Le Mystère de la grande dune

Le Mystère de la grande dune
Max Ducos

Sarbacane, 2014

 

Sauvetage animal au Pyla

Par Anne-Marie Mercier

LeMysteredelagrandeduneMax Ducos, auteur de Jeu de piste à Volubilis, nous emmène dans un nouveau jeu, cette fois-ci en pleine nature, sur la dune du Pyla. Un jeune garçon suit un chien qui l’emmène jusqu’à un dauphin échoué ; il arrive à la sauver grâce à l’aide de quelques personnes rencontrées sur le chemin. Jolie histoire.

Elle plaira aux jeunes lecteurs amateurs d’animaux, et leur dira que l’aventure appartient à ceux qui se lèvent tôt ( ! ), mais c’est surtout une belle promenade dans la dune, ses pins, ses pentes abruptes, ses rives encombrées après la tempête, tout cela vu en plans larges et souvent surplombants, une plongée dans les couleurs bleu et sable.

Que s’est-il passé ?

Que s’est-il passé ?
Nicolette Humbert

La Joie de lire (tout-petits photos), 2014

Avant / après

Par Anne-Marie Mercier

QuesestilpasseUn autre « imagier » cartonné de photos, du même auteur que Goélands et salicornes chroniqué précédemment, mais très différent : si l’univers proposé est également celui des vacances (mer, campagne, vergers, jardin, forêt, cour de grande maison…), le principe en est fort différent. Au premier abord, on croit être devant un dispositif simple d’une image unique sur une double page. Regardant plus attentivement, on se rend compte que chaque page est le double de l’autre et montre la même vue, mais après… Après quoi, tout est là et le jeune lecteur (comme l’adulte) doit reconstruire l’événement sur lequel la séquence fait ellipse : le passage d’un humain, le bond d’un animal, le fil de l’eau, le souffle d’une brise… Tout cela étant un support idéal pour des échanges, débats et parcours sans fin, d’autant plus que la quatrième de couverture propose de recommencer immédiatement, en proposant en fausse clôture l’image qui précède dans le temps logique celle de la première de couverture.

Superbe idée, d’une apparente simplicité bien à hauteur des tout petits, bellement réalisée avec des photos de grande qualité, des couleurs bien restituées et des cadrages subtils.

 

Goélands et salicornes

Goélands et salicornes
Nicolette Humbert

La Joie de lire (tout-petits photos), 2014

 Sur la plage abandonnée…

Par Anne-Marie Mercier

goelands_salicorne_RVB_c_500Il y a de plus en plus d’ « imagiers » cartonnés sous la forme de recueils de photos, et c’est heureux. Ici, l’exploration proposée est celle d’une plage et de ses alentours, des plans larges aux plans rapprochés : plage, falaise, phare… puis phoque, crabe, galets… en passant par les balanes, patelles et salicornes : autant dire que les adultes eux-mêmes apprendront quelque chose.

Ils apprendront également, avec les tout petits, à regarder de près les animaux aquatiques (l’œil vif et méfiant du crabe), les plantes (la flottaison paresseuse de l’algue), et à s’émerveiller devant la qualité de ces photos et de leur reproduction : comme pour les grands !

Et dans deux jours, un autre imagier, encore meilleur…

WARP, Livre I : L’Assassin malgré lui

WARP, Livre I : L’Assassin malgré lui
Eoin Colfer

Traduit (anglais) par Jean-François Ménard
Gallimard Jeunesse, 2013

Le mystère des Londres

Par Matthieu Freyheit

WARP1Chevie Savano, jeune agente du FBVI, est envoyée à Londres après avoir fait échouer une mission d’infiltration. Sa nouvelle mission ? Attendre, sans sortir, quelque chose ou quelqu’un qui, prévient-on, ne devrait pas arriver : loin d’être évident pour une jeune fille au tempérament plutôt explosif et à la personnalité piquante.

Riley, miséreux londonien de la fin du XIXe siècle et jeune adolescent, vit au service de son assassin-magicien de maître, l’infâme Garrick, en quête de véritable magie. Leur prochain coup comme mercenaires : un nouvel assassinat, que devra perpétrer Riley pour prouve sa ‘valeur’ auprès du maître. Au moment du meurtre, cependant, le jeune garçon hésite, avant que sa main, forcée, ne s’enfonce. Et que l’imprévu ne s’en mêle, projetant Riley, avec le corps de l’assassiné, dans un futur qui n’est autre que le présent de l’agente Savano.

