Le Magasin de souvenirs

Le Magasin de souvenirs
Jeanne Taboni Miserazzi, Didier Jean & Zad
Illustrations ISALY
2 Vives Voix

Un dérouleur de souvenirs…

Par Chantal Magne-Ville

La plongée dans les souvenirs d’enfance est au cœur de ce tendre album, avec l’histoire attachante de Célia et de son arrière grand-mère, Mamine. Lors d’une incursion au grenier, la petite fille a découvert un coffre à jouets et désormais, à chaque visite, un objet fait resurgir anecdotes et souvenirs d’enfance de l’arrière grand-mère. La connivence entre les deux est perceptible. Hélas, sa mère lui apprend un jour que cette dernière perd parfois la mémoire.

Le magasin des souvenirs qui appartient à la collection bien nommée Bisous de famille, a un format élégamment étiré sur la verticale qui attire immédiatement le regard par une palette originale où se détachent des visages empreints de douceur. Mais c’est d’abord le choix du  thème, encore assez  rarement abordé avec les très jeunes enfants, que l’on retient : celui du lien intergénérationnel, non pas avec les grands-parents mais avec les arrière-grands-parents. De même que dans le petit roman Mon cœur n’oublie jamais d’Agnès De Lestrade, destiné à des plus grands, l’histoire séduit et évite avec bonheur l’écueil du didactisme que le petit encart final sur la maladie d’Alzheimer aurait pu laisser craindre.

Le texte aborde très simplement et directement la question de la perte de mémoire et de la dépendance, à travers le point de vue de la fillette, tout en offrant une réparation symbolique  étonnante, avec la trouvaille heureuse de Madame Sognia, sorte de fée contemporaine, capable de conserver la trace des souvenirs de chacun dans ses parchemins, ce qui permet un renversement des rôles. Désormais ce sera la fillette qui aidera son arrière-grand-mère à retrouver ses souvenirs. Quant au motif du grenier, où chaque jouet retrouvé ranime le passé et ses jeux, il est plus convenu mais demeure efficace. Il faut dire que le texte est remarquablement servi par une illustration toute en nuances sur un papier épais qui magnifie les couleurs. Le trait s’étire dans une esthétique un peu japonisante, avec des visages blanchis et agrandis, légèrement étirés, où la moindre mimique donne à voir la sensibilité du personnage, et met en évidence les regards. La construction des images est particulièrement efficace avec notamment des contre plongées étonnantes pour illustrer les méandres de la mémoire. Sur un fond d’aquarelle, les rehauts de couleur sont du plus bel effet. Un album au message profond, qui pacifie autant les petits que les grands, sans doute accessible dès 5 ou 6 ans, mais que l’on comprendra mieux en prenant de l’âge.

Le Petit Prince et … (l’oiseau de feu, la reine de jade, Euphonie, les Eoliens)

Le Petit Prince et … (l’oiseau de feu, la reine de jade, Euphonie, les Eoliens)
Katherine Quenot

Gallimard jeunesse, 2011

La dérive des dérivés

par Anne-Marie Mercier

Voilà le petit prince mis en série comme on met en boîte, en accompagnement à la diffusion de films d’animation. Si les illustrations qui reprennent des images en 3D sont originales et la mise en page élégante, les histoires ont un petit air de préfabriqué et les textes sont plats.

Quant à l’esprit de l’oeuvre de Saint-Exupéry, il est bien oublié : le Petit Prince est un héros volontaire et plein de ressources; il est accompagné du renard  (on croyait qu’il s’étaient dit adieu définitivement) et le moindre problème se règle à coups de manteau magique, épée magique, langage magique, etc. A éviter donc, comme la version pour les petits des mêmes titres.

50 animaux à habiller de la tête aux pieds

50 animaux à habiller de la tête aux pieds
Géraldine Cosneau

Mila éditions, 2011

Rhabillons-les !

Par Caroline Scandale

50 animaux à habiller de la tête aux pieds est un ouvrage d’activités multiples, pédagogiques et ludiques autour des coutumes vestimentaires. Des personnages anthropomorphes (Super poulette, Youssou le lion, Mimi marmotte et leurs amis…) ont mélangé tous leurs habits. L’enfant est invité à retrouver leurs tenues selon diverses thématiques. Il doit coller les vêtements prédécoupés, les accessoiriser avec des gommettes et colorier le décor.

