Lily Myosotis

Lily Myosotis
Nathalie Mussari, Nathalie Goussé

Coprin, 2010

 Noyade dans le bleu

par Christine Moulin

nathalie mussari,nathalie moussé,coprin,vache,bleu,identité,atelier philo,christine moulinLily est une vache. Pas bleue. Et c’est là tout son drame car le bleu lui rappelle sa Bretagne natale. Heureusement, un elfe va venir à son secours, s’inspirant vaguement des leçons de Pélagie la sorcière qui passait son temps à perdre son chat noir dans sa maison noire.

Bien sûr, on peut voir le message : il faut se débarrasser de la nostalgie de l’enfance et cesser de vouloir s’incorporer ce que l’on aime pour devenir soi-même (cela dit, Lily va quand même passer sa vie en noir et blanc, comme les copines qui l’ennuient tellement au début de l’histoire).

Justement, on peut voir LE message. Pas beaucoup de jeu dans cet album. La voie, pour Lily, comme pour le lecteur est toute tracée. Les illustrations ne viennent guère à la rescousse, lourdes, redondantes, envahies par les gros plans.

Cela dit, peut-être ce récit peut-il provoquer des discussions dans les cercles philo de maternelle : doit-on ressembler à ce qu’on aime ?

La Gigantesque Petite Chose

La Gigantesque Petite Chose
Béatrice Alemagna

autrement jeunesse, 2011

« Cours y vite, il va filer… »

par Anne-Marie Mercier

La Gigantesque Petite Chose.gifDans cet album au format exceptionnellement haut, sans être gigantesque, des personnages cherchent quelque chose et croient parfois la trouver: sous la pluie, dans le goût d’un flocon de neige, sous la forme d’un ballon, d’une feuille flottant au vent, dans une larme dans les rires. Jeunes et vieux, hommes et femmes, groupes d’amis et solitaires, l’attendent, la redoutent, s’en souviennent… On pense à La Grande Question de Wolf Erlbruch qui explorait un thème avec toutes sortes de personnages. Cela ressemble à une énigme dont le mot n’est donné qu’en dernière page.

La question philosophique, celle du bonheur, trouve des réponses variées mais toutes teintées de nostalgie ou d’un sentiment de fragilité. Les papiers découpés des images de Béatrice Alemagna créent des personnages surpris dans toutes sortes d’activités et de postures, en ville ou à la campagne, à la mer ou sur un lac gelé : le bonheur est partout-et nulle part, mais une chose est sûre : il n’est pas dans les objets, ne s’achète pas, ne s’enferme pas.

Saltimbanques

Saltimbanques
Marie Desplechin, Emmanuelle Houdart

Thierry Magnier, 2011

Sublimes jongleries

par Anne-Marie Mercier

Saltimbanques.jpgOn a ici un « album »  au premier sens du terme : une collection d’images, un portfolio d’artiste. Personnages au corps ou aux vêtements étranges, inscrits sur fond blanc dans un cadre minimal mais emblématique, ils forment une sorte d’encyclopédie. Ils représentent différents emplois du cirque : colosse, dompteur, ventriloque, femme à barbe… le familier le dispute à l’étrange, voire au monstrueux et certains sont franchement inquiétants. Le très grand format  convient parfaitement aux superbes portraits composés par Emmanuel Houdart.

 Marie Desplechin  leur donne un nom, une origine et propose pour chacun une histoire. Certaines sont limpides, d’autres très complexes. L’ensemble forme une troupe unie par de multiple fils et le tout est bien plus qu’une juxtaposition de textes et d’images : une oeuvre naît. On aura sans doute deviné qu’elle sollicite un lecteur avancé ou très accompagné et qu’elle ravira, quel que soit leur âge, tous ceux qui apprécient l’une ou l’autre créatrice.

Brosse-toi le bec Cocopoulette !

Brosse-toi le bec Cocopoulette !
Clair Arthur et Vincent Mathy

Flammarion-Père Castor (Les p’tits albums), 2011

Brosse-toi les dents, qu’on en finisse !

par Sophie Genin

poule,hygiène dentaire,Père Castor,sophie geninLes poules ont toujours beaucoup inspiré la littérature de jeunesse mais le résultat n’est pas toujours heureux, comme dans cet album qui accumule tant les jeux de mots sur l’univers des gallinacés qu’ils en deviennent indigestes (voir par exemple le becquiste pour le dentiste, le becquifrice, un bouche-trou de bec…).

