L’Anti-Magicien, vol. 2 : l’ombre au noir

L’Anti-Magicien, vol. 2 : l’ombre au noir
Sébastien de Castell
Traduit (Canada) par Laetitia Devaux
Gallimard jeunesse, 2017

Amis et ennemis

Par Anne-Marie Mercier

Le deuxième tome n’a pas la richesse anthropologique du premier et comporte davantage de scènes d’action; il augmente aussi la complexité de l’intrigue et la noirceur du monde. Le héros est toujours aussi maladroit (mais il se sort de toutes les difficultés – ça en devient un peu gênant). Son ami animal, le chat-cureuil, reste aussi insupportable et attachant. Enfin, autour de lui, de nouveaux personnages mettent le héros à l’épreuve de l’amour, de l’amitié, de la fidélité… il va ainsi d’initiation en initiation, en attendant l’épreuve finale… (nous aussi).

 

Le Jazz de la vie

Le Jazz de la vie
Sara Lövestam
Traduit (Suède) par Esther Sermage
Gallimard jeunesse, 2018

Un roman qui swingue

Par Anne-Marie Mercier

On ne sait quoi admirer le plus dans ce roman : c’est en partie le portrait d’une adolescente suédoise un peu à part, qui ne s’intéresse ni aux garçons ni aux modes, pas non plus au travail scolaire, mais au jazz, et au jazz des années de guerre en Suède : elle est donc totalement isolée malgré des parents attentifs et aimants, et un peu aussi grâce à une sœur exécrable. Pas de quoi mobiliser les foules, direz-vous.

Mais c’est aussi le portrait de la vie dans un établissement scolaire dans lequel le harcèlement est massif, parfois avec la complicité des enseignants; on voit ce que subissent tous les jours ceux qui en sont les victimes à travers la vie de Steffi, tyrannisée par un groupe de filles de sa classe, physiquement, verbalement, sur internet, etc. On y voit aussi à l’œuvre un racisme larvé. On ne comprend que petit à petit que l’héroïne est d’origine étrangère – petit à petit car tout est vu de son point de vue et elle ne se vit pas comme telle – et que son malheur vient en partie de là. On y découvre l’homophobie rampante, surtout chez celles qui ont des doutes sur leur propre orientation sexuelle.
On a un début d’explication, à la fin du roman, de toutes ces maltraitances : les bourreaux ont eux aussi été des victimes d’autres victimes, etc. Dans la méchanceté crasse des Karro et des Sanja, il y a les mauvais traitements qu’elles ont subis dans l’enfance et qu’elles subissent parfois encore. Il y a toute l’histoire de la ville de Björke, des années de guerre à l’époque actuelle, avec ses secrets, ses quartiers de réprouvés mis à l’écart, de multiples Cosette et Gavroche. Tout cela n’apparait que petit à petit, encore une fois.
En effet, le récit est mené de main de maitre, guidant le lecteur d’un état d’innocence à une compréhension de plus en plus profonde des faits et de leurs racines. Ce n’est pas Steffi qui mène ce récit, bien que son point de vue soit central ; c’est un vieil homme, Alvar, qui lui raconte une partie de sa vie, par fragment, retenant certaines informations pour plus tard, laissant Steffi tirer ses propres conclusions. Alvar est en maison de retraite, très isolé ; il vit avec ses souvenirs de musicien : il a connu un certain succès à Stockholm pendant les années de guerre. Lors des visites de Steffi, il luit raconte par bribes sa très belle histoire d’émancipation et même d’amour,  fait son éducation musicale en commentant les disques qu’il lui fait écouter (et la « play list » du roman est impressionnante). Il est impuissant à la consoler et à la protéger contre ses bourreaux, mais il la guide dans sa pratique musicale et suit son évolution jusqu’à sa réussite à l’examen d’entrée dans un lycée musical de Stockholm où elle sera enfin au milieu de ses pairs et respectée comme telle.

