Marche ou rêve

Marche ou rêve
Sika Gblondoumé, Tom Haugomat
Dans le ventre de la baleine, 2012

  éventail de rêve

Par Anne-Marie Mercier

Ce livre acmarcheourevecordéon cultive la simplicité pour arriver à un grand raffinement : imprimé sur papier fort en quatre couleurs sur blanc (bleu, sépia, rouge, noir), combinant formes géométriques et ondulations, il nous propose d’entrer dans un rêve, celui de Tim qui part à la recherche des rêves de sa mère.

Il trouve des espaces oniriques infinis qui s’enchainent en longs paysages dépliés au fils de l’accordéon. Il les parcourt avec des chaussures rouges qui font penser à celles de Gerda dans La Reine des neiges, il prend quelques objets au fil de son parcours, qui l’aideront à se défendre contre une femme inquiétante et indestructible, proche de baba Yaga, enfin, il trouve ce qu’il cherche : une boite avec à l’intérieur un livre accordéon dans lequel on voit Tim regarder par la fenêtre sa mère qui dort, image multipliée comme à l’infini grâce au jeu sur la typographie et l’emboitement des images.

Une belle réussite, rêveuse et mystérieuse, impeccablement réalisée. Décidément, il ya de bien belles choses dans le ventre de la baleine !

La Promesse de l’ogre

La Promesse de l’ogre
Rascal, Régis Lejonc
L’école des loisirs (Pastel), 2015

Tuer le père

Par Anne-Marie Mercier

Le fils de l’oLa Promesse de l’ogregre ne veut pas manger de l’enfant comme son père. Il lui fait promettre d’arrêter de les chasser et de les tuer, mais la promesse n’est pas tenue bien longtemps. L’ogre est ici absolument classique, grand, avec une barbe, sale, et maniant un grand couteau… L’histoire se conclut par la mort du père et la survie de deux enfants, le fils de l’ogre et la fillette qu’il a sauvée.

Le titre rappelle vaguement quelque chose : peut-être « promesse de l’aube » ? C’est bien une histoire de parentalité. C’est aussi une histoire d’amour entre un fils et son père, et pourtant de solitude et d’incompréhension. Ce désir de « chair tendre » du père pourrait signifier bien des choses et des situations où l’addiction d’une part et la honte d’autre part sont plus fortes que l’amour. Il pourrait aussi suggérer la nécessité de rompre les coutumes ou croyances mortifères que l’on transmet d’une génération à l’autre. Les dessins de Lejonc rendent magnifiquement ce conte cruel avec une palette très colorée, parfois sombre et grinçante.

Un jour à la mer

Un jour à la mer
Kimiko
L’école des loisirs, 2015

Pop-up subaquatique

Par Anne-Marie Mercier

Un jour à la merPlutôt qu’un jour, comme le laisse croire le titre, c’est un moment, où la jeune Lola  est à la plage puis très vite sous l’eau. Le dispositif du Pop-Up permet de superposer différents plans, algues, poissons, etc., mais est peu dynamique. Quant à l’histoire, elle est simplissime et peu originale.

Mais les dessins de Kimiko sont pleins d’humour et de couleurs, et ce côté paisible et sans surprise (la murène n’a pas l’air bien méchante et se plie facilement à l’autorité de l’enfant) a un petit charme particulier.

Les Histoires d’Amadou: vol.1, L’Opinel

Les Histoires d’Amadou: vol.1, L’Opinel
Alexis Peyri, Suzi Pilet
La Joie de lire, 2013

Indémodable Opinel

 Par Anne-Marie Mercier

Paru aux éamadou_opinel_web_carre_200ditions du Cerf-volant en 1951, cet petit bijou a reparu à La Joie de lire en 2013, sans modification en dehors de la couverture, suivi d’autres volumes des Histoires d’Amadou Cela donne, comme le dit la préface, un texte un peu décalé et peu « politiquement correct » ( rien de bien grave…), mais charmant.

Les photos en beau noir et blanc de Suzy Pilet étaient à cette époque àopinel2 l’avant garde, présentant un personnage de poupée de toile dans des décors réels. L’histoire est rêveuse et fantaisiste, montrant Amadou d’abord comme un petit garçon ordinaire mais un peu fantasque et obstiné, puis suivant son périple, suspendu à des ballons gonflés à l’hélium et traversant la France jusqu’à la mer. La langue est soignée, un peu désuète (ah, l’imparfait du subjonctif !). Un régal.

La Vie rêvée

La Vie rêvée
Michel Galvin
Rouergue, 2014

Grrr / Bloup…

Par Anne-Marie Mercier

Un poisson qui vie_revee_galvin_mse prend pour un ours, des lapins qui se désignent comme des sardines, et de fait vivent sous l’eau (enfin, sur l’espace blanc de la page, où est-on, sinon dans la langage?), tout est sens dessus dessous dans cet album. Retrouve-t-on un équilibre en rencontrant un « vrai » ours en fin de parcours? rien n’est moins sûr.

Qu’est ce qu’être un « vrai » ours ? L’identité dépend-elle du regard que l’on porte sur soi ou de celui des autres? que font de nous nos rencontres ? etc.