Dès lors s’engage une longue et haletante (pour les personnages) course-poursuite, semée de meurtres, Chevie et Riley étant amenés à faire alliance contre le terrible magicien lancé à leurs trousses. L’intérêt n’est pas là, mais plutôt dans les allers et retours entre deux époques, et dans l’imagination des possibilités offertes par ces voyages temporels, propres à comparer deux réalités urbaines. Par ailleurs, si le Londres contemporain est somme toute assez peu précisé, Eoin Colfer propose en revanche de restituer un Londres romantique des bas-fonds, fidèle (ou presque…) au portrait qu’en dresse Dominique Kalifa (Les Bas-fonds, 2013).

On se demande, toutefois, si tout le dispositif mis en place est bien utile. Les voyages temporels sont certes l’occasion de rappeler l’idée qu’il n’y a pas d’homme éternel, mais la problématique n’est que très légèrement soulevée. De fait, les situations sont souvent simplifiées par une multiplication d’effets qui agissent comme un semblant de complexité (Garrick fusionne par exemple avec un agent du XXIe siècle et intègre ainsi ses connaissances et compétences, brisant la nécessité de l’adaptation). L’emprunt générique au steampunk, devenu un peu trop globalisant pour fédérer ou générer une idée spécifique, semble donc lui aussi un peu gratuit.

Quant à Riley, sa présence manifeste le désir de l’auteur de proposer/propulser un personnage ‘à la Dickens’, auquel hommage est rendu, et fonctionne également (un peu ?) comme un argument marketing. Mais cela importe peu : on se réjouit, tout se même, d’acquérir un texte qui pourrait, justement, aider à conduire les élèves jusqu’à Oliver Twist. Là réside sans doute l’un des atouts (il y en a d’autres, quand même) du nouveau roman d’Eoin Colfer.

Enfin, le ton prêté à l’agente Chevie Savano restitue la nouvelle esthétique (mode) des héros adolescents à l’insolence mordante. Là encore, Eoin Colfer s’en sort bien, en montrant notamment, quand l’ironie tombe à plat, que l’humour nécessite une forme d’intelligence, et de maturité.

rouge chaperon petit Le

rouge chaperon petit Le
Marien Tillet, Marine Cros

Collectif des métiers de l’édition (CMDE), Dans le ventre de la baleine, 2012

Au commencement était la fin…

Par Anne-Marie Mercier

rouge_chaperon_petit_leCommencer par la fin, quelle bonne idée lorsque le conte est déjà bien connu ! Cela a l’avantage de dramatiser encore chacune des étapes, de reprendre le fil à rebours pour frémir davantage. Et l’on frémit d’autant plus que le texte choisit la version la plus traditionnelle, avec la scène de cannibalisme, ici à peine suggérée, et que les images en encre de chine associent, au dessin à la plume et aux masses sombres, sur le blanc de la page, des rouges inquiétants.

Enfin, le graphisme est extrêmement intéressant. Loin de tout réalisme, il suggère plus qu’il ne montre un monstre-loup formé de feuilles que l’on peut interpréter de différentes façons et dont l’explication ne se révèle qu’en reprenant l’histoire à son début : elle tient dans les propos du chaperon rapportés à la première page (donc en conclusion à l’histoire, vous me suivez ?) : « Mamie ? Pourquoi, en automne, les feuilles elles tombent des arbres ? […] Mamie ? Pourquoi tu as de grandes dents ».

Le conte prend alors une signification nouvelle : la grand-mère et le loup ne sont qu’un seul et même danger qui guette l’enfance, celui du temps qui passe, de l’automne qui flétrit toutes choses. « L’hiver vient », comme on le répète dans une série à la mode aujourd’hui, formule qui résume toutes les catastrophes, mais aussi la catastrophe initiale qui touche tout être vivant : la fin est inscrite dès le commencement, tout le monde est mortel, même le chaperon petit… Mais souhaitons que ce soit seulement quand il sera grand !

Pour en savoir et voir plus sur l’ouvrage

et sur le collectif

Bimbi

Bimbi
Albertine
La Joie de lire, 2014

Enfances croquées

Par Anne-Marie Mercier

 BimbiSous la forme d’un beau carnet de croquis grand format, au papier crème et aux bords arrondis, Albertine présente des situations variées et simples : être avec (ou ne pas l’être), demander, tenir la main (ou la jambe), tirer, pousser, regarder (ou ne pas regarder), combattre ou discuter, toutes sortes de mini récits que le lecteur nourrit de ses propres souvenirs et sensations.

