L’ami de toujours

L’ami de toujours
Xavier Mauméjean
Flammarion,2011

L’ami  de toujours

                                                                                                             par Maryse Vuillermet

David, un jeune geek,  mélancolique et asocial, réussit à se faire remarquer et embaucher par la plus grande entreprise de jeux vidéo des Etats-Unis, dans l’agence de New-York. Mais il y rencontre son ami d’enfance oublié,  Richard. En  fait, on comprend qu’il s’était inventé un ami imaginaire pour supporter sa solitude et ses problèmes psychologiques. Et soudain, cet ami imaginaire est incarné. Richard est violent, sûr de lui, fort et beau, tout ce que n’est pas David et il agit parfois à sa place ou en son nom.

Nous voilà happés par un duel entre Richard et David, qui devient peu à peu une lutte à mort. David, alias Richard,  invente un jeu vidéo qui ressemble à l’univers imaginaire d’enfance qu’ils avaient créé. Et, nous lecteurs sommes entraînés dans  le vertige du virtuel,  on ne sait plus qui est le vrai, qui est le virtuel, qui est l’ami imaginaire, qui est le double, qui est le bon, qui est le méchant. Chaque fois que nous croyons comprendre, nous replongeons dans la perplexité. En même temps que le récit nous entraine dans le monde fascinant des games programmeurs, dans l’énergie de New-York, dans l’amitié entre jeunes,  il nous intrigue et nous dérange. Les traumatismes d’enfance, la mort d’un frère, un incendie criminel hantent la mémoire de David, un psychothérapeute tente de comprendre mais n’explique pas tout.

La fin du roman semble résoudre l’énigme, encore que…

Le roman a su recréer le vertige du virtuel qui  menace bien des jeunes trop plongés dans l’univers des jeux, ils s’y retrouveront donc peut-être !

Supermoyen

Susie Morgenstern
Supermoyen

Ecole des loisirs, coll. Mouche

Supermoyen en demi-teintes

Par Dominique Perrin

Susie Morgenstern, Dominique Perrin,  Supermoyen,  Ecole des loisirsAlexandre a du mal à endosser son propre rôle, à l’école et hors de l’école ; ou bien – autre façon de le décrire – il endosse trop bien le rôle du moyen ; ou encore, il est celui qui n’est pas entièrement convaincu – autant dire franchement pas convaincu – de sa capacité à susciter l’estime, à commencer par la sienne.

Le récit est alerte, son enjeu intéressant, et laisse pourtant l’impression d’être mince : il supporte mal, peut-être, d’emprunter les ornières d’un schéma affectif bien connu – amoureux silencieux finalement reconnu par sa brillante dulcinée, camarade présumé idiot s’avérant néanmoins sympathique, au prénom anglo-saxon souvent donné dans les milieux populaires. Et, un peu comme dans Comment j’ai changé ma vie d’Agnès Desarthe (2004), le piano envoyé comme un sésame existentiel par un parrain inspiré constitue un objet transformateur sans doute peu présent et peu probable à l’horizon d’éventuels lecteurs de classes peu aisées.

Ilse est partie

Ilse est partie
Christine Nöstlinger
Traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Friot
Mijade (zone J), 2010

Fugue de mineure, œuvre majeure

par Anne-Marie Mercier

Christine Nöstlinger,Anne-Marie Mercier, fugue,ado, révolte,Mijade (zone J),soeurLes éditions Mijade ont fait un très beau choix en publiant une version française du célèbre roman de l’auteur autrichienne Christine Nöstlinger, prix Andersen (1984) et première lauréate du prix Astrid Lindgren (2003, avec Maurice Sendak). Jusqu’ici, de nombreux autres titres avaient été traduits, mais pas Die Ilse Ist Weg (1991), nouvelle édition sous le titre du film (1976) qui a été tiré de Ilse Janda,14(1974). C’est un classique de la littérature internationale souvent cité dans les ouvrages sur la littérature pour adolescents.

