Au Pays des lignes

Au Pays des lignes
Victor Hussenot

La Joie de lire (Somnanbule), 2014

Aventures linéaires

Par Anne-Marie Mercier

aupaysdeslignesUn garçon bleu, une fille rouge, un monstre jaune qui s’avère être un garçon jaune… Tous ces personnages évoluent dans un décor de lignes rouges et bleues, tantôt courbes et tantôt droites, tantôt géométriques, tantôt imitant la nature. Ces décors deviennent monochromes lorsqu’après bien des aventures chacun rentre chez soi, retrouve ses parents : on songe à Petit Bleu et petit jaune de Léo Lionni. Entretemps, ils auront vécu des aventures, des amours, des séparations, tout un roman.

Cet album au graphisme très original (uniquement des lignes tracées au crayon à bille sur fond blanc, quelques cases à certaines étapes) reste inclassable : ni roman graphique ni BD, c’est un album sans texte dans lequel l’espace de la page se prête à de multiples traitements qui suggèrent mouvements et durées de façon très efficace.

La Conséquence de mes actes

La Conséquence de mes actes
Eva Kavian
Mijade (zone J), 2013

 Les vacances d’un ado décomposé

Par Anne-Marie Mercier

La Conséquence de mes actesAprès Premier chagrin, dont ce roman est une sorte de suite (l’ami de Sophie, Homère, est le personnage principal), on attendait beaucoup, sans doute trop tant le précédent volume avait surpris par son originalité et sa finesse. La Conséquence de mes actes propose une intrigue plus convenue, tout en en évoquant l’éveil de la sexualité d’un adolescent – de façon très directe – et en accumulant les intrusions vers de nombreux domaines sociétaux contemporains : l’homosexualité, les familles recomposées, l’addiction des ados aux réseaux sociaux.

Tout cela s’imbrique dans une histoire assez classique d’un ado déchiré par la séparation de ses parents et par leurs nouvelles amours qui l’excluent, envoyé en vacances chez des inconnus, un couple de grands parents original et sympathique gérant plutôt bien la tribu déchaînée de leurs petits-enfants. Tous ces personnages finissent par apprivoiser le jeune Homère en proie à une crise de révolte contre les adultes « dont les choix ont le plus souvent des effets négatifs sur la vie de leurs enfants ».

En définitive, l’originalité principale du livre tient à son écriture, dont la recette est donnée par le narrateur lui-même dans les derniers chapitres. Pour éviter un redoublement, il doit rédiger pendant les vacances un texte sur le thème qui a fourni le titre du livre. On découvre donc à la fin que ce qu’on vient de lire est cette « compo » et que le texte a été travaillé et écrit avec cette perspective en visant un certain brio. « J’avais évité la chronologie linéaire, j’avais utilisé le schéma narratif et dramatisé les événements, mais la réalité de ma vie avait largement suffi ». Brillant, bien ficelé, plein de hardiesses, ce roman pèche un peu par un certain trop plein qui le prive de l’émotion provoquée par le précédent. Sophie a jusqu’ici la part belle : on attend la suite de ses aventures (prochainement sur li&je)

Le Journal d’un poilu

Le Journal d’un poilu
Sandrine Mirza

Gallimard jeunesse (les yeux de la découverte), 2014

14-18, la version familiale

Par Anne-Marie Mercier

Le-journal-d-un-poiluSandrine Mirza nous propose l’histoire de son grand-père à travers des fragments de journal, des reproductions de photos et de lettres personnelles d’une part, et des documents d’archive d’autre part, tout cela fort bien identifié, les premiers sur la page de gauche, les seconds à droite.

Le journal est intéressant et très concret : il évoque les affectations qui conduisent André sur les différents fronts de la guerre des tranchées, sur la Marne, mais aussi à Salonique, les conditions de vie (une insistance sur le manque de nourriture convenable qui sonne juste), l’angoisse, les blessures (André est souvent à l’lennemihôpital pour différentes raisons). Une histoire d’amour adoucit l’ensemble, celle de la rencontre avec la jeune Antoinette (16 ans) qu’il épouse dès sa démobilisation, en 1919 : une bonne façon de dire que la guerre pour beaucoup ne s’est pas arrêtée en 1918.

Enfin, sur la guerre de tranchées, allez donc lire L’ennemi de Davide Cali et Bloch (Sarbacane, 2006) : une petite merveille.

La Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale
Simon Adams

Gallimard jeunesse (les yeux de la découverte), 2014

14-18, la version officielle

Par Anne-Marie Mercier

La Première Guerre mondialePlusieurs fois réédité depuis 2002, cette traduction d’un ouvrage anglais ressort pour les circonstances de la commémoration avec quelques ajouts et améliorations sur le plan de la lisibilité. On y retrouve les principes qui ont fait le succès de la collection : de nombreuses images bien identifiées (photos, archives, reconstitutions muséales…) et textes brefs sur des sujets divers : les grandes étapes du conflit, l’équipement des soldats, la guerre de tranchée, celle du désert, celle de l’espionnage, etc., un glossaire et un index. Mais celui-ci, bien utile, renvoie pour le mot « mutinerie » à celles de soldats russes et allemands, mais rien pour les anglais et les français, c’est dommage.

C’est donc une version encyclopédique un peu déshumanisée (à opposer à l’album de Dedieu paru cette année) qui pourra être complétée par un autre album paru chez le même éditeur : Le Journal d’un poilu publié par Sandrine Mirza, donc nous parlerons dans la prochaine chronique.

Le Passage du diable

Le Passage du diable
Ann Fine
L’école des loisirs, 2014

Maison de poupée… gothique

Par Anne-Marie Mercier

lepassagedudiableQuel beau roman gothique que celui que vient de publier Ann Fine ! Original, touchant, et passionnant autant qu’inquiétant, il tourne autour… d’une maison de poupée. Cette maison, magnifique et gigantesque est le seul objet qui nourrit l’imaginaire d’un enfant, un garçon reclus depuis son enfance par sa mère. Il n’a jamais vu personne en dehors d’elle et a eu, pour seul contact avec le monde, la lecture de romans et de récits de voyages. Jouant en cachette avec cette maison et avec les poupées de bois qui la peuplent, il s’invente des aventures, dialogue, se confronte à toutes sortes de personnages.

Il sort de son isolement avec l’intervention de voisins et d’un médecin qui fait interner celle-ci. La suite du récit est à la fois tragique et heureuse : Daniel se trouve une nouvelle famille chez le médecin, joue avec ses filles, et continue avec la plus jeune à jouer avec la maison dans laquelle la petite découvre des choses qu’il n’avait jamais vues, notamment une poupée mystérieuse et maléfique.

Le médecin trouve la trace d’un oncle de Daniel dont le visage ressemble curieusement à cette poupée, comme les autres ont des airs de famille avec sa mère. Il est envoyé chez lui, dans la maison qui a servi de modèle à celle qu’il a connue, mais bien changée, sinistre et entourée de mystères. Grâce à l’aide de deux vieux serviteurs, Daniel découvre l’histoire de sa mère, les raisons de sa folie et la menace que représente son oncle pour lui. Personnage étrange, tantôt séducteur tantôt inquiétant, profondément diabolique, l’oncle et sa poupée vaudou introduisent une dimension fantastique dans le final de ce roman qui va progressivement du réalisme classique à un thriller passionnant. Les fils se nouent, les mystères se dévoilent peu à peu et le destin des deux maisons se scellent dans un superbe final.

Un Jardin sur le bout de la langue

Un Jardin sur le bout de la langue
Constantin Kaïtéris, Joanna Boillat

Motus (Pommes Pirates Papillons), 2014

Greffes langagières

Par Anne-Marie Mercier

UnJardinsurleboutdelalangueComme les autres albums de cette collection, ce recueil de poèmes joue avec les choses comme avec les mots. Ici, il s’agit de légumes, ceux que l’on plante, ceux que l’on mange, mais surtout ceux que l’on regarde.

Les jeux sur les mots et les lettres n’est jamais gratuit mais invite à voir autrement : c’est une invitation à mieux les considérer dans leur forme, texture, couleur, croissance, comme à mieux prendre en compte les mots qui les désigne. Comment la cerise et la fraise en se décomposant finissent par revenir au même, comment le poireau et la pomme se rejoignent… Les illustrations crayonnées donnent aux végétaux formes et sentiments humains et l’on peut méditer sur la mélancolie du champignon ou la légèreté des navets.

Les Fuyants de Maxfield Academy

Les Fuyants de Maxfield Academy
Robison Wells
Le Masque (Msk), 2013

par Anne-Marie Mercier

 

lesfuyantsSuite des Variants (voir la chronique précédente), Les Fuyants tient les promesses du précédent. Benson s’est enfui avec Becky, chargée de maintenir l’ordre dans le pensionnat, mais saisie par le doute. Ils sont arrivés à traverser la forêt et les limites du parc malgré l’attaque de personnages parmi lesquels certains qu’ils croyaient leurs amis mais sont en réalité des copies  de ceux-ci, mi-clones mi-robots…

Le deuxième volume propose un deuxième enferment : ils sont bloqués dans le village des rebelles (où ils retrouvent des ami(e)s qu’ils croyaient morts et les originaux de clones qu’ils ont connus au pensionnat (vous suivez?) : débats cornéliens : qui Benson aime-t-il vraiment, l’amie disparue et retrouvée, ou Becky? A qui obéir? qui est un traitre ? On commence à entrevoir l’explication de tous les mystères sous la forme d’un complot international ourdi par… qui ?

