Si tu regardes longtemps la terre

Si tu regardes longtemps la terre
Jean-Pierre Siméon – Laurent Corvaisier
Rue du Monde 2024

Contemplations…

Par Michel Driol

Une cinquantaine de phrases poèmes de Jean-Pierre Siméon, qu’on n’a plus besoin de présenter, qui viennent dialoguer avec les paysages peints par Laurent Corvaisier.

C’est d’abord un album à regarder, comme on peut regarder les catalogues d’exposition, ou les ouvrages consacrés à un peintre. On va de page en page, de la mer à la montagne, de l’été à l’hiver, des grands formats à l’italienne aux petits formats verticaux, qui se juxtaposent sur la page. On parcourt des paysages aux couleurs fauves éclatantes, des paysages pleins de ciel, d’eau, d’arbres, de mer, mais aussi parfois de maisons, de villes aussi. Avec quelque chose d’intemporel, qui fait que, parfois, on se croirait dans les tableaux de Matisse. Des pins parasols, des iris, le mouvement de l’eau qui coule, la verticalité des ifs, des tons, et l’horizontalité des champs, des plaines composent un univers où règnent le calme et l’harmonie. Un mot pour la qualité des photographies, signées Françoise Stijepovic, hélas décédée avant d’avoir pu voir l’ouvrage achevé. Des photographies qui laissent percevoir la matérialité et la fabrique du tableau, certains coups de pinceau ou encore les veines du bois.

Sur ces toiles, les mots de Jean-Pierre Siméon apportent un éclairage, un prolongement, comme un commentaire, tantôt inclus dans les tableaux, tantôt isolés sur une page, ou entre deux tableaux, ou dans les  marges, de côté, en haut, en bas… Il poursuit son exploration des formes brèves, comme dans Le Livre des  petits étonnements du sage Tao Li Fu, formes brèves ciselées, concises, dans lesquelles chaque mot pèse de tout son poids au service d’une phrase unique, d’une idée singulière. Dans ces textes, le je s’efface au profit d’un « on » ou un « tu », comme une manière de toucher à l’universalité et de s’adresser à un lecteur à qui on donne le conseil d’être là, présent au monde, comme dans le poème ultime qui donne son titre à l’ouvrage :

Si tu regardes longtemps la terre, arbres, vents, soleils et rivières couleront dans tes veines.

On est parfois proche de la maxime :

Il n’est de bonheur
que s’il fait le bonheur de l’autre

du conseil, du mode de vie

Plus tu donnes
de sourires,
plus tu t’enrichis

de l’interrogation sur le sens des choses

On ne sait jamais si on choisit son chemin
ou si c’est lui qui nous choisit

Se dit aussi le lien secret entre poésie et peinture

Fais comme le peintre :
cherche en tout la couleur cachée

Un bel album dans lequel on retrouve toute l’atmosphère, les valeurs, et l’esthétique de Jean-Pierre Siméon, qui fait dialoguer des poèmes qui parlent de poésie, de nature, comme autant de leçons de sagesse à destination des jeunes et des moins jeunes, et les tableaux qui montrent une terre à contempler, une terre donnée à voir à travers le regard d’un peintre.

Rêves de chercheurs

Rêves de chercheurs
Alexandra Zaba – Claore Czajkowski
Editions du Pourquoi pas ?? 2024

Quelque chose à changer

Par Michel Driol

Dans l’immeuble, il y a la gardienne, Mme Turpin, dévouée, aimant la propreté et l’ordre, prête à rendre service. Il y a aussi cinq chercheurs : Monsieur Blop qui rêve d’un aspirateur nettoyeur de mer, Madame Flac qui rêve d’un parapluie récupérant l’eau de pluie, les Lebon qui rêvent d’un autocuiseur solaire,  les Archi qui rêvent d’un vélo sèche-linge, et monsieur Lainard qui rêve d’un vêtement qui s’adapterait à la température de la peau. Tous ces géniaux ingénieurs ne s’occupent guère de l’entretien de la maison. Et lorsque Madame Turpin s’absence plusieurs jours, la maison est dans un tel état qu’ils doivent se mettre ensemble pour accueillir leur gardienne…

Voilà un album à la fois drôle et incitant à réfléchir.  Drôle, il l’est, par les noms de personnages, par les inventions toute plus farfelues les unes que les autres dont ils rêvent pour améliorer la prise en compte de la transition écologique… Drôle par le texte, qui ne ménage pas ses surprises, et charge le portrait des inventeurs. Drôle enfin par les illustrations dont il faut examiner chaque détail, et qui jouent de la surenchère et de la caricature.