Le récit est construit avec un tempo parfait, qui ménage les surprises, avec un art du contrepoint,  des thèmes et des images récurrentes, des récits qui s’interrompent puis reprennent, des fils qui se tissent peu à peu, et tout cela l’air de rien. Récit musical, duo parfait entre celui qui a été et celle qui voudrait être, c’est aussi une belle histoire d’amitié et de respect mutuel, une démonstration des pouvoirs de la musique sur ceux qu’elle enchante et sur les autres, et enfin un récit plein d’espoir porté par une héroïne solitaire et obstinée, victorieuse de tous les obstacles, donnant autant qu’elle reçoit.

Sara Lövestam a obtenu en 2017 le grand prix de littérature policière 2017 pour Chacun sa vérité (Sanning med modifikation, 2015), « premier titre d’une série consacrée aux enquêtes de Kouplan » (Wikipedia). Dans une intrerview on voit que l’histoire de Steffi est un peu nourrie de la sienne

 

Brexit Romance

Brexit Romance
Clémentine Beauvais
Sabracane (« Romans »)

Le Brexit, romance, linguistique et fantaisie déjantée

Par Anne-Marie Mercier

Faire de la question grave du Brexit un roman (au sens de « romance ») comique et sentimental est osé pour qui, comme l’auteure, en connait bien les enjeux. Mêler à tout cela des éléments de politique (avec les personnages de Marine Le Pen et Jeremy Corbyn) l’est également. Et tisser sur tout le livre une réflexion sur les deux langues, l’anglais et le français, et les deux cultures, avec les difficultés pour se comprendre et s’accepter relève encore d’une autre ambition.
Tous ces paris sont réussis : Clémentine Beauvais livre un « roman de mariage » (ou Mariage plot, voir le livre de J. Eugenides) digne de ses devanciers victoriens (mais beaucoup plus déjanté) : on se demande jusqu’au bout qui va épouser qui et dans quel but, ce que deviendra la jeune orpheline méritante et son dévoué protecteur, et c’est là le cœur du roman.
Il est aussi porté par des personnages originaux et un peu excessifs (surtout les anglais !), des rebondissements, des quiproquos… C’est aussi un roman sur les mœurs contemporaines : le langage des jeunes et leurs obsessions, la culture (de l’opéra aux réseaux sociaux), le monde de l’aristocratie anglaise et celui de la débrouillardise des middle class ou des jeunes désargentés. C’est aussi un pastiche de Lewis Caroll, avec des duchesses hystériques, un cochon habillé en bébé, un jeu de croquet qui dégénère…  Mais c’est surtout un roman sur la langue, très drôle, avec des traductions littérales, des contresens et des faux amis, avertissement indispensable à qui veut apprendre l’anglais sur le tas.
Et c’est aussi un roman sur le Brexit, ses raisons avouées ou non, la fracture profonde qu’il installe – ou qu’il révèle – dans le pays et les difficiles relations franco anglaises, mêlant amour et haine.

 

Festival de la Première Oeuvre de littérature de Jeunesse

Le Festival de la Première Oeuvre de littérature de Jeunesse, organisé par le CRILJ01, fête, cette année, sa dixième édition. Suite au vote des Comités de lecture sont invités :
Lisa Blumen pour Gros Ours (Kilowatt) dans la catégorie des 3-5 ans
Richard Petitsigne pour Le pirate le plus terrible du monde (P’tit Glénat) dans la catégorie des 6-9 ans
Gally Lauteur pour Ne m’appelez pas Blanche-Neige (Hachette) dans la catégorie des 13 ans et plus

Vous pourrez aussi rencontrer, dans le cadre d’un partenariat avec le Réseau de Lecture Publique la marraine du Festival, Florence HINCKEL et Alex SANDERS 
à la Médiathèque Vailland à 18h30 le vendredi 7 juin

Entre les gouttes

Entre les gouttes
Anne Cortey, Vincent Bourgeau (ill.)
L’école des loisirs (« Mouche »), 2017

Comment faire une fête entre amis (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier

