Les Révoltés d’Athènes

Les Révoltés d’Athènes
Mathilde Tournier
Gallimard jeunesse (scripto), 2019

Des hésitations de la démocratie

Par Anne-Marie Mercier

Les romans pour adolescents se déroulant dans l’Antiquité semblaient avoir déserté le genre de l’aventure, depuis les belles réussites historiques de René Guillot (Le Champion d’Olympie) ou de Rosemary Sutcliff (L’Aigle de la neuvième légion), pour se tourner vers le roman policier (voir les séries, assez réussies, de Richard Normandon) ou le fantastique voire la fantasy (Les reprises de l’Odyssée ou de l’Enéide de Honacker, les réécritures de mythe de Claude Merle, la série des Percy Jackson de Rick Riordan…). Ce roman, pur roman historique sans magie ni enquête se rapprocherait plutôt du roman politique, de manière tout à fait intéressante : le contexte est celui d’une victoire de Sparte sur Athènes, qui impose la tyrannie des trente, la fin de la démocratie directe, jusqu’à une révolte conduite par Thrasybule, qui rétablit celle-ci. Le règlement de comptes qui suit entraine la mort de Socrate.
En outre, c’est un vrai roman pour garçon, avec une pente vers l’homosexualité assumée (contrairement au roman de Sutcliff délicieusement innocent, ou à la série en BD des Alix de J. Martin) : pendant le siège d’Athènes qui a affamé la population et causé la mort d’une partie de sa famille, le héros adolescent, Héraclios, se prostitue à des aristocrates pour survivre (et pour éviter à sa jeune sœur le même sort), tout en ayant une liaison avec une femme. Il tombe amoureux par la suite d’un autre garçon, un spartiate : la rencontre entre les deux cultures est ici illustrée par leur histoire, leurs discussions et les explications que chacun donne à l’autre de la mentalité de son peuple.
Héraclios est le narrateur du roman, qui est présenté comme un témoignage qu’il aurait écrit pour les générations futures, au même titre que d’autres témoignages qui nous sont parvenus de cette époque ; il est fort bon pédagogue, explicitant ses impressions, livrant la clé de ses raisonnements, créant ainsi un effet de réel. Ainsi, au début de son aventure, il voit que ses camarades faits prisonniers dans le combat d’Aigos Potamos sont surveillés par deux sortes de gardes : les uns ont les cheveux ras et portent des haillons, les autres ont les cheveux longs et portent des armures. Il en déduit que les premiers sont les esclaves des seconds avant d’apprendre plus tard que les premiers sont des hilotes et qu’il n’y a pas d’esclaves à Sparte (contrairement à Athènes).
Ce qui reste de famille à Héraclios après la mort de son père et de ses oncles à Aigos Potamos est composé de personnages touchants : sa sœur au fort caractère, ses jeunes cousins terrifiés qu’il doit protéger, auxquels ont peut ajouter ses amis, la jeune prostituée au grand cœur qui est à l’occasion son amoureuse, le poissonnier du Pirée, etc.
On apprend beaucoup de choses sur cette période et de nombreux personnages célèbres y font une apparition : Thrasybule, Lysias, Eratosthène (l’un du groupe des trente « tyrans » de cette période), Alcibiade… Héraclios apparait comme le prototype du jeune garçon issu du peuple et fervent défenseur de la démocratie ; cela ne l’empêche pas d’être parfois ébranlé par les arguments de Socrate. De quoi lancer bien des débats…

 

La page actualités

Du nouveau sur la page actualités de Li&Je  – et sur les autres pages, à visiter régulièrement:

Une exposition de la BnF revient sur les scandales qui ont secoué la littérature jeunesse.

 

Sur la 3 : Comment vivre en paix avec ses voisins ? La question se pose dès le plus jeune âge. Quatre livres proposent d’en parler aux jeunes lecteurs.

Sur France culture : La littérature jeunesse, baromètre de la crispation et du changement de la société ?

