Chevaleresse

Chevaleresse
François Goupil
Sarbacane, 2024

Du travail pour garçons et filles

Par Anne-Marie Mercier

Le titre semble annoncer un album relatant des aventures et le parcours d’empowerment d’une jeune fille devenue chevalier(e), mais c’est en réalité un livre jeu.
Ce grand et bel album surprend tout d’abord par son esthétique proche des tapisseries médiévales dites « millefleurs », au fond surchargé de motifs minuscules représentant des végétaux ou animaux.
Ce n’est pas sa seule originalité : les jeux y sont multiples : c’est à la fois un « cherche et trouve » (du type où est Charlie), avec plusieurs catégories de recherches (repérages, intrus, appariements, retrouvailles, parcours labyrinthiques…) et d’objets à trouver dans la même page, une mini encyclopédie de la vie au temps des chevaliers, et bien sûr une bien légère revendication féministe, un peu facile, par son titre. C’est joli et plein d’humour et d’irrévérence, de la culotte du roi à son cheval à cinq pattes.

Les défis sont multiples, il est difficile de les réussir tous, mais ils sont si nombreux que tout le monde, petit ou grand (et fille ou garçon, bien sûr !), peut s’y retrouver ou, mieux, s’y perdre.

Ma Voisine la magicienne

Ma Voisine la magicienne
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2024

Un foyer tombé du ciel

Par Pauline Barge

Callie emménage en Irlande avec son père, laissant Londres derrière elle. En quittant cette ville, elle quitte Mia, sa meilleure amie, mais surtout tous les souvenirs en relation avec sa mère. Callie n’arrive pas à se faire à son nouveau foyer. Elle ne peut pas s’empêcher de penser à tout ce qui lui manque de son ancienne vie.
Lors d’une soirée pleine de nostalgie, Callie aperçoit une maison s’écraser au beau milieu de son jardin. Cela ne dure que quelques instants et déjà elle a disparu… Pourtant, c’était bien réel : il y a un gros cratère et des tuiles au milieu de son jardin ! En enquêtant avec son jeune voisin Sam, ils découvrent que la maison volante appartient à Winnifred, une magicienne. Elle leur apprend que sa demeure se meurt et que Callie est la seule qui puisse la guérir…
Rachel Chivers Khoo offre une agréable lecture aux jeunes lecteurs, pleine de fantaisie, au cœur d’une campagne irlandaise que l’on rêve d’explorer avec les deux enfants. Les illustrations qui accompagnent le texte sont envoûtantes, et la carte permet de se situer à travers tous les lieux de la région de Tollymore. Peut-être manque-t-on tout de même d’un peu plus d’émerveillement pour s’ancrer entièrement dans l’histoire, mais un jeune lecteur pourra se sentir transporté dans cet univers.
Ce court roman offre un beau message à  tous les enfants qui ont du mal à se sentir à l’aise dans un nouveau foyer. Il donne des clefs pour comprendre qu’une maison, ce sont d’abord les personnes qu’on aime. Celles qu’on laisse, elles, sont toujours dans les cœurs. Le roman passe assez rapidement sur la maladie de la mère de Callie ; elle apprend à en faire le deuil et à voir la beauté dans de nouvelles expériences pour vivre l’instant présent. Ma voisine la magicienne est donc un roman qui pourrait aider des enfants à découvrir des univers merveilleux, et à accepter les bouleversements de la vie.

Vivre la ville

Vivre la ville
Pauline Ferrand
Grasset jeunesse, 2024

Ville en jeu

Par Anne-Marie Mercier

Vivre la ville met son projet en action : en dépliant ce leporello, court mais dense, on entre dans le mouvement : carrefours, immeubles, devantures de magasins, terrasses de bistrots, fenêtres ouvertes d’immeubles ou de voitures, autobus, vélos, piétons de tous âges, animaux… La ville, tout en étant plate, en se contentant de trois couleurs peu urbaines sur fond blanc, est vivante et peuplée.

