Silhouette

Silhouette
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard (pôle fiction), 2016

Nouvelles du monde adulte pour la planète jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

SilhouettePublié auparavant chez le même éditeur en 2013, ce recueil de nouvelles en collection de poche permettra de faire connaître plus largement un aspect de Mourlevat ignoré par la plupart de ses lecteurs : son talent pour l’art de la nouvelle, et son réalisme amer.

La plupart des personnages sont des adultes, souvent déçus par la vie, ou voyant se fracasser leurs rêves, certains (comme celui de « Flocon », horrible à souhait pour les âmes sensibles) sont de jeunes adolescents ou (comme l’étudiante de « Love », dont le titre est ironique) de jeunes adultes ; les chutes sont souvent surprenantes ; parfois elles le sont au point que l’humour de la situation corrige l’amertume ressentie par le personnage. Toutes nous invitent à lire avec du recul et à nous rappeler que la nouvelle est l’aventure d’une histoire, et non l’histoire d’une aventure.

La Chèvre de monsieur Seguin, Un Nouveau Bon Tour de Renart

La Chèvre de monsieur Seguin
Alphonse Daudet, Princesse Camcam

Un Nouveau Bon Tour de Renart
Robert Giraud, Henri Meunier
Flammarion (Père Castor), 2014

Classiques et histoires d’animaux

Par Anne-Marie Mercier

Un Nouveau Bon Tour de RenartLe Père Castor est toujours là, bien vigoureux et prêt à mettre à la portée de tous les belles histoires de la tradition populaire. Le roman de Renart et « La Chèvre de monsieur Seguin » sont des classiques scolaires que l’illustration et l’adaptation rendent plus accessible : le texte de Robert Giraud (qui fait ici une série : c’est son 3e tour de Renart !) est précis, lisible et riche, les images de Henri Meunier dramatisent à souhait la situation, tandis que, face au texte de Daudet (expurgé des apostrophes la chevre deà Gringoire du début et de la fin), celles de Princesse Camcam proposent un contraste fort entre les débuts, tout en roses et bleus, et la fin, plus sombre ; elle en adoucit cependant le tragique dans la dernière image, pour ne garder que la chèvre blanche, couchée dans l’herbe avec quelques petites taches rouges, alors que le texte (« le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea ») est beaucoup plus brutal.

 

L’Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims

L’Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2015

Des amours de voisins

Par Anne-Marie Mercier

L'Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-PimsDeux Ouloums-Pims vivaient seuls et en paix, sans se douter, chacun de son côté, qu’ils avaient un(e) voisin(e). Un horrible monstre étouffe (d’où le nom de « étouffe l’air ») leur maison souterraine et vole les rayons du soleil, deux bonnes raisons pour sortir voir ce qui se passe dehors. Se découvrant, ils mènent leur quête ensemble et découvrent l’amour. Morale de l’histoire : il faut que l’horizon s’obscurcisse pour que chacun sorte de son confort douillet, aille vers une vie plus active, plus ouverte au bien commun (rendre au soleil ses rayons en est une belle image) – et plus amoureuse aussi ?

Si le récit est assez simple, les détails sont multiples et complexes, impossibles à recenser intégralement. Le charme de cet album réside dans les représentations des deux maisons, des bricolages bizarres des personnages, et de toutes sortes d’inserts annexes (Blaise, une taupe, des êtres volants ou rampants étranges, des villes inversées… On retrouve l’invention décoiffante de Claude Ponti et un bel hymne à l’amour, tres « bisouticalinouchoupinet », avec un programme de vie à deux, pour des Ouloums-Pims dont on devinent qu’ils vivent heureux puisqu’ils ont beaucoup d’enfants.

Cependant, le cauchemar incarné par le Salétouflaire génère ce qu’il faut d’angoisse pour empêcher la mièvrerie et faire que l’album laisse une impression forte : un bon cru !

Prosper Bobik

Prosper Bobik
Maurice Sendak
Traduction (USA), Agnès Desarthe
L’école des loisirs, 2015

Petits cochons, sales mômes

Par Anne-Marie Mercier

Prosper BobikProsper Bobik, ou Bumble Ardy dans la version originale, est un petit cochon né en l’an 2000, et dont l’anniversaire n’a jamais été fêté pendant huit ans, « sa famille proche désapprouvant toute forme de gaieté ». Pour son bonheur, cette famille finit en civet et il est adopté par une tante, adorable qui le gâte. Le cœur de l’album est la description d’une fête d’anniversaire qu’il organise en cachette, invitant chez elle en son absence une foule de camarades cochons, tous plus dégoûtants les uns que les autres, jusqu’au retour de la tante qui pique une grosse colère et les chasse, mais pardonne à son cher neveu.