Robinson

Robinson
Peter Sîs

Texte français de Paul Paludis
Grasset Jeunesse, 2018

Une île à soi

Par Anne-Marie Mercier

Cet album n’est pas une énième adaptation du Robinson de Defoe ; c’est à la fois une relecture et un souvenir de lecture, une mise en contexte, une relation entre l’enfant et le livre, et une superbe mise en image de la thématique de l’île où survivre.
D’après l’auteur, c’est une photo d’enfance qui a déclenché le souvenir et l’envie de réaliser l’album, tout y serait vrai, donc. Pourtant, sur la même dernière page il est affirmé que « cet ouvrage est un ouvrage de fiction. Les noms, personnages, lieux et circonstances sont issus de l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnes ou événements réels » (… etc.). Un peu comme dans Moi, Fifi de Solotaref, la photo devient alors un objet troublant, censé attester de la vérité de l’histoire dessinée, et tenant un discours double.
Le narrateur a des amis dans son quartier avec qui il joue aux pirates, matin et soir, partout ; ils transforment la ville, les rues et les squares en lieux imaginaires où vivre leur passion. Lorsqu’il s’agit de se déguiser pour un mardi-gras, tous ses amis viennent avec des habits de pirates, sauf lui, qui, suivant une idée (et une réalisation) de sa mère, vient en Robinson. Les moqueries et brouille sont suivies d’une forte fièvre qui l’emmène sur l’île de Robinson où, seul (mais avec son lapin), il explore, découvre des merveilles, apprend à survivre, se fait de nouveaux amis (des animaux), jusqu’au jour où les pirates débarquent…
Sur la dernière page, on lit encore : « Robinson a été réalisé avec des stylos, de l’encre et de l’aquarelle. Je voulais que les images et leur processus de création soient aussi libres que mon imagination d’enfant. L’histoire est avant tout un rêve. A travers les couleurs, le style et l’émotion de chaque page, j’ai essayé de recréer l’atmosphère onirique que j’ai ressentie lorsque petit garçon j’ai lu Robinson Crusoé ». De fait, si dans le récit cadre, réaliste, on retrouve le style habituel de l’auteur, la partie rêvée est fort différente : dans un style naïf, elle fait alterner pages sombres et pages claires, associe le vert de l’île et le bleu de la mer et du ciel, ou celui, plus profond, de la nuit, des formes exubérantes et des dessins plus sages, des doubles pages et des pages fractionnées… dans un rêve qui commence comme il a fini, de même que la brouille s’achève avec le partage d’imaginaires.

 

Broadway Limited, t. 1 : Un diner avec Cary Grant

Broadway Limited, t. 1 : Un diner avec Cary Grant
Malika Ferdjouk
L’école des loisirs (« medium+, poche »), 2018

Lalaland 

Par Anne-Marie Mercier

Publié pour la première fois en 2015, ce « pavé » est passé en poche, pour le plus grand bonheur des amateurs de : Malika Ferdjouk
New York
Cinéma
Show business
Comédie musicale
Lala land
Soap opera
Sitcom (Friends)
Roman sentimental, etc.

Il y a un peu de tous ces éléments dans ce roman, porté en partie par le point de vue de Jocelyn, un français de 17 ans qui débarque à Manhattan en 1948 pour y étudier la musique, mais aussi par celui des jeunes filles qui, comme lui, séjournent dans la pension Giboulée :
– celui du personnage de la jeune Page, qui espère décrocher un rôle,
– de Manhattan, danseuse, qui espère la même chose mais cherche aussi son père disparu,
– de Hadley, ex-danseuse qui vit d’expédients en cherchant le jeune homme dont elle est tombée amoureuse dans le train Broadway Limited, en 1946, etc. On ne citera pas tous les personnages de ce roman foisonnant : musiciens, comédiens, agents, détectives, marchands de donuts, vendeurs de fleurs, tous un peu fous, et plein d’énergie.
C’est surtout la belle énergie de New York qui porte le livre, les espoirs, la fantaisie, l’envie de vivre à fond ses passions et son histoire, le Manhattan du Café Society, de l’Empire State Building et de l’université de Columbia. C’est aussi un jeu, avec des personnages aux noms étranges qui font de multiples clins d’œil : Humbledore, Plimpton, Hadley… et avec des chemins qui s’entrecroisent et se cherchent. Le deuxième volume est paru dans la même collection (à suivre !).

 

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough
Rébecca Dautremer
Sarbacane, 2018

Le Très Riche Album de Rébecca Dautremer

Par Anne-Marie Mercier

« Les Riches Heures » évoque un ouvrage médiéval, un livre d’heures enluminé. Mais Rébecca Dautremer nous livre ici une version toute laïque de ce calendrier : on y égrène le temps : non pas des mois mais des années, celles vécues par le héros, de sa naissance à sa mort. Une vie « riche » non parce qu’elle est exceptionnelle, mais parce qu’elle a été vécue pleinement et longuement. C’est ainsi que, avant de s’endormir pour la dernière fois, Jacominus fait le bilan de son passage : « je n’ai pas été un héros, et ma vie a été simple. Ce fut une petite vie, vaillante et remplie. Une bonne petite vie qui a bien fait son travail. Je t’ai bien aimé ma petite vie ».

