Et Gretel

Et Gretel
Marien Tillet, Paule Ka (ill.)
CMDE ( Dans le ventre de la baleine), 2015

Au commencement était la faim

Par Anne-Marie Mercier

etgretelSi l’on voit souvent le conte de Hansel et Gretel adouci afin d’éviter aux jeunes lecteurs ou auditeurs les scènes cruelles et les descriptions effrayantes, il est ici au contraire rendu avec toutes ses aspérités, et quelques autres en plus.

Tout commence au moment où Gretel, dont on suit le point de vue de bout en bout, voit son frère repu grâce au festin de la maison en pain d’épice popularisée par les traductions françaises. Elle « a faim. Très ». Et dévore à son tour. Lorsque la sorcière apparaît, la question de la dévoration reste toujours présente, au premier plan. Dans la conclusion heureuse, le thème du manque reste bien présent malgré les richesses prises à la sorcières et le retour à la maison parentale : la faim peut revenir, ou la pauvreté, et Gretel reste marquée par cette angoisse. Contrairement à ce qui se passe dans l’univers du conte, il n’y a pas de retour à un état initial amélioré, mais un changement dans la mentalité du personnage, marqué à jamais par les épreuves.

Les illustrations sont noires, non seulement par le choix du noir et blanc qui domine en dehors de quelques taches jaunes discrètes, mais aussi par le caractère sinistre de ce qui est représenté : bois sombre, mais aussi mâchoires, intestin, ventre…

Quand on remâche Grimm, il n’y a pas que du sucré.

Les éditions du CMDE proposent toujours des choses intéressantes; j’avais rendu compte ici de l’ouvrage précédent de Marion Tillet, interprétation très libre du Petit Chaperon rouge.

 

Sauveur et fils (saison 1)

Sauveur & fils (saison 1)
Marie-Aude Murail
L’école des loisirs, 2016

Cas cliniques entre Orléans et Martinique

Par Anne-Marie Mercier

sauveurSauveur Saint-Yves est psychologue; il reçoit en consultation des enfants et des adolescents, seuls ou avec leur famille, des adultes… Dans les séances que l’on voit se dérouler régulièrement, à raison d’une par semaine, on suit les problèmes de scarification, de maltraitance, de désamour, de familles recomposées (hétéro et homo), de folie douce ou furieuse, et tout çela est fort intéressant. Chaque séance est un épisode d’un feuilleton dont on n’a la suite qu’après avoir lu entre-temps celles des autres patients. Le sous-titre s’explique ainsi.

Sauveur Saint-Yves est père. Sa femme est morte depuis des années; il élève seul son fils, Lazare. Il lui donne beaucoup d’amour et d’attention, mais peu de temps, les pizzas surgelées comblant ce manque d’une part, les silences sur la mère disparue le creusant d’autre part. Lazare a découvert le moyen d’écouter en cachette les confidences des patients de son père. Il apprend beaucoup sur la vie en combinant ces propos avec ce qu’il trouve sur internet. Il a un ami, un seul, mais c’est une relation forte. Cet ami à une mère qui, divorcée, l’élève seule elle aussi, et s’intéresse à Sauveur. Les relations entre humains sont doublées de façon comique par les aventures du hamster de Lazare, madame Gustavia, et de sa portée.

Sauveur Saint-Yves est noir, d’origine martiniquaise. Lazare est un peu plus clair, sa mère était blanche comme les parents adoptifs de Sauveur. Les questions sur les origines, le racisme, le langage pour en parler sont diffuses tout au long du récit et explosent vers la fin.

Ce roman, doublement psychologique, est sous-tendu par une intrigue de thriller : des objets maléfiques issus de la sorcellerie martiniquaise sont déposés devant la porte des Saint-Yves, un homme rôde, Lazare est en danger de mort… Le dénouement passe par une scène pleine de suspens suivie du récit d’un séjour à la Martinique où le père fait découvrir au fils la culture, la faune et la flore de l’île, tout en lui révélant les secrets qui lui ont été cachés jusque là – et que le lecteur découvre avec lui.

