L’Arbre au Lion

L’Arbre au Lion
Géraldine Elschner – Vanessa Hié
L’élan vert 2024

Un peu de temps avant les jardins de l’Alhambra

Par Michel Driol

Malika ne se sépare pas de son lion de bronze à la queue articulée, cadeau de son grand père, fameux joueur d’oud. Le jour elle garde les chèvres tandis que son père, artisan, sculpte des panneaux de bois. Elle adore trouver refuge dans un bel oranger, d’où elle surprend le fils du sultan annoncer à sa suite que c’est ici que son père entend construire son nouveau palais, à la place de l’arbre. La ruse de Malika lui permettra-t-elle de sauver son arbre ?

Ce nouvel opus de la collection Ponts de Arts, consacré aux Arts de l’Islam, nous plonge dans  la Grenade du XIIIème siècle, représentée de diverses façons par Vanessa Hié.  Des chevaux qui semblent sortis directement des miniatures persanes.  La richesse des vêtements des puissants.  La ville et le palais, aux hautes ogives mauresques, et l’intérieur des échoppes. Ça et là, on découvrira des objets, coupes, vases montrant la richesse de cette civilisation islamo-andalouse à son apogée, dans des couleurs oranger et ocre pour l’intérieur, vert tendre pour l’extérieur.

Le récit – proche du conte – pose une fillette attachante, courageuse et rusée dans un milieu populaire, une fillette que l’on voit jouer, à la fin de l’album, avec le fils du sultan dans le palais nouvellement construit. Dans ce récit se détache la figure du grand-père auquel la fillette était attachée, figure tutélaire, alliant la musique et la force, homme de la parole, capable de raconter le palais du sultan. Bien sûr, comme dans tous les ouvrages de cette collection, l’objet – ici le lion de Monzon –  découvert au XIXème siècle, tient le rôle important d’un objet magique par la formule inscrite sur son dos, bénédiction parfaite, bonheur parfait.  La partie documentaire qui clôt l’ouvrage lui est en grande partie consacrée, tout en le replaçant dans la géographie et dans l’histoire.

Un ouvrage qui met un nouvel élément de l’histoire de l’art à la portée de tous avec bonheur.

Les Petites Voleuses

Les Petites Voleuses
Claire Renaud
Roman Sarbacane 2024

Fracture sociale

Par Michel Driol

Héloïse et Pauline sont cousines. La première vit dans les beaux quartiers de Neuilly, la seconde en lointaine banlieue est, au milieu des champs. Tout les oppose, mais elles volent ensemble dans les magasins de luxe. Jusqu’au jour où Pauline se fait prendre, et où un commissaire à la retraite, ainsi que l’irrésistible Charles, alias Boubou, entendent lui faire admettre que la responsable est Héloïse qui le méprise et la manipule.

Héloïse et Pauline… Hélo et Popo…  D’un côté, une fille de chirurgien, une fille snob, superficielle, riche, égoïste, lâche, hypocrite, sûre d’elle-même, ne vivant que pour l’apparence. Bref, on cherchera longtemps dans la littérature de jeunesse un personnage d’adolescente aussi négatif et insupportable qu’elle. De l’autre, la fille d’un plombier et d’une institutrice, en admiration devant sa cousine et les fêtes auxquelles elle la traine, sans avoir conscience qu’elle ne lui sert que de faire valoir. Comme dans La Vie mode n’est pas un long fleuve tranquille, sauf que là, l’autrice pousse le manichéisme à l’extrême. Peut-être trop… Selon les chapitres, on a, en alternance, les points de vue des deux héroïnes, ce qui permet de montrer les deux perceptions du monde bien différentes qu’elles ont.  Les chapitres pris en charge par Héloïse peuvent laisser le lecteur mal à l’aise, à cause de sa méchanceté, de sa mauvaise foi, de son autosuffisance…  A côté de la mère d’Héloïse, imbue de son corps et de sa minceur, de son père assez absent du roman comme de sa vie, toute une galaxie de personnages sympathiques ou originaux. Les parents de Pauline, dévoués et prêts à rendre service, un groupe de mamies dont certaines ont la langue bien pendue, un général  bien particulier, et un commissaire qui emprunte à Maigret son sens psychologique, son humanité autant que son surnom…

