T-Vegi, le petit tyrannosaure dévoreur de légumes

T-Vegi, le petit tyrannosaure dévoreur de légumes
Smriti Prasadam-Halls, Katherina Manolessou
Gallimard jeunesse, 2016

Les T-rex végétariens dont des dinosaures comme les autres !

Par Anne-Marie Mercier

T-vegiSi les albums pour la jeunesse développent beaucoup la question de la tolérance, peu se sont intéressés à la question des choix alimentaires qui font que des enfants peuvent été considérés comme différents des autres, voire moqués. Le végétarianisme, qui se répand aujourd’hui en France avec un certain retard par rapport à d’autres pays, est souvent mal perçu. Voici une petite fable pour dérouiller les esprits.

Quand on est un tyrannosaure rex, on se doit de correspondre à une image de grandeur, de force, et de férocité carnassière. Or, le pauvre Alex correspond en tous points à l’image que l’on se fait d’un T-rex sauf sur celui de l’alimentation : il n’aime que les fruits et les légumes. Las d’être la risée de son entourage, il s’enfuit et tente en vain de se faire des amis chez les mangeurs de végétaux… On le devine, tout finira par s’arranger; les couleurs vives tirant vers le fluo faisaient deviner que rien de vraiment dramatique ne pouvait s’inscrire dans cet univers joyeux.

Le Mensonge

Le Mensonge
Catherine Grive, Frédérique Bertrand
Rouergue, 2016

Comme un ballon

Par Anne-Marie Mercier

Le MensongeQuand on profère un mensonge, d’où vient-il, qu’est ce qui nous a poussé à cet acte absurde ? Qu’est ce qui fait qu’il est plus présent encore que la vérité? Il obsède et fait craindre une catastrophe : ne plus jamais être cru, ne plus être aimé…
Comment faire pour l’annuler, puisque revenir en arrière est impossible?

Le texte de Catherine Grive donne la parole à une enfant face à son mensonge, en famille, à l’école, dans la rue, dans sa chambre… Les images montrent ce mensonge sous la forme d’une petite bulle rouge qui grandit, grandit, jusqu’à tout envahir. La fin, très imagée, montre qu’il est aussi simple de se débarrasser du mensonge que de le formuler… Mais sans donner vraiment une recette, et en laissant l’interprétation libre. A chacun de trouver l’épingle qui dégonflera le problème.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson
Kochka d’après Selme Lagelöf, Olivier Latyk
Flammarion, Père Castor, 2015

En vol pour la Suède !

Par Anne-Marie Mercier

Précieux petitnils livre… D’abord parce que c’est l’adaptation très abrégée d’un grand classique de la littérature adressée à la jeunesse, ensuite parce qu’il adopte une allure raffinée avec sa découpe dans la couverture par un rond évidé qui laisse voir une illustration en dentelle de papier noir montrant une oie et un décor de sapins, laissant voir le dessin en couleurs qui présente le héros vêtu de bleu et de rouge, portant un bonnet qui lui donne l’apparence d’un lutin. Plusieurs de ces pages-dentelles rythment le récit. Chaque chapitre est bien identifié (on trouve une table en fin de volume, ainsi qu’une carte de la Suède et une liste des personnages).

Les illustrations douces et naïves, en camaïeux de rouge et de bleu, et de violet, campent tout un monde paysan et naturel : les animaux, bien sûr, la neige et la nuit, les lumières d’hiver, les maisons et la mer, l’ensemble est rêveur et charmant. Bien sûr, on ne retrouve pas toute la poésie de l’oeuvre intégrale, mais c’est une très belle façon de faire découvrir cette oeuvre longue et parfois complexe pour de jeunes lecteurs.

J’atteste contre la barbarie

J’atteste contre la barbarie
Abdellatif Laâbi, Zaü, Alain Serres (dossier sur le terrorisme)
Rue du monde, 2015

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que celui dont le Cœur tremble d’amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment
plus pour eux
que pour lui même
Liberté
Paix
Dignité

Par Anne-Marie Mercier

jatteste contre la barbarieAprès les attentats de 2015, ceux de janvier qui ont visé la rédaction du journal Charlie-Hebdo, ceux de novembre dirigés contre le Bataclan, le stade de France, des terrasses de cafés parisiens, des passants… Alain Serres a publié dans la maison d’éditions qu’il dirige, le poème d’Abdellatif Laâbi complété par un dossier expliquant aux enfants les évènements, leur contexte, comment et pourquoi réagir à ces actes. Le massacre de Nice le 14 juillet 2016, l’assassinat d’un prêtre commis dans une église un peu plus tard maintiennent ce livre dans une actualité brûlante. Les enseignants et parents qui souhaitent trouver un support pour parler de ces questions trouveront ici un ouvrage à la fois beau, bon et vrai : utile.