Tous ces ingrédients se mélangent bien, le thriller prenant le relais lorsque les énigmes posées par les patients commencent à se résoudre. Les drames sont évoqués sans top de pathos, l’humour du psy, sa réflexion sur les mots et les postures créant une légère distance. C’est riche et passionnant, à tous points de vue.

La promenade de Petit Bonhomme

La promenade de Petit Bonhomme
Lucie Félix
(Les grandes personnes), 2015

Par Claire Damon

T’as ton bouquin ? T’as une main ?PETIT_BONHOMME_COUV_7M.indd

La lecture peut commencer.

Ce que permet cet album est d’ailleurs bien plus qu’une lecture. C’est un jeu, un spectacle ! Le plus aisément du monde, en ouvrant simplement le livre, il permet au lecteur adulte de remporter l’adhésion immédiate de son auditoire.

Le personnage principal est simplement – génialement – la main. Elle se promène, saute, caresse, glisse au fil des pages. Pour l’enfant, qui a souvent du mal à comprendre que le personnage que l’on retrouve en tournant la page est toujours le même, cette idée de permanence du personnage devient naturelle. Pensé pour la lecture en groupe, La promenade de Petit Bonhomme de Lucie Félix est en plus une véritable aide à la compréhension du récit par l’enfant.

Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
d’après Tchaikovsky, illustré ar Charlotte Gastaut
amaterra, 2013

 

le-lac-des-cygnesLa plus grande modernité s’allie parfaitement à la tradition dans ce superbe album au format exceptionnel (grand, pas tout à fait carré) et aux teintes précieuses, où l’or s’oppose au bleu nuit et au blanc. Les découpes au laser ont permis de créer des pages aux subtiles ouvertures : dentelles d’une robe, arbres dans le forêt, décor d’arrière plan…

Plus que des discours, les images vous en donneront une idée : allez les voir sur le site de l’artiste !

Quatre sœurs

Quatre sœurs, tome 1 Enid / tome 2 Hortense / tome 3 Bettina / tome 4 Geneviève, ou L’intégrale en grand format,
Malika Ferdjoukh
L’école des loisirs,

Quatre sœurs, tome 1 : Enid,  tome 2 : Hortense, 
Rue de Sèvres,

Par Claire Damon

Quatres sœurs, tome 1 EnidOn a avait eu une bonne nouvelle pour commencer l’année : la sortie le 20 janvier de Bettina, le troisième tome des Quatre sœurs en bande dessinée.

Une amie me parlait il y a peu de la bienveillante jalousie que l’on ressent face à un interlocuteur qui n’a pas lu tel livre, que l’on a pour sa part adoré : « Tu n’as pas lu ce livre ? La chance ! ». C’est exactement ce que produit l’incomparable tétralogie des Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh. Tellement on l’a aimée, on souhaiterait ne pas l’avoir lu ! En effet la relecture, si elle peut être riche et passionnante, ne recèle bien souvent pas la saveur de la première fois.

Mais avec les Quatre sœurs – miracle – il y a 2 premières fois ! L’auteure de bande dessinée Cati Baur, qui a – comme tous ceux qui les ont lus – adoré Enid, Hortense, Bettina, Geneviève a refusé de s’en séparer et les a transposées en albums de BD. Elle nous permet de les relire avec autant de jubilation. La prouesse est là : la version en bande dessinée est aussi géniale que le roman.

Les deux premiers tomes sont sortis respectivement en 2011 et 2014.