Il pleut… quel ennui ! Mais l’écureuil a une idée : il va inviter ses amis de la forêt à une fête. Toutes les étapes sont respectées : la liste des invités (il invite même Martin Pêcheur qui est désagréable avec tout le monde, pour tenter une grande réconciliation), les moyens de faire parvenir les invitations à leurs destinataires (il charge Merle de la voie aérienne et Taupe, une très vieille dame, de la voie souterraine), le menu, les provisions…
Il a tout prévu mais la fête tourne à la catastrophe à cause de la mauvaise humeur de Martin Pêcheur et de la distraction de l’écureuil : tout est brûlé, raté, que faire ? Bien sûr, tout s’arrange grâce à la bonne volonté de chacun, et grâce à la leçon que Taupe inflige au Martin Pêcheur qui, confus, revient à de meilleurs sentiments.
C’est un joli récit, notamment à travers la minutie de la description des listes de provisions, de gâteaux, d’odeurs… tout un festin de mots. Il y a de nombreuses péripéties et un rythme bien tenu, enfin, les belles vertus de l’amitié et de l’entraide y sont mises en valeur, ce qui ne gâte rien.

Comment le Petit Poucet a semé des gaines en jetant des cailloux

Comment le Petit Poucet a semé des gaines en jetant des cailloux
Mathilde Paris, Marion Tigréat
Dyozol, 2018

Poucet découpé

Par Anne-Marie Mercier

Le conte du Petit Poucet est ici très réécrit : l’enfant, qui vit dans une ville moderne, grise et triste, entend ses parents s’inquiéter de leur peu d’argent. Il part à la recherche d’un trésor qui, dit-on, se trouve au-delà du pont, dans la forêt. Semant des cailloux gris, il part en quête, et rencontre un géant très gentil, sa femme, et leurs six filles qui s’affairent gaiement aux travaux de la terre.
Il découvre chez eux que le bonheur n’est pas dans ce que l’on possède mais dans l’amour d’une famille. Il rentre chez lui avec cette leçon et les graines données par le géant : tout fleurit alors dans la ville triste et la nature rend à tous le bonheur.
L’histoire a perdu les aspects sombres et terrifiants du conte, même si les auteurs insistent sur l’angoisse de l’enfant, son errance lorsqu’il ne retrouve plus son chemin… et la leçon en est un peu convenue. L’illustration faites de formes colorées découpées dans des pièces de feutrine, donne à l’image un relief intéressant.

Le Noir de la nuit

Le Noir de la nuit
Chris Hadfield et Kate Fillion, The fan Brothers (ill.)
Traduction (anglais) d’ilona Meyer
Edition des éléphants, 2016

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »… (B. Pascal)

Par Anne-Marie Mercier

On a souvent de mauvaises surprises quand on ouvre un album signé par une « célébrité »,  vedette de la chanson ou du cinéma, de la politique ou du sport… Ici, la première surprise (quoique…) c’est que l’histoire est signée par un astronaute, Chris Hadfield, un peu aidé sans doute par Kate Fillion, dont le nom ne figure pas sur la couverture. La deuxième, c’est que le résultat est très réussi, combinant autobiographie et fantaisie.

Du côté de l’autobiographie, on nous montre le jeune Chris possédé à la fois par une passion de l’espace et par des terreurs nocturnes. Le dénouement associe ces deux éléments, le jour où il voit à la télévision Neil Armstrong et la mission Apollo 11 se poser sur la lune : il deviendra pilote et il se souviendra que rien n’est aussi noir que le noir de l’espace. Des photos en fin d’album montrent la cohérence de ces vies.

Le côté fantaisie est assuré par les illustrations, belles, drôles, rêveuses, qui évoquent tout à la fois un imaginaire de l’espace, comme dans les Tintin et les Caroline, et le monde de la nuit, rassurant par la représentation des parents, de la maison, du chien, inquiétant par les ombres qui prennent des allures d’extraterrestres et évoquent certaines créatures d’Ungerer ou de Sendak. L’infini des rêves et de l’espace se combinent pour faire rêver celui qui oublie d’avoir peur.

