Le chat d’Elsa

Le chat d’Elsa
Alice Brière-Haquet, Magali Le Huche

Père Castor, 2011

  Le chat invisible

 par Christine Moulin

 
Les enfants, on le sait, se créent souvent des amis imaginaires et la littérature aime à traiter ce thème spéculaire comme dans Le chien invisible (Claude Ponti), Léon et Bob (James Simon), Moi et rien (Kitty Crowther), Petits sauvages (David Almond), Je voulais te dire (Jennifer Dalrymple), Bernard et le monstre (David Mc Kee), etc. Le chat d’Elsa fait partie du lot et, comme souvent, c’est la solitude qui explique la genèse du chat (vert, comme il se doit) : « Elsa est une toute petite fille, seule dans une grande maison vide ».

Mais ce qui est amusant, c’est qu’ensuite, tout est raconté du point de vue de l’héroïne. Les parents ont très bien admis que leur fille se soit inventé un compagnon, même s’ils rouspètent quand il devient l’alibi rêvé pour toutes ses bêtises et même si leur exaspération les amène parfois à rompre le pacte qui entérine l’existence d’Armand ‑ puisque tel est le nom du félin.

Mais nous, lecteurs, nous voyons la vie des deux amis et elle est attestée par les illustrations dont la force, en l’occurrence, est de ne pas savoir mentir. L’album s’ouvre alors sur un retournement poétique, qui n’est pas sans rappeler deux autres albums jouant habilement sur le point de vue, Bébé monstre (Jeanne Willis et Susan Varley) et Papa de Corentin. Le chat d’Elsa pose finalement la question de la fiabilité du narrateur et s’adresse à ceux qui ne sont pas (trop) devenus « des grandes personnes ». Les illustrations sont à l’unisson de cet univers délicat : elles évoqueraient presque (excusez du peu…) la finesse de Sempé et savent provoquer l’émotion (le chat contrit est tellement attendrissant…)

Les Poings sur les îles:Un grand-père venu d’Espagne

Les Poings sur les îles
Élise Fontenaille, Violeta Lopiz

Rouergue, 2011

Un grand-père venu d’Espagne

par Anne-Marie Mercier

Les Poings sur les îles.jpg Élise Fontenaille, qui a publié de nombreux romans, s’essaye ici à l’album avec un hommage à un homme simple, à l’aise avec les plantes, les animaux et les enfants, moins à l’aise avec l’écrit et avec la langue française : comme le titre l’indique, il la transforme joliment. On découvre peu à peu son histoire d’enfant pauvre et de réfugié, on entend ses mots adressés à l’enfant à qui il transmet  ses connaissances et sa sagesse.
Ce portrait attendri est illustré de décors naturels aux couleurs vives dans lesquelles se cachent le visage et le corps du grand-père. Il est ainsi fondu avec les choses qu’il aimait, dans les souvenirs de l’enfant. C’est un joli portrait, intéressant surtout par le rapport à la langue, qui fait de l’erreur une source de poésie.

Un dragon dans la tête

Un dragon dans la tête
Pittau et Gervais

Gallimard Jeunesse, Giboulées, 2011

Le dragon chauve

par Christine Moulin

pittau,gervais,gallimard,ginoulées,poésie,liste,christine moulinPas plus de dragon dans cet album que de cantatrice, chauve ou non, dans la pièce d’Ionesco. Quoique : le dernier poème explique en quelque sortte le titre, sous le signe de l’absence, il est vrai, mais une absence qui donne sa chance à l’imaginaire : « Dans la forme/ Des nuages/ Je n’ai pas vu/ Des dragons fumants […]/ Tout ça/ Je l’ai vu dans ma tête/ Juste en fermant les yeux ».

En revanche, la poésie, elle, est là, et bien là. Fondée sur le goût des listes, très nombreuses, sur la célébration de l’infime (« La fourmi », La grenouille » « Un jour de soleil »), de l’intime aussi (« Caché bien caché »). Avec quelquefois des envolées plus larges (« Ici et là-bas », poème en miroir qui dit l’universalité des interrogations humaines ; « Trait pour trait » qui rappelle la difficulté et la joie d’être soi) mais aussi des incursions vers l’humour (« Un jour, un jour », ode à la procrastination), vers la poésie graphique (« Paysage en ville ») ou tout simplement vers l’évocation voilée, proche du silence, des chagrins enfantins (« Les petits chats »).