L’objet livre se savoure dans un premier temps visuellement. Les couleurs sont douces et les motifs des habits, classieux et désuets. Les tenues foisonnent de détails et d’accessoires minutieusement dessinés. Histoire, mythologie, littérature, loisirs, saisons, métiers sont balayés avec précision. Fait rare, les couleurs ne sont pas stéréotypées mais toutes mixtes ou attribuées aux deux sexes sans clichés. Seuls les cils semblent caractériser plus particulièrement les personnages féminins.

Sur la forme, ce livre propose aux enfants de trois ans et plus des activités qui correspondent parfaitement à leurs centres d’intérêt ainsi qu’à leurs capacités psychomotrices: gommettes, collage de formes prédécoupées et coloriages.  Pas besoin de ciseaux, un peu de colle et des crayons suffisent.

Cet album est une invitation au jeu et à la culture qui ouvrent les jeunes esprits.

Une Petite Heure perdue, Coeur de lierre

Une Petite Heure perdue
Nathalie Hense

mØtus (mouchoir de poche), 2011

Eloge de l’attente

Par Anne-Marie Mercier

 Dédié « à tous les enfants dont les agendas de ministre ne laissent jamais de place aux petites heures perdues », ce livre est un éloge du temps «mort », un temps plein de vie pour qui sait s’y prendre.

Un garçon attend, regarde au sol, tortille ses doigts, chantonne, rêve. L’attente se meuble de merveilles et les dessins, en blanc sur noir font exploser le monde. Ces mini-livres de mØtus sont un concentré de pensée et de beauté.

Dans la même collection, Coeur de lierre de Michel Besnier, propose des variations autour de l’image d’une feuille de lierre et des mots et jeux associés.

 

Le mille-pattes
Jean Gourounas
Editions du Rouergue, 2012

Dessiner les nombres …

 Par Marianne Moulin

« Au début, un mille-pattes, c’est facile à dessiner : en gros, ça ressemble à une saucisse ou une banane, tout dépend de la couleur utilisée. Après c’est plus compliqué, il faut choisir la bonne couleur de la saucisse et la bonne couleur des pattes pour qu’elles soient bien visibles. On va faire notre mille-pattes jaune avec des pieds noirs, c’est décidé ».

Contrairement aux apparences, ce livre n’est pas un simple album à compter. Au travers d’un mille-pattes aux milles couleurs, l’auteur nous dévoile toutes les formes que peuvent prendre les nombres. L’important n’est pas de savoir compter, compter des « pattes » ou des « pâtes », mais de découvrir toutes les formes que peuvent prendre les nombres.

 Un, deux, trois … Au début on compte des pattes, par paires avec ou sans « chaussures ». Quatre cent cinq, quatre cent six … Ensuite, des traits bien droits pour simplifier. Sept cent huit, sept cent neuf … Puis des « pattes en lettres », des « pattes en chiffres », des « pattes en pâtes » et des « pattes en arbres ». Neuf cent quatre vingt dix neuf, mille … Et enfin, tout recommence.

Les Bêtes curieuses

Les Bêtes curieuses
François David, Henri Galeron

mØtus, 2011

Jeux de mots et de formes

Par Anne-Marie Mercier

Sixième collaboration des deux artistes, ce recueil de définitions loufoques accompagnées d’images du même tonneau est un régal. Les « bêtes » sont un singe, un canard, un girafon… Mais certains surprennent et abritent un autre bestiaire, mmétaphorique : le blues : « animal à la voix triste de la famille du cafard et du bourdon » ; un aspirateur : « bête à roues comme le paon » ; une machine à laver : « bête toute ronde dont les petits sont provisoirement retirés à leur naissance afin d’être réchauffés au soleil » … Quant aux vrais animaux, ils sont l’occasion de jeu sur les mots (la caille est un animal très frileux) et d’images drolatiques (la caille chaussée de brodequins et emmitouflée a un air enrhumé absolument évident).

Entre énigmes, mots valises et poésie, les pouvoirs du langage et de l’image et leur capacité à jouer ensemble sont ici évidents.