Vous pouvez l’animer encore plus en prenant l’une des nombreuses propositions énoncées par des cartons ajourés qui permettent d’isoler un détail : ainsi, une histoire commence, une réflexion s’amorce sur nos manières de vivre ensemble (ou non), un moment de poésie plane. Le tout est de trouver le bon emplacement, même si plusieurs sont possibles.

A vous de jouer !

Petites sorcières : Maud Champignon

Petites sorcières : Maud Champignon
Anne-Fleur Multon, Nina Six
Sarbacane (Pocus, premiers romans), 2024

Prince formidable : l’attaque des Trowls !
Katerine et Florian Ferrier
Sarbacane (Pocus, premiers romans), 2024

Sérieux s’abstenir

Par Anne-Marie Mercier

La nouvelle collection de Sarbacane « Pocus, premiers romans » a bien des atouts, sans annoncer de futurs chefs-d’œuvre : elle traite de thèmes qui plaisent aux enfants (l’analyse des titres suffirait à le prouver), les illustrations sont nombreuses, colorées, aux traits accusés, simples. Enfin, tout cela est sans prétention et l’humour domine, au-delà des aventures horrifiques qui guettent les héros. Ceux-ci sont décrits comme proches des jeunes lecteurs : tout prince qu’il est dans le royaume de Skyr, donc des fromages, le prince Formidable préfère regarder par la fenêtre plutôt qu’apprendre ses leçons. Maud la sorcière apprentie est gourmande et se régale des plats africains confectionnés par les sœurs de sa mère – au passage on peut célébrer le choix de cette héroïne issue d’un couple mixte, ce n’est pas si fréquent.
Néanmoins, tous vont affronter de grands périls, accompagnés de leur assistant animal (une pie nommée Watsonne pour Maud, pour Formidable c’est Goudada la ponette et Chat-ours le chat – j’espère que vous avez remarqué les calembours).
J’ai une préférence pour la petite sorcière, à cause de sa cohérence et de son pari sur l’interculturalité, mais certains aimeront peut-être davantage Formidable, qui accumule les épreuves, les dangers et les grosses ficelles. À la fin, c’est sa mère, la reine Ricotta, qui intervient à grands coups de sabre, car son père le roi Pélardon est un peu fainéant, voilà pour la touche féministe à présent indispensable.
Si les « Petites sorcières » en sont à leur deuxième volume, le « Prince Formidable » initie sa série, un deuxième volume est en préparation pour 2025.

Une Ile

Une Ile
Alice Brière Haquet, CSL
À pas de loups, 2024

Robinson… et compagnie

Par Anne-Marie Mercier

« Certains matins j’aimerais bien partir ». C’est ce que dit cette petite dame frisée aux joues roses. Partir, tout quitter, c’est un rêve d’ile, bien sûr.
Mais le sourire de la petite dame dit d’emblée que partir n’est pas vivre seule. Il faudrait emmener le chien d’abord, « et puis quelques amis », et puis la famille, et puis les gentils voisins, mais aussi quelques crétins, « pour l’équilibre », des animaux, des enfants, et. Page après page, l’image du départ, lisse, qui nous plonge dans le rose et le bleu, se remplit de formes sommaires en noir et blanc qui représentent toute notre humanité et la vie qui l’accompagne, pour se vider à nouveau : c’est comme une respiration.

C’est simple, frais, vrai et rempli d’amour de l’humanité… à condition de pouvoir parfois la quitter un peu…

La Terre, notre combat

La Terre, notre combat. Rencontre avec six jeunes autochtones engagés
Louise Pluyaud, Elodie Flavenot
Sarbacane, 2024