 

Ecoute les bruits de

Ecoute les bruits de… (la basse-cour, la nuit, les pirates, la rivière)
Delphine Gravier-Badreddine, G. Houbre, P. de GHugo, S. Peyrols, P.-M. Valat, H. Galeron, L. Bour, D. Moignot,…
Gallimard jeunesse (mes premières découvertes sonores ), 2013

Les bruits: habits neuf pour une collection classique

Par Anne-Marie Mercier

Premieres-Decouvertes-sonoresLa collection « mes premières découvertes » reste une collection phare pour les documentaires et a initié avec cette nouvelle série une approche originale du savoir, qui passe à la fois par l’image (et il y a du beau monde parmi les illustrateurs et illustratrices choisis !) et par les sons. Si certaines « illustrations sonores sont parfois un peu anecdotiques et relèvent davantage d’un effet de mode que d’une volonté d’instruire, d’autres sont de vrais véhicules de connaissance, reproduisant des cris d’animaux ou des bruits de la nature peu faciles à identifier.

Longue vie à la série des premières découvertes sonores, une collection qui « fait du bruit » comme l’indique judicieusement la fiche de presse. !

Alice Crane. Les Corbusards (Tome I)

Alice Crane. Les Corbusards (Tome I)
Naïma M. Zimmermann

Seuil, 2014

Fantasy urbaine

Par Matthieu Freyheit

alicecrane_corbusardsCorbusards. Un mot-valise qui sonne plutôt bien. Ce qu’il recouvre n’a pourtant pas grand-chose d’original : des vampires, des gargouilles, des mages, et j’en passe. Le roman de Naïma M. Zimmermann n’a pourtant que peu de choses en commun avec une mode postromantique versée dans la résurgence de créatures nocturnes de tous genres.

Alice Crane, médecin légiste, est conduite malgré elle à découvrir l’existence de créatures qu’elle pensait de fiction. Cette découverte se double de sa propre mise en danger, d’un quiproquo qui la suivra tout au long du livre pour en faire une héroïne de hasard, comme c’est souvent le cas dans la littérature contemporaine. Heureusement pour elle, Alice Crane trouve un compagnon efficace dans la personne de James Flynn, agent de l’Organisation, structure secrète en charge de gérer les relations entre les différentes espèces. Car il faut bien protéger les humains, et s’assurer qu’une guerre entre mages et djinns, pour ne citer qu’eux, ne fasse pas un carnage parmi la population ‘civile’.

Anti-héroïne et vrai héros font une équipe souvent bancale pour découvrir, au gré des indices, quel complot se joue présentement chez les Corbusards, mais aussi les secrets des uns et des autres, y compris ceux des membres de l’Organisation, qui ne semble pas toujours si protectrice.

Tout ne brille pas d’originalité, c’est vrai. Mais enfin, l’originalité parfois échoue, tandis que la récurrence fonctionne. Car l’auteure se situe bien dans la récurrence plutôt que dans la reproduction. En particulier, son roman trouve sa singularité dans l’appel au film noir, tandis qu’Edencity, lieu de l’action, n’est pas sans rappeler la sombre Gotham. Voix française ajoutée au nouveau succès de la fantasy urbaine (on pense au grand succès d’Eoin Colfer avec Artemis Fowl), Alice Crane ne démérite nullement en proposant une intrigue resserrée et sans surenchère. Bars louches, appartements sombres, fêtes populaires dangereuses, quartiers à contourner, et un fantastique qui frôle avec les frontières du réalisme magique, la série de Naïma Zimmermann a un relent dix-neuviémiste de mystères urbains qui est loin de nous déplaire. D’autant plus que, s’il s’agit bien de vampires et autres créatures surnaturelles habituelles, l’auteure leur prête un traitement sensiblement différent, excluant (dans ce premier tome au moins) les affres romantiques dont sont affublés nombre de récits de ce type. Un très bon premier volume, en somme, qui mérite d‘être défendu dans un panorama de fantasy parfois confus.

