Petite Chose / Et si l’on s’aime

Petite Chose / Et si l’on s’aime
Claire Beuve / Cathy Ytak : illustrations de Joséphine Forme
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Deux récits, de deux autrices différentes, mais qui tournent autour de la question de la liberté, de la sexualité, de la femme, avec  des personnages qu’on retrouve dans les deux textes, Linh, Tiago, Noam, Mélina et Bilal. Claire Beuve, dans Petite Chose, imagine Linh, une adolescente au moment d’être forcée d’épouser un lointain cousin qu’elle ne connait pas, ses sentiments, sa peur, la pression familiale, avant de la montrer s’échappant heureusement à ce piège grâce  à une ruse. Cathy Ytak raconte la découverte de l’amour de Mélina et de Bilal, sur une ile, entre les deux rives d’un fleuve.

Les deux récits tissent ainsi des liens entre les personnages, mais c’est surtout par leurs thématiques qu’ils se font écho. Il y est question, sans tabou ni pudibonderie, des transformations liées à l’adolescence, les règles pour les filles, la mue pour les garçons, et l’entrée dans un nouveau monde où la sexualité occupe une part plus importante. Que signifie cela pour les deux personnages féminins principaux ? Pour la famille de Linh, la voilà devenue en âge de se marier : mariage forcé, arrangé. Pour la mère de Mélina, c’est la mise en garde contre le risque d’avoir un bébé. Bien sûr, au mariage sans amour s’oppose la découverte de l’amour par Mélina et Bilal, un amour tout en tendresse, douceur, respect et consentements partagés.  Un amour post MeToo, un amour dans lequel Cathy Ytak s’amuse à déconstruire les stéréotypes pour donner à voir d’autres modèles de comportement qui font plaisir à lire, faisant de Bilal un garçon timide, sensible, et de Mélina une fille pleine de force et d’empathie.

C’est bien la question des modèles familiaux que posent ces deux récits. D’un côté la famille traditionnelle, traditionnaliste, pour laquelle la réputation et la répétition des coutumes tient lieu de mode de vie, au détriment des libertés et des désirs individuels. De l’autre, le singulier discours du père de Bilal, un discours qui institue un modèle masculin à l’opposé du modèle dominant, un modèle qui valorise la douceur et la tendresse. Et, au milieu de tout cela, au milieu de ce fleuve, de cette nouvelle carte du tendre, deux adolescents qui se découvrent et découvrent une nouvelle façon d’être ensemble. Symboliquement, l’image centrale du cahier d’illustration montre le reflet dissocié d’une adolescente dans l’eau, reliant ainsi les deux récits, la construction et la déconstruction.

Ecriture soignée pour les deux textes. Ecriture en elle qui deviendra une écriture en  je pour Petite Chose, les pronoms symbolisant bien le passage entre la chose de la famille et le je qui s’échappe et court vers sa liberté.  Ecriture aussi très poétique, dans sa structure, des strophes de trois ou quatre vers, dans son rythme, ses anaphores, son montage serré entre ce qu’éprouve Linh et les paroles qu’elle entend, une écriture qui semble marquer l’immobilisme de cette société figée et qui s’oppose aux deux dernières pages, la fuite, au rythme haletant, et au rêve d’un autre futur possible. Ecriture aussi très poétique de Cathy Ytak, dans un autre registre, écriture qui épouse le point de vue masculin, celui de Bilal, écriture de l’intime, de l’intimité des corps qui se touchent, des regards, mais aussi des paroles échangées. A noter ces phrases en italique qui tranchent, phrases en nous, phrases en on, qui montrent ce qui relie ces deux adolescents dans leurs gestes, leurs pensées, leurs souvenirs.

Deux récits très féministes mais deux récits qui ne se veulent pas militants, deux récits qui ouvrent la voie à une autre relation entre les filles et les garçons, deux récits qui disent l’espérance et l’attente d’un autre monde possible.

