Faites la queue !
Tomoko Ohmura, traduction Jean-Christian Bouvier
Ecole des Loisirs, 2011
… ou comment apprendre la patience par l’humour !
par Sophie Genin
Dès la page de titre, le lecteur est prévenu : « En rang sur une file et dans l’ordre, s’il vous plaît » annonce un grand panneau de bois au centre de la page. Une hirondelle ajoute : « Bienvenue ! Les derniers arrivés prennent la queue ici ». Et le narrateur, comme s’il prêtait sa voix au lecteur, s’écrie : « Tiens, mais qu’est-ce qu’ils attendent tous ? Allons voir… ». A cet instant, le regard peut enfin se poser sur une grenouille portant un mystérieux « n°50 ».
Au fil des pages, cinquante animaux, du plus petit au plus grand, tous numérotés dans l’ordre décroissant, font des commentaires qui ne peuvent que titiller la curiosité grandissante du lecteur. Ce dernier ne saura pas de quoi il s’agit avant la surprise finale, de taille !
Cet album fonctionne à merveille et c’est avec une rapidité croissante qu’on finit par tourner les pages ! Cet éloge de la patience dans notre monde d’hyper-concommation tombe à pic pour qui voudrait (re)découvrir la jubilation de la patience. La récompense à la clef est à la hauteur ! Toujours pas l’album entre les mains, petits impatients que vous êtes ? Foncez !
Valentine est une petit fille sage, très sage, trop sage. Au fur et à mesure d’un texte énigmatique qui présente une héroïne très timide qui aurait envie mais attend que le monde vienne la chercher, on sent croître le malaise jusqu’à la fameuse nuit qui donne son titre à l’album. Une nuit où tout devient possible pour Valentine, sa nuit !
Sur chaque double-page de cet album d’une fraîcheur d’embruns, trois à sept vers d’une densité irréprochable rayonnent au milieu d’un tableau-poème. L’un à côté de l’autre, l’un avec l’autre, texte et image battent une chamade maîtrisée et irrésistible, évoquant la meilleure tradition du poème illustré pour enfants, mais ouvrant aussi une voie à part, métissée et résolument moderne. Ouvrir un album de poésie et être emporté par un rythme, un air, prendre envie de voir par les fenêtres et de prolonger l’évidence esthétique crayon(s) à la main est une expérience marquante – permise ici par la rencontre opportune d’une auteure féconde et d’une jeune illustratrice dépositaire d’une chatoyante culture des arts textiles.
Dès les pages de titre, on se doute de quelque chose : rien n’est tout à fait « normal ». On nous parle de 10 cochons, nombre rassurant s’il en est, et dans la cabane sur la gauche, ce sont des éléphants qui se détachent sous forme d’ombres chinoises, et à droite, une souris.
C’est le problème avec beaucoup de livres des éditions Talents Hauts : à force de vouloir prendre le contrepied des stéréotypes de genre, ils finissent par tous raconter la même chose. L’ouvrage qui nous occupe ne déroge pas à la règle : c’est l’histoire d’une petite fille qui veut devenir catcheuse (et fleuriste, il est vrai, mais on oublie très vite cette concession aux goûts supposés féminins) et d’un petit garçon qui veut devenir danseur (Billy Elliot est loin, malgré tout…). Ils sont, bien sûr, en butte aux moqueries de leurs petits camarades et ils sont réhabilités grâce à l’intervention d’une grand-mère qui à un beau mariage avec un médecin a préféré la vie d’aventurière. On la voit au Pôle Nord et dans la jungle, juchée sur un éléphant : voilà un destin que même les hommes n’accomplissent que rarement, n’est-ce pas ?
La chauve-souris sur la couverture a l’air très mignonne et gentille. Et elle l’est, vous verrez pourquoi. Mais passée la page de garde (où l’on trouvera la dédicace qui a donné son titre à cette chronique), le cauchemar commence. Les illustrations se répandent, fascinantes et obsédantes et le texte distille son fiel.
Le héros anthropomorphe de Lo Gruhier, nouvelle plume et illustratrice prometteuse, devrait rapidement rejoindre ses condisciples de L’Ecole des Loisirs. En effet, tous les éléments constitutifs de ce petit album, qui ne paie pas de mine, le prouvent : le petit cochon au mauvais caractère qui ronchonne rappelle nombre de jeunes enfants qui se reconnaîtront et fera sourire beaucoup de parents ! De plus, l’éloge de l’ennui et de la lenteur comme moteur créatif fonctionne à merveille lorsque Ptit Cochon découvre un escargot devant chez lui. L’investigation concernant sa provenance, en suivant la trace de bave de son chemin, va emmener le jeune héros très loin.
Les auteurs nous offrent une très jolie variation sur les albums et poèmes répétitifs fondés sur l’enchâssement, à l’image du célèbre poème d’Eluard, « Dans Paris ». La couverture, découpée, ouvre une fenêtre en forme de cœur sur l’image d’une maison, fil directeur de cette comptine. Comptine ? Non, pas vraiment, et on se prend à le regretter car le nombre des habitants aurait pu augmenter ou diminuer au fil de l’album. Mais peut-être cela aurait-il été trop évident, trop « instructif ». Seuls les couleurs sont au rendez-vous et les animaux et peuvent donc, avec les tout-petits, faire l’objet de découvertes. Et ce qui est vraiment très amusant, c’est de repérer les différents procédés utilisés dans l’illustration pour insérer les maisons les unes dans les autres. La chute de cette « nursery rhyme », reste dans la tradition mais la réinterprète subtilement, en usant de la magie des répétitions. Cet ouvrage est la preuve que le petit bruit discret d’un cœur qui bat peut grandement réjouir les lecteurs.
Au début il y a une planète, Aïeaïeaïe. Comme elle s’est livrée sans frein aux excès de la consommation, elle est très vite menacée par un méchant nuage qui lui enlève ses couleurs. Ses dirigeants vont voir ceux de la planète Oulàlà, leur voisine. Mais celle-ci n’est pas « aideuse », c’est là son moindre défaut.
Le procédé narratif, sans être original (on songe au superbe Je t’écris, j’écris d’Eva Caban), est intéressant : une petite fille écrit dans son journal intime des lettres à son grand-père décédé. Il y a des moments émouvants : celui où elle manque de garder pour lui le gros bout crémeux de la bûche, celui où elle retrouve le papier où il avait écrit les scores d’un jeu auquel ils avaient joué.