Christine Nöstlinger,Anne-Marie Mercier, fugue,ado, révolte,Mijade (zone J),soeurC’est un très beau livre, très pudique, sur un sujet difficile. Ilse, 14 ans, est partie, c’est sa jeune sœur Erika qui raconte.  Complice, elle donne le contexte de la fugue, avec ce qu’elle croit savoir, ses raisons apparentes, comme le divorce des parents, l’éducation trop sévère et trop distante donnée par la mère, les préjugés sociaux… Mais le lecteur comprend progressivement, et un peu plus vite que la narratrice, qu’Ilse a menti à sa sœur et qu’il y a d’autres causes plus profondes, liées à sa personnalité. Il devine aussi rapidement où Ilse s’en est allée, avec qui, et le danger qu’elle court. Au contraire, Erika devra faire toute une enquête, lentement, d’indice en interrogatoire, de preuve en hypothèses, à la façon d’un détective, avant de trouver des réponses à ses questions. Chacune des sœurs fait du chemin, et celui d’Erika la mène vers une maturité qui semble inaccessible à l’aînée.

La description de la famille et de ses habitudes, les certitudes de la mère en matière d’éducation, le regard plus lucide et aimant du beau-père et surtout de la grand-mère paternelle, le portrait de l’autre grand-mère, tout cela fait une série de personnages qui sonnent vrai. Les rencontres d’Erika qui parcourt la ville à la recherche de sa soeur sont variées et ses nouveaux amis attachants.

La fin est ouverte et loin d’être heureuse : Ilse est rentrée, mais le problème demeure ; le texte s’achève sur ces mots :

« J ‘ai peur, pas seulement pour Ilse. J’ai peur pour nous tous. Pour nous tous. »

Tout en étant d’une écriture simple et d’une lecture facile, ce roman explore la complexité, l’éclaire sans la résoudre.

La Bande à Tristan

La Bande à Tristan
Marie-Aude Murail
Ecole des Loisirs (Mouche), 2010

Tristan : un petit Nicolas des temps modernes ?

par Sophie Genin

amitié,écoleLa mystérieuse dédicace de Marie-Aude Murail (« Chacun son tour d’apprendre la vie dans la cour de récréation ») semble s’adresser directement au personnage du caïd dénommé Olivier dans le roman, davantage un enfant maltraité par la vie qu’un vrai méchant.

Sur un ton juste, l’auteur adopte le point de vue d’un héros de CE2, Tristan, qui raconte ses aventures scolaires quotidiennes, souvent liées à celles de sa petite soeur, Karine, en CP mais drôlement dégourdie. Dans un premier temps, le garçon veut entrer dans la bande de Jujube et est prêt, pour cela, à « mettre une fausse crotte en plastique sur la chaise » de son maître. Mais, par le suite, allant de découvertes en découvertes, en particulier concernant la gentillesse d’un voisin présenté tout d’abord comme une sorte d’ours mal léché, Tristan va décider de créer une bande pas comme les autres, une bande qui accepte les filles et même les CP !

Le ton de l’ensemble est une sorte de mélange entre le club des cinq et le petit Nicolas, tout en étant réaliste dans la description de la réalité des cours d’école, même si la fin est un peu décevante. En effet, que penser du pauvre petit Olivier, méchant parce que pas gâté par la vie qui se transforme complètement lorsque, pour Noël, Tristan et sa bande, après de nombreuses difficultés, lui offrent un cadeau ? Sans parler de la préparation du spectacle de Noël, grande catastrophe à la Sempé !

Ces Années blanches

Ces années blanches
Julia Jacob-Coeur
Thierry Magnier, 2011

L’enfer de la drogue vu par une soeur impuissante

par Sophie Genin

9782844209016.gifMarie a une soeur, Rose, dont on comprend qu’elle est droguée: à cause de cela, toute la famille est perdue, brisée, anéantie. L’originalité de ce roman, outre de donner le point de vue de la « soeur de la droguée », réside dans une narration non chronologique car, selon la narratrice, les autres cherchent toujours à reconstituer l’ordre de l’histoire afin de trouver une explication mais Julia Jacob-Coeur, qui livre son premier roman jeunesse, s’y refuse. Ce n’est pas tant Rose qui l’intéresse (on entendra sa voix une unique fois dans l’oeuvre) que Marie, plus jeune, en colère, qui cherche à sauver sa peau et ne veut pas comprendre celle qui lui a gâché la vie depuis si longtemps. 

 Le lecteur est tout d’abord déconcerté par le manque de cohérence temporelle, placé face à des titres plus qu’énigmatiques tels que « Beyrouth », « Qaanaaq » ou « New York 1971 » après « New York 2001 » mais, peu à peu, les pièces du puzzle se mettent en place et, de cette façon si particulière, à partir de ces fragments apparemment désordonnés, l’auteur nous donne accès à la vérité de son personnage écorché qui s’en sortira, malgré tout ou grâce, justement, à cette expérience ?

