Hurluberlures d’une grand-mère pas très sage

Hurluberlures d’une grand-mère pas très sage
Françoise Coulmin – Séverine Perrier
Motus 2019

Comme une recette du bonheur

Par Michel Driol

Le livre donne d’abord quelques recettes en cas d’insomnie : recettes, comme le titre l’indique, pas très sages et quelque peu burlesques ou farfelues. Puis suivent d’autres recettes de choses à  faire, quand on est éveillé, la dernière étant se préparer à écrire un poème… Mais, quand toutes les conditions sont remplies pour l’écrire, peut-être a-t-on envie d’autre chose : réaliser un dessert nuage qui rendra heureux toute sa vie…

Un grain de folie plane sur cet album drôle et malicieux. Plaisir des mots, plaisir des actes défendus en temps normal, plaisir de la transgression : la grand-mère propose des listes de solutions, de choses à faire qui tiennent de l’inventaire à la Prévert et d’une envie de liberté sans contrainte, de magie à hauteur d’enfance où tout peut se mêler, de monde à l’envers où la sagesse traditionnellement prêtée aux grand-mères est devenue folie douce. Avec une grande poésie, le texte développe cet univers proche de celui d’Alice au pays des merveilles, où l’on croise des dragons, des limaces, où l’on guette les signes du poème à venir. La graphisme lui-même est pris de cette folie : taille et couleur des lettres, lignes d’écriture brisées, circulaires, ondulées Tout participe de cet univers burlesque, sorte d’éloge de la folie pour lutter contre une trop grande sagesse, invitation à utiliser les forces de l’imaginaire contre un réel trop contraignant.

Les collages de Séverine Perrier sont des petites merveilles et composent un monde surréaliste, farfelu et plein de douceur. On y cherche la petite bête, le petit détail qui font jubiler au sein d’un univers onirique qui n’a rien d’inquiétant.

Un album qui serait comme un éloge poétique de la folie.

Surf

Surf
Frédéric Boudet
MeMo (Grande Polynie), 2019

Orages sur Brest

Par Anne-Marie Mercier

Roman poétique, nostalgique, parfois furieux, plein des humeurs de la mer au loin, dans les décors ruinés de la ville portuaire ou ceux, mornes, de ses zones pavillonnaires, roman sombre, Surf est un livre sans surfeur hanté par cette image :

« Ce qui compte n’est pas de parvenir à surfer sur ces foutues planches, mais de déchiffrer ce qu’elles nous donnent à voir : des silhouettes dressées sur un morceau de carton, tentant de retenir l’eau qui fuit sous leurs pieds mais qui, découvrant soudain l’abîme, battent furieusement des bras et des oreilles pour se réveiller. Tu veux connaître la vérité ? Ces types n’oseront jamais aller jusqu’au bout du rêve — ce sont des canards qui ignorent qu’ils sont des anges. »

Adam, qui a abandonné pour un temps ses études et a quitté Paris pour rejoindre la maison de sa mère, son ami Nathan qui se fait appeler Jack et va de bagarres en abattement entre deux séjours à l’hôpital psychiatrique, Aeka la japonaise bruitiste, Katel, serveuse dans un bar de station-service, qui rêve de voyage, tous sont en équilibre instable, les uns en panne et tout proches de l’abîme, les autres sur une lancée encore incertaine.
L’amitié les réunit, ainsi que des passions communes autour du son. Cette amitié empêche Adam d’abandonner Nathan / Jack alors qu’il le devrait pour avancer enfin sur son propre chemin, comme elle pousse Jack à tenter de faire sortir Adam de son inertie, au prix de sa future solitude. La relation complexe qui unit Jack et Aeka, tous les deux murés dans leur singularité et tous les deux amateurs de musique concrète et bruitistes, l’amour qui nait entre Adam et Katel, le lien fragile qui unit douloureusement Adam à sa mère et celui qui le relie encore fortement à son père, tout cela tisse un réseau de douleurs intenses.
Quête du père (parti aux USA alors que le narrateur, Adam, était encore enfant), deuil (le livre s’ouvre avec l’annonce de la mort du père et la réception de trois lettres écrites par lui à différents moments de son éloignement), longue dépression de la mère, incapacité réciproque des adolescents et des adultes à se parler et à se comprendre, nostalgie de l’enfance, difficulté à rompre avec le passé…, le livre est riche de tous ces éléments et de bien d’autres (voir le bel entretien de Frédéric Boudet avec Chloé Mary). Il est surtout porté par une langue poétique, qui allie souplesse et densité, comme une vague : on est emporté.