Pour autant le texte aborde des problématiques bien sérieuses. Il est question du rapport entre le rêve et la réalité, des grands projets ambitieux et du quotidien ordinaire, bref, quelque chose comme l’opposition entre le souci de la fin du monde et celui de la fin du mois… Les grands penseurs n’ont cure des détails de la vie domestique, tout absorbés qu’ils sont par leur projet, aussi dément fût-il ! Ils ont bien besoin d’une petite main… Il est question aussi de la  conformité entre les valeurs que nous souhaitons défendre et notre mode de vie. En effet ces grands chercheurs, absorbés par un projet de nature écologique, ne voient pas leurs propres contradictions. Prétendant nettoyer les océans, Monsieur Blop lance ses brouillons à côté de la poubelle. Les Lebon, loin de leur autocuiseur solaire, se font livrer des plats tout préparés. Madame Flac, qui veut récupérer l’eau de pluie, oublie systématiquement de couper l’arrosage. Les Archi lavent du linge propre, et Monsieur Lainard vit dans un appartement si surchauffé qu’il doit ouvrir les fenêtres… Ces contradictions sont, bien sûr, abordées de façon bien humoristique, mais elles sont réelles et invitent à réfléchir au rapport entre la fin et les moyens. Enfin l’album aborde la question même du changement. Avant de penser à changer la planète, peut-être faut-il commencer par se changer soi-même, dans ses rapports avec les autres, dans cette façon de faire société au sein de cet immeuble, ici. Plutôt que de vivre les uns à côté de autres, en comptant sur la gardienne pour tout arranger, ne faut-il pas se prendre en main ensemble ? Plutôt que d’envisager de grands projets révolutionnaires, l’album plaide pour des petites actions responsables et collectives. Je fais ma part, dit le colibri…

Un album sous forme de comédie piquante pour corriger les mœurs par le rire… et nous conduire à nous interroger, sans moralisme, sur nos propres pratiques.

Quelle est la couleur du ciel aujourd’hui

Quelle est la couleur du ciel aujourd’hui
Marilou Rytz
Editions du Pourquoi  pas ?? 2024

Météo du couple

Par Michel Driol

On résumera cette nouvelle en adoptant la même stratégie énonciative que l’autrice. Tu prépares le repas, en attendant l’arrivée de Dominique, qui, comme toi, travaille dans l’édition. Tu écris des livres pour enfants, on en aura un titre, Petite brume autour des réverbères.  Parfois Dominique te secoue et tes bras restent bleus des journées entières et tes poignets te font mal. Lors d’un déjeuner, tu remarques que Chiara est victime de violences conjugales. Dominique voyant que Chiara t’appelle au téléphone se retrouve sous l’emprise de la jalousie et de la colère…

Dominique, prénom épicène… Dans ce couple où l’un est battu, qui est l’homme, qui est la femme ? Qui est la victime ? Qui est le bourreau ? Marilou Ritz brouille les pistes, révélant à la fin, à la dernière page, par un accord grammatical, qui est qui.

Quelle est la couleur du ciel aujourd’hui… une question que se pose toute victime de violence conjugale, homme ou femme. Avec beaucoup de sensibilité, dans ce récit volontairement non genré, l’autrice adopte le point de vue de la victime, qui s’attache à plaire à l’autre, victime qu’on voit souvent à la cuisine, préparant à manger. Et c’est le drame si le repas n’est pas prêt à temps ! A travers ce récit qui joue avec les codes du genre, on est conduit à s’interroger sur le poids de nos représentations dans notre façon de nous représenter les deux personnages. Il y a « tu », qui fait la cuisine, écrit et dessine des livres pour la jeunesse, et Dominique, qui arrive avec des bouteilles de bon vin et exerce un métier à responsabilités. C’est la force de cette nouvelle de nous conduire à réfléchir à nos idées reçues, dans ce domaine comme dans d’autres, pour nous en affranchir.

