, ou du coton dont on fait les vêtements.  Pourtant, profitons-nous de cette nature ? Tu me manques, dit le Dehors personnifié, inversant en quelque sorte l’attente du lecteur qui penserait, à voir l’album, que c’est le Dehors qui lui manque, mais façon aussi de montrer le lien indissociable entre homme et nature. Pour aborder cette thématique, pas de grand discours, mais des petites notations poétiques, qui font appel aux cinq sens, mis en éveil à chaque fois par un élément de la nature. C’est donc une approche sensorielle que propose l’album pour nous inviter à être ouverts et sensibles à la nature dans sa totalité, nature sans laquelle nous ne pourrions pas vivre. Les illustrations de Cindy Derby, à partir d’aquarelle, de poudre de graphite utilisent aussi des lignes tracées à l’aide de tiges de fleurs séchées. Autant dire que la technique mise en œuvre est en adéquation avec l’intention du texte. Ces illustrations – en pleine page, voire en double page – donnent à voir un monde particulièrement coloré et chaleureux, magnifiant la nature sous tous ses aspects (forêts, animaux, alternance du jour et de la nuit…).

En ces temps de confinement, un album qui incite à aller dehors pour profiter, par tous ses sens, d’une nature généreuse.

 

Desperado

Desperado
Ole Könnecke
L’école des loisirs, 2021

Sur le chemin. de l’école…

Par Anne-Marie Mercier

« Tous les matins, Roy va à l’école avec son cheval Desperado. Maman et papa restent à la maison car ils ont beaucoup de travail. »

C’est avec ces affirmations étonnantes que commence l’album, et on voit en effet esquissée au crayon et à peine colorée, l’image d’un tout petit garçon coiffé d’un chapeau de cow-boy sur un grand cheval dans un décor de Far-West. La double page suivante le montre jouant avec d’autres enfants tandis qu’une maitresse habillée à la manière des femmes de pionniers leur sert un goûter. Un matin… catastrophe ! lorsqu’il arrive, l’école est détruite et la maitresse a été enlevée par la bande de Barbe Noire, un bandit qui veut se marier avec la maîtresse. Grace au courage de Roy et au talent de Desperado (le cheval) pour creuser des tunnels, les bandits sont défaits et tout finit bien.
Les dessins très simples, la reprise de clichés de films d’aventure, l’absence de couleurs, donnent une allure onirique à ce récit très fantaisiste et comique. De quoi poétiser ainsi le quotidien de l’école et nourrir la rêverie de ceux qui auraient été bercés par des légendes du Far-West. Il demeure une question sur la manière dont cet album peut être reçu par des enfants d’aujourd’hui : cet univers fait-il encore partie de leur imaginaire ?

Pombo courage

Pombo courage
Emile Cucherousset – Clémence Paldacci
MeMo Petite Polynie 2019

Une cabane dans les arbres

Par Michel Driol

Pombo est un ours qui aime le repos et la tranquillité, tandis que son ami Java est hyperactif. Mais, lorsque Java décide de construire une cabane dans les arbres, et, pour cela, a besoin de Pombo, les choses se gâtent. Comment convaincre Pombo  de monter sur l’arbre pour faire contrepoids afin de hisser le plancher au sommet ? Et que faire lorsque, la nuit venue, l’orage éclate, et que Java est en danger dans sa cabane ?

Pongo et Java sont deux ours bien sympathiques, de ceux qui sont plus de la race des nounours que de celle de grizzlys. Les illustrations nous les montrent menant une vie très humanisée, avec cabane confortable, rocking chair, poêle à bois et thé brulant… Ils symbolisent à la fois deux tentations des hommes, le gout du risque et l’amour de la tranquillité, mais aussi la force de l’amitié qui transcende les oppositions et les différences de caractère. Le récit est alerte, recourant souvent au dialogue et conduit du point de vue de Pombo, dont on suit les rêveries et les pensées, que l’on voit plus ou moins manipulé par Java, mais dont on apprécie finalement le courage. Les illustrations colorées, pleines de détails croustillants, situent l’action au cœur d’une profonde forêt, dans une civilisation qui évoque la Russie des contes (l’isba, les tapis).

Un récit pour parler de l’amitié, de l’adaptation à l’autre, dans un univers sympathique et attachant.

Rosie court toujours

Rosie court toujours
Marika Maijala
Traduit (finnois) par Lauriane Renquet
Hélium, 2021

Cours plus vite, …elle a filé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album surprenant au grand format allongé, nous vient de Finlande. C’est un petit bolide. Il marque, par une impression de vitesse et d’espace dévoré. Traitées en pastels gras appliqués à grands traits, saturées de couleurs, imitant un style enfantin, elles nous font suivre un lévrier de course, nommé Rosie.
On la voit d’abord dans ses compétitions, puis au repos dans sa cage, puis échappée et cherchant un endroit pour vivre : elle traverse une ville puis une autre, découvre la mer… Après plusieurs espoirs déçus (la maison et le jardin d’une vieille dame ? un cirque ? une petite fille dans une voiture ?), elle trouve la vraie liberté, celle de courir avec d’autres chiens, dans un jardin «public» c’est-à-dire qui n’appartient à personne, comme elle désormais.