Faites attention à moi

Faites attention à moi
Alyssa Sheinmel, Corinne Dianellot (trad.)
Casterman, 2019

Un danger pour elle-même ou pour autrui?

Par Christine Moulin

Dès le début, ce livre se révèle être un « page turner » (un « tourne-pages »?). En effet, la narratrice est enfermée quelque part, par erreur, dit-elle, sans qu’on sache vraiment où (une prison ? un hôpital psychiatrique ?) ni pourquoi. Elle révèle alors petit à petit des pièces du puzzle, ce qui, en soi, n’est pas une grande nouveauté narrative : non, ce qui est passionnant et troublant, c’est que le lecteur est en quelque sorte « forcé » d’adopter le point de vue d’Hannah, « un prénom de fille sage » et cela provoque en lui un malaise grandissant. On ne sait pas, en effet, si l’on a vraiment envie de s’identifier à cette  adolescente qui, au fil des chapitres, semble de plus en plus froide, manipulatrice, sans scrupules et sans empathie. Notamment quand elle évoque l’événement qui est à l’origine de sa présence dans l’établissement : l’accident qui a plongé dans le coma sa colocataire et « meilleure amie » (mais elle collectionne de façon inquiétante les « meilleures amies » à qui il arrive souvent des malheurs…).

On pourrait n’avoir affaire qu’à un banal thriller. Mais non: une fois certaines révélations consommées, le roman permet au lecteur d’expérimenter, de l’intérieur, dans une forme de vertige captivant les affres de la maladie mentale : le doute généralisé qui remet en cause jusqu’à la notion même d’identité (« Si je ne suis pas responsable de mes paroles et de mes actes, alors je ne suis rien. Sans libre arbitre, il n’y a plus de « moi »). Seul bémol : la peinture caricaturale des parents mais aussi l’incertitude et le flou, peut-être voulus, il est vrai, sur leur rôle dans le déclenchement de la maladie de leur fille.

Solaire

Solaire
Fanny Chartres

Ecole des Loisirs, 2018

Jours sans faim (1)

Par Christine Moulin

Ernest Chatterton, élève de CM1, et sa sœur Sara, qui va au collège, vivent avec une mère gravement perturbée (2), qui passe ses journées devant la télévision ou des jeux électroniques, qu’il faut soigner et servir, qui réveille ses enfants la nuit pour dormir avec eux, qui fait des « krachs » à la moindre contrariété, basculant alors dans un monde menaçant où on ne peut plus l’atteindre. Ils vont de temps en temps, rarement, chez leur père, aimant et protecteur, mais doivent « payer » ces moments de paix par une crise maternelle aggravée.

Les deux enfants sont très unis mais vivent dans l’angoisse permanente des réactions de leur mère. Sara réagit par un comportement anorexique qu’Ernest va tenter de combattre. Quant à lui, il se réfugie dans l’imaginaire : sensible, il mêle les personnages des livres à la vie réelle, notamment le loup de C’est moi le plus fort de Mario Ramos. L’animal est en quelque sorte le symbole effrayant et grimaçant de la maladie qui menace sa sœur; sa présence est contrebalancée par la protection bienveillante du Bon Gros Géant de Roald Dahl.