L’objectif didactique qui vise, vous l’aurez compris en lisant le titre, le brossage régulier des dents du lecteur fait flop alors que l’univers coloré et ludique proposé par l’illustrateur et l’auteur aurait pu être entraînant…

Si les poules et les jeux de mots vous attire, allez plutôt voir du côté de la série des « p’tites poules » par Christian Jolibois et Christian Heinrich, vous ne serez pas déçus !

L’ écuyère, La très sombre histoire d’une future enfant de la balle

L’ écuyère
Elzbieta

Rouergue, 2011

La très sombre histoire d’une future enfant de la balle

par Anne-Marie Mercier

L' écuyère.gifElzebia mêle dans cet album plusieurs des thèmes qu’elle a explorés précédemment. Celui de l’enfance malheureuse est illustré à travers l’histoire de Tittine qui a eu la malchance de naître chez une « maman à une place » où la place était déjà prise par sa soeur aînée. Celui de la pauvreté : celle de cette « maman à une place » n’arrange pas les choses. Orphelinat, prison, sombre château où l’on martyrise les enfants,… le monde est un lieu cruel pour les petits. Heureusement, il reste le rêve, incarné par le monde du cirque et par un sympathique fantôme.
L’humour est ici très noir, le ton très enfantin, d’allure naïve (l’orphelinat est appelé « la maison des enfants sans parents »). Cette allure est aussi celle des images, proches parfois de dessins d’enfants. Le texte est fait de phrases brèves, simples en apparence. Il court sous des vignettes allongées, alternant constats loufoques et bribes de dialogue. La forme évoque les récits illustrés d’autrefois, ceux d’avant la B.D.

L’ensemble est beau et touchant et l’on suit les aventures de Tittine et de sa soeur, l’horrible Poupi (on adore !), comme un feuilleton de roman populaire où tout est possible, l’extrême solitude comme les espoirs les plus merveilleux : être adopté(e) par un éléphant, sauvé(e) par un fantôme, trouver une famille qui vous aime, ne vous abandonne pas et vous laisse décider de votre vie, écuyère ou enfant d’éléphant, qu’importe!  Ici, devenir écuyère est un horizon pour survivre, comme devenir pompier, princesse ou roi des singes.

Dans ma rue

Dans ma rue
Olivia Coisneau
Seuil, 2011

 Dans ma rue, il y a … pfff…

 par Christine Moulin

 La collection Clac Book avait accueilli des réussites. Mais la formule, cette fois, ne fonctionne guère. Sous le prétexte de préparer un goûter d’anniversaire, Leila et Léon (on croirait des héros de manuels de lecture préposés à l’apprentissage du son /l/ !) réalisent un parcours dans la rue, de boutique en boutique. Pour des enfants que l’on emmène chaque samedi dans les grandes surfaces, que peut signifier une phrase aussi désuète que : « Tiens, le facteur a une lettre pour le primeur »? Autres caractéristiques par trop « vintage » : on s’arrête devant une quincaillerie mais l’illustration n’aide absolument pas à savoir ce qu’on peut y trouver (la réalité non plus : essayez d’en trouver une dans votre ville!), la charcutière s’appelle Madame Salami (n’est-il pas un peu lourd de donner aux commerçants le nom de ce qu’ils vendent?) et les illustrations rappellent furieusement celles de Rémi et Colette. La fin est à l’unisson, un peu mièvre et moralisatrice (« Et si on prenait un petit bouquet pour faire plaisir à maman ? »).

Cendrillon et l’oiseau de feu

Cendrillon et l’oiseau de feu
La luciole masquée, Joël Cimarron

Karibencyla, 2011

méli-mélo

par Anne-Marie Mercier

Cendrillon ,oiseau de feu,  La luciole masquée, Joël Cimarron,  Karibencyla, Anne-Marie MercierInstallées à Perpignan, les éditions Karibencyla se sont fait une spécialité des contes et notamment des « contes mélangés ». Après Barbe-Bleue et Compè lapin, la Belle et Ganesh, Petit Poucet et le Minotaure,… vient de paraître l’histoire de Cendrillon et l’oiseau de feu, qui mélange folklore français et folklore russe de façon harmonieuse.

Cela n’appporte pas grand-chose à Cendrillon, et lui ôte même une part de magie puisque la fée marraine est remplacée par l’oiseau de feu. Mais cela a l’avantage d’introduire le conte russe, peu connu en France et de manifester la plasticité des contes,  souvent greffés les uns sur les autres. Le texte est écrit dans une belle langue et les images offrent un mélange de classicisme et de modernité relativement réussi.