Sous toutes les coutures / Fashion victim

Sous toutes les coutures / Fashion victim
Marie Colot Illustrations de Gin
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Comme un fil ténu entre deux mondes

Par Michel Driol

Deux récits tête bêche, comme souvent avec les éditions du Pourquoi pas ??, deux récits qui se font écho. D’un côté, Ariane qui refuse qu’on jette son jean fétiche, acheté 3 ans plus tôt avec ses copines, recousu, rapiécé, réduit à l’état de short, parce qu’elle y a trouvé, cousu dans une poche, un portrait brodé dont elle n’a parlé à personne. De l’autre, une adolescente anonyme exploitée dans une usine de confection, qui, un soir, récupère un morceau de tissu pour y broder un portrait.

Marie Colot revisite ici avec beaucoup de sensibilité le mythe d’Ariane, ce fil ténu qui permet de relier l’horreur du minotaure dévorant les jeunes gens à la liberté. Le monstrueux, ici, c’est l’exploitation des enfants dans des usines de confection, pour quelques dollars, précise le texte. Fatigue, sueur, néons froids, pluie sur les têtes, le récit met l’accent sur les conditions de travail, la répétition des mêmes gestes, vus par cette jeune ouvrière qui, un jour, a l’envie et le désir de laisser un message à destination des acheteuses qu’elle imagine. Ces acheteuses, on les voit, fashionistas en herbe, toutes à leur joie de devenir autres avec de nouveaux vêtements, de nouveaux accessoires, dans une sorte d’euphorie de la consommation entre copines. Jusqu’à la prise de conscience par Ariane de ce lien avec celle qui a produit ce jean, celle dont elle préférait oublier l’existence, grâce à ce fil qui fait image,  qui relie pays du Sud et pays du Nord, surexploitation et consommation au moindre cout. Deux adolescentes aux modes de vie bien différents, aux destins bien différents, deux façons de faire humanité. Rien de trop dans ces deux récits : Ariane, dont le texte ne fait pas un portrait très flatteur,  ne devient pas militante alter écologiste, la petite travailleuse qu’on imagine au Bengladesh, en Chine ou en Inde ne change pas de métier. Mais il y a cette façon de se rappeler les uns aux autres, de dire nos interdépendances dans une langue éminemment poétique et travaillée. Une langue qui reprend le rythme de la machine à coudre, qui dit la répétition des mêmes gestes, et le bruit incessant. On songe, en lisant cette partie-là du texte, à la magnifique chanson La Grille, que Marc Ogeret avait tirée du roman de Roger Vailland 325 000 francs. C’est la même façon, par la pulsation, par le rythme, par la langue de dire le monde de l’usine, monde trop souvent absent de la littérature pour la jeunesse. Rythme plus ample, plus posé, périodes plus longues dans la partie Ariane, façon d’illustrer un autre univers, une autre ambiance, plus confortable, sans doute. Avec sobriété et efficacité, le cahier d’illustrations, central, oppose les couleurs froides de la confection aux couleurs chaudes de la consommation, la série monotone des machines à coudre alignées dans l’atelier à l’abondance des vêtements à choisir.

A partir du vêtement, de la confection à bas cout fabriquée par des adolescentes exploitées, ces deux récits invitent à relier deux destins individuels, donnent à voir ce que nous préférons oublier, comme Ariane, et, à travers le beau symbole du portrait tissé, et initient une prise de conscience des inégalités mondialisées sur lesquelles repose notre mode de vie.

Premier jour

Premier jour
Morgane de Cadier
Grasset jeunesse, 2025

Découvrir la beauté du monde

Par Anne-Marie Mercier

Dans Premier jour, un petit être tout rouge, vaguement humanoïde, découvre le monde et s’en enchante, comme le lecteur avec lui : voir les arbres en les regardant depuis leur pied, découvrir le jeu des ombres et de la lumière dans un sous-bois, sentir l’herbe sous ses pas, humer l’air près de la rivière, se voir à l’envers dans l’eau (clin d’œil à Monet avec le pont sur des nymphéas), y flotter, rencontrer un autre être vivant, échanger un regard, découvrir la nuit…
Les illustrations sont superbes, on est dans un tableau. Les bleus et les verts se conjuguent avant l’explosion de couleur qui précède le mauve de la nuit.

Un petit rien du tout

Un petit rien du tout
Cholé Bergheaud – Sara Prune
D’eux 2025

Veille de rentrée

Par Michel Driol

En cette veille de rentrée, en pleine nuit,  Céleste se dirige vers son école. Elle se souvient de l’année précédente, des mots chuchotés dans son dos, et de Firmin qui avait pris sa défense et avec lequel elle se sentait bien. Mais les vacances sont passées par là, et demain, il faudra de nouveau les affronter. Cette nuit-là, l’héroïne est seule dans un espace désert, au milieu d’un grand vide dont elle s’attend à ce qu’il soit occupé par ses persécuteurs, le lendemain.

