Super Simone : Chaud devant

Super Simone : Chaud devant
Thibault Guichon-Laurier, Jess Pauwels
Little Urban, 2026

Pas super

Par Anne-Marie Mercier

Comme en littérature générale, les bonnes intentions ne suffisent pas à faire de la bonne littérature. Cet album qui dénonce le gaspillage énergétique et fait l’éloge de la sobriété est certes bien venu, mais on a du mal à croire ne serait-ce qu’un peu à un peuple de pingouins qui prend des douches chaudes, fait des barbecues sur la banquise et roule en véhicule à essence qu’un super héros devrait mettre au pas.
Autant dire que les pingouins c’est nous et que Super Simone, la perruche masquée aurait tout aussi bien pu débarquer dans une zone pavillonnaire ordinaire.
Un livre qui pastiche les séries de super héros a quelques charmes, mais l’indignation de Simone et son autorité impérieuse ne font pas d’elle un contre modèle.
En fin d’album, on trouve un quiz sur le changement climatique et des ateliers.

Il était une fois… Maman les p’tits ba..

Il était une fois… Maman les p’tits ba..
Philippe Jalbert
Seuil jeunesse, 2026

Calembredaines et calembours sont en bateau…

Par Anne-Marie Mercier

Philippe Jalbert a publié toute une série de « Il était une fois » (L’école, l’enfant et la maitres…, « Une Histoire sans caca… », « Une Souris ver… », « Le Petit Chaperon rou…, » « Un Roi et une rei… ». Le principe est d’évoquer un texte bien connu des enfants et de le pervertir en le complétant au niveau des points de suspension (qui correspondent à la tourne de page) par un texte différent en insérant par surprise des traits de loufoquerie ou de scatologie.
Le texte est construit comme un dialogue, la parole enfantine étant celle qui crée les distorsions, et la parole adulte tentant en vain de réfréner sa fantaisie. « Maman les p’tits bateaux » devient « Maman les p’tits ba…lais », puis « les p’tits ba…llons » ; lorsque la chanson change, après un coup de colère de la voix qui contrôle, « Les crococro » devient « les cro…ttes de bique ».
Succès garanti : cela fait beaucoup rire les enfants. C’est aussi un apprentissage du jeu de mot, avec parfois au passage des apprentissages linguistiques intéressants…

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian
Vincent Cuvellier, ill. de Charline Collette
Hélium, 2026

Savante et détective en herbe

Par Anne-Marie Mercier

Le père d’Anna Zavatian est un scientifique, un découvreur. Il était sans doute aussi un explorateur puisque sa fille pense qu’il a disparu en Amérique du sud. Le tout est que sa fille a hérité de son goût du savoir, et un peu de ses connaissances : elle est un puits de science et raisonne comme peu d’enfants de neuf ans. Elle est aussi dévorée par l’envie de parcourir le monde alors que sa mère lui interdit de sortir. Elle ne va même pas à l’école, mais s’instruit à chaque occasion.
Les pages du carnet de découvertes d’Anna sont un régal de précision et de jeu avec les beaux mots de la science. On y voit ses tentatives pour décrire (le lierre, les différentes sortes de pluies…), définir (les cuticules), comprendre (d’où vient le vent ?)…
Une assistante sociale vient vérifier que l’enseignement à la maison est fait correctement mais pose une obligation à cette dispense scolaire : Anna doit aller en récréation tous les jours à 10h10. Sa mère l’accompagne et l’attend sur un banc pour la raccompagner… quel est le secret de cette mère ? Où est réellement le père d’Anna ?
La réponse fait diverger le roman réaliste en roman policier aux allure futuristes : le père est prisonnier d’un entrepreneur sans scrupules qui veut lui voler son invention pour devenir maitre du monde. Avec l’aide d’une amie rencontrée dans la cour de récréation (un peu simplette mais très dynamique), d’une jeune femme en mal d’amoureux et d’un libraire distrait, Anna va venir à bout de tous les mystères.
C’est drôle, inventif, surprenant… et très instructif !

