Le Corbeau et le renard

Le Corbeau et le renard
La Fontaine/ Dedieu
Seuil (« Bon pour les bébés »), 2016

La fable au grand large

Par Anne-Marie Mercier

Le Corbeau et le renardCe très grand album cartonné a beau porter le label « bon pour les bébés (0-3 ans), les plus grands (jusqu’à 111 ans et au-delà) se régaleront aussi devant les images de Dedieu et la perfection de l’objet : pas de notes en bas de page, pas d’introduction ni de commentaire, le texte, rien que le texte. Il s’inscrit, centré, en lettres noires sur fond blanc, imitant la typographie ancienne (Didot ?), des lignes un peu irrégulières et l’impression sur papier un peu buvard – malgré l’aspect pelliculé du carton. Il donne une impression (juste) de travail fait à la main. On retrouve l’art de Dedieu pour la fable qu’il avait déjà explorée en couleurs chez le même éditeur en 2009.fables dedieu

On peut le feuilleter sur le site du seuil qui, curieusement, ne respecte pas la division en doubles pages et en propose parfois deux en vis à vis…

Dans la même collection, Dedieu propose aux bébés non seulement des comptines et chansons (la souris verte, le grand cerf, Pinicho) mais aussi la tirade du nez de Cyrano. Si d’après l’éditeur « Bon pour les bébés », est « une collection unique et ambitieuse, conçue sur les principes du contraste visuel et de la musicalité des mots », on peut ajouter qu’elle est bonne pour tous.pinicho

Le Merveilleux

Le Merveilleux
Jean-François Chabas
(Les Grandes Personnes), 2014

Merveilleux/fantastique/étrange…

Par Anne-Marie Mercier

le merveilleuxLe « Merveilleux » de cette histoire, c’est un objet bien « réel » si on peut dire cela d’un objet romanesque ; c’est le nom que son découvreur à donné à une pierre précieuse, un saphir, minerai de la famille des corindons : «  espèce minérale composée d’alumine anhydre cristallisé, de formule Al2O3 et aussi parfois noté α-Al2O3 avec des traces de fer, de titane, de chrome, de manganèse, de nickel, de vanadium et de silicium ». Les corindons sont presque aussi durs que le diamant et sont donc d’excellents outils d’aiguisage des métaux.

C’est cette perspective qui irrigue les premières pages du roman : dans les montagnes du Cachemire indien, un vieux forgeron part, sans attendre la fonte totale des neiges, à la recherche de nouveaux outils. Il trouve une pierre énorme et revient à sa forge en risquant sa vie à plusieurs reprises, ne sachant pas si ces dangers sont un signe de malédiction ou si le fait qu’il en réchappe de justesse soit un signe de bénédiction. Ces premières pages sont belles, mêlant la vie du vieil homme (travaux, société, deuils, religion…) avec son parcours dans un décor naturel sauvage jusqu’à la découverte de la pierre, inquiétante et « merveilleuse » qui semble le fasciner de manière diabolique. C’est un homme droit : dans sa vie, « il n’y avait que des devoirs et chaque droit avait un prix ». Le restera-t-il ?

La suite du récit est moins poétique, plus aventureuse, et plus subjective : la pierre change de main, et chaque nouveau propriétaire prend la parole à son tour, ou capte un point de vue, un peu comme dans le film d’Ophüls, La Ronde, tiré de la pièce d’A. Schnitzler. Le second a une place importante, à travers un récit par lettres dans lequel il raconte son voyage en Inde, les circonstances dans lesquelles il a trouvé la pierre, puis son retour, riche, en Angleterre. Bizarrement, sa personnalité, ou du moins ce qu’il exprime dans ces lettres (on ne saisit pas bien pourquoi : son correspondant est son meilleur et seul ami), se modifie : il passe du langage de l’abruti parfait et sûr de la supériorité des occidentaux à des interrogations, puis à une réflexion plus nuancée qui aboutit à la décision de vendre la pierre à un prix moyen pour repartir vivre en Inde. Le « merveilleux » serait-il ce qui nous change, une force (celle du récit de fiction pour enfant, « positif » ?), qui permet à chacun de devenir autre, d’être muri en profondeur par des rencontres et des épreuves ?

Pour les personnages suivants, cette force joue dans un sens inverse en exacerbant leurs défauts, les poussant à l’humiliation, au meurtre, au vol, ou conduisant les plus purs à la faute. La pierre semble provoquer la mort dans des circonstances violentes (même pour un brochet qui avait déjoué toutes les ruses des pêcheurs : il se fait prendre après avoir avalé la pierre).