La Toile et toi

La  Toile et toi
Philippe Godard, Marion Montaigne
Gulf Stream Editeur, 2011

Pour mieux connaître la Toile

Par Françoise Poyet

L’Internet a transformé le monde et a créé une espèce nouvelle « l’Internaute ». Mais, connait-il suffisamment bien le cybermonde dans lequel il évolue ? Définir le vocabulaire associé à Internet sans faire d’abécédaire ? C’est possible, « Et Toc ! »

Pour mieux connaître la Toile, le Net et les enjeux du numérique, Philippe Godard propose de découvrir le « cyber-vocabulaire » développé au cours des deux dernières décennies avec l’arrivée d’Internet. En utilisant l’ordre alphabétique, il commence par A comme Addiction, Araignée, Arobase, Avatar ; puis, B comme Berners-Lee (Tim), Big Brother, Blog ; C comme Cloud Computing, Confidentialité, Cryptage… ; ensuite, D comme Digital natives ; E comme E-mail… ; F comme Fiabilité… ; S comme Second Life et enfin, Z comme Zuckerberg Mark (fondateur de Facebook).

Par exemple, qu’est-ce qu’un « flash mob ? » ou bien à quoi correspond «  l’erreur 404 » ?

Si vous ne savez pas répondre, vous trouverez les réponses dans ce livre bien astucieux. A la fin, un quiz fait le point sur vos connaissances.

Les Mystères des musées de Paris

Les Mystères des musées de Paris
Alain Korkos et Marie de Monti

Après la lune jeunesse, 2011

Livre-jeu promenade

Par Anne-Marie Mercier

Ce livre jeu propose un petit roman, pas fameux mais prétexte à parcourir différents musées de Paris (le Louvre, Orsay, musée Guimet, Beaubourg, Carnavalet, quai Branly, Picasso). Il propose un cadre fantaisiste de visite : Mona Lisa s’ennuie et entraîne quelques-uns de ses camarades (une momie, du statut d’Hercule, l’enfant de Chardin…) en s, Alain Korkos et Marie de Monti Après la lune jeunpromenade. C’est l’occasion de faire parler les personnages des tableaux ou leurs auteurs. Le procédé est artificiel sur le plan narratif mais permet de multiplier les rencontres et les très courtes descriptions.

L’essentiel est dans les possibilités d’activités offertes (40 jeux) : colorier, reproduire des caractères chinois, faire un mots-croisés, dessiner une vignette de BD, calculer… Les plus intéressantes sont celles qui permettent d’explorer un tableau, mais bien souvent cela reste une recherche très anecdotique.

Si vous souhaitez faire comprendre à un enfant la nature et le pouvoir de l’art, ce n’est pas l’ouvrage idéal ; mais si vous voulez lui faire visiter des musées et n’avez d’autre ressource que l’occuper pour éviter l’ennui, ce livre sera parfait.

Le livre qui dit tout

Le livre qui dit tout
Guus Kuijer
Traduit (néérlandais) par Maurice Lomré
L’école des loisirs (neuf), 2007

 Tout, ce livre dit tout (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier (août 2007; pour accompagner la remise du prix A. Lindgren 2012)

Ce petit roman tout à fait étonnant et passionnant, merveilleusement écrit, mêle sérieux et fantaisie, histoire de sorcière et mythe biblique, combat pour les droits des femmes et des enfants, réflexions sur le fanatisme religieux, sur le pouvoir de la fiction et de la poésie, sur l’imagination et le vrai courage (il y est question de résistance, de communistes dénoncés aussi : l’Histoire est elle aussi présente comme la fantaisie)…

Le héros, Thomas, neuf ans, vit aux Pays-Bas, peu après la deuxième guerre mondiale. Dans un premier temps, on peut penser que sa vie est parfaite : son père joue du violon, sa mère chante, sa sœur Margot est un peu niaise, une vraie « fille ». Et d’emblée un problème est posé : « de quoi parlent les livres ? » « de Dieu », dit le père, « d’amour », dit la sœur, « de Dieu et d’amour », dit la mère. Et celle-ci, comme sa fille, est sommée de ne pas dire de bêtises par le père. Tous les soirs, celui-ci lit là sa famille la Bible, l’Ancien Testament; il est violent et intolérant. L’histoire commence avec les premiers coups, donnés d’abord au fils (parce qu’il a remplacé – on ne saura pas si c’est sciemment – « pauvres pêcheurs » par « pauvres pleureurs » dans sa prière), puis contre la mère.

L’imagination de Thomas (ou ses visions) lui fait reproduire dans leur maison le récit biblique des plaies d’Egypte, pour punir celui qui lui apparaît comme le « Pharaon ». Ceux qui connaissent l’histoire frémiront, en se souvenant que la dernière de ces plaies est la mort du fils premier-né de toutes les familles, à commencer par celui de Pharaon, autant dire que Thomas programme sa propre mort, après avoir constaté celle de Dieu qui ne l’aide pas. Et l’on passe tout près d’une conclusion extrêmement noire.