Abdellatif Laâbi, poète né au Maroc, emprisonné dans son pays pour avoir parlé trop librement, prix Goncourt de la poésie en 2009, dit en quelques lignes, écrites le 10 janvier 2015, avec des mots simples, ce que c’est qu’être un homme revendiquant son humanité. C’est un appel à la paix, au dialogue, à l’effort pour être à la hauteur de cette déclaration. Zaü a rendu visibles et compréhensibles à travers de beaux symboles ces idées qui pourraient sembler très générales et lointaines.

Le dossier d’Alain Serres est concis et complet : rappel des événements et des réactions qu’ils ont suscitées, du contexte géopolitique (avec une carte), analyses : la religion est un prétexte qui cache d’autres mobiles, conseils ; on peut être en désaccord avec la façon de vivre ou de penser des autres, mais c’est avec des mots – ou des dessins – qu’on doit l’exprimer ; les extrémistes qui se réclament de la religion musulmane remettent en cause le statut de la femme, les libertés, la laïcité et ne sont pas tous les musulmans… le terrorisme ne vise pas que la France : l’Algérie, le Liban, L’Egypte, le Nigeria, l’Irak, la Syrie… sont aussi des cibles, et plus encore.

Fidèle aux idées de Rue de monde, Alain Serres lance un appel à la jeunesse, source d’espoir : les nouvelles générations sauront développer un monde où il fera bon vivre, ensemble.

Ecouter l’émission de France-culture : Abdellatif Laâbi : La poésie en réponse à la barbarie (janvier 2016)

 

Un Ours à l’école

Un Ours à l’école
Jean-Luc Englebert
L’école des loisirs (Pastel), 2015

Un petit coup de pouce pour l’entrée en maternelle?

Par Anne-Marie Mercier

Un ours à l'écoleSur le mode des albums « médicaments » dont il est coutumier, Jean-Luc Englebert imagine une histoire qui séduira les parents d’enfants d’âge pré-scolaire et apaisera sans doute les questions et inquiétudes des enfants devant cet événement qui les attend tous : l’entrée à l’école.

Un petit ours trouve un bonnet et se joint à une troupe d’enfants qu’il aperçoit jouant dans une cour de récréation. Pris pour un nouvel élève, il est très bien accueilli, on lui fait une place, il suit la leçon (la table d’addition du 1… jusqu’à 1+3= 4, ensuite il s’endort, donc pas de quoi faire peur à un jeune enfant). La maitresse finit par découvrir qu’il est un ours et emmène les élèves pour le raccompagner dans la forêt où il attend seul, bien tranquillement et patiemment, que sa mère vienne le chercher, chose qu’elle ne manque pas de faire très vite !

Le regret du petit ours de ne pas pouvoir retourner à l’école est la seule note triste: l’accueil par les autres enfants est parfait, ils ne notent aucun différence entre eux et ce nouvel élève qui porte le même vêtement qu’eux hors son « manteau de fourrure », tout le monde est très gentil, la leçon de calcul a bien été comprise et retenue par le petit ours… autant dire que cet album est bien orienté ! A ceux qui critiquent ce genre d’album, utilitaire, on répondra que le livre de jeunesse est un monde vaste et que, comme en littérature dite générale, il y en a pour tous les goûts et tous les usages, à condition de ne pas trop endormir l’enfant et ses parents : les petits ours bruns sont bien utiles, mais il serait dommage de donner au livre un rôle de « doudou », à l’exclusion de ses autres rôles… quel que soit l’âge du lecteur (vous avez lu quoi cet été?)

L’Art au bout des doigts

L’Art au bout des doigts
Annick de Giry
Seuil jeunesse, 2016

Par Anne-Marie Mercier

L'Art au bout des doigtsAiguiser le égard en dévoilant peu à peu des détails de tableaux de Boticelli, La Tour, Turner, Jan Steen, Baugin… Tableau d’histoire, scène de genre, nature morte, marine, la variété de la peinture classique est bien là, et les tableaux sont des chefs d’œuvre célèbres, il s’agit là de construire le début d’une culture artistique.

Le parti-pris est intéressant mais laisse perplexe. Il s’agit de rendre le jeune lecteur actif. On lui suggère donc d’appuyer ici, de tracer une forme là, de compter, souffler, etc. Comme si ces gestes avaient un effet sur l’image de la page suivante et étaient nécessaires pour la faire apparaître. Ces procédés utilisés par Hervé Tullet de manière originale et ludique inventant un livre « interactif » ont été repris par plusieurs auteurs illustrateurs (voir les ouvrages de Françoize Boucher recensés dernièrement sur lietje). L’aspect de farce adressée aux jeunes enfants est-il encore présent ici? Ne s’agit-il pas d’une ruse, sinon un mensonge pour donner au livre un pouvoir qu’il n’a pas intrinsèquement?

Têtes de bulles

Têtes de bulles
Alain Serres, Martin Jarrie
Rue du monde, 2015

Pensées visibles et invisibles

 Par Anne-Marie Mercier

Têtes de bullesQu’y a-t-il dans la tête d’un enfant avant qu’il sache formuler clairement ses idées, les mettre en mots ?

