La Passe-Miroir, t. 3 : la mémoire de Babel

La Passe-Miroir, t. 3 : la mémoire de Babel
Christelle Dabos
Gallimard jeunesse, 2017

Le labyrinthe des livres

Par Anne-Marie Mercier

Après l’enthousiasme provoqué par la lecture des deux premiers tomes (voir le 1 ou le 2), voilà une petite déception avec ce troisième volet. Tout d’abord parce qu’il n’est pas le dernier et que l’on espérait que tous les mystères seraient levés, ce qui n’est pas le cas. On a tout de même un début de réponse à la question « qui est Dieu ? », ce qui est important…

On retrouve aussi le talent de Christelle Dabos pour créer des espaces originaux, beaux, poétiques. La bibliothèque de Babel vue par elle est une petite merveille, une image de l’infini et la ville dans laquelle elle se situe prend corps nettement avec ses quartiers, ses monuments, ses moyens de déplacements, sa météorologie… L’école-pensionnat où Ophélie tente de gagner le droit d’entrer dans ce Mémorial est un micro univers sinistre à souhait, la compétition y est rude et ses efforts pour apprendre tout ce qu’elle ignore sont chaotiques.

Ophélie se bat aussi avec énergie pour retrouver Thorn et est longtemps déçue dans son attente, même lorsqu’elle le retrouve (la difficulté de communication entre ces deux-là va générer des volumes supplémentaires). Mais elle fait de nombreuses rencontres intéressantes, nous permet de méditer sur une civilisation où l’on veut gommer tout ce qui a trait aux guerres passées (thème curieusement assez fréquent dans les dystopies pour la jeunesse, voir par exemple Le Passeur de Lowry).

On devine enfin qu’au centre de tous les mystères il y a un livre pour enfant et que le « créateur » du monde des Arches (qui n’est pas ce Dieu là…) s’en est inspiré… Mais on n’en dira pas plus pour maintenir le suspens en attendant le(s) tome(s) suivant(s).

La Petite boîte

La Petite boîte
Eric Battut

Didier, 2015

L’art de la question

Par Dominique Perrin

Ah la petite boîte, qu’est-ce qui la fait ainsi talismanique ? Sa couleur bleue dans l’écrin d’un album aux rouge, orange, ocre, noir – et bleu – d’une magnificence typiquement battutienne ? Ou la constance du petit roi qui la transporte avec lui de lieu en lieu et d’heure en heure sans l’entrouvrir sauf au moment fatidique du coucher ? Sa petitesse, charmante et trompeuse, solidaire de celle du petit roi dans son immense baignoire, sur son trône démesuré ou dans son lit gigantesque ? Ou encore et enfin, de double page en double page, la curiosité de la voix qui chuchote, ou scande, ou s’impatiente mille fois en toutes lettres, tandis qu’un tout petit être vivant – mouche, ver, abeille…– semble la relayer, en fidèle compagnon : qu’y a-t-il donc dans cette petite boîte ? La réponse semble à la hauteur de cette fondamentale-enfantine question.

Dans la peau de Sam

Dans la peau de Sam
Camille Brissot
Syros (soon), 2017

Fille/garçon : échanges de corps, de rôles, de lieux

Par Anne-Marie Mercier

Prenez deux adolescents que tout oppose : fille/ garçon, Bien dans sa peau/ Mal à l’aise, populaire/ sans amis… Le versant positif, ou du moins favorable, est occupé par Charlie, jeune fille ordinaire, le versant moins favorisé par Sam, un garçon de sa classe dont elle se moque avec ses amies.

Tous deux se trouvent en même temps dans une fête foraine et entrent au même moment dans une machine qui provoque l’échange de leurs corps : chacun doit endosser la vie de l’autre, avec les aspects tragiques et comiques que l’on devine. Ils retrouvent l’inventeur de la machine et doivent attendre qu’il intervienne avant la durée fatidique des soixante-douze heures au-delà de laquelle la métamorphose sera irréversible…

Les relations entre garçons et filles, et plus précisément entre adolescents, sont un peu caricaturales mais néanmoins assez bien vues, comme leur vie scolaire et familiale, et la morale du récit est claire : se mettre dans la peau de l’autre permet de mieux le comprendre, de l’accepter ; chacun des deux apprend et le versant « positif » de l’histoire est bien remis en question.

Regarde-moi !

Regarde-moi !
Gabrielle Mattei et Pierre-Yves Cézard
éd. Utopique ("Alter Egaux"), 2017.

Regarde-moi !