C’est un roman sur l’emprise et la façon de s’en débarrasser, emprise d’autant plus violente qu’elle se situe dans l’univers familial. Il faudra toute la sollicitude de Boubou, toute sa psychologie, pour que Pauline ouvre les yeux sur ce qu’a d’odieux envers elle le comportement de sa cousine. Pourtant Pauline se souvient avec bonheur, dans de belles pages, de leurs trois ans, des histoires racontées par la grand-mère, d’une époque où les différences de classe n’étaient pas marquées. Tout se passe comme si les enfants naissaient bon, et que la société les dépravait, au contact des adultes dont ils singent les comportements dans une quête de distinction très bourdieusienne, quand ce n’est pas dans une rupture-révolte adolescente. C’est là aussi que le roman prend une autre dimension, cette de la critique sociale de la bourgeoisie. Dans des passages consacrés au logement, à la nourriture, aux relations sociales, on découvre un monde où l’apparence vaut plus que l’être, où l’argent est le seul moteur, un monde de l’entre soi où on se connait et se fréquente depuis la naissance. Les analyses des Pinçon-Charlot ne sont pas loin… De fait le roman présente deux milieux sociaux bien opposés, dans lesquels même certains mots n’ont pas le même sens.

Une vision cruelle d’une certaine adolescence, un roman auquel on pourra peut-être reprocher le manichéisme, mais qui dépeint avec beaucoup d’empathie un milieu social populaire pour en dénigrer un autre, bourgeois et superficiel. On laissera le lecteur s’interroger sur la vraisemblance et le réalisme de certaines scènes, notamment celles avec le commissaire Magret, mais on appréciera la façon dont l’autrice, à travers ses personnages, ses situations, incite à s’interroger sur la valeur des choses et des êtres, notamment à travers la façon dont Pauline revoit son jugement sur ses parents. Un dernier mot : Pauline joue du basson, un instrument rare en littérature, et très symbolique ici tant il est parfois difficile d’en faire entendre les notes, comme la voix de l’héroïne..

Le Barrage

Le Barrage
Daniel Fehr – Mariachiara Di Giorgio (traduction de Laurence Gravier)
Editions des Eléphants 2024

Entre réel et imaginaire

Par Michel Driol

Faustine et Lily ont entrepris de construire un barrage près d’un étang. Arrive Eliot, le petit frère, qui vient les aider. Le barrage n’est jamais assez haut tandis que sur l’étang arrivent un bateau de pêche, Nessie, puis un vaisseau royal et un bateau de pirates. Tout ce beau monde contribue à la construction du barrage jusqu’à ce qu’Eliot veuille reprendre sa pierre… Et voilà le trio rentrant tout mouillé à la maison…

Les illustrations posent d’abord un décor unique, vu du même point de vue. Un paysage de montagnes illuminées, des arbres de part et d’autre, comme un rideau de théâtre, au milieu le lac et au premier plan  les pierres constituant le barrage, sur toute la largeur de l’album qui exploite au mieux le format à l’italienne. Sur ce décor essentiellement réalisé à l’aquarelle se détachent, collés, les pierres et les personnages, accentuant encore l’illusion théâtrale. Tandis que les enfants s’activent, ils ne semblent pas d’abord remarquer ce qui arrive sur l’étang, l’illustration anticipant le texte, ou lui ajoutant des éléments absents. Tout se passe comme si les enfants, absorbés par leur tâche, ne voyaient pas ce qui se trame derrière eux, ou plutôt comme si leur imagination les entrainait dans un univers où les époques se confondent. Après une page sans texte où les enfants regardent enfin le lac et les bateaux, le texte, toujours aussi concis et vivant, reprend, intégrant cette fois-ci les navires dans le dialogue des enfants. Un roi imbu de lui-même qui refuse de contribuer au barrage, mais crie A l’aide quand arrive le bateau de pirates. Avec humour, les enfants renversent cet appel à l’aide pour « faire cesser les jeux idiots des pirates » et réclamer à tous de l’aide. Le barrage devient alors le lieu du projet partagé, le lieu de la paix, de la concorde…  Utopie enfantine qui mêle les rôles, les époques, les statuts sociaux pour agir ensemble.