On le suit de la naissance à la mort : une famille aimante avec plein d’amis (ils remplissent les pages, notamment les pages de garde, légendées, où l’on peut jouer à les reconnaitre, à se souvenir des liens de parenté et d’amitié), un accident qui le laisse estropié, des difficultés à trouver sa place à l’école et ailleurs, des difficultés à rester en place et donc des voyages, des progrès dans la compréhension des autres, dans le rapprochement avec Douce, celle qu’il préfère, des moments où le quotidien s’impose et oblige à renoncer à ses propres rêveries pour répondre aux demandes du réel, notamment à travers ses enfants, du temps pour comprendre que l’on change et que le temps passe… C’est un mini traité de la « vie bonne », pas très facile et ordinaire, mais portée par l’affection, le courage et l’attention.

Rébecca Dautremer a pris pour un héros un personnage animal : malgré son nom (Jacominus Stan Marlowe Lewis Gainsborough), Jacominus est un petit lapin : mais ce n’est nullement une façon de se lancer dans les « histoires de lapin » dénoncées par Christophe Honoré dans Le Livre pour enfants, il n’y a rien de niais ni de futile. Tous les personnages sont des animaux (lapins, poules et coqs, chiens et chiennes, chèvres et boucs…) mais ils sont fortement anthropomorphisés et vivent dans des décors urbains, des maisons, des paysages travaillés. Ils vivent des vies d’hommes : école, voyage en mer, guerre…

Enfin, les images inscrivent ces « heures » dans l’histoire et dans l’histoire de l’art : les jeux d’enfants dans la neige évoquent Brueghel, des paysages font penser à Seurat, à Eugène Boudin (à moins qu’il faille chercher du côté du cinéma (Ma Loute de Bruno Dumont ?), une vue urbaine à Hopper, une scène de guerre dans la neige a un air de déjà vu (campagne napoléonienne ?), la page qui se lit verticalement est sans doute proche d’une illustration d’Alice au pays des merveilles… et bien d’autres encore qu’il faudrait chercher si l’on voulait tout savoir de la fabrique de l’album.

Mais il n’est pas besoin de chercher si loin pour tirer de la lecture et de la contemplation un plaisir parfait, que ce soit celui des enfants ou celui des adultes.  C’est un grand album, aussi bien par sa taille (le format est haut et plus large que d’ordinaire en proportion, ce qui donne des doubles pages proches du panorama), par son sujet, par la richesse, la variété et la beauté de ses images, par la simplicité et la musicalité du texte.

Celle du milieu

Celle du milieu
Kirsty Applebaum
Traduit (anglais) par Rose-Marie Vassallo
Flammarion jeunesse, 2019

La fin de l’innocence

On retrouve dans le récit de Kirsty Applebaum un peu de l’atmosphère de La Voix du couteau, premier tome de la trilogie de Patrick Ness, Le Chaos en marche. Tout se passe dans un futur assez proche (2081) ; la terre est ravagée par un conflit et de petites communautés tentent de se protéger en vivant en autarcie, travaillant la terre et pratiquant des artisanats simples, avec un mode de vie en apparence simple et harmonieux; ils refusent tout contact avec des étrangers. Personne n’a le droit d’entrer ni de de sortir du village, sauf la maire, et les premiers nés, qui, quand ils ont l’âge, partent pour la guerre et ne reviennent jamais. Ils sont choyés en attendant.
Maggie, second enfant dans une fratrie de trois, ne saisit pas vraiment la situation et aimerait bien être une ainée avec un futur glorieux : elle rêve de se distinguer, noue une amitié avec une fille du dehors, la trahit, tente de se racheter… Elle est la narratrice d’un récit qui raconte comment son enfance et le monde dans lequel elle vivait ont basculé en une seule semaine de septembre.
Le mystère qui entoure le départ des ainés et leur disparition, l’emprise de la maire sur la communauté, les rumeurs, tout cela crée une atmosphère de plus en plus pesante après un début qui montrait le charme des plaisirs champêtres de l’héroïne et de sa famille. L’évolution de Maggie qui comprend peu à peu les catastrophes qu’elle a déclenchées en pensant bien faire et qui finit par démasquer un terrible trafic est au cœur du récit, qui la voit passer de la naïveté et de l’insouciance à la plus grande détermination. Tout cela est très bien mené, rapide, plein de suspens et d’action, avec un brin de cruauté.

Tor et les garnements

Tor et les garnements
Thomas Lachavery
L’école des loisirs (mouche), 2017

Le retour du troll

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir Tor et ses amis les trolls. A nouveau il lui faut laver l’un d’eux, un tout jeune que son ami lui a confié pour le protéger de la guerre qui va commencer chez eux. Au même moment, le village accueille son homme célèbre, un acteur fameux. On se doute des scènes de pagaille en perspective.