Mes Amis de partout

Mes Amis de partout
Thomas Scotto, Isabelle Simon
L’Initiale, 2016

Lire et dire l’image

Par Anne-Marie Mercier

Isabelle Simon est bien connue en littérature de jeunesse pour ses figurines en terre et ses photos (voir La Mouche qui lit, Les Petits Bonshommes sur le carreau…) ; Thomas Scotto pour ses poésies et ses textes poignants (Sables émouvants, Une guerre pour moi) et drôles (La Dentriste). La rencontre de ces deux sensibilités donne un album atypique, dans lequel le regard du lecteur est inviter à chercher au-delà des formes, à créer lui-même : Isabelle Simon propose des images dans lesquelles on peut imaginer un visage, surfaces rouillées ou usées, écorces, pierres peintes… Thomas Scotto leur donne un nom, une histoire, à travers quelques lignes denses et poétiques : à nous de poursuivre…

 

Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment

Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment
Amélie Jackowski
Rouergue, 2019

Berceuse

Par Anne-Marie Mercier

Chut ! est un album cartonné et carré, qui évoque l’endormissement, des images floues, détachées, des formes, comme un rêve qui vient.  Il évoque pour les tout-petits la journée finie, celle qui se prépare, la tendresse et la douceur… Formes colorées, lisses ou à mettre en volume par l’imagination, tout cela forme un bel imagier nocturne : une belle idée.
Mais tout cela ne serait rien sans la matière sonore que porte le texte : chuchoté, il mâche les sons, les ch, les f, les p… (ceux des petits lapins…). Ainsi, « on sort le bol rond du lait frais de demain » égrène les ‘r’, et répartit des sonorités assourdies (des ‘o’ et ‘on’) en début de phrase, des sons plus ouverts en fin de phrase (les è et les ain) : la berceuse tient à la fois au repos de l’oeil sur des formes simples, à l’évocation de choses douces et à l’écoute de la musique de la voix.

Le Fleuve

Le Fleuve
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2018

Fluidité aventureuse

Par Anne-Marie Mercier

Il est question de transmission intergénérationnelle (comme dans L’Arbre sans fin), de jeux, d’apprentissage de techniques de cueillette – assez proches de la chasse, d’ailleurs, vu le caractère insaisissable des Blavières trempeuses, des Crokfièvres, des Branthes, et autres plantes dont se nourrissent les deux tribus des héros. Un horrible monstre menace tout le monde de ses griffes… On retrouve dans cet album de nombreux thèmes pontiens.
On y retrouve aussi le dessin, parfois dépouillé et s’étalant en paysages de rêves sur toute la double page d’un long format à l’italienne, découpé en instants qui rythment un espace unique. Parfois on le retrouve fouillé et riche en détails multiples dans les scènes d’intérieurs ou dans les représentations de groupes : les petits Oolong et les petits Dong-Ding ont aussi des allures de poussins (voir la série des Blaise, entre autres) avec leurs activités joyeuses et vibrionnantes.
La nouveauté ici est dans la réflexion que cet album propose sur les questions de sexe et de genre : les deux héros appartiennent à deux peuples différents et éloignés et sont, par pure coïncidence, élevés tous deux dans le genre que leur sexe biologique n’appelait pas. Cela est fait pour respecter le vœu d’un ancêtre censé se réincarner, mort peu avant avec le désir de vivre dans la peau d’un être de l’autre sexe. La grande leçon de l’histoire est celle de la liberté : chacun peut décider d’être fille ou garçon, et changer d’avis quand il le veut et autant qu’il veut – pas besoin de mourir pour cela. Chaque vie est digne et plaisante, et aucune n’empêche de faire quoi que ce soit : le faux garçon comme la fausse fille apprennent les mêmes choses, se livrent aux mêmes acrobaties et sauvent leurs peuples ensemble, à égalité, d’un horrible monstre : l’héroïsme n’a ni genre ni sexe.
Ce joli message égalitaire et libérateur est porté par la poésie du texte, légère, libérée des accumulations de calembours qui alourdissaient parfois les derniers albums . On retrouve une merveilleuse fluidité du récit, une véritable histoire, des personnages qui se cherchent, des parfums qui sont comme des pensées : une « pensée qui serait presque la sienne et qui murmure en lui. »
Ce bel album n’a pas fini de murmurer la poésie de son fleuve qui relie et sépare, de son monde flottant, alliant la profondeur des eaux à la hauteur du ciel.