La Fourmilière

La Fourmilière
Jenny Valentine,
traduit (anglais) par Cyrielle Ayakatsikas
Ecole des Loisirs (Médium), 2011

Une auberge espagnole trash

par Sophie Genin

adolescence,culpabilitéLes vingt-quatre chapitres de ce roman original sont alternativement pris en charge par Sam et Bohemia, tous deux jeunes locataires d’un immeuble délabré d’un quartier peu fréquentable de Londres. Sam a 17 ans et a fugué, laissant derrière lui une sombre histoire que le lecteur, perplexe, découvre peu à peu. Sam souhaite se faire oublier dans la capitale anglaise. Il ne veut parler à personne mais c’est sans compter sur la vie et la rencontre avec Bohemia, gamine de 10 ans paumée, élevée par une mère alcoolique, droguée et totalement perdue.

On suit les deux points de vue sur la vie et l’amitié avec avidité, tant les personnages sont attachants, déroutants et jamais caricaturaux. La découverte progressive de l’ancienne vie et surtout de l’évolution de Sam est touchante et les seconds rôles (la mère, Cherry, la voisine âgée qui se mêle de tout, Isabel, et son chien Paillasson, Mick, le cycliste paumé et Steve, le propriétaire défiguré) font sans cesse penser à un film, un bon film par lequel on se laisse embarquer, surprendre, passant du rire aux larmes, comme dans la vie, en plus intense encore !

L’Erreur de Pascal

L’Erreur de Pascal
Florence Seyvos

Illustré par Michel Gay
L’école des loisirs (mouche), 2011

Doisnel enfant

Par Anne-Marie Mercier

L’Erreur de Pascal.gif« Ma mère est morte ». L’excuse inventée par Antoine Doisnel dans Les Quatre cent coups est utilisée par un jeune garçon qui cherche à échapper à tout ce qui le contraint. Mais Pascal ne s’arrête pas à ce premier mensonge et s’empêtre dans de nombreux autres, finissant par ne plus savoir comment échapper à l’embrouillamini qu’il a créé, sinon par la fuite, l’envie de disparaître.

On peut craindre le pire, mais Florence Seyvos esquive et ce récit s’achève tout tranquillement sur une leçon claire : il suffit de dire la vérité, toute la vérité (du moins sur le plan des faits) pour que tout s’arrange… C’est une belle exploration d’un point de vue d’enfant buté qui s’évade loin des problèmes en inventant ou en regardant ailleurs. Et c’est fort bien écrit, avec des gros plans sur des moments, des mets, des odeurs.

Ultraviolet

Ultraviolet
Nancy Huston
Thierry Magnier, 2011

Grandir en 1930 au Canada quand on a treize ans 

par Sophie Genin

9782844209047.gif« Les larmes me montent aux yeux et je les chasse, il faut qu’elles aillent dans les mots, que leur eau salée devienne encre sur la page au lieu d’aller se perdre dans mon cou en traçant des rigoles à travers la poussière. » (p. 10)
Lucy Larson vit au Canada. Nous sommes en 1936 et la chaleur ainsi que la famine pèsent sur l’héroïne, fille du pasteur d’une petite ville perdue dans la campagne appauvrie. La narratrice entame son journal intime le mercredi 29 juillet, peu avant l’arrivée d’un jeune médecin à qui elle devra ses premiers émois adolescents. Le docteur Beauchemin n’a plus le droit d’exercer, c’est pourquoi il accepte l’hospitalité des Larson. Lorsque s’éclaircira le mystère de sa déchéance sociale, le récit prendra fin, après une crise existentielle de Lucy qui aura, en quelques mois, grandi et accédé à la liberté de penser et à la maturité d’un futur écrivain.
Nancy Huston n’est pas loin de cette jeune fille, dans l’évocation de l’écriture salvatrice, même si l’aspect historique en toile de fond ne permet pas d’envisager l’auto-fiction. Le ton, très réaliste, rappelle celui d’une certaine Anne Frank, c’est dire à quel point on croit au personnage de Lucy, auquel on s’attache, surtout lorsqu’elle se libère des contraintes familiales et sociales qui pèsent très fortement sur elle, jeune fille de treize dans les années 30 au Canada.