Le sel de l’histoire est dans sa grande fantaisie et dans un texte parfaitement traduit par Agnès Desarthe, reprenant des formules, tenant une juste distance entre proximité et recul ironique, se rapprochent parfois de l’univers d’Alice. Les bêtises de Prosper sont un peu cochonnées, avec des dessins qui sont bien moins soignés que ceux de Cuisine de nuit: ils tirent vers la caricature et le griffonnage et cultivent la monstruosité. Il semblerait que Sendak fasse ici un clin d’oeil à la censure. L’excellent article de Ricochet, qui détaille davantage que je ne le fais ici, insiste sur les images et leurs détails et suggère que l’anthropomorphisme outrancier et l’habillage extrême des cochons (au début du moins) est une réponse à l’indignation de certains devant une image d’enfant nu dans Cuisine de nuit (1970). D’ailleurs, en prologue, avant la page de titre, on voit un personnage cochon lisant une gazette datée de juin 2002 qui affirme  » Lisons des livres censurés « . Il semble que ce mini délire soit une réponse à la censure qui visait les albums de Sendak mais les dates citées (2000 et 2002) restent obscures : quelqu’un a-t-il une clef de ce mystère ?

Le corbeau et le fromage, fable à ma fontaine

Le Corbeau et le fromage, fable à ma fontaine
Dominique Descamps
(Les grandes personnes), 2015

Fable revue

 Par Yann Leblanc

Le corbeau et le fromageOn ne compte plus les versions illustrées des fables de La Fontaine (voir plus bas le bel album de Dedieu Le Corbeau et le renard), ni les parodies qui s’en inspirent. Ici, le propos est original car il imagine un scénario autre et radicalise la fantaisie de la fable : le fromage devient un personnage de l’histoire, et c’est lui qui dupe un corbeau désireux de prendre sa revanche et de venger son espèce du ridicule infligé par la fable célèbre. Enfin, si le renard apparaît à la fin, c’est pour remettre l’histoire dans une forme de réalisme : loin de discourir avec l’oiseau, il le croque et l’histoire est faite.

Si le scénario ne manque pas de sel et fera rire les enfants (le fromage puant plait !), le texte est parfois à la traîne : hésitant entre versification et forme libre, retours de rythmes et déséquilibre, il nous laisse parfois sur notre faim et nous fait regretter que les moments vraiment musicaux soient souvent abandonnés au profit d’un rythme plus flou.

Mais l’illustration est de page en page superbe, jouant sur les effets de couleur, de motifs, impressions, surimpressions, papiers découpés. Quelques pages offrent des effets en pop up très réussis, des découpes gracieuses. C’est à la fois très beau et plein d’humour irrévérencieux.

Et Gretel

Et Gretel
Marien Tillet, Paule Ka (ill.)
CMDE ( Dans le ventre de la baleine), 2015

Au commencement était la faim

Par Anne-Marie Mercier

etgretelSi l’on voit souvent le conte de Hansel et Gretel adouci afin d’éviter aux jeunes lecteurs ou auditeurs les scènes cruelles et les descriptions effrayantes, il est ici au contraire rendu avec toutes ses aspérités, et quelques autres en plus.

Tout commence au moment où Gretel, dont on suit le point de vue de bout en bout, voit son frère repu grâce au festin de la maison en pain d’épice popularisée par les traductions françaises. Elle « a faim. Très ». Et dévore à son tour. Lorsque la sorcière apparaît, la question de la dévoration reste toujours présente, au premier plan. Dans la conclusion heureuse, le thème du manque reste bien présent malgré les richesses prises à la sorcières et le retour à la maison parentale : la faim peut revenir, ou la pauvreté, et Gretel reste marquée par cette angoisse. Contrairement à ce qui se passe dans l’univers du conte, il n’y a pas de retour à un état initial amélioré, mais un changement dans la mentalité du personnage, marqué à jamais par les épreuves.

Les illustrations sont noires, non seulement par le choix du noir et blanc qui domine en dehors de quelques taches jaunes discrètes, mais aussi par le caractère sinistre de ce qui est représenté : bois sombre, mais aussi mâchoires, intestin, ventre…

Quand on remâche Grimm, il n’y a pas que du sucré.

Les éditions du CMDE proposent toujours des choses intéressantes; j’avais rendu compte ici de l’ouvrage précédent de Marion Tillet, interprétation très libre du Petit Chaperon rouge.

 

Sauveur et fils (saison 1)

Sauveur & fils (saison 1)
Marie-Aude Murail
L’école des loisirs, 2016

Cas cliniques entre Orléans et Martinique

Par Anne-Marie Mercier

sauveurSauveur Saint-Yves est psychologue; il reçoit en consultation des enfants et des adolescents, seuls ou avec leur famille, des adultes… Dans les séances que l’on voit se dérouler régulièrement, à raison d’une par semaine, on suit les problèmes de scarification, de maltraitance, de désamour, de familles recomposées (hétéro et homo), de folie douce ou furieuse, et tout çela est fort intéressant. Chaque séance est un épisode d’un feuilleton dont on n’a la suite qu’après avoir lu entre-temps celles des autres patients. Le sous-titre s’explique ainsi.