Alors que les illustrations anticipaient le texte, voilà que c’est le texte qui, au conditionnel, anticipe les illustrations pour amorcer la chute. Deux formules qui reviennent, C’aurait vraiment été une merveilleuse journée si… et annonce les catastrophes possibles. La destruction du barrage est illustrée de façon dynamique, avec un changement de perspective, l’eau emportant tout, enfants, pirates, pierres sur son passage. Qu’on se rassure, le retour à la maison, en dépit du texte menaçant, de la silhouette de dos de la mère, les mains sur les hanches, sur l’illustration, au premier plan, se passe si bien que les enfants se lancent un nouveau défi pour le lendemain, montrant que la construction du barrage devient un rituel. Mais le lecteur attentif aura repéré au mur une marine, une lampe couronne et surtout une silhouette très préhistorique dans le jardin, derrière la fenêtre. Où commence le réel ? Où s’arrête l’imagination ? L’album ne cesse de brouiller les pistes, comme dans les jeux enfantins où tout est possible.

Un album plein de rythme et de surprises, montrant que rien ne peut faire barrage à l’imaginaire enfantin !

Les mille Vies d’Ismaël et quelques saveurs en plus

Les mille Vies d’Ismaël et quelques saveurs en plus
Raphaëlle Calande
Roman Sarbacane 2024

Cuisine, graff et amour

Par Michel Driol

A 15 ans, en troisième, Ismaël est en plein décrochage scolaire. Même sa grand-mère ne parvient plus à lui venir en aide. Son père est en prison et sa mère déprime. La mort de sa grand-mère, après un cours de maths catastrophique, l’entraine dans une escalade de violence  au collège, et il doit passer dans un mois en conseil de discipline. Sa mère décide alors de l’envoyer, à Lyon, chez son oncle qui lui a trouvé un stage dans la cuisine d’un bouchon, auprès du Chef Francis. Là Ismaël fait la connaissance de toute la brigade, et, en particulier, de Céleste, une apprentie un peu plus âgée que lui,  dont il tombe amoureux.

Si le genre romanesque doit faire pénétrer le lecteur dans des milieux sociaux, les dépeindre, ce premier roman Raphaëlle Calande  y parvient remarquablement. C’est le milieu de la brigade d’un restaurant, avec ses relations,  ses hiérarchies, ses tâches, ses solidarités, son vocabulaire particulier, c’est aussi le milieu du graff, son lexique, ses codes, ses valeurs qu’il nous fait connaitre. Dans une langue souvent métissée et vivante, l’autrice réussit à mêler différentes techniques de narration. Le récit à la première personne, des extraits de carnet de correspondance, un QCM, un bulletin scolaire, des SMS… et même un relai de narration très polyphonique dans le chapitre le plus mouvementé. Tout cela s’inscrit dans le paysage d’une France qui va mal, raciste (Ismaël a un père polynésien), où les enseignants sont peu empathiques envers ce garçon aux dreadlocks, où des skinheads agressent des immigrés qu’on chasse de leur squat. Dans ce pays qui va mal, des personnages dépriment, deviennent boulimiques. Ismaël est ravagé par un sentiment de culpabilité, persuadé d’avoir entrainé le geste fatal de son père, persuadé aussi d’avoir causé la mort de sa grand-mère. Mais ce n’est pas un roman déprimant, c’est au contraire un formidable roman sur l’entraide et la solidarité, avec des personnages remarquables pour leurs qualités. L’oncle et la tante, qui élèvent un enfant atteint d’autisme Asperger, le Chef Francis, bougon et grande gueule comme il se doit, mais attentif à transmettre des savoirs, des attitudes, et soucieux du respect et du bien-être de tous ses apprentis dans son restaurant. Céleste, fille de profs engagés et bobo bohèmes, qui, à l’image des établis des années 68-70, préfère apprendre la cuisine et renonce à  fréquenter la bourgeoisie d’un lycée d’élite. Avec sa langue bien pendue, son don de la répartie et des relations sociales, elle défend une certaine conception du féminisme dans des milieux très masculins, entend se faire respecter, et rêve de graffer, elle aussi. Tous les membres de la brigade sont intéressants, bien dessinés par l’autrice, en particulier Katal, qui devra choisir entre la cuisine et le graff… Les nombreux personnages d’adultes bienveillants, le chef Francis, Mado, accueillants, cherchant à donner leur chance aux jeunes d’origine populaire montrent que l’on peut réparer, à son échelle, la société qui va mal. Au bout du compte, Ismaël, balourd, en surpoids, empoté, que rien n’intéresse dans le premier chapitre, découvre la solidarité au travail, le sens de l’entraide, et trouve enfin l’estime de soi qui lui faisait défaut. Autant qu’un page turner, c’est un vrai feel good roman qui réussit aussi à rester dans la légèreté sans chercher à approfondir ou à théoriser les problèmes que rencontrent les personnages : l’autisme, le surpoids, le racisme. Au lecteur de comprendre ces arrière-plans sociaux, psychologiques, l’important étant la dynamique du récit et les valeurs dont il est porteur. Un récit qui fait aussi la part belle à la cuisine lyonnaise, du tablier de sapeur aux tartes à la praline !