Il reste que dans cette histoire en randonnée où l’ours imaginaire vit comme un ours et dévore tous ceux qu’il rencontre, jusqu’à ce que, arrivé à la surface, il se trouve en présence d’un « vrai ours »… on parcourt avec lui un espace de liberté.  Chaque double page est comme inachevée, la page portant le texte continuant quelques lignes du dessin de celle qui lui fait face, les matières se mélangent, tandis que les couleurs, les lignes et les formes se poursuivent, faisant de la lecture une véritable ascension.

Michel Galvin, Godard, Modiano ou Aristote de la littérature de jeunesse ? voyez le bel article de Sophie van der Linden sur cet album qui a obtenu le prix pépites en 2014.

La revanche de Nébouzat-le-Froid

La revanche de Nébouzat-le-Froid
Christine Avel
L’Ecole des loisirs, 2013

Le fossile de la concorde

Par Matthieu Freyheit

nébouzatJoli roman. Eloi est élevé dans la honte d’un village sans possession, dans l’ombre de celui d’en face : Nébouzat-le-chaud. C’est là-bas que les choses se passent, et ce n’est pas pour rien : Nébouzat-le-froid, glorieux village, possède un patrimoine exceptionnel sur lequel le maire du village n’hésite pas à insister. Il est certes facile d’attirer l’ « idiot du voyage » avec de telles promesses :
Nébouzat-le-chaud
son climat ensoleillé
ses grottes troglodytes
ses traces de dinosaure authentiques
son tumulus préhistorique

L’histoire universelle résumée en un petit village d’Auvergne. Parent pauvre du petit vallon, Nébouzat-le-froid n’a rien pour se défendre. Jusqu’au jour où, miracle, le chien déterre dans le jardin familial un os…d’hipparion. De quoi prendre une revanche méritée.

De quoi jouer également avec cette idée que le fossile est un objet idéal de narration : reste, trace, fragment, il ne vaut que pour ce qu’il dévoile partiellement, et par ce qu’il continue de cacher, appelant l’imaginaire à collaborer avec la science et avec la découverte.

Mais le doute subsiste : ne serions-nous pas vraiment pris pour des idiots, à Nébouzat-le-froid ?

Un récit fort bien mené, bourré de vieilles ficelles et de bonnes idées sur la supercherie, la trouvaille et la dissimulation, mais aussi la honte, et la terrible envie d’appartenir à l’autre camp, juste pour savoir ce que ça fait.

On salue, au passage, le travail de Gabriel Gay sur la couverture, très belle.

 

Monsieur Ravel rêve sur l’île d’insomnie

Monsieur Ravel rêve sur l’île d’insomnie (conte musical)
Frédéric Clément (texte, voix, illustration)
Didier jeunesse, 2013

Rencontre de deux artistes, rêve général

Par Anne-Marie Mercier

A partir de la monsieurravelmusique de Ravel, mais aussi de sa biographie (Ravel insomniaque, Ravel élégant, Ravel « horloger », comme le nommait Stravinsky, Ravel, sa mère et l’Espagne), Frédéric Clément nous emmène en voyage en poésie dans un livre CD où texte, images, musique et voix se complètent parfaitement.

Monsieur Ravel y parcourt un monde proche de la fantaisie de L’Enfant et les sortilège, rencontrant la tasse en porcelaine, l’horloge, un jouet mécanique, et aussi les chats et d’autres animaux, Laideronnette impératrice des pagodes, la Belle et la Bête, La Belle au bois dormant…

La quête de Ravel, cherchant la vague verte qui l’emmènera vers le sommeil, soutient le récit raconté par le texte et la voix de Frédéric Clément, tandis que la musique emporte l’imaginaire dans les espaces généreux qui lui sont heureusement totalement dédiés.

Les images créent un monde aquatique suspendu dans l’attente, un petit théâtre mental et rêveur, ponctué de petits cailloux, coquillages, billes, boutons, plumes, insectes… dans un traitement hyper réaliste proche de ce que l’ont trouve dans les magasins Zinzins de Clément. Si toutes les images sont superbes, les dernières mêlent écume et matières de façon époustouflante, sur les airs d’ « Une barque sur l’océan » et, bien sûr, du « Bolero ».

Chapeau, Monsieur Clément !

Ravel ne pouvait être mieux accompagné, « illustré », au plus haut sens du terme.

 

L’Homme qui dessine

L’Homme qui dessine
Benoît Séverac
Syros, 2014

Crimes en série chez sapiens sapiens

Par Matthieu Freyheit

lhommequidessineMounj est un homme-qui-dessine : il a été missionné par sa tribu (les hommes de Neandertal) pour courir le monde, l’explorer, l’appréhender, et le rapporter sous forme de récits, mais aussi de dessins rudimentaires tracés sur des écorces de bouleau. Et, peut-être aussi, pour trouver une femme de son espèce : car les hommes de Neandertal, dits hommes-droits, s’éteignent peu à peu, victimes d’un mal que personne n’est capable de définir.