 

Le Corbeau et le renard

Le Corbeau et le renard
La Fontaine/ Dedieu
Seuil (« Bon pour les bébés »), 2016

La fable au grand large

Par Anne-Marie Mercier

Le Corbeau et le renardCe très grand album cartonné a beau porter le label « bon pour les bébés (0-3 ans), les plus grands (jusqu’à 111 ans et au-delà) se régaleront aussi devant les images de Dedieu et la perfection de l’objet : pas de notes en bas de page, pas d’introduction ni de commentaire, le texte, rien que le texte. Il s’inscrit, centré, en lettres noires sur fond blanc, imitant la typographie ancienne (Didot ?), des lignes un peu irrégulières et l’impression sur papier un peu buvard – malgré l’aspect pelliculé du carton. Il donne une impression (juste) de travail fait à la main. On retrouve l’art de Dedieu pour la fable qu’il avait déjà explorée en couleurs chez le même éditeur en 2009.fables dedieu

On peut le feuilleter sur le site du seuil qui, curieusement, ne respecte pas la division en doubles pages et en propose parfois deux en vis à vis…

Dans la même collection, Dedieu propose aux bébés non seulement des comptines et chansons (la souris verte, le grand cerf, Pinicho) mais aussi la tirade du nez de Cyrano. Si d’après l’éditeur « Bon pour les bébés », est « une collection unique et ambitieuse, conçue sur les principes du contraste visuel et de la musicalité des mots », on peut ajouter qu’elle est bonne pour tous.pinicho

Le Merveilleux

Le Merveilleux
Jean-François Chabas
(Les Grandes Personnes), 2014

Merveilleux/fantastique/étrange…

Par Anne-Marie Mercier

le merveilleuxLe « Merveilleux » de cette histoire, c’est un objet bien « réel » si on peut dire cela d’un objet romanesque ; c’est le nom que son découvreur à donné à une pierre précieuse, un saphir, minerai de la famille des corindons : «  espèce minérale composée d’alumine anhydre cristallisé, de formule Al2O3 et aussi parfois noté α-Al2O3 avec des traces de fer, de titane, de chrome, de manganèse, de nickel, de vanadium et de silicium ». Les corindons sont presque aussi durs que le diamant et sont donc d’excellents outils d’aiguisage des métaux.

C’est cette perspective qui irrigue les premières pages du roman : dans les montagnes du Cachemire indien, un vieux forgeron part, sans attendre la fonte totale des neiges, à la recherche de nouveaux outils. Il trouve une pierre énorme et revient à sa forge en risquant sa vie à plusieurs reprises, ne sachant pas si ces dangers sont un signe de malédiction ou si le fait qu’il en réchappe de justesse soit un signe de bénédiction. Ces premières pages sont belles, mêlant la vie du vieil homme (travaux, société, deuils, religion…) avec son parcours dans un décor naturel sauvage jusqu’à la découverte de la pierre, inquiétante et « merveilleuse » qui semble le fasciner de manière diabolique. C’est un homme droit : dans sa vie, « il n’y avait que des devoirs et chaque droit avait un prix ». Le restera-t-il ?

La suite du récit est moins poétique, plus aventureuse, et plus subjective : la pierre change de main, et chaque nouveau propriétaire prend la parole à son tour, ou capte un point de vue, un peu comme dans le film d’Ophüls, La Ronde, tiré de la pièce d’A. Schnitzler. Le second a une place importante, à travers un récit par lettres dans lequel il raconte son voyage en Inde, les circonstances dans lesquelles il a trouvé la pierre, puis son retour, riche, en Angleterre. Bizarrement, sa personnalité, ou du moins ce qu’il exprime dans ces lettres (on ne saisit pas bien pourquoi : son correspondant est son meilleur et seul ami), se modifie : il passe du langage de l’abruti parfait et sûr de la supériorité des occidentaux à des interrogations, puis à une réflexion plus nuancée qui aboutit à la décision de vendre la pierre à un prix moyen pour repartir vivre en Inde. Le « merveilleux » serait-il ce qui nous change, une force (celle du récit de fiction pour enfant, « positif » ?), qui permet à chacun de devenir autre, d’être muri en profondeur par des rencontres et des épreuves ?

Pour les personnages suivants, cette force joue dans un sens inverse en exacerbant leurs défauts, les poussant à l’humiliation, au meurtre, au vol, ou conduisant les plus purs à la faute. La pierre semble provoquer la mort dans des circonstances violentes (même pour un brochet qui avait déjoué toutes les ruses des pêcheurs : il se fait prendre après avoir avalé la pierre).