C’est un album où l’air circule, où on sent l’odeur de l’herbe et de la mer: un bel espace de liberté et un plaidoyer pour elle.

Dans la montagne, Irène Penazzi

Dans la montagne
Irène Penazzi
Maison Éliza, 2021

« S’éclater » dans la montagne

Par Maryse Vuillermet

Un album sans texte. D’une maison d’édition solidaire qui propose pour 5 albums vendus d’offrir un livre à un enfant qui a peu accès à la culture.

Trois enfants bien équipés et un chien dans la montagne, saisis dans de multiples situations.

Des situations de jeux : se pendre à une branche, faire le tour d’un tronc avec ses bras, se bagarrer comme les bouquetins, se baigner dans le ruisseau, grimper aux arbres, faire de la luge sur un névé…

Des activités : construire une cabane, ramasser du bois,  toutes sortes de feuilles, d’insectes et les trier, les dessiner, récolter des châtaignes, des baies, faire un feu…

Des moments forts de la randonnée, la tempête, la soirée  au coin du feu, la nuit dans la tente, une halte dans un très grand refuge, la traversée d’un torrent à l’aide d’un câble, boire à la fontaine, pique-niquer au bord d’un lac, faire un feu dans un four en pierre et cuire le repas…

De multiples situations d’observation : de traces d’animaux, d’oiseaux avec des jumelles, de vaches dans un pâturage, de marmottes, de  bouquetins, de grenouilles dans le ruisseau, des étoiles, du feu, des cascades, lecture de carte, repérage, orientation…

Le message est clair et convaincant, la montagne est un univers d’une richesse infinie, on ne peut pas s’y ennuyer.  En refermant cet album, on n’a qu’une envie, y aller, se lancer, s’y amuser, se livrer à cette infinie palette d’activités.

Mon Père est un super-héros

Mon Père est un super-héros
Arnaud Cathrine, Charles Berberian
De La Martinière jeunesse, 2020

« Moi, mon père… »

Par Anne-Marie Mercier

Achevé en aout 2019, cet album semble avoir été écrit un an plus tard tant il fait l’éloge d’une figure de héros magnifiée en 2020 et 2021 : le médecin. Plus précisément, c’est un chirurgien qui est présenté, tout auréolé de gloire et de sacrifice.
Sous une allure enfantine, à travers un dialogue entre deux enfants qui sont en compétition sur le thème du « moi mon père… », c’est plus un témoignage sur la vie de l’enfant avec ce père (et le couple qu’il forme avec sa femme), sur l’admiration qu’il éprouve pour lui, son inquiétude devant sa fatigue et ses soucis, son désir de lui ressembler et la peur de ne pas être à la hauteur de ce modèle écrasant.
La fin de l’album est  intéressante par la réponse apportée à ce défi : l’enfant affirme qu’il choisira une voie autre : non pas être super-normal comme le lui conseille sa mère, mais créer, étonner et surtout être… super-soi.
Si le thème du prestige du chirurgien n’a rien de bien renversant, la présentation du regard enfantin porté sur la profession d’un parent est intéressante : fantasmes, incompréhensions, projections.
Le rouge (sanglant ? ) de la couverture est adouci à l’intérieur par des bleus doux ;  l’humour des dessins accompagne le ton de cette histoire grave et légère.

Louise du temps des cerises

Louise du temps des cerises
Didier Daeninckx – illustré par Mako
Rue du monde (Histoire d’Histoire) 2012

Ah laissez-moi chanter Clément…

Par Michel Driol

En ce cent cinquantième anniversaire de la Commune de Paris, force est de constater que peu d’ouvrages de littérature jeunesse évoquent cet épisode de notre histoire. C’est l’occasion d’évoquer celui de Rue du Monde, signé Didier Daeninck et Mako, même s’il remonte à 2012.

Comme toujours, dans cette collection, une fiction historique est accompagnée, en bas de page, de petites notices documentaires. L’héroïne, et narratrice, est fille d’un facteur parisien. Elle traverse le printemps de la Commune, du 12 avril 1871 à la semaine sanglante, accompagnant son père dans ses tournées, suivant les façons d’expédier le courrier par la Seine, puis par ballons. Elle se retrouve à bord d’un des ballons jusqu’en province avant de revenir à Paris. Le récit se clôt sur le retour de déportation du père, en 1880, la découverte de son petit-fils, et l’emblématique Temps des cerises.