Par Fanny Lignon

Créée en 2009, la « cabane » des éditions Utopique abrite des ouvrages jeunesse dont « l'ambition [est] de transmettre des valeurs et d'ouvrir le dialogue, en abordant avec sensibilité des sujets rares. » La collection Alter Egaux réunit quant à elle « des livres pour s'éveiller aux thèmes de la tolérance et du vivre ensemble. Des albums pour apprendre, comprendre, partager et débattre, à la maison comme à l'école ! » (ibid.) C'est dans ce contexte on ne peut plus clairement défini que s'inscrit l'album Regarde-moi ! écrit par Gabrielle Mattei et illustré par Pierre-Yves Cézard.

La première de couverture nous apprend, comme souvent, beaucoup de choses sur l'album qu'elle introduit. La scène se passe sur un terrain de football. Un enfant, vêtu d'une tenue rouge et or, s'apprête à frapper la balle sous le regard réjoui de ses coéquipiers mais réprobateur de son entraîneur. Le jeune joueur, situé au centre de l'image et au premier plan, est deux fois plus grand que les autres personnages en raison de la perspective. C'est visiblement le héros de l'histoire. Mais qu'a-t-il donc de si spécial pour que les regards qui se portent sur lui soient à ce point discordants ? Lui reproche-t-on d'être gaucher ? Sont-ce ses cheveux, roux et mi-longs, qui posent problème ? Et pourquoi demande-t-il qu'on le regarde alors même que tous les yeux sont déjà sur lui ?

La quatrième de couverture répond en partie à ces interrogations. On y voit, sur un fond bleu ciel (le lecteur attentif notera que cette image est la même que celle de la page 8 mais que le fond, initialement rose, est devenu bleu), le même enfant que sur la première de couverture. Il porte cette fois une salopette verte et s'amuse à même le sol avec une grue, une voiture et un camion de pompier. Les indices visuels ne permettent pas de déterminer son sexe avec certitude. Il faut lire le pitch de l'album pour comprendre de quoi il retourne :

"Quand Papa a vu sa fille à la maternité, son cœur s’est rempli de fierté. Après le fils aîné, il avait la petite princesse qu’il attendait.
– Et si on l’appelait Rosie ?
Oui mais voilà… Rosie a grandi, et elle n’aime ni le rose ni les poupées ! Elle préfère construire des avions, jouer aux voitures ou au ballon…"

Ce texte invite à reconsidérer les deux images que je viens de commenter. Il permet d'émettre des hypothèses quant aux raisons des tensions perceptibles sur la première de couverture. Il permet de se rendre compte que tout ce qui aurait pu amener le lecteur à identifier une petite fille a été soigneusement gommé, le dessinateur ayant par ailleurs utilisé sciemment des signes renvoyant au masculin. Autrement dit, les mots révèlent un problème qui à l'image ne se voit pas… suggérant par là-même que ce problème n'est peut-être pas un vrai problème.

A la lecture de l'album, on comprend rapidement que le malaise que ressent Rosie est dû au regard que son père (l'entraîneur) porte - ou plutôt ne porte pas - sur elle. Tous les autres personnages, en effet, que côtoie la fillette la respectent et l'apprécient sans se poser de questions. Sa mère, qui pour lui faire plaisir entreprend de redécorer sa chambre selon ses goûts, lui achètera, pour son anniversaire, la tenue de football qu'elle désire tant. Son frère, qui a plaisir à s'entraîner avec elle dans le jardin, l'intègrera par la suite dans son équipe. Les autres joueurs, tous des garçons, l'accueilleront avec enthousiasme, reconnaissant ses compétences.

Le père de Rosie, à l'inverse, très heureux au départ d'être papa d'une petite fille, va progressivement se détourner de son enfant. Déçu puis contrarié, il commencera par l'ignorer avant de la rejeter pour la seule et unique raison qu'elle ne correspond pas à l'idée qu'il se fait de ce que doit être une fille. Pour traduire cela, les auteurs de l'album jouent, entre autres, sur les couleurs. Au début de l'histoire, Rosie porte une grenouillère rose et dort dans une chambre rose. Lorsque le père comprendra que « sa petite princesse » préfère vivre dans une chambre bleue et jouer au ballon, il s'inquiètera de la voir revenir… avec des bleus. Ce n'est qu'au prix d'une longue maturation, et après qu'elle aura démontré son savoir-faire footballistique, qu'il se décidera à aimer sa fille pour ce qu'elle est. L'image qui clôt l'album le montre qui la regarde (enfin) et la prend dans ses bras, comme lorsqu'elle était bébé.