Ernest est attachant, notamment dans ses efforts naïfs pour faire manger Sara. Le fait qu’il s’échappe dans la fiction permet des moments drôles et poétiques (par exemple, il écrase la queue du loup qui dépasse de sous un meuble pour faire taire son angoisse!). Les nombreuses références à des livres célèbres de la littérature de jeunesse créent une complicité certaine avec le lecteur. Mais le roman pèche un peu par manque de vraisemblance: la maturité du narrateur, même si elle peut s’expliquer par une forme de résilience, peut paraître excessive; le médecin du travail semble bien « léger » dans son diagnostic; on se demande comment le père, qui est loin d’être défaillant, n’a pas encore fait de démarches pour récupérer la garde de ses enfants; le rôle de l’infirmière du lycée est surprenant; la guérison de Sara est rapide et facile.

Bref, le propos est encourageant, le héros émouvant mais l’ensemble reste un peu coincé dans le pays des bisounours (à l’exception du sort réservé à la mère, sinistre).

(1) Titre d’un livre pour adultes sur l’anorexie, de Delphine de Vigan
(2) Peut-être pourra-t-on bientôt se demander pourquoi les figures de la mère atteintes de maladie mentale se multiplient dans la littérature de jeunesse, au détriment de celle du père.

L’Arbre et le fruit

L’Arbre et le fruit
Jean-François Chabas
Gallimard (Scripto), 2016

Violences familiales : lutter contre le silence

Par Anne-marie Mercier

«  Les victimes ont honte et se terrent. C’est ainsi que les bourreaux prospèrent »

« Quand on partage la vie de ce genre de personne, on n’est pas seulement touché par le mal qui nous est fait directement. C’est le côtoiement constant de l’infamie qui ronge. On respire un gaz mortel, celui qui a tué maman. »

larbre-et-le-fruitLe lecteur n’est pas pris par surprise : le livre est sombre, porteur de sujets graves, l’image de la couverture le lui dit clairement sans être explicite (bravo à Cécile Boyer) : folie de la mère, violence du père, solitude des enfants, naufrage collectif d’une petite famille que tout le monde croit ordinaire pendant longtemps, puis où seule la mère est présentée comme fautive.

On entre tout doucement dans le sujet, d’abord avec le journal de la mère, Grace, internée en soins psychiatrique et persuadée qu’elle va sortir bientôt, que ce n’était qu’une crise passagère due à l’attitude de son mari, méprisant et violent – on le découvrira plus loin raciste (les parents de Grace ont survécu à Mathausen, leurs enfants ont vécu dans le silence) et pervers… On poursuit avec le journal de l’enfant, tétanisée, incapable comme sa mère de se confier à qui que ce soit, paralysé par la honte et la crainte de ne pas être cru… Et les deux voix continuent tout au long du roman à se croiser, la mère rechutant perpétuellement, de plus en plus incapable de réagir aussi bien chez elle qu’à l’hôpital, où ne l’écoute pas lorsqu’elle finit par confier, tardivement, l’origine de son trouble.

Le texte est poignant, le personnage du père accablant, celui de la mère pathétique. Mais on retient surtout celui de la jeune Jewel, lucide, qui essaie de convaincre sa mère de la nécessité d’une révolte, révolte qu’elle mène seule, devenant selon les mots du père la « chienne » de sa mère. La belle leçon de ce livre, portée par le titre, est qu’il n’y a pas de fatalité à être l’enfant d’un homme odieux et à vivre une enfance terrible : Jewel n’a pas hérité des préjugés de son père. Petit à petit elle arrivera à aller la rencontre des autres, et à se battre, à tous les sens du terme (magnifique portrait de boxeur), et gagnera.

Un livre beau, poignant, captivant, utile, vrai, nécessaire.