Sauveur Saint-Yves est père. Sa femme est morte depuis des années; il élève seul son fils, Lazare. Il lui donne beaucoup d’amour et d’attention, mais peu de temps, les pizzas surgelées comblant ce manque d’une part, les silences sur la mère disparue le creusant d’autre part. Lazare a découvert le moyen d’écouter en cachette les confidences des patients de son père. Il apprend beaucoup sur la vie en combinant ces propos avec ce qu’il trouve sur internet. Il a un ami, un seul, mais c’est une relation forte. Cet ami à une mère qui, divorcée, l’élève seule elle aussi, et s’intéresse à Sauveur. Les relations entre humains sont doublées de façon comique par les aventures du hamster de Lazare, madame Gustavia, et de sa portée.

Sauveur Saint-Yves est noir, d’origine martiniquaise. Lazare est un peu plus clair, sa mère était blanche comme les parents adoptifs de Sauveur. Les questions sur les origines, le racisme, le langage pour en parler sont diffuses tout au long du récit et explosent vers la fin.

Ce roman, doublement psychologique, est sous-tendu par une intrigue de thriller : des objets maléfiques issus de la sorcellerie martiniquaise sont déposés devant la porte des Saint-Yves, un homme rôde, Lazare est en danger de mort… Le dénouement passe par une scène pleine de suspens suivie du récit d’un séjour à la Martinique où le père fait découvrir au fils la culture, la faune et la flore de l’île, tout en lui révélant les secrets qui lui ont été cachés jusque là – et que le lecteur découvre avec lui.

Tous ces ingrédients se mélangent bien, le thriller prenant le relais lorsque les énigmes posées par les patients commencent à se résoudre. Les drames sont évoqués sans top de pathos, l’humour du psy, sa réflexion sur les mots et les postures créant une légère distance. C’est riche et passionnant, à tous points de vue.

La promenade de Petit Bonhomme

La promenade de Petit Bonhomme
Lucie Félix
(Les grandes personnes), 2015

Par Claire Damon

T’as ton bouquin ? T’as une main ?PETIT_BONHOMME_COUV_7M.indd

La lecture peut commencer.

Ce que permet cet album est d’ailleurs bien plus qu’une lecture. C’est un jeu, un spectacle ! Le plus aisément du monde, en ouvrant simplement le livre, il permet au lecteur adulte de remporter l’adhésion immédiate de son auditoire.

Le personnage principal est simplement – génialement – la main. Elle se promène, saute, caresse, glisse au fil des pages. Pour l’enfant, qui a souvent du mal à comprendre que le personnage que l’on retrouve en tournant la page est toujours le même, cette idée de permanence du personnage devient naturelle. Pensé pour la lecture en groupe, La promenade de Petit Bonhomme de Lucie Félix est en plus une véritable aide à la compréhension du récit par l’enfant.

Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
d’après Tchaikovsky, illustré ar Charlotte Gastaut
amaterra, 2013

 

le-lac-des-cygnesLa plus grande modernité s’allie parfaitement à la tradition dans ce superbe album au format exceptionnel (grand, pas tout à fait carré) et aux teintes précieuses, où l’or s’oppose au bleu nuit et au blanc. Les découpes au laser ont permis de créer des pages aux subtiles ouvertures : dentelles d’une robe, arbres dans le forêt, décor d’arrière plan…

Plus que des discours, les images vous en donneront une idée : allez les voir sur le site de l’artiste !

Quatre sœurs

Quatre sœurs, tome 1 Enid / tome 2 Hortense / tome 3 Bettina / tome 4 Geneviève, ou L’intégrale en grand format,
Malika Ferdjoukh
L’école des loisirs,

Quatre sœurs, tome 1 : Enid,  tome 2 : Hortense, 
Rue de Sèvres,

Par Claire Damon

Quatres sœurs, tome 1 EnidOn a avait eu une bonne nouvelle pour commencer l’année : la sortie le 20 janvier de Bettina, le troisième tome des Quatre sœurs en bande dessinée.

Une amie me parlait il y a peu de la bienveillante jalousie que l’on ressent face à un interlocuteur qui n’a pas lu tel livre, que l’on a pour sa part adoré : « Tu n’as pas lu ce livre ? La chance ! ». C’est exactement ce que produit l’incomparable tétralogie des Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh. Tellement on l’a aimée, on souhaiterait ne pas l’avoir lu ! En effet la relecture, si elle peut être riche et passionnante, ne recèle bien souvent pas la saveur de la première fois.

Mais avec les Quatre sœurs – miracle – il y a 2 premières fois ! L’auteure de bande dessinée Cati Baur, qui a – comme tous ceux qui les ont lus – adoré Enid, Hortense, Bettina, Geneviève a refusé de s’en séparer et les a transposées en albums de BD. Elle nous permet de les relire avec autant de jubilation. La prouesse est là : la version en bande dessinée est aussi géniale que le roman.

Les deux premiers tomes sont sortis respectivement en 2011 et 2014.