Le monde, pour Rosie, bascule lorsqu'elle voit ses parents se disputer à son sujet et entend son père la traiter de « garçon manqué ». Cette expression, qu'elle ne connaît pas, la blesse. Après un temps d'incompréhension (« Pourquoi est-ce qu'il me traite [traitait] de garçon ? ») et une période d'intense cogitation (« Et qu'est-ce qu'il me manque [manquait] ? »), elle arrive à la conclusion que son père considère très certainement qu'il l'a « ratée » et qu'elle est « nulle ». Cette explication lui paraît logique eu égard à son attitude, de plus en plus distante, alors même qu'elle ne fait rien de mal si ce n'est laisser libre cours à ses préférences ludiques. Les auteurs de l'album mettent ainsi à nu, par l'exemple et très simplement, une mécanique discriminatoire. Face à l'injustice, Rosie, plutôt que de réagir en miroir, va faire en sorte d'amener son père à réviser son jugement. Elle y parviendra pleinement puisqu'il finira par lui dire qu'elle est « drôlement bien réussie ». Expression là encore choisie avec soin, qui fait écho à celle qui avait précédemment choquée l'enfant sans pour autant nier qu'elle est un peu différente.

Le titre du livre, a priori ancré dans le concret, doit donc, également, être entendu de façon plus abstraite. Car en définitive, ce que Rosie attend de son père, lorsqu'elle lui dit « regarde-moi ! », c'est aussi et surtout, sans nul doute, qu'il regarde son moi, son être, sa personne.

Néanmoins, si l'album atteint les objectifs visés par la collection dans laquelle il est publié, deux points à mon sens atténuent la portée du discours. D'une part le fait que le père doive faire un effort surhumain pour changer d'attitude envers sa fille, d'autre part le fait que celle-ci doive faire montre d'un talent exceptionnel pour qu'il l'accepte enfin telle qu'elle est. Ces quelques réserves mises à part,« Regarde-moi ! » me semble un très bon outil pour aborder la question des stéréotypes de sexes avec des enfants, et ce justement parce qu'il n'est pas tout-à-fait parfait.

Pline, t. 2 : Les Rues de Rome

Pline, t. 2 : Les Rues de Rome
Mari Yamazaki, Tori Miki
Traduit (japon) par Bureau des Copyrights Français,
Casterman, 2017

Au cœur du sujet

Par Anne-Marie Mercier

Suite d’un premier tome qui prenait son temps, le second nous plonge dans le vif de l’action : les caprices de Néron, après ceux du volcan, sont tout aussi dangereux et le calme de Pline demeure olympien. Quant à Euclès, il découvre les rues de Rome, et leurs dangers, les conditions de vie des habitants, souvent misérables, livrés à la prostitution (à laquelle Néron participe) et à divers trafics, comme celui de l’eau qui promet des développements futurs pleins de rebondissements. Il tombe amoureux, de qui il ne faut pas évidemment.

Pline résiste aux fureurs de l’empereur, mais pour combien de temps ? On voit le philosophe subir des crises d’asthme, occasion de développer les différentes façons de le soigner ou pas. Quant à Néron lui-même, son histoire se déroule, allant vers davantage de sang et de toute puissance, tandis que Popée tente de se faire épouser (allez, une occasion de réentendre/ revoir  le magnifique couronnement de Popée de Monteverdi).

Le manga encyclopédie devient roman policier, développant une intrigue sombre, tandis qu’il propose de belles vues de la ville, de ses hauteurs à ses bas-fonds, et même ses souterrains… A suivre!

La Fête des fruits

La Fête des fruits
Gerda Muller
L’école des loisirs, 2017

Ronde des saisons

Par Anne-Marie Mercier

Gerda Muller a un talent pour créer des illustrations qui ont le charme de celles d’antan, entre documentaire et fiction, imagiers et encyclopédies. Chaque page de droite montre une scène champêtre plaisante, mettant souvent en scène des enfants ou adolescents qui s’affairent autour de plantes dont les noms sont Inscrits en dessous de l’image et au dessus d’un bandeau montrant les feuilles et fruits de cette plante.

Dans la page de gauche, on nous raconte l’histoire de Sophie, jeune citadine en vacances chez ses oncle et tante, qui découvre les cueillettes avec son cousin (fraises, groseilles, cerises, prunes…), puis écolière devant s’adapter à une nouvelle région, après avoir déménagé dans le sud, et la découvrant avec l’aide de sa voisine, de l’été jusqu’à l’automne (melons, abricots, raisins, grenades, figues, olives, citrons, mûres, châtaignes…). Le panorama des fruits est complété par un projet d’école sur les fruits : Sophie et ses camarades font de belles fiches illustrées sur la goyave, l’ananas, la papaye, la pistache… et Sophie rêve d’aller voir « en vrai » toutes ces choses – comme l’enfant qui aura lu ce livre?

En tout cas il aura fait une belle incursion dans un documentaire présenté sous la forme d’un récit, avec des personnages qui lui sont proches. Rien de très original, mais fait à la perfection.