.A voir ces jeunes, dans ce quartier de la Croix Rousse, on se surprend à penser aux compagnons de la Croix Rousse de Paul-Jacques Bonson, des compagnons qui auraient un peu vieilli, porteraient désormais des noms issus de toute une diversité, mais n’auraient rien perdu de leurs origines populaires, de leurs valeurs de solidarité et de bienveillance autour d’un personnage, Mado, qui, âgée, serait devenue patronne de bistro. C’est un roman qui met en avant la générosité pour aider chacun à grandir, et à faire ses choix par lui-même. On est très loin de Top Chef, et du principe d’élimination. Il s’agit au contraire de tout faire pour accueillir chacun dans la communauté humaine, une communauté faite de métissages ethniques, culturels… même si la cuisine du Chef Francis est fortement héritière de la tradition des mères lyonnaise !

Le roman se termine par un gâteau, le Céleste, dont l’autrice donne la recette et nomme la conceptrice, ainsi que par un petit lexique des termes culinaires pour prolonger par la pratique la lecture de ce roman à déguster sans modération ! Comme l’écrivait Brecht dans l’Opéra de Quat’sous, d’abord vient la bouffe ! la morale ensuite !

Chasseur de glace

Chasseur de glace
Séraphine Menu – Marion Duval
La Partie 2024

On y nait et on y vit, ou bien on s’enfuit

Par Michel Driol

Youri vit avec son père sur les bords du lac Baïkal, en pleine Sibérie. Il constate que la plupart des habitants sont partis, vers des terres plus hospitalières. Parfois il aide son père à découper des blocs de glace, qui fournissent l’eau potable en hiver. Pas loin, il y a, sous des yourtes, dans une communauté bouriate, une petite fille avec laquelle il rêve de s’installer, quand il sera plus grand, que la vie reviendra autour du lac.

Voilà un album aussi beau que difficile à classer. Documentaire, certes, par certaines pages qui présentent la faune, la flore du lac Baïkal, ou donnent des informations précises. Portrait d’un enfant, dont la mère est morte à sa naissance, élevé par son père. Rêverie autour de la Sibérie, du froid, de l’immensité glacée magnifiée par les métaphores d’un texte d’une grande fluidité qui fait passer, sans accroc, de la poésie la plus pure aux listes documentaires, assumant ainsi un double discours, scientifique et littéraire. Les illustrations de Marion Duval, réalisées à l’acrylique, jouent aussi  sur un double registre. D’une part, certaines planches documentaires permettent d’identifier végétaux ou animaux, d’autre part d’autres doubles pages font pénétrer dans l’intimité de l’isba où grandit Youri. Ce qui frappe et émerveille avant tout, c’est le jeu avec la lumière, les irisations bleues, roses, jaunes dans le ciel, les hommes perdus dans cette immensité blanche, comme féérique et magique.