Bonne nuit Eddie

Bonne nuit Eddie
Amélie et Estelle Billon

Grasset jeunesse, 2013

L’empire des rêves

Par Anne-Marie Mercier

bonne_nuit_eddie_couvEddie sait « se faire oublier », d’après ses parents ; il ne comprend que peu à peu les pièges de ce « talent ». Mais l’album développe sa revanche : à travers son imagination, Eddie piège le réel, l’apprivoise, le met en pages : à gauche, le texte, tracé d’une main enfantine à la plume, à droite, l’image, aux superbes noirs de Chine et blancs, traçant un univers enfantin entre désarroi et maîtrise; domptant les rêves et les thèmes de l’imaginaire (dinosaures, cochons ailés, machine anti-matière…)

Angel, l’indien blanc

Angel, l’indien blanc
François Place

Casterman, 2014

Atlas imaginaire et songes de nuits australes

Par Anne-Marie Mercier

angel-l-indien-blancJusqu’ici, François Place romancier n’arrivait pas à la hauteur (magistrale) de François Place auteur-illustrateur, malgré de belles échappées (j’en avais parlé dans ma chronique du Secret d’Orbae). Cette fois, avec Angel, il propose une œuvre impressionnante et fascinante, qui reprend les caractéristiques qui ont fait sa marque tout en ouvrant d’autres voies.

La tribu des Woanoas dans laquelle Angel, esclave en fuite, et Corvadoro, noble vénitien, séjournent est décrite avec le souci d’un ethnologue qui rappelle les autres romans de François Place et son Atlas des Iles d’Orbae : coutumes, division en classes d’âge, mode de pêche, structure sociale, religion… tout cela et bien d’autres  sont évoqués,  sans tomber dans un catalogue artificiel : tout est vu par les yeux d’Angel, ou à travers le témoignage de son compagnon de captivité, avec des incertitudes, des interrogations, des terreurs et des charmes puissants.

C’est aussi un récit d’aventures plein de rebondissements qui entrelace plusieurs thèmes : Angel est un bâtard, un métis (comme le titre l’indique) né au XVIIIe siècle d’une gouvernante française expatriée en Argentine puis enlevée par des indiens de ces terres, peuple systématiquement massacré par les conquérants européens. L’histoire de sa mère et la période de son enfance où il est un paria parmi eux est brièvement retracée dans le premier chapitre. Le personnage de sa mère vite disparue, marque l’esprit du lecteur par son originalité comme il marque la destinée de l’enfant. Vendu comme esclave après une razzia des blancs sur le village, Angel vit les durs travaux de sa condition et est un souffre-douleurs dans les distractions de son maître et des amis fortunés de celui-ci. Modèle de résilience, il puise dans ces épreuves ce qui lui fera réussir par la suite toutes ses entreprises dangereuses et mortelles. Tout cela fait l’objet d’un texte bref, le deuxième chapitre : autant dire que François Place excelle dans les narrations brèves, apparemment simples, mais denses.

Angel vit une deuxième existence à bord d’un bateau faisant voile vers les antipodes, toujours maltraité et affamé (comme il se sera tout au long du roman jusqu’à un heureux dénouement). A bord de ce navire, un académicien mathématicien naturaliste, et arriviste , un dessinateur chargé de mettre en images les merveille, plantes, animaux, indigènes et monstres que rencontrera l’expédition, un vénitien aussi savant que sceptique, richissime et mystérieux, un capitaine compétent et autoritaire, un bosco rude, et tout le peuple qui fait vivre le Neptune. On apprend beaucoup de la marine à voile à travers les activités d’Angel, les parties du vaisseau, son approvisionnement, ses hiérarchies, ses avaries et réparations…

La troisième existence est retracée dans les deux derniers tiers du roman, parmi les mystérieux Woanoas, peuple à deux bouches, qui parle avec deux voix et sait vivre avec le froid et le feu, l’air et l’eau, les « gens de l’eau » et ceux de l’air. Et c’est véritablement un livre d’air et d’eau, fluide, miroitant, plein de courants subtils que ce livre. Les descriptions de ce monde pris dans les glaces sont envoutantes, tant lors de la course du Neptune que dans les moments passés chez les Woanoas. Angel est aussi un merveilleux roman initiatique où l’homme et l’animal s’affrontent et se complètent et où la magie et le rêve s’entrelacent.

vieuxfouLe roman porte aussi une interrogation sur la représentation par l’image et on retrouve ici des échos du Vieux fou de dessin. L’opposition entre le soin méticuleux du dessinateur naturaliste qui s’interroge sur les limites de son art et la méthode de Corvadoro qui procède par « visions » (« un souffle étrange traversait ses images qui ressemblaient plutôt à des intuitions, des impressions fugaces ou des chimères » p.79) semble refléter les interrogations de l’illustrateur. Enfin, l’épilogue qui pose le problème du mensonge, fiction dans la fiction, plus croyable qu’une vérité qui n’entre pas dans les cadres de pensée, est très subtil, tandis que le destin des cartes qui ont retracé ce voyage, cartes dont on sait l’auteur friand, est un beau clin d’œil.

Bravo, l’artiste !