Le Tour de magie le plus incroyable du monde

Le Tour de magie le plus incroyable du monde
Beatriz Martín Vidal
Grasset jeunesse, 2025

Abracadabra !

Par Anne-Marie Mercier

Une enfant nous arrête dans un jardin public verdoyant, sur une terrasse au-dessus d’un jet d’eau. Elle nous propose un tour de magie : faire apparaitre dans son chapeau ce que l’on veut, un lapin par exemple. Et abracadabra… on ferme les yeux, le temps de quelques pages noires, et le lapin apparait. En regardant bien, on voit que ce n’est pas un lapin vivant mais une peluche un peu fatiguée.
Qu’importe : la magie est dans les mots : la fillette dévoile son prétendu secret et les images nous emportent vers une autre magie, celle de l’évocation. Par ses mots elle fait surgir les amis qui l’ont aidée à trouver un lapin (dragon, lion …). La représentation par l’image est une autre magie ; traitées aux pastels gras, elles sont superbes et bien mises en valeur par le grand format allongé de l’album.

Méchant Charles

Méchant Charles
Alex Cousseau, Philippe Henri Turin
Seuil (Seuillissime), 2026

Poémes en flammes

Par Anne-Marie Mercier

Paru en grand format en 2019, cette histoire méritait bien une réédition. Le format poche à couverture souple lui donnera sans doute une plus grande diffusion, au prix d’une perte en dimensions. C’est un épisode d’une série commencée en très grand format avec Charles à l’école des dragons (2010) – voir la critique excellente de Christine Moulin sur lietje. Dans le tome troisième on le voyait tomber amoureux d’une princesse (2015).
Charles est donc un dragon (les enfants adorent, bien sûr !) ; son amie la princesse Cornélia (non, pas Camilla, ha !) est une dragonne. Tout va bien jusqu’ici. Mais Charles est tout petit et elle, immense. Il est poète. Il porte un chapeau melon (normal, il s’appelle Charles, il est anglais, et on est en 1833). Il a des allergies terribles au pollen.
Toute cette histoire est magnifiquement illustrée dans des couleurs éclatantes. Charles est d’un très beau jaune, sa dragonne en rose et noir fait une élégante cocotte, les fleurs sont écarlates, et l’océan bien bleu. Les points de vue et cadrages varient comme au cinéma : du grand et beau spectacle !
Cette aventure les montre atterrissant sur une île fleurie, d’où arrive le drame : Charles éternue, ils se disputent, Cornélia s’en va, Charles est menacé par une tribu sauvage, s’en prend à plus petit que lui… enfin les catastrophes s’enchainent jusqu’au happy end qui montre les deux dragons réconciliés, fuyant une bataille bien humaine qui se déroule tout en bas alors qu’eux frôlent les nuages.
Les dragons sont pacifiques (quand ils ne souffrent pas d’allergie), les hommes non. Ils sont aussi poètes et l’aventure est ponctuée de belles créations de Charles, tantôt amoureuses, tantôt vengeresses, à la manière du Cyrano d’Edmond Rostand (mais en moins bien, ses vers étant souvent du genre mirliton). Charles conclut, voyant les hommes de deux continents s’entretuer : « Regardez-les
Oh qu’ils sont laids
A brandir leur fusil
Comme un second zizi »
Le fait que l’un des camps soit celui des anglais colonisateurs et l’autre celui d’une tribu native n’est pas évoqué : Charles pratique un pacifisme radical.

Nichonnées fantastiques

Nichonnées fantastiques
Marion Cocklico
Grasset jeunesse, 2025

Fiertés nichonnes

Par Anne-Marie Mercier

Voilà les seins mis à l’honneur. Exhibés fièrement, colorés, variés, on les trouve de tous âges et de toutes formes, mais bien sûr en illustrations non réalistes et non en photos. Faut-il classer cet album dans la catégorie « documentaires », ou bien en poésie, en humour, en philosophie ?