Un album particulièrement réussi, qui donne à voir ce pays de chamans, pays où se croisent différentes communautés, pays riche d’un écosystème original,  avec poésie et rêve d’avenir… à hauteur d’enfant. Comme une histoire que le père de Youri raconterait pour lutter contre le froid mordant.

La folle Evasion

La folle Evasion
Sandrine Bonini – Merwan Chabane
Seuil jeunesse 2024

Escape game grandeur nature

Par Michel Driol

Tessa va avoir 11 ans. Elle est une fillette au caractère bien trempé, fine, intelligente, coquette, et couvée par ses parents. Dans sa classe il y a Matéo, cheveux trop longs, débraillé, qui a toujours oublié ses affaires, un vocabulaire limité et une passion pour le skate. Ce matin-là, Tessa ramasse la carte tombée de la poche de sa mère, une carte avec l’adresse de « la folle évasion ». Ce n’est pas très loin de chez Matéo, et les deux enfants, un peu en cachette, s’y rendent, et acceptent de participer à l’escape game proposé par le gérant.  Mais lorsqu’ils en sortent, les voilà menacés par des bandits, aidés par une policière, prisonniers dans un supermarché où on se livre à de drôles de trafics… Bref, courses poursuites et aventures hors du commun !

La folle Evasion se présente d’abord comme un thriller pour enfants à la première personne. Les aventures s’y enchainent, toujours plus angoissantes, toujours plus folles, toujours plus dangereuses pour les deux héros, entrainés à un rythme d’enfer par les circonstances dont ils ne sont que le jouet. Mais surtout c’est drôle, d’abord  à cause du contraste entre les deux personnages, la première de la classe toujours tirée à quatre épingles, le cancre accro au skate. Ce contraste, Tessa, la narratrice, n’hésite pas à la souligner, soulignant les stéréotypes langagiers de Matéo, commentant ses actions sans aménité.  Mais c’est aussi drôle en raison des personnages secondaires que l’on rencontre, l’animatrice du rayon sushi qu’on croirait sortie d’un manga par sa tenue, le pépé grincheux et ses chats…. Enfin, c’est drôle par les commentaires que fait Tessa sur les situations, les personnages, commentaires imprimés en italique et qui établissent une sorte de métadiscours plein d’humour.  On laissera bien sûr le lecteur savourer jusqu’à la fin cette folle évasion urbaine, et en découvrir la chute aussi surprenante que réjouissante ! C’est un roman premières lectures longues (il fait près de 160 pages), dans une typographie agréable et aérée, et superbement illustré. Des personnages pleins de vie, souvent saisis en action, facilement reconnaissables à leurs tenues, aux longues jambes de Tessa, aux cheveux trop longs de Matéo, avec un graphisme très coloré, qui font penser à ce que le film d’animation peut avoir de meilleur.

Deux enfants que tout oppose obligés de collaborer pour se tirer d’un mauvais pas, pour la plus grande joie des lecteurs, dans une aventure pleine de sel et de piquant que Roald Dahl ne renierait sans doute pas !

Vivantes !

Vivantes !
Stéphane Bientz
Editions espaces 34 – 2024

BC-BG : Béton –ciment, bitume-goudron

Par Michel Driol

Trois enfants, deux gamines, Nil et Ursula, et un gamin Griotte, dans une cité où ne survit qu’un seul arbre, sous serre, protégé par la Fondation Vitalenergies d’Hugo Formenton, dont en entend la voix et les discours à la radio. Nil aimerait bien préparer une chorégraphie pour la gagner le premier prix à la fête des 300 ans de l’arbre, bientôt. Mais survient Ursula, qui, bravant les interdits, pénètre dans la serre et y verse de l’eau.

