Je sauve le monde dès que je m’ennuie

Je sauve le monde dès que je m’ennuie
Guillaume Guéraud
Illustrations de Martin Romero
Rouergue (Zig Zag), 2012

Pouvoirs et déboires de l’imaginaire

Par Anne-Marie Mercier

Je sauve le mondeMême si les enseignants demandent aux élèves de faire preuve d’imagination, notamment pour écrire des histoires, ils ont traditionnellement pour mission de les empêcher de rêver (rêvasser ?) et ainsi les empêchent de mener les missions sensationnelles que leur propose leur fantaisie rêveuse : pirate, cosmonaute, champion de foot, Eugène est tout cela, tandis que se déroulent les leçons… et même les matchs de foot à la récréation.

Les récits d’Eugène sur ses aventures extraordinaires sont un beau concentré des topos de l’aventure, racontés avec allure, rythme, musique : on y croit – comme lui. L’indignation des enseignants et l’inquiétude de ses parents qui brisent les vagues de ses rêves aboutit à une belle surprise et une belle chute, avec la consultation d’un spécialiste et un dialogue entre celui-ci et le père de l’enfant.

« Eugène a juste besoin de s’évader.
– C’est tout ce que vous avez trouvé ? « Juste besoin de s’évader » ? Mais on en a tous besoin !
– Oui, mais votre fils, lui, est capable de le faire ».

Le Fils des géants / La Princesse et le dragon

Le Fils des géants
Gaël Aymon, Lucie Rioland
Talents hauts, 2013

La Princesse et le dragon
Robert Munsch, Michael Martchenko
Talents hauts, 2014

Deux illustrations du talents de Talents hauts

Par Anne-Marie Mercier

Le Fils des géLe Fils des géantsants est d’abord une histoire d’abandon (le roi et la reine trouvent leur enfant trop minuscule) et d’adoption (de pauvres géants recueillent l’enfant qui ne pourrait survivre sans leur force et surtout leurs mots et leur amour), elle mêle différents thèmes : ceux que l’on vient d’évoquer mais aussi richesse et pauvreté et genres de famille. A la famille composée d’un père et d’une mère, qui ne donne rien à l’enfant avant de voir quel intérêt il pourrait représenter s’oppose la famille homoparentale, généreuse et qui n’enferme pas.

La fin édifiante de l’histoire est certes un peu simpliste (l’enfant préfère sa famille d’adoption et la vie simple au destin princier qu’on lui propose), mais certaines vérités édifiantes sont bonnes à entendre et nécessitent, pour être entendues, que l’on y mette peu de nuance. Les illustrations dramatisent les points de vue (notamment celui de l’enfant) et grossissent les caractères, donnant du relief à cette fable.

L’ouvrage est soutenu par Amnesty international.

La Princesse et le dragonLa Princesse et le dragon est devenu un classique, à juste titre. Publié en Amérique du Nord en 1980 sous un titre plus original (« The Paper bag princess ») mais peu transposable en France où les sacs en papier de super marché sont peu répandus, il a été repris par la maison d’édition Talents hauts qui a fait de l’anti-sexisme sa principale ligne éditoriale. En 2014, on en est à la 4e édition. Pour moi, le charme principal de l’album réside dans l’illustration, subtilement cocasse, jamais trop caricaturale, tout un art…

 

Le pirate et l’acrobate

Le pirate et l’acrobate
Valie Le Gall et Alex Cousseau (Ill. Max de Radiguès)

Éditions du Rouergue, 2015

Doux comme une plume

par François Quet

couv-pirate-ok.inddC’est l’anniversaire de la maman de Noé. Il sait déjà ce qu’il lui offrira : une boite à trésor, comme dans les films de pirate. Et dans cette boite il cachera ce qu’il y a de plus doux : une plume. Seulement voilà… où trouver une plume ?

L’aventure de Noé, c’est cela : trouver une plume avant le retour de sa maman, quitter l’appartement où il passe seul sa journée pendant qu’elle travaille aux conserveries, échapper aux dangers ordinaires qui attendent un enfant rêveur dans la circulation des engins de chantier, croiser une photographe qui ne prend en photos que les détails : « ce que les autres ne voient pas », suivre un chat, pister un goéland…

Au fil de la matinée, la boite se remplit de trésors minuscules (un bout de filet vert, un caillou beau comme une pépite…) et l’enfant-pirate au foulard rouge se laisse guider par le chat acrobate qui semble savoir où se cachent les objets précieux qui combleront sa maman.