Chloé Bergheaud propose ici un roman sur le harcèlement scolaire particulièrement touchant et troublant. Ecrit dans une langue parfaitement maitrisée, poétique d’une certaine façon, mais surtout dépourvue de tout artifice. Une langue épurée souvent aux groupes nominaux, une langue dans laquelle les anaphores font entendre ce qui hante la jeune fille, une langue dans laquelle le rythme des propositions se fait tantôt ample, tantôt plus saccadé, à l’image de la souffrance qui revient. Un roman qui dit sans fard les blessures que des paroles peuvent susciter, et l’extrême difficulté à les refermer. Un roman comme une nouvelle entièrement tendue vers sa chute.

En peu de mots, accompagnés, comme c’est de plus en plus la coutume, par une bande son pertinente, Chloé Bergheaud propose le portrait d’une adolescente semblable, hélas, à bien d’autres, dit sa douleur avec empathie et acuité, l’accompagne tout au long de ce parcours. Un roman bien loin des feel good novels, mais qui saura émouvoir à juste titre son lecteur ou sa lectrice, par sa pertinence, par son style, par la qualité de sa narration, par ses ellipses, ses retours en arrière, et peut-être surtout ses non-dits et ses implicites. Un roman qui accompagne son héroïne tout au long d’un chemin qu’on laissera le lecteur qualifier., afin de ne pas trop en dire dans cette chronique.

 

Le Pouvoir, c’est moi !

Le Pouvoir, c’est moi !
Caroloine Stevan – Elīna Brasliņa
Helvetiq 2025

Dictateurs, présidents, rois et autres leaders

Par Michel Driol

Les éditions Helvetiq proposent ici un riche documentaire consacré aux formes de pouvoir, à l’heure, signale l’introduction, où les démocraties actuelles paraissent plus fragiles que jamais. Un premier chapitre, plus philosophique, s’interroge sur la naissance du pouvoir, convoquant aussi bien Aristote qu’Hobbes ou La Boétie. Un second chapitre, plus historique et géographique, explore différentes formes de pouvoir, de la préhistoire à nos jours, passant par les seigneurs du moyen âge ou le consensus iroquois. Ce chapitre fait voyager dans le temps, mais aussi dans l’espace. Le troisième chapitre expose quelques monographies de dirigeants, d’Alexandre le Grand à Kim Jung-Un, en passant par la présidente de la confédération helvétique Ruth Dreifuss ou le pape François. Le chapitre quatre développe les ingrédients d’une dictature, tandis que la chapitre cinq se demande si la démocratie est le meilleur système, en dépit de ses imperfections. Quant au chapitre six, il se demande si un monde sans chef est possible, entre anarchisme et utopies à la surface du globe.  Des annexes enfin proposent des jeux et une bibliographie fournie, tant pour les enfants que pour les adultes.

Soulignons d’abord la clarté et la qualité de l’écriture, sa précision et son adaptation parfaite au public visé, pour l’essentiel des collégiens à qui ce documentaire fournit une véritable initiation à certains concepts politiques : pouvoir, dictature, fascisme, autoritarisme, démocratie, oligarchie. Il s’agit moins de convaincre le lecteur que de lui fournir des outils pour penser le monde par lui-même, le conduisant à s’interroger sur ses convictions, ses préférences, la meilleure organisation sociale selon lui. Soulignons ensuite la volonté de décentrement de l’ouvrage. Il s’agit de chercher partout dans le monde des modèles, tant positifs que négatifs, d’organisation sociale. C’est ainsi que des figures féminines peu connues sont mises en évidence, comme Nzinga en Afrique au XVIIème siècle, ou la présidente de la confédération helvétique. Mais ce sont aussi des formes d’organisation à l’échelle d’un village, d’un petit groupe, des façons d’atteindre un consensus qui font que l’on échappe à ce qui est trop souvent centré sur l’Europe et à la filiation entre la démocratie grecque, le siècle des Lumières, et notre démocratie come modèles indépassables. L’intérêt de l’ouvrage est aussi bien de montrer que les dictatures sont présentes sur tous les continents, mais que d’autres formes de pouvoir, plus démocratiques, y sont aussi présentes. Signalons enfin l’actualité de ce livre, qui aborde les figures de Trump, ou de l’oligarchie russe. Il s’agit bien de permettre de penser le présent dans sa complexité.