La langue est d’une grande sobriété : phrases courtes, notations précises, centrées sur l’action, sur les paroles, sur les faits, façon aussi de mettre les lecteurs face à un constat, à des comportements sans vouloir entrer dans la psychologie des personnages. Ainsi encore le récit gagne en efficacité. On pourra interpréter de différentes manières le choix du pronom tu. Montrer que le personnage est dépossédé de son identité, de son moi, qu’il est condamné en quelque sorte à se regarder vivre sous l’emprise de l’autre. Impliquer le lecteur ou la lectrice, à la façon de Michel Butor dans La Modification. Ce choix énonciatif ne laisse pas indifférent et participe de la force dramatique du récit.

Littérature pour la jeunesse ? Littérature pour jeunes adultes ? Littérature engagée ?Littérature pour alerter sur la violence à l’intérieur du couple, et cela peut se lire dès l’adolescence pour, enfin, faire changer les comportements et espérer des ciels toujours bleus.

Au gré du vent

Au gré du vent
Mapi, Emmanuele Benetti
A2Mimo, 2024

A bas les murs !

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un petit village tranquille où chacun vaque à ses occupations, quand soudain… tout simplement arrive le vent. Le vent pendant trois jours et trois nuits, avec ses bruits et ses odeurs, c’est bien fatiguant et ça dérange beaucoup d’activités. Les habitants, menés par le maire décident de faire quelque chose, de construire un mur par exemple. Et ils le font, hélas.
Cette jolie fable illustre les dangers des décisions trop radicales face au changement. Elle invite à s’adapter plutôt (belle leçon en temps de changement climatique). Elle illustre aussi les dangers de l’enfermement, de manière imagée : on ne voit pas les fleurs qui surgissent au printemps, on ne comprend que tardivement que c’est le vent qui les a apportées.
Les illustrations en noir et blanc, en style naïf, mettent l’accent sur le caractère villageois et bon enfant de cette histoire (les actualités sinistres sont ainsi éloignées). Sur ce fond monochrome les volutes vert pistache du vent se répandent et mettent une belle animation.

 

L’Enfant, le peintre et la mer

L’Enfant, le peintre et la mer
François Place
L’école des loisirs (Pastel), 2023

L’art à la mer

Par Anne-Marie Mercier

Le premier bonheur de cet album est qu’il permet de contempler en grand format de superbes aquarelles de François Place : rocs, vagues et écume offrent un régal de tracés et de nuances, autant que les collines vertes, les intérieurs et les personnages dans leurs expressions et attitudes.
Comme le titre l’indique, il s’agit de la mer.  Le narrateur et son père qui s’adonne à la pêche parcourent le bord de mer. On entre aussi dans une grotte marine ; l’adolescent y rencontre un peintre qui y travaille sur son chevalet. Cette rencontre l’amènera à découvrir l’école de dessin du village proche, l’infinie variété de l’art, l’amitié et peut-être l’amour.
La mère de l’enfant est l’autre personnage important de l’histoire. Au père qui affirme que si les artistes n’existaient pas, « le monde serait toujours le même. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux », elle répond que « ce serait bien triste sans la poésie, la peinture, la photographie, la sculpture » (etc.). C’est aussi elle qui montre à son fils que le ciel peut être vert, que les formes peuvent se libérer des conventions, et même de la représentation. La belle Lisa ne pense pas autrement et, comme le peintre qui ouvre sa bibliothèque à tous, elle initie le narrateur à l’art, ses techniques, toutes ses facettes, son histoire. Rien n’est exposé de manière scolaire, tout passe par le dessin et les relations entre les personnages.
Enfin, l’autre belle surprise de cet album est la découverte d’un artiste et de son travail. Le peintre Ricardo Cavallo a servi de modèle pour le personnage du peintre de cette histoire. Son mode de travail, et notamment sa technique pour réaliser de très grands formats tout en pratiquant la peinture au chevalet dans la nature est mise en scène et une double page en fin d’album le présente. Comme il l’avait fait dans Le Vieux Fou de dessin, François Place met en scène la rencontre entre un peintre et un enfant pour  présenter un artiste, alliant documentaire et récit.