C’est à cette question que répondent les belles images de Martin Jarrie : les formes de têtes renferment tantôt des fleurs, tantôt des animaux inquiétants, des labyrinthes, des explosions ou des parcours fluides, des projets, des désirs, jusqu’aux derniers de ces désirs : apprendre à lire et à écrire, « dans les langues des tous les peuples qui entourent mon pays ».
Le texte d’Alain Serres, dans des bulles, exprime idées et émotions en termes simples et riches, souvent imagés : les idées poussent comme des plantes, se développent, minent parfois, il suffit d’attendre pour qu’une autre, plus heureuse survienne. Dans la tête des grands, est-ce si différent ?

 

Papillons et mamillons

Papillons et mamillons
François Davis, Henri Galeron
Møtus, 2015

 Les mots en valise, l’enjeu des mots

 Par Anne-Marie Mercier

Papillons et mamillonsComme le titre l’indique, le jeu sur les mots est au cœur de ce petit ouvrage. Le principe est de les décomposer en éléments sonores signifiants et d’en discuter le pertinence (selon le système des mots-valises).
De format carré, il associe pour chaque mot deux doubles pages. La première présente le mot et la réflexion qui montre qu’il n’est pas fidèle à ce qu’il représente. Le biberon n’est pas rond mais long : dans la deuxième double page on présentera le bibelon. Les lunettes sont sales ? Vite, nettoyons-les avant qu’elles ne deviennent des lunefloues !
Le nuage n’a pas d’âge. Le muguet n’est pas toujours gai…

Les illustrations prennent « au pied de la lettre » ces propositions et créent ainsi un imagier fantaisiste où l’enfant n’apprend pas à appliquer le langage aux choses mais à jouer avec le langage, à le goûter en poète, donc.

L’Opéra volant

L’Opéra volant
Carl Norac, Vanessa Hié
Rue du monde, 2014

L’Art est vivant, vive l’art !

Par Anne-Marie Mercier

lopera volantSuperbe album, grand format, grand artistes, grandes idées : l’art sauve, l’art est contagieux, il donne envie de le suivre, comme l’air de flûte du joueur de Hamelin.

Oisel, à peine sorti de l’œuf, se déclare artiste. C’est dire si la vie va être difficile pour lui : incapable de chanter juste, inapte à de nombreux travaux ordinaires, récalcitrant pour beaucoup d’autres, il s’essaie à plusieurs métiers sans cesser de poursuivre son but. Un jour, il accepte un travail qui lui semble fait pour lui, livreur d’enfant, comme les cigognes. Les catastrophes s’enchaînent jusqu’à ce qu’il arrive à déposer la petite Léna dans sa ville, un lieu hélas hostile aux oiseux et à l’art. Entre-temps, Oisel aura développé ses talents de raconteur d’histoire, acteur et danseur et réuni autour de lui toute une équipe d’oiseaux divers qui s’emploie avec lui à émouvoir et à faire rêver leurs spectateurs.

Les images de Vanessa Hié sont superbes, composites, chatoyantes. Elles présentent sur fond blanc une troupe d’oiseaux vêtus de costume spectaculaires composés de toutes sortes de tissages et d’imprimés, des matières végétales ou minérales, tandis que les épisodes de l’histoire se déroulent dans des décors stylisés aux couleurs d’un tour du monde.

Le chateau de Cassandra

Le Chateau de Cassandra
Dodie Smith
Gallimard jeunesse (pôle fiction), 2015

Le diable par la queue, version ado des années 30

Par Anne-Marie Mercier

Le Chateau de Cassandra« Si lors d’un diner vous observez les gens en train de manger et de parler, si vous les regardez attentivement, c’est vraiment un drôle de spectacle : les mains très occupées, les fourchettes qui montent et qui descendent, les bouchées avalées, les mots qui sortent entre les bouchées, les mâchoires qui s’activent sans répit. Plus vous les observez, plus la scène vous paraît ahurissante : tous ces visages éclairés par les bougies, les mains qui passent par-dessus les épaules avec les plats, les propriétaires de ces mains qui se déplacent en silence autour de la table, sans prendre part à la conversation ni aux rires. »

Si Le Chateau de Cassandra, situé dans l’Angleterre des années 30,  dépasse largement le cadre du roman sentimental, c’est à travers le regard aigu de l’adolescente, narratrice de cette histoire et le jeu avec les situations. Elle vit très pauvrement avec son père, écrivain célèbre autrefois mais qui n’écrit plus et passe ses journées à chercher une voie nouvelle d’écriture, et sa soeur, dont on dit qu’elle est beaucoup plus jolie qu’elle. La ruine dans laquelle ils ont emménagé peu avant la mort de la mère des deux filles appartient à une riche famille d’américains et il se trouve qu’il y a deux jeunes hommes célibataires dans cette famille…

La suite ne se déroule absolument pas comme prévu, le ton acide et la mauvaise foi évidente de l’héroïne sont parfaits, enfin c’est une belle lecture qui fait parfois penser à Jane Austen.