la reine des truites

La Reine des truites
Sandrine Bonini, Alice Bohl
Grasset jeunesse, 2016

Aventure de camping

Par Anne-Marie Mercier

lareine des truitesDeux enfants, un tout petit garçon et une fille pas beaucoup plus grande, se promènent dans la pinède proche du camping où ils passent des vacances. Ils n’osent pas s’approcher de la rivière malgré la chaleur et leur envie de s’y tremper : la présence d’une fille brune les en empêche – on devine qu’ils s’y sont heurtés la veille, mais on n’en sait pas plus. Bravant leur peur, par des sentiers détournés, il s’y rendent malgré tout, et font la rencontre qu’ils craignaient : il s’agit d’une fille accompagnée de son « armée », trois autres enfants, emplumés de feuillages et portant des bannières de branchages, qui entendent garder leur territoire et empêcher l’accès à l’eau.

Frayeurs, menaces, négociation, puis ruse feront que les deux groupes n’en feront plus qu’un, réuni dans la joie de l’eau.

Le récit est charmant, avec les angoisses et les défis de l’enfance, et surtout la poésie des lieux, rendue avec délicatesse par les belles aquarelles présentant des décors forestiers et aquatiques.

 

Le Livre qui fait aimer les livres. Même à ceux qui n’aiment pas lire !

Le Livre qui fait aimer les livres. Même à ceux qui n’aiment pas lire !
Françoize Boucher

Nathan, 2011

Par Anne-Marie Mercier

Le Livre qui fait aimer les livres« Lire fait grandir », « lire développe ton vocabulaire », ton imagination, améliore ton orthographe… toutes ces vérités qui ont tendance à lasser les lecteurs réticents sont énoncées ici avec humour et distance. Mais aussi qu’on peut relire un livre à l’infini dans l’user, lire par tous les temps, à tout instant, qu’il y a forcément des livres sur les sujets qu’on aime… et qu’on a droit de ne pas aimer lire : tout cela est dit avec humour.

On est proche des idées des superbes C’est un livre et C’est un petit livre de Lane Smith, mais le discours est davantage adapté aux adolescents.

Le Tibet

Le Tibet
Peter Sís
Grasset jeunesse, 1998, 2003

Les horizons lointains en boite (ou album) rouge

Par Anne-Marie Mercier

letibetOn a vu hier un album rafraichissant mais moins abouti que celui-ci, plus ancien : Le Tibet est à la hauteur des chefs-d’œuvre que sont les Sept clefs d’or de Prague et Le Messager des étoiles : Galileo Galilei. C’est à la fois un album superbe, graphiquement, et un récit profond qui mêle autobiographie, rêve, et Histoire contemporaine. On y retrouve des thèmes présents dans Tintin au Tibet : l’errance, la quête, la découverte de la civilisation tibétaine, la rencontre d’un Yéti sauveur, la poésie et l’horreur des montagnes. On y lit aussi une aventure proche de celle des Derniers géants de François Place, celle d’un homme parti avec les certitudes de la modernité et de la technique qui en revient transformé, hanté par l’idée d’un paradis perdu qu’il n’a pas pu sauver, lui-même écho du roman de James Hilton et surtout du merveilleux film de Capra, Lost Horizons.

Mais l’album ne se résume pas à l’aventure du personnage voyageur : il est tissé de fragments : les souvenirs du narrateur, qui, à un moment dramatique de son enfance, a entendu son père lui raconter des histoires, comme des contes qu’il aurait inventés sont entremêlés avec le journal du père. Trouvé dans la boite rouge, livré par bribes, le journal raconte comment le pére est parti filmer la construction d’une route devant relier le Tibet à la Chine, s’est perdu et a mis des semaines avant d’arriver à Lhassa. Pendant son errance il a rencontré, au lieu des brigands arriérés et sauvages qu’on lui avait décrits, un peuple hautement civilisé, rieur, doux et hospitalier, et des légendes recueillies au fil des étapes…

L’album est un labyrinthe où, comme le narrateur, on se perd délicieusement, cherchant des signes qui permettront de retisser un fil : les mandalas, les couleurs symboliques (rouge, bleu, vert, blanc…), sont autant de dédales proches de ceux de la Prague des Sept clefs d’or. La clef rouillée qui ouvre la boite rouge est le passe pour un espace-temps et un hors monde infinis. Chaque page est un lieu à explorer, méditer, et une interrogation sur la frontière entre passé et présent, vérité et fiction, savoirs positifs et magie.

 

Le Livre qui dit enfin tout sur les filles et les garçons

Le Livre qui te dit enfin tout sur les filles et les garçons
Françoize Boucher
Nathan, 2014

Tout, vous saurez tout… ou rien de plus ?

Par Anne-Marie Mercier

Le Livre qui dit enfin tout sur les filles et les garçonsCe livre ne dit pas tout (d’ailleurs la plaisanterie est vite découverte), mais il dit ce qu’il juge essentiel très habilement, sous forme de jeux, de tests souvent absurdes, et en dessins vite croqués et stéréotypés à souhait, ce qui permet de souligner la courte-vue de ceux qui penseraient encore que filles et garçons ne sont pas égaux.