L’album constitue un bel hommage à la Commune de Paris à travers les yeux d’une fillette de 11 ans, prénommée Louise comme Louise Michel, et dont le prénom du fils, Jean-Baptise, évoque bien sûr Jean-Baptiste Clément. Si le récit n’évoque que peu les décisions prises par la Commune en termes d’avancées sociales, il met surtout l’accent sur le blocus et la dureté de la répression, récit porteur d’espoir qui se clôt sur une naissance. Daeninck met surtout l’accent sur l’amour, amour revendiqué par la fillette comme argument contre les provinciaux qui ne voient dans les communards que des sauvages sanguinaires, amour pour le fils du maçon rencontré par hasard, amour et naissance à la fin, façon pour lui de dire que sans amour il n’est pas de fraternité ou de progrès social possible, ce qui constitue un beau message pour les enfants.

Ce sont les documentaires qui mettent l’accent sur la résistance du peuple de Paris et sur les idées neuves qui jaillissent à cette époque. Les illustrations évoquent avec beaucoup de réalisme le Paris de 1871.

Un album pour parler aux enfants d’un pan bien occulté de notre histoire.

 

Les rêves d’Ima

Les rêves d’Ima
Ghislaine Roman – Bertrand Dubois
Cipango 2020

Créer pour maitriser la peur

Par Michel Driol

Au bord du lac Titicaca vit une fillette, dont les oncles et tantes sont potier, tisserande, bijoutier. Mais chaque nuit Ima fait d’incroyables cauchemars. Chacun des membres de la fratrie tente de lui faire découvrir son art. Peine perdue. Jusqu’au jour où un vieil indien lui propose un bateau pour enfermer ses cauchemars. Mais, une fois les terreurs nocturnes enterrées, toute la famille perd son pouvoir créateur. Ima alors déterre le piège à cauchemars et devient, à son tour, une grande conteuse.

Prenant les allures d’une légende inca, voici un album qui tisse les liens entre les peurs et la création artistique. On retrouve bien sûr tout l’imaginaire des Indiens d’Amérique du Sud, les motifs tissés les poteries, les bijoux, la Terre-mère, Pachamama, que les illustrations de Bertrand Dubois rendent à merveille, toujours en grand format, soit en page simple, soit en double page. L’album est donc d’abord une invitation au dépaysement vers un autre continent, une autre culture. Mais, au-delà de ce pittoresque, il montre à quel point la joie de la création qui habite la fratrie est indissociable de la peur, peur des volcans, des monstres qui assaillent la fillette, comme s’il y avait là l’envers et l’endroit d’une même chose. Sans peur, la création devient insipide, sans âme, sans esprit, et le marchand d’art rejette sans pitié les productions artisanales. La peur doit être acceptée, comme faisant partie de la vie, et est la condition de la création, suggère l’album. Les récits merveilleux d’Ima, comme une mise en abyme de l’album, mêlent les forces cosmiques, les forces naturelles, et donnent des conseils, tracent des voies pour trouver son chemin dans la vie. Belle définition non seulement des contes, mais aussi de la force de l’art, et tout particulièrement de la littérature. Et on ne peut que songer au travail et aux thèses de Serge Boimare sur la question.

Un album qui parle des peurs de tout un chacun, pour apprendre à les dépasser, en particulier grâce à la littérature.

C’est pas gagné Félipé

C’est pas gagné Félipé
Laure Monloubou
Kaleidoscope 2021

Passion foot à l’épreuve !

Par Michel Driol

Félipé ne parle et ne rêve que de football. Mais lorsqu’il est inscrit au club, il faut bien avouer que, sur le terrain, il ne brille pas. Le jour du match, il reste sur le banc, à son grand soulagement. Mais lorsqu’un joueur est blessé, le voilà obligé de jouer. Et c’est par hasard qu’il devient le héros du match !

Avec l’humour qu’on lui connait, Laure Monloubou fait ici le portrait d’un enfant pris entre ses rêves et la réalité. S’il est loin du ballon sur le terrain, il se vante d’exploits sportifs chez lui, à table.  Le football, il en parle mieux qu’il n’y joue… En même temps, Félipé est tout à fait lucide et honnête envers lui-même et sur ses compétences. Il n’est absolument pas jaloux ou envieux de ses camarades plus forts que lui. On a donc ici le portrait d’un anti héros positif, qui accepte de reconnaitre ses limites. L’album est rythmé entre des doubles pages et des vignettes, qui multiplient l’action. Les paroles, surtout celles de Félipé, se retrouvent dans des bulles façon BD, ce qui donne encore de la vie et du rythme à l’album. Tout commence par une adresse au lecteur, visant à lui faire deviner, en lui présentant la chambre du héros, sa passion, façon peut-être d’impliquer le jeune lecteur pour qu’il s’interroge sur ses passions à lui et leur réalisation.

Un album drôle et plein de pensée positive sur l’acceptation de ses qualités et de ses défauts.