Un Jour il m’arrivera un truc extraordinaire

Un Jour il m’arrivera un truc extraordinaire
Gilles Abier
La Joie de lire (encrage), 2016

Les Oiseaux/ Psychose

Par Anne-Marie Mercier

« J’ai toujours su qu’un jour il m’arriverait un truc extraordinaire. Depuis que je tiens debout, j’ai la conviction que je suis né pour accomplir un miracle. Ce n’est pas possible autrement. Sinon, comment expliquer la contradiction entre les rêves qui me dévorent et le corps dont je dispose. »

un-jour-il-marrivera-un-truc-extraordinaireLe narrateur, treize ans, en paraît neuf. Il a peur de tout, et écrit et dessine des aventures au lieu de les vivre. Son quotidien est apparemment celui d’un adolescent normal dans un collège normal, avec les interrogations écrites, les brutes locales, les amis attentifs, les blagues, les soirées chez l’un(e) ou chez l’autre… jusqu’au jour où il découvre qu’il se transforme petit à petit en oiseau : un jour c’est un nez qui semble forci, un autre, c’est un orteil qui disparaît… jusqu’au moment où, après avoir pensé longtemps qu’il devenait fou, il se considère prêt à s’envoler.

Ce qui pourrait être un récit fantastique (assez réussi tant le suspens est bien maintenu) est un excellent roman de psychologie, montrant comment la honte et la gêne sont surmontés sur la question du symptôme mais non sur ce qui l’a causé: le narrateur parle avec ses amis, qui eux ne voient rien, la famille s’aveugle: le dessin permet de faire partager son angoisse, mais la folie finit par submerger le narrateur jusqu’à l’explication finale, peu attendue et toute psychologique.

Dysfonctionnelle

Dysfonctionnelle
Axl Cendres
Sarbacane (Exprim’), 2015

« Même avec une chose qu’on croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux »

Par Caroline Scandale

dysfonctionnelle axl cendres sarbacane

Le secteur littéraire pour grands adolescents explose actuellement. Ces œuvres ont un goût de liberté en adéquation avec l’esprit de la jeunesse, insaisissable et peu fidèle. Dysfonctionnelle et la collection Exprim’ incarnent la quintessence de ce secteur aux frontières incertaines.

Ce roman raconte l’histoire de Fidèle, alias Fifi, alias Bouboule, qui grandit dans une famille dysfonctionnelle… Foutraque quoi! Bancale, atypique, défaillante, non conventionnelle… Une jolie smala infiniment aimable. Dans cette famille, Fidèle dénote avec son QI hors norme et sa mémoire photographique exceptionnelle. Cela la propulse d’ailleurs dans un lycée parisien prestigieux où elle rencontre l’amour en la personne de Sarah.

Premier dysfonctionnement, son père enchaîne les allers-retours en prison. Deuxième dysfonctionnement, sa mère alterne les séjours en H. P. et ceux à la maison.

Fidèle grandit auprès de sa grand-mère kabyle, l’adorable Zaza, ses sœurs Dalida, Maryline et Alyson ainsi que ses frères, JR, Grégo et Jésus. Cette fratrie est constituée d’êtres tous plus différents les uns que les autres. Ils vivent à Belleville, au dessus du bar Le bout du monde, tenu par leur père et son frère. Sa vie est calée sur celle du bar et les soirées-match, en compagnie des habitués.

La mère de Fifi, qui a survécu à l’enfer des camps de concentration, vit dans sa chambre, protégée du monde. Elle se cultive avec sa fille brillante, qui lui fait découvrir l’Art grâce à des reproductions de tableaux en cartes postales. Plus tard, elle lui fait même découvrir Nietzsche…

L’histoire n’est pas écrite de façon chronologique. La narration est celle d’une adulte de trente ans qui se souvient mais la chronologie de ses souvenirs est déstructurée jusqu’à ce qu’elle aborde ses années-lycée.

Le contraste entre l’histoire loufoque, les sujets graves et le traitement optimiste est plaisant. Les personnages sont très attachants.

Un basculement dans le récit nous fait passer du rire aux larmes (de crocodile!) dans les cinquante dernières pages… Soudain plusieurs évènements nous rappellent que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. La trentaine apporte à Fifi, son lot de peines, de questionnements, de pertes, de doutes. Il est temps de faire le choix le plus important d’une vie. L’amour est un bon guide.

A la dernière page, on retrouve une Fifi apaisée qui déguste, comme dans son enfance, du pain perdu. Elle songe que « même avec une chose qu’on croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux« . Cette phrase, qui est la devise positive de l’héroïne, clôt joliment le récit. Elle confirme, au lecteur ému, l’évidente beauté de ce roman.