Une histoire toute en douceur (sous les cris perçants des goélands) dont on apprécie particulièrement qu’elle mette en scène un enfant ordinaire dont la mère n’est ni écrivain ni journaliste, qu’elle valorise une piraterie aussi commune dans la vraie vie qu’elle est absente dans les romans : celle qui consiste à faire des trésors avec des bouts de ficelle

Dragon de glace

Dragon de glace
George R. R. Martin
Illustrations de Luis Royo
Traduit (anglais) par P. P. Durastanti
Flammarion, 2015

L’enfant des neiges

Par Anne-Marie Mercier

La littératudragondeglacere de jeunesse profite des modes de tous les secteurs, et notamment ici de celui de la fameuse série télévisée, « Le trône de fer » (Game of thrones) de George R. R. Martin, auteur de ce petit conte. Les amateurs de la série seront peut-être déçus (mais est-ce le même public ?), même si le monde dans lequel se déroule cette histoire est assez proche de celui qu’ils connaissent : des dragons, des armées qui se font la guerre et des paysans qui n’en peuvent mais, et l’hiver qui s’est installé, tout cela nous rapproche de l’univers de sa grande saga romanesque.

Une petite fille est au cœur de l’histoire. Née un jour de grand froid, provoquant la mort de sa mère, elle a elle-même un corps et un cœur froids. La froideur de son corps lui permet de jouer dans la neige avec les animaux de l’hiver et de lier amitié avec un dragon de glace. La froideur de son cœur lui fait quitter sa famille au moment où celle-ci est menacée, mais que l’on se rassure, il se réchauffera. La fin de l’histoire est à la fois un dénouement heureux et une explosion grandiose en forme de lutte entre le feu et la glace : on retrouve le souffle épique de l’auteur, fort bien traduit dans un récit en phrases courtes et simples, mais précises et souvent belles.

C’est une réédition, parue chez actuSF en 2011, le livre sera en librairie à partir du 14 octobre.

Les sauvages

Les Sauvages
Mélanie Rutten

MeMo, 2015

Un jour, on partira (pour de vrai)

par François Quet

 

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Cela commence dans la nuit où se déplacent deux ombres en fuite. Ça continue dans une clairière où les ombres, devenues « elle » et « il » à la faveur d’une bougie et d’une allumette, s’amusent à grandir en compagnie de créatures de paille ou de pierre : le sauvage qui fait peur, celui qui rêve, celui qui pense toujours aux autres et, surtout, celui qui s’occupe de grandir. La clairière est une utopie heureuse où chacun a sa place : on construit une cabane, qu’on décore, où l’on dort, où l’on joue, où l’on met de l’ordre. Le temps s’arrête.

Mais soudain tout va mal : « La clairière rétrécit et devint si petite, si sombre que tout se mélangea ». On se fâche, on s’effraie, le petit cesse de grandir. Puis le jour se lève et condamne au silence et à l’oubli le désastre de la nuit : « C’était bien, hein ? ». D’autres jours viendront, et à nouveau, tout sera possible.

Au début du récit, les deux petits personnages circulent en radeau entre les longues pattes d’araignées des arbres de la mangrove : encres bleues ou noires, délavées, presque lumineuse. Rien de menaçant dans cette nuit qui est « leur nuit » sous les branches des arbres qui se penchent pour les protéger. Les encres sombres s’éclairent peu à peu d’aquarelles dorées et liquides, jusqu’au petit matin rose de la dernière page. Pourtant ce n’est pas une histoire à l’eau de rose que raconte Mélanie Rutten dans cet album magnifique. La catastrophe est toujours proche, même au sein de la plus vive lumière. On comprend qu’il n’est question que de grandir : pour « le petit » sans doute — que l’illustration représente comme une sorte d’ourson en peluche —, mais aussi pour les héros, le petit garçon et la petite fille — que l’on tarde d’ailleurs à nommer ainsi —. A l’orée du récit, comme pour acter une nouvelle naissance symbolique qui fera d’eux des sauvages parmi les sauvages, les deux enfants échangent leurs vêtements dans le noir, se roulent dans la boue en criant, puis se glissent dans le tunnel d’un tronc d’arbre pour réapparaitre dans la lumière. Il suffirait d’une dispute pour que l’obscurité et le désordre reviennent : fini de grandir ! Que se passe-t-il ? est-ce de ma faute ? est-ce qu’on m’aime toujours, se demande-t-on quand on est « le petit » .