 C’est un texte de théâtre contemporain à plus d’un titre. D’abord par sa forme, mêlant le récit au dialogue, dans des scènes brèves et percutantes campant bien les personnages et leurs relations dans une langue très vivante. Ensuite par la thématique qu’il aborde, celle de la sauvegarde de la planète. Nous sommes dans un monde dont la nature est absente, et où la canicule règne. Dans un monde où seront dévoilées les véritables intentions de Vitalenergies, la fondation dont il suffit de changer une lettre pour trouver – peut-être – son modèle hors du théâtre. Ce qui se joue sur le plateau est donc très politique, et montre en quoi, pour certains grands groupes, l’écologie est un frein plus qu’un moteur. Mais c’est aussi un texte très imagé et très poétique, avec un symbole fort, celui du lierre, qui pousse à cause des actions d’Ursula, actions de désobéissance propres à faire revivre la nature.

Vivantes, dernier mot du texte, exprime bien une vision de notre monde, propose une façon de faire renaitre la joie dans un monde gris, et montre le pouvoir des enfants de pouvoir régénérer la nature, en s’affranchissant des interdits, dans un univers très poétique.

Et si ma mère était une sorcière ?

Et si ma mère était une sorcière ?
Myriam Bendhif-Syllas, illustrations de Mayana Iltoïz
Saltimbanque 2024

Une sorcière comme les autres…

Par Michel Driol

Une petite fille est persuadée que sa mère est une sorcière. N’y a-t-il pas 10 signes qui le prouvent, depuis les tisanes qui sont en fait des potions magiques jusqu’aux déguisements qu’elle porte lors des anniversaires, qui sont en fait sa vraie tenue… Sans compter qu’elle parle avec le chat et que ses gâteaux orange-pois chiche sont de vraies recettes de sorcières. Malgré cela, restent des doutes, l’absence de nez crochu ou de verrue par exemple… Serait-elle une gentille sorcière, si cela existe ?

Voilà un album tendre et amusant pour célébrer l’amour entre une fillette et sa mère. Chaque double page est consacrée à un signe, un indice, avec un texte récurrent. Page de gauche, elle expose les circonstances, le comportement étrange de sa mère, et page de droite elle tire sa conclusion : Moi, je sais bien que… Les illustrations, pleines de gaité et d’humour, représentent cette mère sorcière dans des poses et avec des vêtements tantôt très connotés, tantôt d’une grande banalité. Une constante néanmoins, les grandes boucles d’oreilles en or, stéréotypant une bohémienne autant qu’une sorcière… On s’amuse beaucoup à découvrir la relation entre les indices – montrant le comportement habituel d’une mère – et les conclusions que la fillette en tire, qui montrent l’obsession de cette dernière, et ce mélange de crainte et d’admiration pour sa mère. On apprécie aussi les indices épars montrant que la fillette a peut-être aussi quelque chose d’une sorcière : sa familiarité avec le chat – noir comme il se doit, avec lequel elle parle (alors qu’on le sait bien, le chats ne parlent pas, c’est de la télépathie de sorcière) ou encore ce rituel matinal auquel elle se livre pour saluer la nuit et faire revenir le soleil… Telle mère, telle fille ? Ces stéréotypes, cet humour, cette gaité disent qu’au fond toutes les mères ont un pouvoir magique aux yeux de leurs enfants, au-delà de leurs bizarreries, de leurs manies, de leurs obsessions, de leurs chagrins et de leurs peurs aussi. Pouvoir de guérir, pouvoir de chasser les cauchemars, pouvoir de célébrer les anniversaires et de faire naitre une atmosphère de joie dans la maison, pouvoir de détendre aussi. Ce sont toutes ces situations bien quotidiennes, dirait-on bien ordinaires, dans lesquelles se manifeste l’amour d’une mère que met en lumière cet album.

Un album qui épouse le regard d’une enfant pour renouveler avec originalité et charme la question des relations mère-fille…

Indigo

Indigo
Alex Cousseau et Charles Dutertre
Rouergue 2024

Des indiennes et des esclaves

Par Michel Driol

Né en 1789, Gaspard vit dans une famille d’indienneurs. Sa mère blanchit les tissus, son père grave les motifs sur des planches de bois, et son oncle est teinturier. Enfant solitaire et curieux, il s’invente un double, un ami imaginaire, Melchior, l’un des trois rois mages, dont il trace la silhouette sur différents tissus. Mais que deviennent ces indiennes, une fois chargées à Nantes sur des bateaux ? Gaspard découvre qu’elles sont destinées à être échangées contre des esclaves, et que son père a gravé cet échange cruel sur des planches de bois pour raconter lui aussi ce commerce inhumain.