Les illustrations (pas de photos), les frises chronologiques, l’explication des mots difficiles en bas de page sont autant d’éléments qui rendent l’ouvrage accessible à tous. Quant à l’écriture, inclusive, elle attire aussi l’attention sur la place des femmes dans nos sociétés : s’il n’y a pas de femme dictatrice, il y a des figures féminines positives évoquées, mais aussi toute une réflexion sur ce pouvoir que représente le patriarcat.

Un ouvrage qui propose des éléments de philosophie politique à destination des adolescents, afin de les aider à mieux comprendre, par eux-mêmes, la société dans laquelle ils vivent, et les préparer à devenir des citoyens éclairés.

Mon petit Frère de glace

Mon petit Frère de glace
Irène Cohen-Janca – Giulia Vetri
Editions des éléphants 2025

J’ai traversé la forêt de bouleaux argentés, je n’ai cassé aucune branche.

Par Michel Driol

Juin 1941. Après l’entrée de l’Armée Rouge dans Riga, Nita est séparée de son père, instituteur envoyé au Goulag, et déportée avec sa mère dans un kolkhoze en Sibérie. Dans l’isba où on les loge vit aussi un petit garçon malade, Ivan, avec lequel elle devient amie, et qu’elle parvient à guérir du scorbut.

A hauteur d’enfant, Irène Cohen-Janca retrace avec émotion un épisode bien méconnu de notre histoire européenne. La narratrice observe et décrit de nombreux détails, s’interroge, ne comprend pas pourquoi sa mère découd son beau manteau et fait cuire du pain. Ce sont les petites peines – comme celle de ne pas pouvoir emporter son ours en peluche – , et les grandes peines, comme le moment où les soldats la séparent de son père. C’est la violence des soldats frappant à la porte, c’est le voyage interminable, en wagon à bestiaux. Le récit retrace avec réalisme cette déportation de plus de 17000 lettons dans des conditions inhumaines, n’épargnant rien des dures conditions de vie en Sibérie, des menaces tant d’animaux sauvages que des autorités, de l’endoctrinement à l’école en URSS. Mais le récit dit aussi la force des relations humaines comme source de résistance, amour entre la mère et sa fille, amitié entre Nita et Ivan, solidarité entre un vieux letton et cette famille.

Commençant au début de l’été, le récit se termine symboliquement au début du printemps suivant, après la traversée des rigueurs de l’hiver, avec la promesse de guérison d’Ivan, de renouveau. Que vont devenir les rêves des enfants de retrouver la vie d’avant, de voyager chez un oncle apiculteur ? Bien sûr le récit ne le dit pas, mais le texte montre bien cette violence de l’histoire, en explicitant bien toute l’amère déception liée à la promesse d’un monde meilleur que la Révolution russe avait fait naitre.

Les illustrations, nombreuses, mettent l’accent sur les éléments importants et symboliques du récit, oscillant entre poésie et réalisme dans une facture naïve, à hauteur d’enfant elle aussi, dans la façon de jouer avec les perspectives. Elles ne cherchent pas à accentuer le sordide des conditions de voyage, le dénuement au kolkhoze, mais cherchent à mettre l’accent sur ce qu’il y a de dramatique dans le récit, mais aussi de lumineux dans la possibilité de cette amitié.

