Les Mohamed

Les Mohamed
Jérôme Ruiller
Sarbacane, 2011

La Sociologie est un sport de combat… en BD

Par Anne-Marie Mercier

 Soutenu par Amnesty international, cette bande dessinée est une adaptation d’un livre de sociologie, Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigi. Trois sections proposent différents portraits : les pères, les mères, les enfants.

À la manière de Maus, l’auteur présente les êtres humains sous une forme vaguement animale: ils ont tous des oreilles rondes (souris, ours?…), quels que soient leur origine ou leur sexe. Mais il n’y a pas de diabolisation, juste un regard lucide sur les conditions d’existence (la misère des bidonvilles, des foyers pour hommes, le rêve du HLM, la solitude, le regret du pays, quelques éclairs de solidarité et d’amour). Si la section des pères est dominée par le silence et la soumission, celle des mères est davantage portée par le désir de liberté et la curiosité. Celle des enfants est marquée par la révolte et l’action sociale ou politique, la quête d’identité et de reconnaissance.

C’est toute une part de notre histoire qui est ici écrite et dessinée à travers des récits de vie portés par un langage très individualisé, des voix marquées par un accent, des images, des tournures. Chacun s’inscrit dans son décor, entouré d’objets, pauvres mais porteurs de toute une vie. L’ensemble est d’une grande humanité. C’est un très beau moment de lecture, pleine de poésie simple et de rélité.

Le narrateur et son projet y figurent, tantôt de façon rétrospective lorsque, dix ans auparavant, il interroge lui-même son père, qui participa à la guerre d’Algérie, tantôt de façon contemporaine lorsqu’il s’interroge sur son propre regard sur les immigrés ou sur la proximité de situation entre sa fille handicapée et ceux que la société française voudrait tenir à l’écart. En arrière-plan, deux figures incarnent l’une le démon du racisme qui guette toujours la société française, (« ça revenait par vagues, inlassablement ») et l’autre l’espoir, couronnée de feuillage et souriant sereinement. Ces deux figures incarnent les deux faces de ce livre, l’une terrible et noire révélant la honte d’une époque, l’autre plus heureuse imaginant la possibilité d’une société tolérante et réconciliée. Deux événements se font face de la même manière : le massacre de Charonne et la marche pacifique des maghrébins de Marseille à Paris, la « marche des Beurs » de 1983, pour aboutir à l’échec du rêve d’une France « black, blanc, beur » de la coupe du monde de 1998.

C’est tout un pan de l’histoire de la France qui est racontée ici, à travers la guerre d’Algérie, le regroupement familial, les crises économiques, les politiques sociales et la montée des communautarismes. Les mémoires d’immigrés forment une partie de cette histoire et il est bon que, à travers une bande dessinée, cela soit rappelé.

Plouf! un abécédaire aquatique

Plouf ! un abécédaire aquatique
Thomas Baas

Seuil Jeunesse, 2011

Des épinards à la querelle, en passant par la noix

par Christine Moulin

thomas baas,seuil jeunesse,mer,abécédaire,clac book,christine moulinLa collection Clac Book est vraiment surprenante. Les genres sont variés et les surprises bonnes ou moins bonnes… Le cru est à recommander, cette fois. Les illustrations de cet abécédaire, toutes rondes, fondées sur quelques couleurs récurrentes, forment un paysage attractif et joyeux. Mais ce qui est très amusant, ce sont les mots choisis qui sont loin de tous appartenir au champ lexical de la mer. Seule l’image peut alors expliquer la présence de tel ou tel vocable : rien de pesamment didactique, donc. Le jeu avec le genre est agréable, sans pour autant gâcher le plaisir prévisible des tout-petits.