Le suite au prochain volume!

Les Variants de Maxfield Academy

Les Variants de Maxfield Academy
Robinson Wells
Le Masque (Msk), 2013

Sa majesté des mouches au pensionnat

Par Anne-Marie Mercier

Les VariantsCe roman emprunte à une thématique classique, celle de l’orphelin : se retrouvent dans un pensionnat situé dans un grand parc proche d’une forêt des adolescents de douze à dix huit ans, sans famille et sans amis, que personne ne viendra réclamer. Depuis Harry Potter (et même avant) le pensionnat est un des lieux favoris du roman pour adolescents. Il rejoint la thématique de la maison, souvent infinie (L’Autre de P. Bottero, La Maison sans pareil de E. Skell , Le Mystérieux Cercle Bendict de T Lee Stewart, et surtout Méto de Yves Grevet) mais aussi de la maison-labyrinthe et de la maison-prison. Le personnage principal des Variants y arrive plein d’espoir, et déchante très vite.

C’est un lieu sans adultes, géré par les élèves,  bien loin des îles désertes idéales. On pense à Sa majesté des mouches, mais on se situerait ici après l’épisode final de ce roman : le drame a eu lieu, plusieurs enfants sont morts, massacrés lors d’une guerre de gangs. Depuis, les enfants se sont organisés pour maintenir une paix plus ou moins armée. Le groupe le plus nombreux qui se désigne lui même comme la « Société », fait régner l’ordre. Un autre, le « chaos », fait contrepoids et fait peser une menace permanente. Les « variants » accueillent ceux qui ne veulent appartenir à aucun des deux blocs. C’est le groupe le moins nombreux et c’est celui que choisit – ou plutôt ne choisit pas -le héros;

Mystères : qui est derrière tout cela? pourquoi les retient-on ? A quoi riment les leçons qu’on leur fait apprendre sur toutes sortes de sujets incohérents? Que deviennent ceux qui arrivent à l’âge où ils doivent quitter l’école? et ceux qui se sont enfuis? Qui est à l’origine des fumées que l’on voit parfois? En qui peut-on avoir confiance? (la réponse est bien sûr, comme l’indique la couverture : personne).

C’est original et efficace, le lecteur se pose toutes ces questions et est porté par l’énergie et la capacité de révolte du héros qui semble infinie : à suivre… dans la chronique suivante.

Les Bruits chez qui j’habite

Les Bruits chez qui j’habite
Claire Cantais, Séverine Vidal

L’édune, 2014

Tic, tac

Par Anne-Marie Mercier

LesBruitschezquijhabiteLes bruits d’une journée, ceux des différents espaces de la maison, ceux des saisons, ceux qu’on imagine au loin… tout cela forme la bande son d’une enfance, pour s’en souvenir quand elle sera enfuie, à l’image de cette horloge venue d’une maison de vacances qui a été vendue.

Ce bel album propose au jeune lecteur un personnage qui lui ressemble et vit des événements ordinaires auxquels il accorde toute son attention. C’est une invitation à saisir les moindres détails du quotidien pour en jouir et s’en souvenir ensuite, comme de précieux éléments arrachés au temps. Les images mêlent de très beaux crayonnés (pour les personnages) à des papiers découpés et des géométries qui suggèrent la relative permanence des choses et la fluidité des mouvements et des moments.

Le Mange-doudous

Le Mange-doudous
Julien Béziat

Pastel, 2014

Mon doudou cra-cra, ce héros

Par Anne-Marie Mercier

Le MangedoudousTout semble avoir été dit sur les doudous, il faut donc trouver des domaines à explorer. Julien Béziat réussit ce pari en partant d’un point de vue adulte : le doudou est souvent un objet répugnant et peu hygiénique. Alors, gare au mange-doudous qui l’avale : il passera par toutes les couleurs avant de mourir dans d’atroces souffrances. Voilà le point de vue enfantin conforté : c’est sa « saleté » qui fait sa force.

Cette fable est racontée sous la forme d’un combat où, en l’absence de l’enfant-narrateur (c’est Berk le doudou canard qui le lui a raconté), le monstre blême défait tous les autres doudous, tigres, éléphants, super héros…, les « faux », ceux qui seront lavés à la fin de l’histoire, et est défait par Berk au nom évocateur. Toute l’action se passe dans le cadre d’une chambre d’enfants dont on explore tous les recoins (les doudous apeurés se cachent, il faut les trouver, notamment dans la bibliothèque où l’on trouve un hommage au regretté Mario Ramos). Onomatopées, explosions, accumulations, tout est mis en œuvre pour donner à ce combat, dans lequel c’est le plus petit et le plus méprisé qui gagne, une dimension héroïque.