Ils sont affirmés comme différents, certes, mais on ne nous dit jamais à quoi tient cette différence sinon à l’évolution du corps et aux idées reçues. Les variations possibles ne sont pas niées, au contraire, mais elles ne sont pas non plus mises au premier plan.

Tout cela pour ça ? On pourrait objecter que ces idées sont aujourd’hui elles-mêmes bien « reçues » ; mais la qualité du livre tient à sa drôlerie, à son jeu sur l’interactivité (un peu à la manière des albums d’Hervé Tullet) et à sa manière de dire de façon annexe mais juste qu’il n’en a pas toujours été ainsi, que la situation est loin d’être parfaite chez nous et qu’elle reste inextricable dans bien des pays.

Un Eté crème glacée

Un Eté crème glacée
Peter Sís
Grasset jeunesse, 2015

« We all scream for ice cream » (J.Jarmush)

Par Anne-Marie Mercier

Uneté crème glacéeUn Eté crème glacée est un album tout frais, aux couleurs acidulées, composé autour d’une une lettre envoyée par un petit garçon à son grand-père. Il raconte ses vacances à la plage avec sa famille. Se voulant rassurant, il l’assure qu’il n’oublie pas de faire marcher son cerveau, travaille, revoit les opérations, explore, lit…

Chaque double page est une superposition cocasse de situations de jeux et de loisirs balnéaires et de questions d’apprentissages dans lesquelles des formes de cornet, de coupes et de pots de glace reviennent comme une obsession. Et le lecteur apprend, lui aussi, par la même occasion : l’histoire de l’invention des glaces, en Chine, il y a 2000 ans, sa transmission le long de la route de la soie jusqu’en Italie puis en France avec Catherine de Médicis, en Amérique avec Jefferson, Madison… L’invention du cornet par une belle coïncidence, puis du bâtonnet. Que de progrès accomplis par une humanité qui ne rêve pas ici de violence et de conquêtes !

notice des éditions Grasset :

Peter Sís, peintre, illustrateur, écrivain et cinéaste, a grandi à Prague où il a suivi les cours de l’Académie des Arts Appliqués. Après des études au Royal College of Art à Londres, il s’est installé aux États-Unis. De renommée internationale, il vit dans l’état de New York avec sa femme et leurs deux enfants. Ses albums ont reçu de nombreux prix, comme le prestigieux Prix Andersen récompensant l’ensemble de son ½uvre lors de la Foire de Bologne 2012, le Prix Sorcières pour Madlenka, la mention spéciale du Salon de Montreuil pour Les trois Clés d’or de Prague, le Grand Prix de la Foire de Bologne (catégorie non-fiction) pour L’Arbre de la vie, Charles Darwin, et Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer, a notamment reçu la prestigieuse médaille Caldecott aux États-Unis.s :

Silhouette

Silhouette
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard (pôle fiction), 2016

Nouvelles du monde adulte pour la planète jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

SilhouettePublié auparavant chez le même éditeur en 2013, ce recueil de nouvelles en collection de poche permettra de faire connaître plus largement un aspect de Mourlevat ignoré par la plupart de ses lecteurs : son talent pour l’art de la nouvelle, et son réalisme amer.

La plupart des personnages sont des adultes, souvent déçus par la vie, ou voyant se fracasser leurs rêves, certains (comme celui de « Flocon », horrible à souhait pour les âmes sensibles) sont de jeunes adolescents ou (comme l’étudiante de « Love », dont le titre est ironique) de jeunes adultes ; les chutes sont souvent surprenantes ; parfois elles le sont au point que l’humour de la situation corrige l’amertume ressentie par le personnage. Toutes nous invitent à lire avec du recul et à nous rappeler que la nouvelle est l’aventure d’une histoire, et non l’histoire d’une aventure.

La Chèvre de monsieur Seguin, Un Nouveau Bon Tour de Renart

La Chèvre de monsieur Seguin
Alphonse Daudet, Princesse Camcam

Un Nouveau Bon Tour de Renart
Robert Giraud, Henri Meunier
Flammarion (Père Castor), 2014

Classiques et histoires d’animaux

Par Anne-Marie Mercier

Un Nouveau Bon Tour de RenartLe Père Castor est toujours là, bien vigoureux et prêt à mettre à la portée de tous les belles histoires de la tradition populaire. Le roman de Renart et « La Chèvre de monsieur Seguin » sont des classiques scolaires que l’illustration et l’adaptation rendent plus accessible : le texte de Robert Giraud (qui fait ici une série : c’est son 3e tour de Renart !) est précis, lisible et riche, les images de Henri Meunier dramatisent à souhait la situation, tandis que, face au texte de Daudet (expurgé des apostrophes la chevre deà Gringoire du début et de la fin), celles de Princesse Camcam proposent un contraste fort entre les débuts, tout en roses et bleus, et la fin, plus sombre ; elle en adoucit cependant le tragique dans la dernière image, pour ne garder que la chèvre blanche, couchée dans l’herbe avec quelques petites taches rouges, alors que le texte (« le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea ») est beaucoup plus brutal.