Mêlant dégout et tendresse, le portrait du jeune troll est savoureux, et surprenant. Mais on est un peu loin de la fraicheur et de la simplicité des premières aventures de Tor.

Bob et Marley. Un métier

Bob et Marley. Un métier
Marais, Dedieu
Seuil jeunesse, 2018

Un métier d’ours

Par Anne-Marie Mercier

Comment choisir le « métier de quand on sera grand » ? On peut lire les albums de Dedieu sur ce thème, ou méditer sur les inquiétudes de l’ourson Bob : que faire ? Si les  idées de Bob sont loufoques et les réponses de Marley pleines de bon sens, les dessins de Dedieu sont faussement simples et pleins de petits détails charmants. Quant à la « chute », qu’on ne dévoilera pas, elle replace le choix du métier dans une certaine modernité.

L’Anti- Magicien, t. 3 : L’ensorceleuse

L’Anti- Magicien, t. 3 : L’ensorceleuse
Sébastien de Castell
Traduit (Canada) par Laetitia Devaux
Gallimard jeunesse, 2019

 

Abracadabra !

Par Anne-Marie Mercier

Le premier tome de cette série qui en prévoit six était prometteur, le deuxième décevant, le troisième est… intéressant mais pas encore très abouti : l’auteur a bien compris que pour faire survivre son héros sans pouvoirs dans un monde de mages très puissants qui veulent tous sa mort, il allait devoir le doter de quelques ressources supplémentaires. Ses atouts, comme son astuce (très limitée pour mettre des touches d’humour dans le texte, ce qui n’est pas indispensable à mon avis et tombe à plat), son héroïsme (là encore, l’auteur a du mal à faire des choix et son héros ne se comporte de la sorte que par erreur, ou faute de choix), ses fidèles soutiens (là c’est assez réussi, avec un animal familier qui n’est pas vraiment de bonne compagnie, et une femme mystérieuse et douée) sont augmentés par quelques ajouts : de nouveaux amis (des filles, de son âge, tiens !) des pouvoirs enfin, une vue double qui lui permet parfois de voir ce que d’autres ignorent, une capacité à plonger dans le monde de l’ombre, et enfin le pouvoir que lui donnent des pièces mystérieuses. Son apprentissage dans ce domaine, seul et à l’instinct, est un peu rapide et guère convaincant, mais bon, l’auteur avait du retard à rattraper.
De beaux univers, de sombres complots, un monde en péril que seul un jeune garçon peut sauver, des cartes mystérieuses, de la magie blanche et noire, il y a beaucoup de trouvailles ingénieuse et d’ingrédients intéressants, mais on sent toujours un manque de maitrise globale de l’univers et des personnages, comme si le plan d’ensemble n’avait pas bien été anticipé, dommage ! Le premier tome reste le meilleur.

Le roman, pour les tomes 1 et 2, a été finaliste du grand prix de l’imaginaire 2019

Moi devant, Le Petit Bonhomme de pain d’épice, La Sieste des mamans,Le Chat Bonheur

Moi devant, Le Petit Bonhomme de pain d’épice, La Sieste des mamans
Nadine Brun-Cosme et Olivier Tallec, Anne Fronsacq et Béatrice Rodriguez, Agnès Bertrond-Martin et Olivier Tallec
Flammarion-Père Castor (« Les histoires du Père Castor »), 2018

Le Chat Bonheur
Qu Lan

Flammarion-Père Castor (« Les P’tits albums du Père Castor), 2014

Retour aux classiques pour les petits

Par Anne-Marie Mercier

Depuis ses origines, le « Père Castor » s’est fait une spécialité des albums peu couteux pour les petits, mais de grande qualité graphique et littéraire, souvent repris sur des trames traditionnelles (comme ici le  Petit Bonhomme de pain d’épice et Le Chat Bonheur, qui donne l’origine de ces chats au bras articulé qui nous saluent dans les restaurants chinois).

Deux collections, « Les P’tits albums du Père Castor et « Les histoires du Père Castor » perpétuent cette tradition. La Sieste des mamans, album très coloré, avec un petit suspens qui valorise les petits, est également idéale en cette période de congés pour faire comprendre aux petits à quel point leurs mamans (et leur père peut-être ?) sont débordées par les soins qu’elles doivent leur donner pour les élever en sécurité : maman croco, maman éléphant et maman singe. Mon préféré est Moi devant, qui arrive à être fantaisiste et poétique tout en racontant une histoire de conquête d’autonomie face aux dangers de la rue.