Un récit historique pour rappeler à tous l’une des nombreuses tragédies qui ont marqué le début de la seconde guerre mondiale, pour montrer comment des familles, des gens ordinaires, ont été broyés par des forces tyranniques et despotiques, des forces qui avaient dévoyé l’idéologie dont elles étaient issues. Le récit rappelle à juste titre à quel point le petit père des peuples était bien mal surnommé…

L’Homme qui plantait des cactus

L’Homme qui plantait des cactus
Rémi Courgeon – Vanessa Hié
Rue du monde 2025

Les nourritures terrestres

Par Michel Driol

Au sommet de la colline, sur une ile paradisiaque, le vieux Bacoco protège son manguier contre le makis – facile – les oiseaux – facile – et les enfants ! Là c’est bien plus difficile. Il entoure donc son arbre d’un labyrinthe de cactus redoutable, sauf pour une petite fille, Asna. En échange des mangues qu’elle lui vole, elle doit lui lire un livre, jusqu’au jour où elle découvre que Bacoco ne sait pas lire…

Belle parabole qui montre que la lecture adoucit les mœurs, ce récit vaut aussi pour la façon dont il reprend le thème récurrent en littérature jeunesse de la petite fille qui parvient à civiliser des méchants. On songe bien sûr à Zéralda, Tiffany (dans les trois brigands) et à bien d’autres. On a donc d’un côté un vieillard égoïste, gourmand, quelque peu avare et monomaniaque, inventif, bref un méchant assez typique. De l’autre une petite fille rusée, perspicace, pleine de malice, et capable de faire un chanter le vieil homme avec le secret qu’elle a découvert. Tout cela se déroule sur un double fond. D’une part le décor d’une ile paradisiaque, dans laquelle prospère le manguier, des oiseaux et des makis. Bacoco y apparait comme une sorte de Robinson, isolé sur sa colline, sans réel contact avec le reste de la population. D’autre part l’apprentissage de la lecture, comme mode d’entrée dans la bienveillance, dans un rapport positif aux autres. Là où n’existait qu’une nature (arbre, cactus, animaux) et des rapports de force à établir arrive petit à petit une culture, symbolisée ici par les livres que l’illustratrice multiplie plus l’histoire avance.

Cette fable prend les allures d’un conte plein d’humour. Conte oral avec les adresses du conteur aux auditeurs, à qui l’on demande d’imaginer le décor au début et à la fin, conte oral avec l’émergence du je final, qui tire la leçon de vie et le souhait d’un monde plus humain, conte oral avec des phrases bien rythmées, faites justement pour le plaisir de la lecture à voix haute. Les illustrations, à base surtout de papiers découpés, sont aussi pleines d’humour, dans la façon de croquer les attitudes, la menace de Bacoco, le plaisir des enfants ou leur douleur lorsqu’ils sont piqués par les cactus.  De ce fait, l’ensemble est très vivant et très coloré. Ajoutons à cela la pointe d’humour graphique dans les mots écrits par le vieil homme, écriture enfantine, pleine d’erreurs d’orthographe.

Savoir lire donne du pouvoir. Le pouvoir de sympathiser avec toute l’humanité, de partager des histoires, des rêves, entre générations.  S’il y a les nourritures pour le corps, les mangues, il y a aussi les nourritures pour l’esprit, les livres. Cet album montre, avec humour et fantaisie, la complémentarité entre les deux. Le paradis, finalement, ce n’est pas difficile de l’atteindre !

Si j’étais une plante

Si j’étais une plante
Gaia Stella
Grasset jeunesse, 2025

… je serais un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Ce joli album documentaire propose de voir la plante en se mettant à sa place. Mais tout d’abord il faut choisir celle qui sera le support de l’imagination : cactus, tulipe, pissenlit, plante carnivore ?
Ce sera un chêne. Mais cela n’empêche pas de traiter de toutes les plantes, avec leurs points communs (comment elles se nourrissent, par exemple – certaines uniquement de lumière et d’eau, d’autres d’insectes…), comment elles communiquent entre elles et même «entendent» l’eau.
On voit la démonstration de l’utilité des plantes, leur diversité, leur nombre. A cela s’ajoute le caractère indispensable des insectes pollinisateurs et des oiseaux pour la dispersion des graines. La leçon est légère, illustrée par des dessins schématiques et des dialogues souvent comiques portés par toute sortes de bestioles.

 

 

 

Partir ?

Partir ?
Julia Billet
Le Calicot 2025

Il existe près de la route / Un bas quartier des bohémiens…

Par Michel Driol

Depuis 6 ans, des gens du voyage se sont  installés en périphérie de la ville. Mais la municipalité décide de vendre ce terrain pour le lotir, et leur donne 3 mois pour partir, en proposant des logements sociaux pour les familles avec enfants. Faut-il reprendre la route ou se sédentariser ?