C’est comme ça chez moi

C’est comme ça chez moi
Martine Laffon et Fabienne Burckel

Thierry Magnier, 2009

On a perdu l’ouistiti…

par Christine Moulin

martine laffon, fabienne burckel, thierry magnier, imagier, christine moulin, moisIdée originale : ce sont les mois de l’année les héros de cet album. Personnifiés, ils font des niches au narrateur, en lui cachant ses jouets que le jeune lecteur doit s’amuser à retrouver dans l’illustration. Ce qui n’est pas si facile : les détails sont nombreux et les jouets n’apparaissent jamais en entier. D’ailleurs, je cherche encore le « vieux ouistiti »…  Il semblerait que la couleur du mot indiquant le mois soit un indice : par exemple, « mai » est écrit en bleu et on peut découvrir l’avion dans un cadre bleu ; « juillet » est en rouge et le ballon est sous un tiroir rouge. Bon, d’accord, si ma théorie est  juste, l’ouistiti devrait se trouver sur le couvre-lit rose puisque « avril » est écrit en rose. Mais bernique… pas d’ouistiti ! A cela s’ajoutent des clins d’œil, telle l’affiche (à la page de l’ouistiti, justement) qui annonce une exposition de l’illustratrice ! Le texte, lui, est fondé sur des assonances qui font songer à une comptine anglaise. On retrouve un peu le plaisir des imagiers : reconnaître dans les images très réalistes des fragments de vie quotidienne. Finalement, voilà un album qui sait se faire apprécier au fil des (re)lectures.

Le Yark

Le Yark
Bertrand Santini

illustrations de Laurent Gapaillard
Grasset jeunesse (lecteurs en herbe), 2011

Le monstre de Madeleine 

Par Anne-Marie Mercier

Le  Yark est le monstre à l’état pur : il est plein de poils, il a des ailes de chauve-souris, des mains de sorcière et de grandes dents. Il mange les petits enfants…

– Rien de neuf, direz vous ?

– Mais si !
D’abord, contrairement au croquemitaine classique, ce ne sont pas les petits diables qui font sa nourriture, ceux qui ne finissent pas leur soupe, non. Il ne peut digérer que les enfants sages. Ce goût et la dévoration en elle-même sont évoqués avec un délice de détails qui fait penser à la Modeste proposition de Swift : on en croquerait ! D’ailleurs, la phrase de John Locke placée en exergue au livre ajoute à ce ton d’irrévérence face à sa majesté l’enfant.
Le problème du Yark, c’est que les enfants sages ne courent plus les rues, avec cette éducation permissive : « Les cours d’école grouillent d’un peuple bête et méchant, portrait craché de leurs parents » ; « réfractaire aux pensées profondes et à la poésie, le gamin d’aujourd’hui ne rigole plus qu’aux histoires de caca et de zizi ».
Le Yark cherche donc toutes sortes de solutions pour trouver un enfant sage (notamment à travers les listes des lettres au Père Noël, belle idée !), chaque tentative se solde par une erreur et une diarrhée gigantesque et rabelaisienne (l’auteur tient compte des goûts des enfants !). Le Yark fait des rencontres surprenantes et drôles – à condition d’aimer l’humour noir. Par exemple, celle de la troupe d’enfants abandonnés par des parents avisés : les voyant évoluer vers l’adolescent boutonneux, ils s’en sont débarrassés – «l’abandon s’impose alors pour rester sur un bon souvenir ».
La rencontre d’une délicieuse Madeleine, qui sera un peu la Zéralda du Yark, change tout et la morale est enfin sauve, in extremis. Les dessins sont hirsutes, merveilleux de drôlerie. A proposer aux lecteurs capables d’ironie, où (et ?) à ceux qui aiment se faire peur.

Le bon moment

Géraldine Alibeu
Le bon moment

La joie de lire, 2011

Lire et suspendre une course folle

 Par Dominique Perrin

bon m080939.jpgLe bon moment offre posément à des lecteurs de tous âges ses vastes dimensions, ses formes et ses couleurs longtemps soupesées. C’est l’un de ces livres dispensateurs de calme et d’attention renouvelée, alors qu’ils semblent contenir toute l’impatience présente du monde. Autant dire que l’ouvrage est à la hauteur de la question sur laquelle il repose, et que les citoyens incertains de l’ère de la globalisation ont si fort besoin de se reformuler. Quel est « le bon moment » ? La réponse, hormis celle de l’étoile, n’est en aucun cas éludée : c’est le moment d’entrer dans cet album pascalien et aérien, qui s’ouvre sur une réponse d’enfant et dont les images sont sorties, patiemment, d’une machine à coudre, durant le temps d’une résidence d’artiste.