Le soleil et la mort

Le soleil et la mort
Elise Fontenaille
Grasset-Jeunesse (Lampe de poche ados),  2011

Regarder la mort en face

par Maryse Vuillermet

  «  Le soleil et la mort ne se peuvent regarder en face ». Cette  phrase de La Rochefoucauld est placée en exergue de ce court roman car, justement, la mort, plus exactement le suicide, en est le centre, on y revient toujours, à la fois horrifiés et fascinés.

Le narrateur, 15 ans, a perdu sa mère, très jeune, puis son grand-père qui l’a élevé, et, enfin, son chat écrasé par une belle-mère stupide. Il ne supporte plus sa vie chez son père, remarié à cette marâtre, et rêve de mourir. Mais comment ? Sur un site internet dédié, intitulé Le soleil et la mort, il rencontre d’autres adolescents qui, comme lui, veulent mettre fin à leurs jours, ils en parlent sans cesse, jouent avec l’idée, se l’approprient, sont heureux d’avoir trouvés des « frères de suicide ». Avec l’aide d’Anton, le plus âgé d’entre eux, le plus cultivé aussi et le plus déterminé, ils organisent une expédition qui sera un suicide collectif sur l’île du grand-père. Mais la rencontre « ça nous avait fait drôle de nous voir en vrai », l’arrivée sur l’île, la vie de groupe, tout cela va changer un peu la donne.

Il faut du courage pour s’attaquer à un sujet aussi délicat, quand on sait que le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes. Les passages où les jeunes parlent aussi naturellement de la mort que de musique ou d’informatique sont un peu déconcertants au début : complaisance morbide ? Sujet noir en or ? Mais l’auteur, malgré un style percutant, des phrases courtes, le fait avec délicatesse et c’est le récit qui met en place la sortie de l’enfer, qui trouve les solutions : écoute de sa souffrance, de sa peur, amitié, projets de vie, épreuves communes. 

J’émets quelques réserves, certains personnages sont un peu stéréotypés, la marâtre, l’ange de la mort, le grand-père génial, les parents défaillants, et récurrents chez l’auteur, mais après tout, ces stéréotypes sont peut-être les personnages de notre société !

Le monde dans la main

Le monde dans la main
Mikaël Ollivier
Thierry Magnier, 2011

 Le carillon des anges

par Christine Moulin

mikaël ollivier,thierry magnier,adolescence,deuil,secret de famille,christine moulin« Le carillon des anges » : l’évocation de ce jouet que la famille du narrateur, Pierre, ressort à chaque Noël, encadre le récit et fait mesurer ce qui s’y est joué.
Disons-le d’emblée : ce roman est bouleversant. La phrase ultime, en forme de mise en abyme, en est particulièrement révélatrice : « C’est une autre histoire que celle que je termine d’écrire aujourd’hui en ajoutant ce point final qui suit ce dernier mot ». Roman d’une disparition, il est tout entier construit sur une absence, à tel point que l’on se demande encore longtemps, bien après le livre refermé, ce qui est arrivé à la mère du narrateur, qui s’en va, un jour, sur le parking d’Ikéa.
Cette rupture va jouer le rôle d’un révélateur, permettre l’écriture, débusquer les non-dits, transformer les êtres, faire remonter les secrets. Jusqu’à la révélation finale.
La virtuosité de la narration est au service du propos, qui souvent, émeut, interpelle le quotidien de tout un chacun, tout en brossant le portrait d’un adolescent sensible, généreux, un peu perdu dans ce monde de brutes mais non dépourvu de ressources ni de force.
Et en prime, c’est drôle : le début est hilarant. Ikéa plus vrai que nature (première phrase du premier chapitre : « Ikéa, c’est drôle au début »; Dernière phrase du même chapitre : «Là où ils sont forts chez Ikéa, c’est que tu en as tellement marre à la fin, que tu es soulagé de payer » !).
Sur le site de l’auteur, on peut voir une vidéo où il parle de son livre (mais attention, allez l’écouter après lecture: SPOILER!). Il dit qu’un bon roman pour ados doit pouvoir intéresser pleinement les adultes : n’est-ce pas tout le pari de Lietje?
Et voici à quoi ressemble un carillon des anges :

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