Alex Cousseau et Charles Dutertre signent ici un très riche album, qui, grâce à la fiction, permet de rendre compte de façon très documentée et du métier d’indienneur, et de la sombre réalité du trafic d’êtres humains.  La curiosité du personnage de Gaspard rend toutes les questions possibles, et à ses parents, et à son ami imaginaire, afin de donner des détails techniques sur la technique de fabrication des indiennes, avec une grande précision du lexique pour nommer les outils ou les colorants utilisés, sans que cela ne brise la dynamique du récit. Face aux réticences de ses parents à lui révéler la vérité du trafic d’esclaves, Gaspard explore les planches gravées par son père, en découvre certaines qui, mises bout à bout, comme dans une bande dessinée, révèlent la sombre réalité. Ces planches secrètes le conduisent alors à poser d’autres questions à ses parents, et c’est là que l’album aborde une nouvelle problématique, celle de la complicité ou pas des ouvriers avec la finalité de leur production. C’est le père qui donne ses réponses, et ouvre la voie à une forme de résistance, de révolte. Comment conserver son gagne-pain et sa dignité ? Comment rendre compte de ce que l’on sait pour que cela change ? Questions fondamentales, et réponses à hauteur des enfants lecteurs qui découvrent ici une autre forme de résistance.

On regrettera peut-être la fin de l’album, qui omet de préciser le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, en 1802, pour se focaliser sur le mot abolition, sur la circulation d’idées nouvelles, et sur la rencontre avec un homme noir sur le port de Nantes, façon de montrer la fraternité.

Comme les indiennes, les illustrations sont de véritables tableaux colorés, pleins de détails d’une fine précision : animaux, végétaux, silhouettes à contempler, à admirer. On est là très près d’un art populaire, celui des cartes à jouer aussi, avec ses personnages dont on retrouve parfois la représentation naïve. L’une des illustrations est particulièrement marquante, celle où l’on voit les esclaves entassés dans le bateau.

Un album plein de surprises qui dit les pouvoirs de l’imagination, de l’art pour témoigner et lutter pour plus de fraternité, tout en s’appuyant sur l’histoire vraie des indienneurs de Nantes et du commerce triangulaire.

ABC du mot image

ABC du mot image
Jean Alexxandrini
(Les Grandes Personnes) 2024

Le mot est la chose

Par Michel Driol

C’est un abécédaire d’un genre particulier que propose Jean Alexandrini, à la fois typographe, écrivain et illustrateur. D’Architecture à Zigoto, en passant par Hélicoptère et Navire, les mots s’affichent en pleine page, les lettres du mot se mêlant à d’autres éléments graphiques pour représenter la chose. Le tout est en noir et blanc, de façon à laisser aux enfants le soin de colorier le dessin.

C’est un livre à contempler, plein d’inventivité et d’imagination, de précision aussi dans la façon de représenter les choses. Il faut regarder dans le détail comment les lettres s’inscrivent dans l’objet, et comment des détails s’inscrivent dans les vides des lettres. Si certains sont faciles à identifier, d’autre demanderont un peu plus de connaissances du lexique, de perspicacité dans la lecture (de haut en bas, les lettres emmêlées…), on s’aidera du mot dont on a l’initiale et le nombre de lettres, et, au pire, on ira chercher la solution en dernière page. L’ouvrage donne à voir une certaine poésie graphique qui met les mots à l’honneur, à travers des gravures qui ont un certain côté rétro. L’appareil photo date d’avant le numérique, on imagine les chromes de l’auto à trois roues, le garage et sa station-service évoquent les jouets d’autrefois… Ce voyage à travers les mots est aussi un voyage à travers les moyens de transport, un voyage où l’on côtoie des animaux réels ou imaginaires, et de drôles de personnages.

Un livre dans lequel les mots sont presque traités comme des idéogrammes complexes pour mieux les donner à voir.