Clovis, le roi du tournevis

Clovis, le roi du tournevis
Florence Balligand
Sandrine Lhomme
Balivernes, 2010

De la magie du tournevis

par Dominique Perrin

Cet album a manifestement un beau projet : écrire le conte, la fable, le poème sensible qui rendraient compte des charmes du bricolage, reconnaître en cette pratique un objet de narration et de rêveries, au même titre que tant d’autres activités fondamentales de l’humanité. Au-delà du dynamisme en soi attachant de cette intention, le pari ne semble pas gagné ici. L’album hésite, à la fois sans réussir et sans trancher, entre une logique de jeu sur les mots et les choses aux moyens un peu courts, et une logique narrative centrée sur la geste d’un jeune bricoleur, devenu maître en tournevis, captivant les enfants des villages, et finalement, sans trouver de consistance autre que bien convenue, campé en chef de famille. Projet à suivre, donc : la présente réalisation ne parvient pas à convaincre que le détachement du nom du protagoniste (« Et comme il a bon cœur, Clovis,… », « ça lui a donné des ailes, à Clovis,… ») soit un moyen stylistique apte à rendre compte des charmes singuliers du bricolage ; de même le lecteur mis en appétit se réjouirait peut-être de voir radicaliser la recherche plastique en matière de télescopages de matériaux, d’images, et de mots.

Animalamour

Animalamour
Corinne Lovera Vitali et Mathis
Thierry Magnier 2010

Animots-valises pour esacapades linguistiques

par Dominique Perrin

Ce petit album offre des retrouvailles avec l’étrange plaisir des mots-valises. Tous sont dédiés à des couples d’animaux : « Baleinorme et taupetite » pour commencer, puis – prélevés par nous au fil d’une sorte de progression en complexité grammaticale –, « Hyennemmie et Ratonlaveureusement » et « Marmôttoidlà et Castordonner tout le terrier », et pour finir « Ouistitimoré plus froid aux yeux quand Eléphantôme revient ». On voit (contrairement à ce que suggère la présentation éditoriale en ligne, mais ce n’est justement pas un défaut), que ce n’est pas prioritairement de connaissance éthologique qu’il s’agit : l’art de l’enchâssement verbal est exploré dans sa logique propre, pour la plaisante confusion mentale du lecteur. Si le dessin de Mathis se caractérise par une bonhomie illustrative au premier abord limpide, on n’accède pas aisément, semble-t-il, au fin mot des élaborations phono-morphologiques de Corinne Lovera Vitali : c’est un juste équilibre entre texte et image pour le lecteur, qui se voit en tous cas mis en situation de réveiller ses méninges à chaque nouvelle double-page.

Dicotoro 2. Le nouveau dictionnaire des contraires.

Dicotoro 2. Le nouveau dictionnaire des contraires.
Rue du monde, 2010
Sebastián García Schnetzer

Premières comparaisons trilingues

par Dominique Perrin 

Dicotoro est un « premier dictionnaire » trilingue, dont voici le tome 2. Pour un  même signifié représenté en langue « taureau », c’est-à-dire de façon figurative, il donne l’occasion de constater tantôt la diversité, tantôt la similarité des signifiants et de leurs racines en français, anglais et espagnol. Les quelques cas de parfaite similarité écrite entre les trois langues fonctionnent comme de beaux exemples de la diversité irréductible des prononciations.

Mais le caractère attractif de ce dico-album réside dans le caractère humoristique de son système. C’est en effet plus précisément d’un dictionnaire des contraires qu’il s’agit, notion dont la définition problématique ne peut manquer de donner à songer au jeune lecteur et à ses accompagnateurs. La première difficulté apparaît au plan figuratif : les adjectifs « horizontal », « libre », « silencieux », « éveillé », « inconnu » sont tous associés au même taureau canonique vu de profil. La seconde difficulté se surimpose à la première : « solide », « discret », « terrestre », « réaliste » (l’ouvrage présentant principalement des adjectifs) sont opposés à « fondu » – et non « mou » ou « liquide » –, « voyant » – et non «indiscret » –, « aquatique » – et non « céleste » –, et enfin « surréaliste ». Une réflexion grammaticale, morphologique et sémantique est donc irrésistiblement mise en route, selon des possibilités de lecture ludique démultipliées ici par rapport à des imagiers au fonctionnement plus simple. Enfin notons que l’ordre d’apparition des langues n’est pas constant : il faut quelques instants au lecteur francophone pour admettre que le mot « papa » inscrit en haut à gauche d’un dessin de bateau mérite bien cette place, pourvu qu’on repère son opposition avec le terme « proa », et qu’on admette ainsi son intégration aux paradigmes de l’espagnol et du vocabulaire maritime.