Quel beau livre ! certes, Mélanie Rutten conduit ses héros à la rencontre de monstres bienveillants et complices, qu’il n’est pas nécessaire de dompter parce que la menace n’est pas extérieure ; elle invite à rêver ce moment d’harmonie que guette la dissolution, mais elle rassure aussi puisque la promesse du possible et du toujours est la réponse offerte au trouble et au rêve de la nuit.

 

La Vie rêvée

La Vie rêvée
Michel Galvin
Rouergue, 2014

Grrr / Bloup…

Par Anne-Marie Mercier

Un poisson qui vie_revee_galvin_mse prend pour un ours, des lapins qui se désignent comme des sardines, et de fait vivent sous l’eau (enfin, sur l’espace blanc de la page, où est-on, sinon dans la langage?), tout est sens dessus dessous dans cet album. Retrouve-t-on un équilibre en rencontrant un « vrai » ours en fin de parcours? rien n’est moins sûr.

Qu’est ce qu’être un « vrai » ours ? L’identité dépend-elle du regard que l’on porte sur soi ou de celui des autres? que font de nous nos rencontres ? etc.

Il reste que dans cette histoire en randonnée où l’ours imaginaire vit comme un ours et dévore tous ceux qu’il rencontre, jusqu’à ce que, arrivé à la surface, il se trouve en présence d’un « vrai ours »… on parcourt avec lui un espace de liberté.  Chaque double page est comme inachevée, la page portant le texte continuant quelques lignes du dessin de celle qui lui fait face, les matières se mélangent, tandis que les couleurs, les lignes et les formes se poursuivent, faisant de la lecture une véritable ascension.

Michel Galvin, Godard, Modiano ou Aristote de la littérature de jeunesse ? voyez le bel article de Sophie van der Linden sur cet album qui a obtenu le prix pépites en 2014.

La revanche de Nébouzat-le-Froid

La revanche de Nébouzat-le-Froid
Christine Avel
L’Ecole des loisirs, 2013

Le fossile de la concorde

Par Matthieu Freyheit

nébouzatJoli roman. Eloi est élevé dans la honte d’un village sans possession, dans l’ombre de celui d’en face : Nébouzat-le-chaud. C’est là-bas que les choses se passent, et ce n’est pas pour rien : Nébouzat-le-froid, glorieux village, possède un patrimoine exceptionnel sur lequel le maire du village n’hésite pas à insister. Il est certes facile d’attirer l’ « idiot du voyage » avec de telles promesses :
Nébouzat-le-chaud
son climat ensoleillé
ses grottes troglodytes
ses traces de dinosaure authentiques
son tumulus préhistorique

L’histoire universelle résumée en un petit village d’Auvergne. Parent pauvre du petit vallon, Nébouzat-le-froid n’a rien pour se défendre. Jusqu’au jour où, miracle, le chien déterre dans le jardin familial un os…d’hipparion. De quoi prendre une revanche méritée.

De quoi jouer également avec cette idée que le fossile est un objet idéal de narration : reste, trace, fragment, il ne vaut que pour ce qu’il dévoile partiellement, et par ce qu’il continue de cacher, appelant l’imaginaire à collaborer avec la science et avec la découverte.

Mais le doute subsiste : ne serions-nous pas vraiment pris pour des idiots, à Nébouzat-le-froid ?

Un récit fort bien mené, bourré de vieilles ficelles et de bonnes idées sur la supercherie, la trouvaille et la dissimulation, mais aussi la honte, et la terrible envie d’appartenir à l’autre camp, juste pour savoir ce que ça fait.

On salue, au passage, le travail de Gabriel Gay sur la couverture, très belle.