Joséphine

Joséphine
Chloé Alméras
Seuil Jeunesse, 2021

Osez, osez, Joséphine…

Par Anne-Marie Mercier

Petit album carré et cartonné, aux coins arrondis, Joséphine est parfaitement adapté aux tout petits. Le personnage de la girafe est une évidence tant la girafe Sophie fait partie du paysage de la petite enfance. Elle l’est aussi pour une autre raison : son long cou lui permet toutes les explorations, tous les essais : s’enrouler dans les nuages, explorer un terrier… mais aussi jongler avec le grand et le petit, le vert et le bleu, avec une aspiration particulière vers le ciel, diurne ou nocturne.
Les illustrations, simples en apparence, où la frontière entre le sol et le ciel est tantôt résumée d’un simple trait tantôt soumise à de nombreuses variations (le moutonnement des buissons est l’envers de celui des vagues) montrent une Joséphine orange fluo qui tranche sur les autres coloris. L’ensemble est gai et joli, plein de fantaisie, comme Joséphine.
Il existe une version avec ce personnage sur les formes et les couleurs.
En italien, Joséphine s’appelle Caterina.

Petites Merveilles

Petites Merveilles
Agnès Domergue, Clémence Pollet
HongFei, 2024

Grands bonheurs

Par Anne-Marie Mercier

Les « bonheurs pour bébé » énumérés dans ce petit album carré et cartonné, fait pour eux, se déclinent en verbes : habiter, se presser, attendre, s’amuser, rêver. Ils sont complétés par la double page suivante, souvent de manière inattendue, bien qu’elle ait été annoncée par une découpe qui en dévoilait un fragment. Ainsi, les cubes deviennent coccinelles, l’étoile devient une étendue de sable, la roue de vélo un citron…
Le petit ours bleu propose à l’enfant un miroir de sa découverte du monde. A sa fenêtre, sous un parapluie, ou semblant dormir dans un lit, il est celui qui l’y initie. Ce monde est plein de merveilles, pareilles à la perle cachée dans la coquille-coffre au trésor de la deuxième double page. Il suffit de regarder. Ce n’est pas tout à fait de la poésie, mais les jeux sur les formes et les mots, de façon discrète, s’invitent.

 

Ensemble

Ensemble
Emilie Chazerand – Amandine Piu
La Martinière Jeunesse 2024

En groupe, en ligue, en procession

Par Michel Driol

On connait bien l’adage : Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Emilie Chazerand et Amandine Piu le déclinent en une douzaine de versions. En voici quelques exemples : Seul, on compte. Ensemble on partage. Seul, on joue. Ensemble on s’amuse. Seul, on grandit. Ensemble on s’épanouit.

Une douzaine de formules percutantes, ciselées, qui disent, non sans humour, l’intérêt du vivre ensemble, du collectif, dans un monde marqué par l’individualisme. Rien de moralisateur dans l’album, tout est plutôt énoncé sur le monde du constat, invitant chaque lecteur, chaque lectrice à réfléchir sur son rapport à soi et aux autres. S’en dégage une leçon de vie qui invite à se dépasser pour aller trouver, avec les autres, un bonheur, un épanouissement, des plaisirs plus grands, plus intenses, plus profonds.

Les deux autrices livrent ici un album réussi, en particulier par l’association du texte et de l’illustration, et par le dispositif mis en œuvre. Chaque formule se déploie sur deux doubles pages. D’abord Seul : un enfant seul, page de droite, isolé au milieu d’une page blanche dans une découpe, et un objet page de gauche. Puis Ensemble : la  découpe permet de passer d’une page à l’autre, et de montrer maintenant l’enfant au milieu d’un groupe. Il n’a changé en rien, ni de tenue, ni de posture, il est le même, exactement, puisqu’il s’agit de la même illustration, mais il est entouré dès que l’on tourne la page. Quant à l’objet qui était isolé, comme en attente sur la page de gauche, le voici, une fois la page tournée, mis en évidence par la découpe, dans un autre sens, dans un autre contexte  qui, souvent, le révèle. C’est inventif, plein d’humour dans le rapport entre le texte et l’illustration, souvent surprenante, jamais simplement redondante, et cela invite à chercher, avant de tourner la page, quelle sera la formule de la page Ensemble, comme un jeu. A l’exception de deux pages, dont les « personnages » sont des fourmis et des fleurs, tous l’univers représenté est un univers enfantin. Un univers de plaisirs où l’on se cache sous une table, où l’on joue beaucoup, où l’on va à l’école, où l’on mange ! bref, où l’on vit. Une mention particulière pour la dernière illustration, qui associe le monde de la forêt, page de gauche, où humains et animaux vivent ensemble, et le monde du village, page de droite, un lieu plein d’animation, autour de son école.