La fascination du bleu pur, le désir de richesse ou de pouvoir, tout cela se mêle dans une diabolique « ronde » dont on n’a pas la fin, à moins de considérer comme telle celle du forgeron qui clôt ce livre. On ne sait à quel point ce récit est bancal délibérément ; il laisse néanmoins une impression de radicale étrangeté et joue avec les catégories avec brio.

Petite Tache

Petite Tache
Lionel Le Néouanic
(Les Grandes Personnes), 2011

Petit bleu, petit rouge, petit jaune.. et l’Autre

Par Anne-Marie Mercier

petite tacheQuand Lionel Le Néouanic cite, c’est toujours intéressant, et c’est toujours dans la plus grande clarté : des remerciements sont adressés dès la page de titre, décalée en page paire, contrairement à l’usage courant : la petite tache s’est glissée en face et tout au long de l’album elle mordra sur le coin en bas à droite, comme pour passer plus vite à la page suivante. Ils sont adressés tout d’abord à Matisse, auquel est empruntée une esthétique de papiers découpés et d’aplats en couleurs franches, à Miro, pour un portrait « à la manière de » dans lequel l’expression « coucou ! » est à double sens, et enfin à Leo Lionni dont il a repris l’idée d’un récit autour de personnages formes abstraites.

Comme Leo Lionni, il livre une histoire bien concrète et pleine de sens. Une petite tache noire aux bords irréguliers, mais toute en rondeurs enfantines, cherche des amis. Elle trouve des petits rectangles, carrés, triangles, tous de couleurs différentes, qui se disputent, mais font front pour la chasser.

Mais petite tache a le pouvoir de se transformer et peut donc offrir aux autres une multitude de situations et de jeux ; il l’acceptent alors. La morale est claire : ne pas entrer dans une catégorie permet de s‘adapter et d’offrir aux autres une ouverture vers des plaisirs nouveaux. Tolérance, éloge de la fantaisie et de l’ébouriffage sont donc la clé de ce petit récit dynamique et coloré.

 

 

 

Emile range ses livres

Emile range ses livres
Vincent Cuvellier et Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2016

Emile, c’’est comme ça

Par Anne-Marie Mercier

Emile range ses livres

Quand Emile veut quelque chose, « c’est comme ça et pas autrement », mais il se heurte au manque de compréhension des adultes : s’il veut avoir une chauve-souris comme animal de compagnie, avoir un plâtre pour faire joli, se déguiser en Monsieur Ferber, lire au lieu de jouer avec les autres, avoir une vieille dame comme copine, s’habiller en hiver quand il faut chaud, fêter son anniversaire en avance… la réponse est toujours « non » ; ou « oui, mais tu es ridicule ».

Cet album compile les dix premiers titres de la série et on voit se développer les petits détails récurrents avec plaisir. Emile, presque toujours seul à l’image, provoque le rire : il nous fixe avec son air ébouriffé et peu réveillé, impassible face à toutes ces tracasseries.

 

Le Prince qui voulait voir le monde

Le Prince qui voulait voir le monde
Elisabeth Motsch
Illustrations de Philippe Dumas
L’école des loisirs (mouche), 2015

Les voyages vieillissent-ils les enfants ?

Par Yann Leblanc

Les (petits) princes voleprincequivoulaitvoiryageurs ne sont pas tous perdus dans le désert : certains partent pour voir le monde et découvrir s’il y a mieux ailleurs, comme le jeune homme de cette histoire. Terres paradisiaques, beaux sourires, tout cela est gâché par divers maux : expériences atomiques, dictatures, discriminations diverses (contre les femmes, les pauvres, les laids…), le monde est décevant.

On ne sait pas bien quoi faire de cette morale, mais le ton est léger, l’histoire est bien racontée et les dessins (de Philippe Dumas) sont heureusement plus gais que le propos.

Deux qui s’aiment

Deux qui s’aiment
Jürg Schubiger, Wolf Erbruch
Traduit (allemand) par Marion Graf
La Joie de lire, 2013

Un premier Art d’aimer

Par Anne-Marie Mercier

 

deuxquisaimentMon cœur saute,
hop, car tu es là.
Mon cœur saute,
hop, car tu es loin,
et que je pense
comment c’était
quand tu étais là.
Mon cœur saute,
hop, l’amour a le hoquet […]

Ils sont deux.

Dans l’image ce sont soit des couples assortis (deux lapins de même taille, fille et garçon, bien normaux, deux oies…), soit dépareillés (chien et poisson rouge, chouette et élan, renard et oie). Le texte est moins précis et plus sage; ces images un peu loufoques ajoutent un grain de sel à sa simplicité apparente.