    Pourquoi le français, l’anglais et l’espagnol, pourquoi, en matière de figuration, le « taureau » ? Sans doute parce qu’il faut bien choisir, et tenir compte des options actuelles dominantes de l’école et de la société françaises ; et, pour ce qui est du « taureau », sans doute parce que le projet général, qui rappelle – loin des figures imposées de la corrida –, la richesse de la symbolique animale, est de fait tourné vers la culture hispanique.

Chasseur de fantômes (chronique des temps obscurs, t. 6)

Chasseur de fantômes (chronique des temps obscurs, t. 6)
Michelle Paver
Traduit (anglais) par Blandine Longre
Hachette, 2010

Aventures préhistoriques : un garçon, une fille, un loup

Par Anne-Marie Mercier

Pour la sixième fois (dernière, si l’on en croit la quatrième de couverture), Michelle Paver emmène son lecteur à la suite des aventures de Torak et de son ami le loup, dans la forêt de l’âge de Pierre.
Les aventures sont assez classiques : un personnage maléfique à combattre, le destin de l’humanité suspendu aux choix d’un jeune garçon (et d’une jeune fille, tout de même, sans parler du loup, il y en a pour tous !). Avec cela on ajoute une pincée de magie noire ou blanche, deux doigts de suspens et de nombreuses scènes de poursuite, et l’affaire est enlevée.
Les interrogations de Torak et de son amie Renn sur leur identité et leur avenir sont à la fois spécifiques au contexte et pourtant très transposables vers celles d’adolescents d’aujourd’hui. Sur le plan de la vraisemblance documentaire, la psychologie des personnages est donc assez peu crédible et c’est encore plus vrai pour les personnages animaux (Loup et sa petite famille). Mais cela ajoute à la fantaisie et la liberté du texte et correspond aux contradictions d’un roman pris entre le roman (pré)historique, le roman d’aventure et le roman d’initiation.
Le charme particulier du récit réside surtout dans les descriptions de l’hiver de la forêt, des préparatifs, des vêtements et de leurs matières et textures, des abris rencontrés (on y fabriquer beaucop de cabanes…). Une précision méticuleuse (soutenue par une  traduction précise et élégante) fait voir et sentir ce monde du froid et la précarité des hommes des premiers temps, comme elle souligne leur proximité avec le monde naturel. Les animaux, réels ou inventé (belle idée d’un hibou diabolique), sont extrêmement présents et donnent à ce texte un autre ancrage sensible.

La Couleur de la rage

La Couleur de la rage
Jean-Noël Blanc
Gallimard (scripto), 2010

Ados en colère

Par Anne-Marie Mercier

A travers six nouvelles, Jean-Noël Blanc propose des portraits d’ados en révolte. Il laisse certains dans leur silence, comme le héros du premier texte, « fugue en mineur » : le cas de Yann, en fuite, est esquissé par les témoignages de son entourage (parents, amis, professeurs…) et des personnes qu’il rencontre dans son errance (passants, squatters, policier, médecin…). On retrouve les procédés de l’Enfant Océan, de façon plus ramassée ; les personnages sont très typés, presque trop ? Mais en contrepartie la nouvelle va ainsi au plus pressé, au cœur du sujet.

Ailleurs, c’est le ring de Théo, boxeur amoureux éconduit, un étang, un car de voyage scolaire à Auschwitz, la maison d’un écrivain disgracié à Moscou, une partie de Ping Pong entre père et fils. Des situations et des tons très variés montrent l’ampleur de la palette de Jean Noël Blanc qui combine récit réaliste, confession, introspection, dialogues, évocation historique, pour montrer la force et la faiblesse de ses personnages, terriblement seuls, avec lesquels les autres tentent d’enter en contact, maladroitement et souvent en vain. Rien de révolutionnaire, ni dans la forme ni dans le thème, mais de la belle ouvrage.