Dans moi

Dans moi
Alex Cousseau, Kitty Crowther
MeMo, 2015

Ego-philo

Par Anne-Marie Mercier

Qu’est-ce que l’être? Si on devient quelqu’un, qu’est-on donc auparavant ? Commence-t-on a exister à la naissance? Ou avant? Ou bien avec l’âge de raison? Qu’est-ce qui est autour de moi, est-il distinct ou dépendant de moi? Toutes ces questions sont celles que l’on se pose – avec bien d’autres – en découvrant cet album.

Le petit personnage en noir qui nous fait penser à d’autres personnages de Kitty Crowther parcourt l’espace blanc crème des pages parsemé de petits détails plantant divers paysages qui sont autant  d’états mentaux. Elle – il semble que ce soit un personnage de sexe féminin – prend petit à petit possession d’elle-même mais reste face à un problème : en elle il y a un autre qui veut l’éliminer, un ogre, comment faire ? Faut-l accepter d’être mangé pour progresser…

Album métaphysique dans lequel le lecteur projettera ses propres questions et peut être des réponses. Au bout du compte, ce sont les mots qui font accéder au sens.

Le Très Grand Petit Poucet

Le Très Grand Petit Poucet
Charles Perrault, Clémentine Sourdais
Helium, 2015

Poucet découpé

Par Anne-Marie Mercier

Clémentine Sourdais avait déjà fréquenté l’œuvre de Perrault, en illustrant pour les éditions hélium  » Le Petit Chaperon rouge « ,  » Le Chat botté  » et  » La Barbe Bleue », sous la forme de mini livres accordéons en papier découpé.

Sa maîtrise de la découpe laser et surtout son ingéniosité pour faire voir différentes choses selon qu’on voit la page découpée côté verso ou côté recto font ici merveille dans un album qui est cette fois de format exceptionnellement grand. A l’italienne, il s’allonge en doubles pages et fait alterner une page de texte  (celui de Perrault) et deux feuilles d’illustration, tantôt une feuille de papier découpé suivie d’une feuille d’illustration, tantôt deux feuilles de papier découpé. Elles jouent l’une sur l’autre en jeu de cache ou de révélation, une face en noir, l’autre en couleurs. Certaines montrent bien l’intérêt dramatique de cette technique, comme celles qui montrent d’abord les filles de l’ogre avec leurs couronnes d’or, au dessus de la représentation des gamins coiffés de casquettes, puis se transforment en image où les couronnes des filles sont remplacées par des casquettes et où l’espace occupé par les garçons est vide. Quand à l’ogre, il file comme le vent avec ses bottes. Tour de passe passe, magie des pleins et des vides, dynamique parfaite du récit, et marmots mignons à croquer !

Rendez-vous à la Tour Eiffel

Rendez-vous à la Tour Eiffel
Elzbieta
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires), 2017

Lourd / léger

Par Anne-Marie Mercier

Publié pour la première fois en 1989 par l’école des loisirs, ce petit récit n’a pas pris une ride, et est passé en petit format pour un moindre coût. Bien sûr on y perd un peu par rapport à l’original, la qualité du papier est différente, mais le rendu des couleurs est correct malgré tout, et le charme demeure.

Le clown Gratte-Paillette est invité – ou plutôt convoqué – par sa grand-mère à Paris, à la Tour Eiffel,  » la tour qui a quatre pattes et pas un seul mur ». Aucun problème : Il s’y rend en ballon (l’éléphant du cirque le gonflera pour lui) avec son amie la poule. Ceux qu’il laisse derrière lui sont si malheureux de n’avoir pu monter à bord qu’ils le rejoignent à dos d’éléphant, mais une fois arrivés, nouveau problème : comment faire monter l’éléphant à la Tour Eiffel?

Dans le petit monde d’Elzbieta où le chagrin affleure, il y a toujours une solution et de la légèreté, même pour un éléphant. C’est ainsi qu’on l’aime.

Le Chevalier courage !

Le Chevalier courage !
Delphine Chedru
Hélium, 2010

L’album dont vous êtes le héros

Par Anne-Marie Mercier

 

On connaissait les romans du type « le livre dont vous êtes le héros » voici un album gagné par ce jeu. Celui-ci prouve à quel point ce type d’ouvrages est adapté à ce genre : un chevalier doit accomplir une quête et se trouve devant divers obstacles et surtout des énigmes : il faut trouver  des motifs ou des objets dans les images, trouver des intrus, associer des paires… en même temps on rencontre avec le chevalier des êtres étranges, des lieux mystérieux et beaux…

C’est une belle promenade qui fait passer d’une page à une autre espacée de plusieurs autres, parfois revenir en arrière comme au jeu de l’oie… et c’est une vraie plongée si on le parcourt sérieusement car les énigmes demandent du temps et de l’attention !

Voir sur le site de l’éditeur.