Les situations sont diverses, mais toujours ils sont deux et ils s’aiment : rencontre, désir, premier baiser, déclaration… lassitude et malentendu ne sont que passagers ; du bonheur et de la surprise heureuse surtout. Sur ces situations simples, le texte est tout de fantaisie, s’émerveillant de petites choses, relevant le cocasse et le surprenant, la douceur des sensations nouvelles et des mots doux. C’est charmant, drôle, et jamais mièvre.

J’en ai assez !

J’en ai assez !
Michel Boucher
Motus (mouchoir de poche), 2012

Rêveries matinales

Par Anne-Marie Mercier

J’en ai assezUn enfant devant son petit déjeuner, un rêve qui se poursuit ? en tous cas une occasion de faire trainer les choses avant de partir à l’école ; évoquer une vache fait surgir un train, qui entraine un pont, qui rêve d’aile, qui se veut nuage, etc., jusqu’au lit qui en a assez d’être vide et réclame un enfant.

Les objets, vignettes échappées de gravures anciennes, se succèdent sur le décor crayonné, toujours semblable : un enfant devant son bol de lait, … de vache… puis un train…

Je pense, j’aimerais

Je pense,
Portraits de Ingrid Godon, avec les textes de Toon Tellegen,
La joie de lire,

J’aimerais
Portraits de Ingrid Godon, avec les textes de Toon Tellegen,
La joie de lire,

Par Claire Damon

Puissants Je pense _sont les textes poétiques et philosophiques de Toon Tellegen parce qu’ils parlent vrai. Ils mettent en mots simples des pensées non formulées, des sentiments profonds.

«  Je pense parfois que tout le monde sait quelque chose que je suis la seule à ne pas savoir.

C’est pourquoi on me regarde d’une façon si bizarre.

Je suppose J’aimerais_que ça se lit sur mon visage.

Peut-être me l’expliquera-t-on juste avant ma mort.

Pour ne pas que je meure idiote. »

Dans ce magnifique recueil, l’auteur néerlandais connu et reconnu explore la pensée. Le dialogue s’engage entre les textes et les images qui semblent des esquisses, des suggestions. Sous l’apparence d’un carnet de croquis, cet ouvrage abouti dévoile une galerie de portraits qui nous regardent, nous scrutent, nous parlent.

L’infinie exploration graphique d’Ingrid Godon encourage en écho l’exploration par le lecteur de sa sensibilité. Il faut oser plonger dans cet exceptionnel album.

Dans J’aimerais, publié en 2013, Toon Tellegen se penchait sur les mystérieux visages peints par Ingrid Godon leur attribuant des pensées intimes, des questionnements.

 

 

 

1000 était une fois

1000 était une fois
Max Ducos
Sarbacane,

Par Claire Damon

1000 était une fois Max Ducos _Chacune des dix pages est découpée en trois bandes horizontales et voilà 1000 combinaisons possibles, 1000 histoires passionnantes, 1000 tableaux incroyables.

Le texte sur la page de gauche et le dessin coloré et détaillé sur la page de droite sont précis, réalistes. C’est cette efficacité du texte et de l’image qui permet aux histoires de toujours faire sens. Les situations provoquées par les bandes liées par le hasard sont quant à elles rocambolesques. Mais toujours elles convoquent la poésie. Max Ducos donne un pouvoir jubilatoire au lecteur : celui de co-construire, par la magie de la tourne, quantité de récits.

Ce type de livre allume le cerveau, fait carburer l’imagination.

Et on avait bien aimé sur li&je d’autres titres de Max Ducos !

 

A l’école de Louisette. Trois histories pour les jeunes lecteurs

A l’école de Louisette. Trois histories pour les jeunes lecteurs
Bruno Heitz
Casterman, 2015

Petits lapins studieux

Par Anne-Marie Mercier

Vous aviezalecoledelouisette déjà lu Mouton Circus, Et un raton laveur ! et l’Heure du Grimm ? Si non, voilà le moment de vous rattraper et si oui, pourquoi pas, de l’offrir autour de vous, pour de multiples raisons. Tout d’abord Louisette la taupe et ses amis les jeunes lapins sont très sympathiques, et plein de fantaisie, ils vivent des situations cocasses. L’art de Bruno Heitz pour croquer des scènes, son jeu avec les différents plans, les vues des terreirs en coupe, le rythme de leur enchainement, tout cela en fait une belle BD.

Enfin, c’est très pédagogique sans se prendre au sérieux  : on y aborde la poésie (à travers l’Inventaire de Prévert, ou les fables de La Fontaine : Louisette a vécu dans un terrier situé sous une école), l’Odyssée, les contes… et le comportement des enfants à l’école et notamment avec les animaux est vu de manière savoureuse : tous rêveront d’avoir un hamster sous le plancher de l’école (Et un raton laveur ! ) qui leur souffle les tables de multiplication.