Au cours de son voyage, Mounj est fait prisonnier par une tribu d’Hommes-qui-savent, autrement dits sapiens-sapiens, qui l’accusent d’avoir assassiné plusieurs membres de leur clan. Mounj organise sa défense, et offre de découvrir le véritable meurtrier, dans un délai que lui octroie le chef.

L’enquête, cependant, n’est qu’un prétexte, qu’un support. Le roman de Benoît Séverac est d’abord celui de la rencontre. Entre deux peuples aux coutumes et connaissances différentes. Mais surtout entre un peuple amené à survivre (nous), et l’un voué à la disparition. L’espoir de la survie et le sentiment de l’inéluctable se répondent, et s’éclipsent parfois pour jouir de cet étonnant moment, symptomatique d’une « inquiétante étrangeté ». Car si le récit semble simple et limpide, notamment sous l’effet d’une économie de style (l’auteur échappe aux clichés à la fois du bon sauvage et du barbare préhistorique, mais aussi à nombre d’images éculées), il n’est pas sans faire écho à certaines problématiques brûlantes : fantasme conspirationniste du « grand remplacement », réflexions sur le dépassement de l’humain par le posthumain, angoisses d’extinction et scénarios catastrophes, etc. L’auteur rappelle avec finesse que nos peurs de disparition ne datent pas d’aujourd’hui, que le coupable est toujours tout trouvé, que de la rencontre naissent autant de craintes que de possibles renouveaux, et, certainement, son lot d’incompréhensions.

En outre, précisions que le roman a le mérite de ne pas chercher, comme beaucoup d’écrits liés à la préhistoire, une portée documentaire superficielle : le récit prime, et Benoît Séverac est avant tout un bon romancier.

 

 

Moi, les mammouths

Moi, les mammouths
Manuela Draeger
L’Ecole des loisirs, 2015

Sherlock Holmes chez Boris Vian

Par Matthieu Freyheit

Manuela Drmoilesmammouthsaeger n’en est pas à son coup d’essai, pas plus qu’elle n’est le premier coup d’essai de celui dont elle est l’hétéronyme : Antoine Volodine. Depuis Au Nord des gloutons, Manuela Draeger invite ses lecteurs à suivre les ‘aventures’ de Bobby Potemkine, enquêteur devant l’Eternel – mais on ne sait pas bien lequel. Les chauves-soubises sont toujours là, ainsi que Lili Nebraska l’ensorceleuse, et toute la bizarrerie d’un monde éminemment pluriel qui trouve son contrepoint dans la simplicité du style, évacuant tout superflu : les choses sont là, voilà tout.

Dans ce nouvel opus, Bobby, entouré notamment d’une directrice de Maison du peuple réduite dans un bloc de glace et de deux mouettes moqueuses, enquête sur la présence d’un mystérieux groupe de mammouths. Mais l’enquête est d’abord un prétexte, et l’action est celle des images et des rêveries qui défilent («Je ne suis pas rouge, c’est le reflet du vent sur mes joues »), des jeux de langage : bref, un prétexte à l’écriture. Moi, les mammouths, comme l’ensemble des enquêtes de Bobby Potemkine, est un outil parfait pour introduire aux plaisirs de la création, à l’idée que l’assemblage des mots suffit parfois pour que quelque chose se produise (le mot est un geste pas comme les autres), ainsi qu’au contact de l’étrange, de l’échappée. Il y a du Boris Vian dans ce texte, mais exempt de superficialité : une poésie lunaire qui ferait songer aux Fleurs de neige de Max Ernst.

On salue, au passage, la très belle couverture proposée à partir d’une photographie de Lise Sarfati ; et on se replonge, aussitôt, dans les précédents volumes des aventures de Bobby Potemkine.

 

 

 

 

Les Oiseaux blancs de Manhattan

Les Oiseaux blancs de Manhattan
Xavier Armange
Editions d’Orbestier (Rêves bleus), 2013

Les oiseaux blancs du deuil : 11 septembre 2011

Par Anne-Marie Mercier

Depuis pluoiseauxblancssieurs mois, j’ai cet album sur la pile des livres à lire/chroniques à faire, et je tourne autour sans bien savoir par quel bout le prendre.

Il est très beau. Son haut format s’adapte parfaitement à son objet, les tours de Manhattan. Les couleurs suaves d’une aube tranquille au matin du 11 septembre 2011, puis rouges et brunes de l’incendie, noire de la nuit et des jours de deuil, bleues d’une nouvelle aube porteuse d’espoir, parlent d’elles-mêmes.

Et pourtant, un malaise reste : à ces oiseaux blancs qui s’envolent très loin dans l’album, (image d’un espoir qui s’envole mais reviendra ?) se superposent au souvenir des milliers de papiers blancs qui se sont échappés des tours, mais pour retomber très vite, et des corps tombés des tours qui ne se sont pas relevés : l’événement est euphémisé, esthétisé et son contexte, ses raisons et ses conséquences ne sont pas évoqués, on peut le regretter. Il s’en dégage une idée d’apaisement, de refus d’instrumentaliser le chagrin, on peut s’en réjouir. Les avis sont partagés, et mon propre avis aussi !