Passages

Passages
Maïa Brami
Océan ados, 2010

Histoires de vies, histoires de minutes

par Dominique Perrin

Quatorze récits brefs surimposent autant d’instantanés de vies d’adolescents d’aujourd’hui, en métropole et hors de métropole. Les instants, les points de vue détachés sont parfois cocasses, parfois graves, tendus ou d’une sérénité communicative, souvent tout cela ensemble. Chaque récit introduit un nouveau personnage, avec un fragment bref mais d’une certaine manière complet, en tous cas continu, de son expérience et de son temps.
Ces jeunes protagonistes jouent leur identité, les conventions qu’ils connaissent ou qu’ils ignorent, leur vie parfois. Au sein d’un même récit, et finalement à l’échelle du livre, la narration à la troisième personne se maille avec des confidences, des monologues intérieurs, des bribes de conversations. La circulation linéaire ou non au sein du recueil peut révéler des liens, selon l’implication interprétative du lecteur, existants, ayant existé, ou même à venir entre certains d’entre eux. A l’échelle du recueil, la société commune où s’insèrent ces sujets sans statut économique et politique stabilisé est bien celle dont le cadre complexe, ouvert et inégalitaire s’impose à l’ensemble des lecteurs contemporains possibles, quel que soit leur âge : c’est un signe certain de réussite littéraire.

Silence, on irradie

Silence, on irradie
Christophe Léon
Ed.  Thierry Magnier 2009

Terreur nucléaire

par Maryse Vuillermet

Le héros, Sven, un jeune garçon,  habite près d’une centrale nucléaire. Ses deux parents comme tous les gens du village y travaillent et sont en mauvaise santé. Lui, se baigne dans le lac et perd ses cheveux.
Un jour, une explosion anéantit la centrale et tous les villages alentour, les forêts, toute la nature. Sven survit et se cache. Il ne veut pas se rendre aux nettoyeurs qui l’effraient.  Il cherche sa petite sœur, la trouve dans une cave où elle a pu se mettre à l’abri et rencontre d’autres rescapés, enfants ou jeunes amoureux. Ensemble, ils survivent et se déplacent dans le no mans’ land.  Au-dessus, les hélicoptères de l’armée tournent, pour les sauver ou les éliminer ?
Entre horreur absolue et entraide, entre catastrophe totale et raison d’Etat, l’enfance et  la jeunesse, l’amour et la volonté de ne pas perdre un être cher, la fantaisie et l’innocence des jeunes rêveurs résistent un instant. Mais la fin ne laisse aucun espoir.
A ne pas mettre entre les  mains de jeunes angoissés !

Totale angoisse

Totale angoisse
Brigitte Aubert                                                                                        
Thierry Magnier (« Nouvelles ») 2009

Récits très noirs

par Maryse Vuillermet

Brigitte Aubert ne prend pas les jeunes  pour des enfants de chœur. Dans ces récits très noirs, les enfants sont victimes de tueurs, de passeurs malhonnêtes, d’accidents de la route, de psychopathes, de malades mentaux, de jardiniers pervers armés de grandes cisailles. Parfois, ils en réchappent  mais pas grâce aux adultes, grâce à d’autres enfants ou jeunes de leur âge. L’un d’eux s’en sort parce qu’il est loup-garou, adolescent. Le monde décrit par l’auteur est violent, d’une cruauté rare, et désespéré, plein de guerres, de fin du monde programmée… La seule fenêtre est l’humour, la fantaisie.  Mais c’est un humour assez macabre et délirant ; par exemple,  dans la nouvelle un conte défait, qui décrit un institut de réinsertion pour personnages de contes pour enfants, la Petite Sirène (en fauteuil roulant pour cacher sa queue de poisson)  et Pinocchio se rencontrent lors d’un casse de banque et deviennent amis pour travailler dans la  parade d’Euro Disney.  Les contes pour enfants sont-ils définitivement remisés aux oubliettes, remplacés ou recyclés par les nouvelles noires.  Brr !