C’est un peu tout cela. L’ouvrage est composé comme une encyclopédie, chaque double page présentant sur un fond coloré un mot titre accompagnant une paire de seins stylisée (sauf à l’entrée « Amazone », bien sûr). Les titres déclinent des âges (« enfance », « bourgeons », « fleurir »… « croissance », « décroissance » et enfin « lignes de vie »), des états (« imperceptible », « constellations », « racines », sculpter »…), des fonctions (« nectar » »), des processus (« changer »), des bizarreries…

Avec des techniques graphiques variées (collages, insertion de matières et peinture) Marion Cocklico nous emmène dans un univers gai qui montre que chaque poitrine est différente et doit pouvoir vivre sa propre vie, loin des injonctions de la mode, comme une partie d’un corps vivant.

Ararat

Ararat
Davide Cali, Claire Zaorski
Sarbacane, 2025

« Encore heureux qu’il ait fait beau… » : les aventuriers de l’Arche échouée

Par Anne-Marie Mercier

L’arche de Noé est une ressource courante dans la culture d’enfance, surtout à cause des animaux qu’elle a transportés : effet de liste pour s’endormir dans L’arche que Noé a bâtie de Henri Galeron (Les grandes personnes, 2022, chroniqué sur lietje), de surprise dans Les Étonnants Animaux que le fils de Noé a sauvés, de Alain Serres et Martin (Rue du Monde, 2001). Ici, c’est tout autre chose, l’histoire se passe à l’époque moderne, sans animaux (ou presque) et l’album vise un lectorat bien plus âgé.
1927, c’est l’année de l’exploit de Lindbergh. Davide Cali choisit de nous raconter un autre exploit de cette année, imaginaire celui-là, et présentant un échec. Un jeune géologue, nommé Charles-Antoine Lemoine, publie une annonce pour recruter des coéquipiers afin de chercher des traces de l’arche de Noé sur le mont Ararat, lieu sur lequel on a traditionnellement supposé qu’elle avait échoué. De nombreuses expéditions ont poursuivi le même but avec cette montagne comme lieu d’enquête et l’on trouve en ce moment sur le net (sans garantie de vérité scientifique…) le récit d’un projet du même type qui pourrait servir de trame à un récit fantaisiste.
Trois femmes répondent à l’annonce, à la grande surprise de Charles-Antoine : une libraire astronome amateur, une écrivaine qui ne se sépare jamais de son chat, et une institutrice, illustratrice, un peu naturaliste et championne de tir à l’arc ; le pauvre Charles-Antoine est un peu désarçonné…
Un peu à la manière de la chanson « La Marie-Josèphe » des Frères Jacques, les quatre coéquipiers s’embrouillent dans les préparatifs autour de questions de hiérarchie et de compétences avant de commencer leur expédition qui relève plutôt de la promenade et leur permet de découvrir tous les charmes et les désagréments du camping. La naïveté des protagonistes fait penser à celle de certains personnages de Jules Verne et l’humour règne à toutes les pages, y compris dans la résolution de l’histoire par abandon.
Les images sont bien servies par le grand format de l’album. Les couleurs douces, le style japonisant aussi bien qu’années 20. Les effets de superposition et l’insertion de dialogues lui donnent une allure très originale. Ce pastiche de récit d’exploration est très réussi. Drôle et poétique, il donne une belle place aux femmes et à la rêverie.