La fascination du bleu pur, le désir de richesse ou de pouvoir, tout cela se mêle dans une diabolique « ronde » dont on n’a pas la fin, à moins de considérer comme telle celle du forgeron qui clôt ce livre. On ne sait à quel point ce récit est bancal délibérément ; il laisse néanmoins une impression de radicale étrangeté et joue avec les catégories avec brio.

Petite Tache

Petite Tache
Lionel Le Néouanic
(Les Grandes Personnes), 2011

Petit bleu, petit rouge, petit jaune.. et l’Autre

Par Anne-Marie Mercier

petite tacheQuand Lionel Le Néouanic cite, c’est toujours intéressant, et c’est toujours dans la plus grande clarté : des remerciements sont adressés dès la page de titre, décalée en page paire, contrairement à l’usage courant : la petite tache s’est glissée en face et tout au long de l’album elle mordra sur le coin en bas à droite, comme pour passer plus vite à la page suivante. Ils sont adressés tout d’abord à Matisse, auquel est empruntée une esthétique de papiers découpés et d’aplats en couleurs franches, à Miro, pour un portrait « à la manière de » dans lequel l’expression « coucou ! » est à double sens, et enfin à Leo Lionni dont il a repris l’idée d’un récit autour de personnages formes abstraites.

Comme Leo Lionni, il livre une histoire bien concrète et pleine de sens. Une petite tache noire aux bords irréguliers, mais toute en rondeurs enfantines, cherche des amis. Elle trouve des petits rectangles, carrés, triangles, tous de couleurs différentes, qui se disputent, mais font front pour la chasser.

Mais petite tache a le pouvoir de se transformer et peut donc offrir aux autres une multitude de situations et de jeux ; il l’acceptent alors. La morale est claire : ne pas entrer dans une catégorie permet de s‘adapter et d’offrir aux autres une ouverture vers des plaisirs nouveaux. Tolérance, éloge de la fantaisie et de l’ébouriffage sont donc la clé de ce petit récit dynamique et coloré.

 

 

 

Emile range ses livres

Emile range ses livres
Vincent Cuvellier et Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2016

Emile, c’’est comme ça

Par Anne-Marie Mercier

Emile range ses livres

Quand Emile veut quelque chose, « c’est comme ça et pas autrement », mais il se heurte au manque de compréhension des adultes : s’il veut avoir une chauve-souris comme animal de compagnie, avoir un plâtre pour faire joli, se déguiser en Monsieur Ferber, lire au lieu de jouer avec les autres, avoir une vieille dame comme copine, s’habiller en hiver quand il faut chaud, fêter son anniversaire en avance… la réponse est toujours « non » ; ou « oui, mais tu es ridicule ».

Cet album compile les dix premiers titres de la série et on voit se développer les petits détails récurrents avec plaisir. Emile, presque toujours seul à l’image, provoque le rire : il nous fixe avec son air ébouriffé et peu réveillé, impassible face à toutes ces tracasseries.

 

Le Prince qui voulait voir le monde

Le Prince qui voulait voir le monde
Elisabeth Motsch
Illustrations de Philippe Dumas
L’école des loisirs (mouche), 2015

Les voyages vieillissent-ils les enfants ?

Par Yann Leblanc

Les (petits) princes voleprincequivoulaitvoiryageurs ne sont pas tous perdus dans le désert : certains partent pour voir le monde et découvrir s’il y a mieux ailleurs, comme le jeune homme de cette histoire. Terres paradisiaques, beaux sourires, tout cela est gâché par divers maux : expériences atomiques, dictatures, discriminations diverses (contre les femmes, les pauvres, les laids…), le monde est décevant.

On ne sait pas bien quoi faire de cette morale, mais le ton est léger, l’histoire est bien racontée et les dessins (de Philippe Dumas) sont heureusement plus gais que le propos.