Se dégage de cet album poétique une atmosphère de tendresse, de bienveillance qui fait du bien en ces temps troublés.

Merci Soleil

Merci Soleil
Delphine Chedru
Sarbacane (sarbabb), 2024

De l’astre à la cerise : leçon de choses pour les petits

Par Anne-Marie Mercier

« Voici la terre. La terre tourne autour du soleil. Le soleil porte le jour… »
On aura reconnu le fameux jeu, souvent utilisé en poésie, du « marabout bout de ficelle », ou de la comptine « trois petits chats, chapeau de paille »…, ou, plus doctement, de l’anadiplose ou concaténation. Autrement dit, de fil en aiguille, de la terre au soleil, du soleil au jour, on passe aux plantes, fleurs et fruits qui aboutissent à l’objet important : la confiture sur la tartine.
C’est une belle idée pour faire saisir aux tout petits comment les bonnes choses qu’ils peuvent mettre en bouche sont issues de la nature entière. On peut ajouter aussi les mains anonymes au-dessus du chaudron où bout la confiture !
Les illustrations aux couleurs franches, associant primaires et complémentaires, les formes simples et les phrases courtes, les sourires gourmands, le format carré et cartonné, tout cela est parfait, et bien adapté aux tout petits.

 

Ton cœur bat au rythme de la terre

Ton cœur bat au rythme de la terre
Claire Cantais
Editions Courtes et Longues 2024

Si par un jour d’été une voyageuse

Par Michel Driol

Quand la batterie de la tablette de la voyageuse de cet album est vide, elle s’endort. C’est alors qu’une créature bleue, aux longs cheveux rouges, l’entraine dans la nature, celle qu’on aperçoit de l’autre côté de la vitre du train. Cette créature féérique la conduit dans une rêverie où elle l’incite à écouter les  bruits de la terre, à regarder ses merveilles et sa fragilité. Suivant la rivière, elles arrivent à la mer. Arrivée en gare, la jeune femme sort du TGV, et court dans la nature, sous la lune.

Peu de texte dans cet album très poétique, mais d’abord de superbes images, souvent en double page à contempler, d’une facture à la fois simple (des aplats de couleurs et des papiers découpés) et élaborée. Des cadrages audacieux (la forêt vue en contre plongée, les arbres devenant comme les rayons d’un cercle céleste), les petites bêtes vues en plongée, aux pieds de l’héroïne, la vague si proche de celle d’Hokusai. Des couleurs  qui se complètent et s’opposent : corps bleu et cheveux rouges des personnages, verts variés de la nature, bleu profond de la mer, marron – couleur peau – du sable. Le tout prend parfois des aspects hypnotiques ou psychédéliques. Le personnage est tantôt vu en mouvement, et c’est comme une danse qui parcourt tout l’album – tantôt au repos, rêvant, pensant, contemplant. Deux attitudes qui contrastent et disent la jubilation d’être dans cette nature vivante, à écouter, à protéger.

Quant au texte, il est exclusivement consacré aux propos de la créature magique, qui se présente comme une initiatrice qui entraine, dès les premiers mots, la voyageuse dans un autre monde, de l’autre côté de la fenêtre du train. Ce passage dans un univers fantastique marque aussi le passage vers la réalité naturelle, celle qu’on peut percevoir, d’abord par l’oreille (et le texte multiplie les notations sonores), puis par la vue. Très court, le texte peut alors résonner avec les illustrations qui le portent, laissant le temps d’apprécier ses verbes (palpite, battre), ses adjectifs (merveilleux, fragile), ses noms (grondement, daim, coucou), sa comparaison (le sable tiède comme une peau) – tout ceci prépare la chute : le cœur de la terre bat au même rythme que le tien, façon d’assimiler la Terre à un être vivant avec lequel la voyageuse est en harmonie, en synchronie, loin de sa tablette et de sa batterie !

Un ouvrage proposant une expérience sensorielle qui nous entraine dans un voyage initiatique loin des chemins balisés des rails de chemin de fer, au sein d’un univers onirique, pour nous inciter à penser notre relation à la nature, à la terre, pour nous suggérer que nous ne faisons qu’un avec elle.