Le personnage principal  est Jaime, lycéen de première, bon élève, amoureux d’Ana, qui, comme tous ses camarades de classe, ignore qu’il est Manouche. Il est déchiré entre son amour pour une fille qui ne partagera jamais son nomadisme, et sa fidélité à sa communauté. Pour cette réédition, l’autrice a eu l’excellente idée  de faire de Jaime le narrateur de son propre récit, lui donnant ainsi plus de présence dans la façon de faire percevoir son point de vue dans ce récit initiatique.

Initiatique, car il s’agit à la fois d’une éducation sentimentale et d’une transmission, autour d’un secret lié à l’écriture des Manouches, secret que la vieille Yaya, rescapée des camps de la mort, transmet à son petit-fils, sous forme d’un livre. Car c’est bien de transmission qu’il est avant tout question dans ce petit roman. Transmission d’une tradition au sein d’une famille élargie, transmission de ce que signifie être nomade, prendre la route, comme signe de liberté. Transmission d’une langue, orale, ou écrite ?Mais aussi transmission au lecteur d’une façon de vivre, de penser, de sentir propre à une communauté, pour rompre avec certaines représentations ou préjugés. Ainsi le récit montre toute la richesse des valeurs portées par les Manouches, la force des liens familiaux, la structuration de la famille, le poids de la parole des anciens. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin c’est Jaime qui prend la plume pour raconter ce mode de vie, ce qui l’institue comme véritable auteur de ce premier récit, dans une langue à la fois concise et imagée, pleine de trouvailles, comme cet incipit, abrupt, incisif, qui donne le ton au récit : Dehors, c’est barbelé.

Il faut bien sûr évoquer la montée dramatique tout au long du récit, les affrontements avec les forces de l’ordre, la solidarité avec les associations, la duplicité des services municipaux. Il faut évoquer le désarroi si bien décrit au moment de choisir entre le renoncement à une tradition et la reprise, douloureuse, de cette dernière, entre la fidélité à un mode de vie et le renoncement à l’école, à l‘instruction, à la stabilité. Il faut aussi évoquer la richesse et la complexité de personnages secondaires, la vieille Yaya, déjà mentionnée, grand-mère tutélaire, protectrice, le vieux Solémo,  garant d’une certaine tradition, le père de Jaime, devenu alcoolique.

Un récit sensible et touchant qui permet de mieux connaitre et comprendre un milieu peu connu, objet de bien de fantasmes, celui des gens du voyage, récit qui explore une situation de crise très cornélienne où le héros doit choisir entre la possibilité d’un amour partagé et la fidélité à une tradition qui ne peut que l’en éloigner.

Une si longue vie

Une si longue vie
Giulia Vetri
La Partie, 2025

Un an, c’est…

Par Anne-Marie Mercier

Pour les enfants qui aiment les records, les échelles de grandeur et comprendre ce qu’est le temps et notamment la durée de la vie (plus délicat), cet album documentaire est parfait, progressant pas à pas sur ces questions.
Un an, c’est… quatre vies de moustique, 2 vies d’éphémère, une vie de demoiselle géante des forêts… 3 ans pour une hirondelle, 7 pour un écureuil roux, 10 pour la mésange, 12 pour une poule, 15 pour un chien, 20 pour un paon, 30 pour un ours polaire ou un cheval… jusqu’à plus de 1000 ans (un pin, un corail) et même l’éternité avec l’exemple de la méduse immortelle qui « sous l’effet du stress, peut inverser son cycle de vie et rajeunir en repassant au stade du polype ». Chaque page représente plusieurs animaux sur fond blanc ou coloré, comme dans une encyclopédie.
Discrètement, des humains passent au milieu de tous ces animaux : une enfant a 3 ans et va à l’école, une femme à 30 ans fait du sprint et de l’endurance, un autre à 70 ans peut apprendre une autre langue. Une autre nage à 100 ans alors que la moyenne d’âge des femmes est de 83 ans…
La simplicité n’empêche pas la rigueur scientifique : une première page indique les partis-pris pour le calcul de la durée de vie (espérance de vie, paramètres…), les choix de représentation pour les animaux (femelles à l’état sauvage) et en fin d’album quelques notions sont éclaircies (prédation, genre et reproduction, sauvage vs civilisé…). Instructif et beau.