Janis est folle

Janis est folle
Olivier Ka
Editions du Rouergue,2015

Ah, oui, quand même…

par Christine Moulin

liv-8572couv_m-janis-est-folleLe thème de la folie, nous l’avions déjà remarqué, sans être totalement absent de la littérature de jeunesse, n’y est pas souvent traité, du moins sur un registre autre qu’euphémique. Ici, il l’est, avec une violence inouïe : bipolaire, Janis, la mère du narrateur, Titouan, un adolescent de quinze ans, l’entraîne dans une errance qui va crescendo tout au long du roman. Jamais ces deux êtres, abîmés, traqués, unis par un lien indestructible et mortellement fusionnel, ne s’arrêtent : de mobil-homes en campings, vivant de vols et d’expédients, à bord d’une Volvo cocon, ils fuient… De lourds secrets semblent peser sur Janis. Certaines scènes, lumineuses, ne font que rendre encore plus sombre, par contraste, la fatalité qui accable Titouan et Janis : la scène où ils regardent les étoiles, au sommet d’un phare; la découverte de l’amour auprès de Fleur, une adolescente qu’il a fallu quitter très vite, trop vite; les moments, nombreux, où Titouan, protège sa mère, envers et contre tout, envers et contre elle-même, révélant pour elle un amour immense, insensé.

Vers la moitié du roman, les deux héros se rapprochent dangereusement de l’origine du mal qui a fait dérailler Janis: le chalet de la mère de celle-ci, où elle vit avec son autre fille, Marianne. On croit que les révélations sont proches mais elles ne seront que partielles car le mensonge et le silence ont rongé la famille de Janis.  Le narrateur bascule alors lui aussi : il cherche à rejoindre sa mère dans ce qu’il appelle son monde parallèle. Le road movie effréné reprend et connaîtra la seule issue possible, celle que l’on pressent quand on se laisse porter par cette course chaotique. Heureusement qu’il y a l’épilogue…

On parle souvent de roman « coup de poing ». Métaphore un peu facile mais qui, dans ce cas précis, reprend toute sa force: même si ce livre est une très belle histoire d’amour, même si on ne peut lui reprocher d’éviter la facilité qui consiste à présenter la « folie » sous un jour acceptable, souriant, il bouleverse et dérange. Peut-être parce qu’il confirme l’impression que l’on peut avoir quelquefois en lisant les romans pour ados: la faillite des adultes est totale et les rôles constamment inversés. Au point qu’on en vient à se demander, comme souvent : littérature de jeunesse? pour la jeunesse? De quelle culpabilité est-elle le nom?

Le Passage du diable

Le Passage du diable
Ann Fine
L’école des loisirs, 2014

Maison de poupée… gothique

Par Anne-Marie Mercier

lepassagedudiableQuel beau roman gothique que celui que vient de publier Ann Fine ! Original, touchant, et passionnant autant qu’inquiétant, il tourne autour… d’une maison de poupée. Cette maison, magnifique et gigantesque est le seul objet qui nourrit l’imaginaire d’un enfant, un garçon reclus depuis son enfance par sa mère. Il n’a jamais vu personne en dehors d’elle et a eu, pour seul contact avec le monde, la lecture de romans et de récits de voyages. Jouant en cachette avec cette maison et avec les poupées de bois qui la peuplent, il s’invente des aventures, dialogue, se confronte à toutes sortes de personnages.

Il sort de son isolement avec l’intervention de voisins et d’un médecin qui fait interner celle-ci. La suite du récit est à la fois tragique et heureuse : Daniel se trouve une nouvelle famille chez le médecin, joue avec ses filles, et continue avec la plus jeune à jouer avec la maison dans laquelle la petite découvre des choses qu’il n’avait jamais vues, notamment une poupée mystérieuse et maléfique.