 

L’Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims

L’Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2015

Des amours de voisins

Par Anne-Marie Mercier

L'Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-PimsDeux Ouloums-Pims vivaient seuls et en paix, sans se douter, chacun de son côté, qu’ils avaient un(e) voisin(e). Un horrible monstre étouffe (d’où le nom de « étouffe l’air ») leur maison souterraine et vole les rayons du soleil, deux bonnes raisons pour sortir voir ce qui se passe dehors. Se découvrant, ils mènent leur quête ensemble et découvrent l’amour. Morale de l’histoire : il faut que l’horizon s’obscurcisse pour que chacun sorte de son confort douillet, aille vers une vie plus active, plus ouverte au bien commun (rendre au soleil ses rayons en est une belle image) – et plus amoureuse aussi ?

Si le récit est assez simple, les détails sont multiples et complexes, impossibles à recenser intégralement. Le charme de cet album réside dans les représentations des deux maisons, des bricolages bizarres des personnages, et de toutes sortes d’inserts annexes (Blaise, une taupe, des êtres volants ou rampants étranges, des villes inversées… On retrouve l’invention décoiffante de Claude Ponti et un bel hymne à l’amour, tres « bisouticalinouchoupinet », avec un programme de vie à deux, pour des Ouloums-Pims dont on devinent qu’ils vivent heureux puisqu’ils ont beaucoup d’enfants.

Cependant, le cauchemar incarné par le Salétouflaire génère ce qu’il faut d’angoisse pour empêcher la mièvrerie et faire que l’album laisse une impression forte : un bon cru !

Prosper Bobik

Prosper Bobik
Maurice Sendak
Traduction (USA), Agnès Desarthe
L’école des loisirs, 2015

Petits cochons, sales mômes

Par Anne-Marie Mercier

Prosper BobikProsper Bobik, ou Bumble Ardy dans la version originale, est un petit cochon né en l’an 2000, et dont l’anniversaire n’a jamais été fêté pendant huit ans, « sa famille proche désapprouvant toute forme de gaieté ». Pour son bonheur, cette famille finit en civet et il est adopté par une tante, adorable qui le gâte. Le cœur de l’album est la description d’une fête d’anniversaire qu’il organise en cachette, invitant chez elle en son absence une foule de camarades cochons, tous plus dégoûtants les uns que les autres, jusqu’au retour de la tante qui pique une grosse colère et les chasse, mais pardonne à son cher neveu.

Le sel de l’histoire est dans sa grande fantaisie et dans un texte parfaitement traduit par Agnès Desarthe, reprenant des formules, tenant une juste distance entre proximité et recul ironique, se rapprochent parfois de l’univers d’Alice. Les bêtises de Prosper sont un peu cochonnées, avec des dessins qui sont bien moins soignés que ceux de Cuisine de nuit: ils tirent vers la caricature et le griffonnage et cultivent la monstruosité. Il semblerait que Sendak fasse ici un clin d’oeil à la censure. L’excellent article de Ricochet, qui détaille davantage que je ne le fais ici, insiste sur les images et leurs détails et suggère que l’anthropomorphisme outrancier et l’habillage extrême des cochons (au début du moins) est une réponse à l’indignation de certains devant une image d’enfant nu dans Cuisine de nuit (1970). D’ailleurs, en prologue, avant la page de titre, on voit un personnage cochon lisant une gazette datée de juin 2002 qui affirme  » Lisons des livres censurés « . Il semble que ce mini délire soit une réponse à la censure qui visait les albums de Sendak mais les dates citées (2000 et 2002) restent obscures : quelqu’un a-t-il une clef de ce mystère ?

Le corbeau et le fromage, fable à ma fontaine

Le Corbeau et le fromage, fable à ma fontaine
Dominique Descamps
(Les grandes personnes), 2015

Fable revue

 Par Yann Leblanc

Le corbeau et le fromageOn ne compte plus les versions illustrées des fables de La Fontaine (voir plus bas le bel album de Dedieu Le Corbeau et le renard), ni les parodies qui s’en inspirent. Ici, le propos est original car il imagine un scénario autre et radicalise la fantaisie de la fable : le fromage devient un personnage de l’histoire, et c’est lui qui dupe un corbeau désireux de prendre sa revanche et de venger son espèce du ridicule infligé par la fable célèbre. Enfin, si le renard apparaît à la fin, c’est pour remettre l’histoire dans une forme de réalisme : loin de discourir avec l’oiseau, il le croque et l’histoire est faite.

Si le scénario ne manque pas de sel et fera rire les enfants (le fromage puant plait !), le texte est parfois à la traîne : hésitant entre versification et forme libre, retours de rythmes et déséquilibre, il nous laisse parfois sur notre faim et nous fait regretter que les moments vraiment musicaux soient souvent abandonnés au profit d’un rythme plus flou.

Mais l’illustration est de page en page superbe, jouant sur les effets de couleur, de motifs, impressions, surimpressions, papiers découpés. Quelques pages offrent des effets en pop up très réussis, des découpes gracieuses. C’est à la fois très beau et plein d’humour irrévérencieux.