 

Moi, les mammouths

Moi, les mammouths
Manuela Draeger
L’Ecole des loisirs, 2015

Sherlock Holmes chez Boris Vian

Par Matthieu Freyheit

Manuela Drmoilesmammouthsaeger n’en est pas à son coup d’essai, pas plus qu’elle n’est le premier coup d’essai de celui dont elle est l’hétéronyme : Antoine Volodine. Depuis Au Nord des gloutons, Manuela Draeger invite ses lecteurs à suivre les ‘aventures’ de Bobby Potemkine, enquêteur devant l’Eternel – mais on ne sait pas bien lequel. Les chauves-soubises sont toujours là, ainsi que Lili Nebraska l’ensorceleuse, et toute la bizarrerie d’un monde éminemment pluriel qui trouve son contrepoint dans la simplicité du style, évacuant tout superflu : les choses sont là, voilà tout.

Dans ce nouvel opus, Bobby, entouré notamment d’une directrice de Maison du peuple réduite dans un bloc de glace et de deux mouettes moqueuses, enquête sur la présence d’un mystérieux groupe de mammouths. Mais l’enquête est d’abord un prétexte, et l’action est celle des images et des rêveries qui défilent («Je ne suis pas rouge, c’est le reflet du vent sur mes joues »), des jeux de langage : bref, un prétexte à l’écriture. Moi, les mammouths, comme l’ensemble des enquêtes de Bobby Potemkine, est un outil parfait pour introduire aux plaisirs de la création, à l’idée que l’assemblage des mots suffit parfois pour que quelque chose se produise (le mot est un geste pas comme les autres), ainsi qu’au contact de l’étrange, de l’échappée. Il y a du Boris Vian dans ce texte, mais exempt de superficialité : une poésie lunaire qui ferait songer aux Fleurs de neige de Max Ernst.

On salue, au passage, la très belle couverture proposée à partir d’une photographie de Lise Sarfati ; et on se replonge, aussitôt, dans les précédents volumes des aventures de Bobby Potemkine.

 

 

 

 

Les Oiseaux blancs de Manhattan

Les Oiseaux blancs de Manhattan
Xavier Armange
Editions d’Orbestier (Rêves bleus), 2013

Les oiseaux blancs du deuil : 11 septembre 2011

Par Anne-Marie Mercier

Depuis pluoiseauxblancssieurs mois, j’ai cet album sur la pile des livres à lire/chroniques à faire, et je tourne autour sans bien savoir par quel bout le prendre.

Il est très beau. Son haut format s’adapte parfaitement à son objet, les tours de Manhattan. Les couleurs suaves d’une aube tranquille au matin du 11 septembre 2011, puis rouges et brunes de l’incendie, noire de la nuit et des jours de deuil, bleues d’une nouvelle aube porteuse d’espoir, parlent d’elles-mêmes.

Et pourtant, un malaise reste : à ces oiseaux blancs qui s’envolent très loin dans l’album, (image d’un espoir qui s’envole mais reviendra ?) se superposent au souvenir des milliers de papiers blancs qui se sont échappés des tours, mais pour retomber très vite, et des corps tombés des tours qui ne se sont pas relevés : l’événement est euphémisé, esthétisé et son contexte, ses raisons et ses conséquences ne sont pas évoqués, on peut le regretter. Il s’en dégage une idée d’apaisement, de refus d’instrumentaliser le chagrin, on peut s’en réjouir. Les avis sont partagés, et mon propre avis aussi !

 

Caprices ? C’est fini !

Caprices ? C’est fini !
Pierre Delye
Didier jeunesse, 2015

Quand c’est fini ça recommence (un conte peut en ouvrir un autre)

Par Anne-Marie Mercier

Caprices ? C’est fini !Pierre Delye reprend un thème bien connu des contes et mythes, celui d’une princesse qui ne veut pas se marier et impose des épreuves impossibles aux prétendants. Mais il en fait un récit loufoque et double : une fois les épreuves réussies c’est Jean, fils d’une femme pauvre, qui refuse le mariage et pose des conditions. Car si la princesse est tombée amoureuse, certains codes restent tout de même en place, et c’est tant mieux pour ce récit plein d’humour qui ne méritait pas ce titre en forme de calembour un peu lourd (les moins de 50 ans sauront-ils le voir ?) .