Mais la fantaisie et la douceur gagnent, on ne dira pas comment : à chaque lecteur de se laisser entraîner par l’imagination et les rêves de Thomas, qui a avec Jésus (c’est-à-dire avec la présence de la croyance ancienne en lui, on le comprend progressivement) des conversations à la fois déchirantes et drôles. On se laisse porter par la fantaisie de sa rencontre avec la sorcière de sa rue, sa découverte grâce à elle des pouvoirs de la musique et de la littérature : Emile et les détectives, Sans famille et la poésie fantaisiste d’Annie M. G. Schmidt lui donnent des conseils pour résoudre ses problèmes, déclarer son amour à la fille qu’il aime, vaincre ses peurs et son père, découvrir sa sœur.

C’est une histoire tragique et drôle, pleine d’invention et de poésie, qui, on l’aura deviné, pose et fera poser de nombreuses questions, sur la religion, le fanatisme, la violence conjugale et paternelle, la place de la culture et de l’Histoire dans la société et les pouvoirs de l’imaginaire.  Effectivement, ce livre dit tout, sans tabou, en en peu de pages.

Qui a piqué les contrôles de Français ?

Qui a piqué les contrôles de Français ?
Nicolas de Hirsching, Fanny Joly

Casterman, 2011

Délire pédagogique

Par Anne-Marie Mercier

 Cet album propose la réédition d’un titre publié en 2000 et épuisé depuis. Un dossier retrouvé dans une poubelle est apporté au commissariat de police; il contient des rédactions corrigées à l’encre rouge et notées. Le sujet de ces devoirs est « vous passez un après-midi avec votre grand-mère, racontez »…

Les devoirs des élèves sont d’une très grande variété et de longueur variable, de trois pages à deux lignes (« moi je ne passe pas de mercredi avec ma grand-mère, elle est morte »). Même dans ce cas, le professeur est très en verve et a réponse à tout, que ce soit sur la forme ou sur le fond. On rit beaucoup en lisant les devoirs des enfants : trouvailles de langage, dialogues savoureux, situations extravagantes ou, à l’inverse, platitude scolaire consternante (obtenant de fort bonnes notes). Pour en lire des extraits, voir la chronique de Catherine Gentile sur ricochet (http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/44217-qui-a-pique-les-controles-de-francais). Mais ce sont les remarques dans les marges et en fin de devoir qui sont les plus cocasses. L’institutrice n’est pas en peine de discours moraux (« c’est pas beau de rapporter », « n’as-tu pas une notion de l’amour trop intéressé ? » « Il n’est pas bien de se moquer des infirmités des vieux », « tu pourrais parler à ta grand-mère sur un autre ton ! », « Et tu trouves ça drôle ! » « Je suis atterré par ton manque de morale et de conscience »).

Elle prononce des jugements sur les familles (« une grand-mère inexistante, une mère souvent absente, un père exhibitionniste et violent, je comprends maintenant pourquoi tu écoutes si peu en classe ! ») ou au contraire félicite parents et enfants (« Continue, charmante enfant » « Ah Ah Ah, je me régale ! »), Elle donne son point de vue (« Quel fumiste, ce Picasso ! »), se fâche lorsqu’on parle d’elle ou lorsqu’elle croit qu’on parle d’elle, se raconte un peu (son enfance, ses relations avec son petit-fils…).

Enfin on a un exercice de réécriture savoureux lorsque l’institutrice recopie en bon langage un torchon écrit par un enfant afin de pouvoir lui mettre une très bonne note (la grand-mère de cet enfant est une institutrice à la retraite).

Dans cette nouvelle édition chaque copie est imprimée en caractères imitant une écriture manuscrite correspondant à la personnalité de chaque élève, l’ensemble est relié sous la forme d’un dossier à élastique un peu fatigué, les pages sont en papier quadrillé séyès, enfin c’est un bel emballage pour un ouvrage très drôle et néanmoins utile pour réfléchir sur le genre de la rédaction scolaire. La caricature n’est-elle pas un reflet déformé et exagéré du réel ? Ici, c’est un « réel » très daté, mais qui peut alerter sur les dangers d’un retour possible et les dérives possibles du métier de professeur… et d’élève, sans parler de celui de grand parent.