Les images,, mêlant formes modernes et simples à des collages nostalgiques, accompagnent les poèmes sans les illustrer lourdement, retenant un moment, une impression, proposant, au fond, une lecture, sans l’imposer.

Voilà un beau livre, grâce auquel « on peut caresser le ventre des nuages ».

Gravenstein

Gravenstein
Øyvind Torseter

La joie de lire, 2011
Traduction (norvégien) par Jean-Baptiste Coursaud

Des pommes, de la maraude et de l’humanité comme aventure

Par Dominique Perrin

graven9080922_1_m.jpgEn une soixantaine de doubles pages composant un bref prologue et deux « chapitres », Gravenstein installe ses personnages –  un « bébé Elephantman », une toute jeune fille au costume de féline et son père au costume passe-partout – dans un monde aux accents curieusement réalistes. Comme dans Détours (La joie de lire, 2010) mais cette fois dans un petit format agréable à manier, le lecteur est invité à transiter d’une ville moderne vers une campagne parsemée de bâtiments à demi écroulés ou bâtis. Mais la « nature » est ici hantée de hauts filets grillagés en plus ou moins bon état de marche, et la société représentée obsédée par les pommes jaunes « gravenstein ».
Comme dans Détours, consentir au parcours narratif parfaitement original et essentiellement visuel proposé par Torseter donne généreusement à méditer, sur les rapports entre fond et forme, et sur ce monde où les pommes vendues à prix d’or en ville sont ailleurs bonnes à lapider ceux qui les maraudent, où les vaches s’avèrent aussi peu considérées que les originaux qui s’intéressent à elles – mais où coulent  aussi avec assurance les rivières de l’aventure.

Les petites bêtes de Tatsu Nagata

Les Petites Bêtes de Tatsu Nagata
Tatsu Nagata (Dedieu)

Seuil jeunesse, 2011

Le gros volume des petites bêtes

par Anne-Marie Mercier

Les petites bêtes de Tatsu Nagata.gifOn trouve ici réunies en un grand volume plusieurs histoires naturelles de Tatsu Nagata : l’escargot, la fourmi, le hérisson, le ver de terre, l’araignée, la grenouille, la chouette et le phasme n’auront quasiment plus de secrets pour vous, ou du moins auront pris un visage coloré, joueur.

On savourera particulièrement l’image de l’araignée « buvant » sa proie comme un touriste boit son orangeade en terrasse, tout en apprenant qu’elle est un arachnide et non un insecte : mettez-vous ça en tête, un insecte = 2 ailes, 2 antennes et six pattes! Grâce au professeur Nagata, on voit l’infiniment petit, on découvre ce qui se trame sous la terre et dans les airs on apprend sur la vie et les moeurs des animaux et on s’amuse aussi beaucoup.

Mistigri, mon ami

Mistigri, mon ami
Elisabeth Partridge, Lauren Castillo
traduit (anglais) par Fenn Troller
Seuil jeunesse, 2011

Dire le chagrin

par Christine Moulin

elisabeth partridge,lauren castillo,fenn troller,seuil,deuil,chat,christine moulinCet album est, en apparence, modeste et par là même, touchant. Il ne cherche pas à donner de la mort et du deuil une vision originale ou poétique ou profonde. Non, il dit tout simplement, avec des phrases très courtes, de celles que saurait écrire un enfant, les sentiments qui peuvent unir un chat, un petit garçon et sa maman. Il dit la rupture que provoque la maladie. Il dit la tristesse.

Les illustrations sont à l’unisson : réalistes mais délicates. Tendres (bouleversant, le dessin que dépose l’enfant sur la tombe de Mistigri, bouleversant le « petit menton » du chat…)

Dommage que la deuxième partie laisse place à une vision plus traditionnelle. Certes, il y a de la justesse dans la façon qu’a le petit garçon de chercher son ami perdu « tout là-haut, heureux parmi les oiseaux » puisque sa maman lui a dit qu’il était au ciel… Mais l’optimisme final  (« nous serons amis pour la vie, rien ne nous séparera jamais ») semble un peu forcé et débouche sur une sentimentalité que le reste de l’album avait su éviter avec beaucoup de pudeur.