Sous le pommier en fleurs

Sous le pommier en fleurs
Henri Meunier, Olivier Latyk
Grasset jeunesse, 2025

Mon ami l’hippopotame

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Bérard est un homme qui aime l’ordre. Sa vie est réglée comme une pendule. Il est comptable dans une banque, donc l’imprévu est exclu de sa pensée comme de sa vie, jusqu’au jour où son oncle Claude meurt en lui léguant son animal de compagnie, Arthur, un hippopotame.
Pris par le sens du devoir, Monsieur Bérard tente de faire face, et héberge l’animal dans son jardin, le nourrir. Mais bien vite, il constate que cela ne suffit pas : l’animal a besoin de davantage de soins, et surtout d’affection, de compagnie et de distractions.
Peu à peu la vie de Monsieur Bérard se transforme et l’on assiste à de nombreux épisodes cocasses : les deux amis faisant du ski à la montagne, le trajet de Monsieur Bérard vers son travail en centre-ville, à dos d’hippopotame, les promenades au parc où Arthur fait des blagues en imitant les chiens…
C’est toute une vie d’amitié, et enfin une ouverture à l’amour et à la naissance d’enfants. Mais, hélas, les hippopotames vivant moins longtemps que les humains, seule demeure la tombe de l’animal à la fin de l’album, une tombe sur laquelle un pommier a été planté en souvenir des jours de neige : Arthur adorait l’hiver alors que son ami préférait le printemps. Les pétales tombés du pommier en fleurs réunissent les deux saisons.
Les illustrations épousent le ton du texte : entre sérieux et humour, naïveté et poésie, elles nous font vivre la vie de ces amis et souhaiter d’avoir un oncle Claude  qui force à sortir du cadre étroit que l’on s’est donné.

Arthur et les quatre voleurs

Arthur et les quatre voleurs
Guilherme Karsten
Seuil jeunesse, 2025

Ocean 5

Par Anne-Marie Mercier

Comme dans un film comique où des gangsters maladroits échouent dans une attaque de banque, ces quatre voleurs, trois hommes et une femme, sont parfaitement ridicules dans toutes leurs opérations : déguisement, planification, parcours des égouts… Ils ont voulu donner un rôle à leur neveu, trop distrait dit-on pour être voleur mais aimant dessiner : c’est lui qui fait les plans devant les guider dans les égouts.
De belles pages sombres les montrent parcourant les souterrains, un peu comme ce qu’on voit dans les albums montrant les habitas des animaux sous la terre, et aboutissant là où il ne faut pas (cage d’un lion, eau infestée de requins, prison, et salle des coffres enfin…).
Ses oncles coffrés, Arthur devient un artiste célèbre. On ne voit pas bien le rapport, mais cela donne de belles pages colorées après tout ce gris. Joli, amusant, mais un peu gratuit.

Je déteste tout !

Je déteste tout !
Sophy Henn
Saltimbanque éditions

Allô Maman, bonbons…

Par Anne-Marie Mercier

On pourrait penser (avec raison) que cet album est moralisateur, puisqu’il vise à dénoncer le nihilisme de certains enfants irascibles. En effet l’un des personnages répète les mots du titre avec des variations, mais sera bien obligé de convenir qu’il aime certaines personnes (son interlocuteur), certaines choses (les bonbons), certaines activités (se déguiser), pour ajouter « je déteste tout le reste ». Enfin, à bout d’arguments, il finira par convenir qu’il a oublié les raisons de sa mauvaise humeur et qu’en réalité il aime tout… ou presque. Ouf !
L’attrait de cet album est ailleurs : dans les expressions comiques données à ces deux petites formes (des fantômes), dans l’accumulation des plaisirs évoqués (un peu conventionnels, mais soit : le football, les gâteaux, sa maman ­ ­– jolie représentation d’une maman stéréotypée mais en fantôme –, et, comble de la mièvrerie en littérature de jeunesse, les bébés lapins.).
Les couleurs vives, l’exagération des propos et le jeu sur les tailles de caractère en feront un moment joyeux de lecture partagée. L’essentiel, et ce que les enfants retiendront sans doute, n’est pas la leçon mais le plaisir de l’outrance et du renversement.

Pour un propos plus radical, on peut revenir à l’album de Martha Alexander, Tant pis pour ma vilaine maman, Anthracite, publié chez Duculot en 1981.