Le médecin trouve la trace d’un oncle de Daniel dont le visage ressemble curieusement à cette poupée, comme les autres ont des airs de famille avec sa mère. Il est envoyé chez lui, dans la maison qui a servi de modèle à celle qu’il a connue, mais bien changée, sinistre et entourée de mystères. Grâce à l’aide de deux vieux serviteurs, Daniel découvre l’histoire de sa mère, les raisons de sa folie et la menace que représente son oncle pour lui. Personnage étrange, tantôt séducteur tantôt inquiétant, profondément diabolique, l’oncle et sa poupée vaudou introduisent une dimension fantastique dans le final de ce roman qui va progressivement du réalisme classique à un thriller passionnant. Les fils se nouent, les mystères se dévoilent peu à peu et le destin des deux maisons se scellent dans un superbe final.

Mademoiselle Lune


Mademoiselle Lune

Cendrine Genin, Nathalie Novi (ill.)
Gallimard Jeunesse, 2011

« Mes mots sont quelque part »

Par Christine Moulin

mademoiselle luneMême si la littérature de jeunesse s’est  affranchie de beaucoup de tabous, certains sujets restent malgré tout rarement traités : la folie (avec toutes les précautions oratoires que mériterait l’utilisation de ce terme, cela va sans dire), et notamment la folie d’un parent, est de ceux-là (même si l’on se souvient de bouleversantes réussites comme Follede Bernard Friot, Thierry Magnier, 2002).

Tel est donc le thème de cet album, dont la splendeur graphique contraste avec la gravité du propos. Nathalie Novi, avec les couleurs chaudes dont elle a le secret (le rose Novi devrait exister, au même tire que le bleu Klein) a fait œuvre de peintre, proposant ses tableaux sur la « belle page », la bien nommée, en face du texte qui occupe celle de gauche, faisant de cet album plus un livre illustré qu’un album au sens strict.

La narration se fait sous la forme d’un monologue adressé à sa mère par Lune, ou Luna (pourquoi cette hésitation sur le nom?), le jour de son anniversaire, pour conjurer l’absence, l’écriture venant remplacer la parole, devenue impossible (« Parce qu’en vrai, je ne parle plus. On m’a dit d’arrêter de me faire du mal, alors j’ai arrêté de parler »). On apprend ainsi, à travers un récit rétrospectif mais mené au présent, le temps des blessures toujours vives, qu’un assistant social est venu arracher Luna à sa mère, que la douleur qui ronge celle-ci est de la sale espèce sinistrement nommée bi-polaire (« toi qui rigoles et pleures »), que Luna a été placée chez une vieille dame, Jeannine, dont la maisonnette ressemble à celle d’un conte de fées et que malgré les efforts de cette même pas sorcière, Luna s’enferme dans un mutisme désespéré. Puis, soudain, au moment où (seule exception à l’alternance faussement sage entre texte et illustration) l’image, tel un appel vers la liberté, se déploie sur une double page, tout en restant, il est vrai, écrasée par le texte qui la surplombe,  la maman de Luna vient la chercher: est-ce vrai? La petite fille semble en douter. Pourtant, elle écrit: « Pour me punir, sûrement, celui  qui m’a enlevée ne m’a pas ramenée chez Jeannine ». La fugue a bien eu lieu, générant une culpabilité d’autant plus compréhensible que la relation mère-fille est visiblement fusionnelle. Fusion mortifère car Luna s’enfonce dans ce qu’elle nomme sa « bulle ». Placée dans une autre famille, elle s’en sort, grâce à un « docteur qui fait dessiner ». Mais elle continue d’attendre…

L’analyse des sentiments, dans leur complexité, est esquissée sans pesanteur. L’écriture est belle, fragmentée par le silence, traversée par des fulgurances (« Non, je ne suis pas chagrin, maman »). On regrette d’autant plus, dans un texte qui a su donner une idée de l’ambivalence des sentiments de Luna à l’égard de sa mère, quelques banalités didactiques qui sont comme des corps étrangers, : « Les enfants ont droit qu’on leur explique. parce que, peut-être que, quand on sait, on souffre moins ». Justement, si ce livre émeut, c’est parce qu’il n’explique pas trop.