Les poètes ont toujours raison

Rascal
Les poètes ont toujours raison

L’Edune, 2011

Poèmes pour viatique

Par Dominique Perrin

Les poètes ont toujours raison » : le titre de l’anthologie adressée par Rascal aux derniers nés des « frères humains » chers à François Villon s’entend de multiples façons. Le « toujours » y est entre autres chronologique : c’est de durée qu’il est question, au premier chef dans la dédicace de l’auteur à son père, et dans le témoignage autobiographique liminaire qui relie la mémorable découverte de la poésie « sur les bancs de l’école » au geste du cueilleur-semeur adulte assemblant son bouquet de poèmes et d’images.
Du quasi haïku de Guillevic aux enjambées fantastiques des strophes de Rutebeuf, douze poèmes de langue française sont rendus magistralement présents, douze poètes – scrutant ou désignant chacun à leur manière les marges des différents systèmes de domination de leur temps – retrouvent leur aura de vivants dans des portraits qui refusent tout rajout aux poèmes, mais apportent au lecteur, rencontre imprévisible, une vision des sujets aigus, inquiets et désirants qui les écrivirent

 

Le petit bonhomme pané

Olivier Douzou, Frédérique Bertrand
Le petit bonhomme pané

Rouergue, 2011

En toute candeur pontienne

Par Dominique Perrin

Dans une basse-cour, un tout petit bonhomme transparent accède à la visibilité en prenant un bain d’œuf et de miettes, trouvant dès lors en un vieux croûton et une mère poule des ascendants putatifs. Cela ne consacre pas encore un avènement au monde, mais c’est le début d’une quête initiatique au sens le plus ample du terme. Le « petit bonhomme pané » parcourt le vaste monde – forêt, collines, montagnes, champ de coquelicots -, aiguillonné par le désir d’interroger le « nuage à âge ».

Que cette « panne de naissance » (comment ne pas citer ce jeu de mots, à défaut des « pontines » qui jalonnent le récit ?) trouve sa résolution ultime parmi coussins, poussins et bougies dans le « château d’Anne Hiversère » coule dès lors de source, dans un univers polarisé par le rapport au langage et le merveilleux pontiens. Etre à naître ou être né ? Allégresse communicative et liberté créatrice irradient cet album subtilement original, dans lequel on peut entendre, au texte et à l’image, un récit de tous les commencements humains, qu’on les situe avant, pendant ou après la vie intra-utérine.

Boucle d’or et les trois ours

Olivier Douzou
Boucle d’or et les trois ours

Rouergue, 2011

 Boucle d’or, dans l’alphabet des chiffres

 Par Dominique Perrin

Boucle d’or et les trois ours, une histoire chiffrée, voire une histoire de chiffres ? Une décennie après la version géométrisante de Rascal (Ecole des loisirs, 2002), Olivier Douzou donne un corps littéral à cette intuition tout droit issue d’une fantaisie d’enfant. Le conte est là, transmis dans sa fraîcheur et sa simplicité retorse ; l’image espiègle et sérieuse en offre une interprétation plaisante, d’une évidence renouvelée : dans l’algèbre virtuose et désinvolte de la culture humaine, le conte offre une mise en équation du connu et de l’inconnaissable, dédiée à la célébration ludique des formes symboliques sorties de l’esprit humain.

Amos et les gouttes de pluie/Amos et les pissenlits

Amos et les gouttes de pluie/Amos et les pissenlits
Anne Cortey et Janik Coat

Autrement Jeunesse, 2011

Quand la poésie et l’absurde enfantent un héros attachant

par Sophie Genin

poésie,absurde,sophie geninpoésie,absurde,sophie geninLes deux petits albums, publiés en même temps chez Autrement Jeunesse, sont deux petits bijoux de simplicité et d’émotions.
En effet, ils mettent en scène une espèce de koala bicolore (bleu et rouge) aux yeux jaunes. Sur les couvertures, on le découvre sous son parapluie ou en train de souffler sur des fleurs de pissenlits qui s’envolent alors qu’il est assis sur une oie.
Au fil des images, présentées sous forme d’accordéon, on suit les aventures, toute simples, de ce petit personnage, auquel un jeune enfant s’idenfiera facilement, qui découvre le monde : la pluie et les fleurs de pissenlits pour l’instant, en espérant que d’autres suivront !
Ce « koala » tient un peu du personnage de La Linea, célèbre dessin animé des années 70, pour l’absurde des chutes. Celle de l’opus sur la pluie fait même penser à un tableau de Magritte intitulé « Golconde », mettant en scène une pluie d’hommes coiffés de chapeau melon. Est-ce à dire que ces petits livres ont une portée philosophique, oui, sûrement ! Et, en plus, on trouve même une référence aux oies de Nils olgersson, c’est dire la richesse de ces albums ! N’attendez plus, courrez découvrir ce nouveau héros !