Bien d’autres Greta Thunberg

Par Anne-Marie Mercier

Six jeunes autochtones, pour six continents. On les découvre dans leur combat pour l’eau, l’air, la propriété des terres…, combats qu’ils ont pour la plupart initiés très jeunes, parfois autour de douze / treize ans, allant à la rencontre de politiques, créant un mouvement, etc. Mais on découvre aussi l’ancienneté de ces luttes, et on en apprend beaucoup sur les peuples autochtones auxquels ils appartiennent : 6% de la population mondiale, avec un capital culturel énorme, de nombreuses langues, des mythes, des arts, mais aussi des savoirs positifs utilisés et récupérés par les sociétés dites avancées. Chaque continent est abordé par une double page qui présente ses populations, son histoire, ses premiers héros pour l’affirmation d’une identité.
Cette introduction est suivie par le portrait des six jeunes gens : Autumn Peltier, Anishinaabe (Amérique du Nord, Canada), Bitaté Juma, Uru-Eu-Wau-Wau (Amérique du Sud, Brésil), Fitimata Hamadalher, Afrique, Niger, Touareg), Shivu Ja, Jenu Kuruba (Asie, Inde) Dujuan Hoosan (Océanie, Australie, Aborigène) Áila Elise Gamst (Europe, Norvège, Samie). Chacun a développé un moyen de lutte. Notons l’arme de la dernière, la jeune Samie, qui se sert de la mode pour sensibiliser le monde à son combat.
La fin de l’album propose divers moyens de s’engager :  s’informer, partager, échanger, aider les ONG, manifester, ou s’émerveiller… Ainsi chacun peut se sentir acteur, selon le lieu où il vit, la famille dans laquelle il est né, ses envies. Enfin, on propose un temps « pour aller plus loin » avec des titres de livres, des podcast, des liens et même un jeu vidéo. S’engager devient presque un jeu d’enfant, mais un serious game tout de même. La lecture de cet album, sérieux et très documenté est aussi un parcours superbe dans des images chargées en couleurs et une belle exploration  des origines : langues, sports, végétaux, animaux…  on apprend beaucoup.

 

 

 

 

 

Satomi et le souffle de vie

Satomi et le souffle de vie
Sissi Briche
Sarbacane, 2024

Paralympique japonaise asssitée

Par Anne-Marie Mercier

Cet album propose un amalgame des clichés du Japon traditionnel : un père samouraï, une fillette attentive aux saisons, le cadre du dojo, un shogun… Mais fort heureusement il en ajoute d’autres, moins rebattus. La fillette est aveugle. Malgré cela elle est experte de tir à l’arc, et même invincible à partir du moment où elle fait la connaissance d’un yokaï, « malicieux esprit de la nature », qui guide ses flèches. On murmure devant ce talent mystérieux, on prononce le mot de sorcière… Tout se dénoue lors d’un concours de tir à l’arc organisé par le shogun, avec quelques péripéties.
Les illustrations multiplient les angles de vue, les cadrages variés et dynamiques, donnant au yokaï, esprit du vent, une place centrale. Les coloris bistres et bruns, ternes, mettent en valeur le vêtement rouge de la fillette, le hakama de sa mère morte.

 

 

Le Tablier de Tomio

Le Tablier de Tomio
Delphine Roux, Mickaël Jourdan
HongFei, 2024

Salade japonaise

Par Anne-Marie Mercier

Tomio est un petit japonais gourmet. Il a aussi la chance d’avoir un grand-père qui cherche à lui transmettre la tradition familiale : cahier de recettes ancestrales, tablier blanc à sa taille, ustensiles… Il a tout ce qu’il faut pour se livrer à sa passion. Lorsque son grand-père meurt, il a reçu aussi de lui un talent pour la broderie et l’idée d’un destin.
Les jolies aquarelles simples accompagnent cette histoire en donnant aux jeunes lecteurs amoureux du Japon des images de la vie dans un Japon idéal : petites maisons dans la verdure, repas en famille, marchés. Tout cela est à peine assombri par le deuil.  En prime (ne serait-ce pas le vrai but de ce livre ?) quatre recettes clôturent l’album : Omelette au riz, onigiri, glace au matcha, cake aux kakis.

 

La Collectionneuse

La Collectionneuse
Leire Salaberria
Sarbacane, 2024

Autour d’une souris

Par Anne-Marie Mercier

Dans cet album au grand format (de quoi accueillir bien des collections), il y a une belle idée : présenter une collection de collections et comme si cela ne suffisait pas, associer une histoire à chaque objet de chaque collection : vertigineux… Même si le format oblige à se limiter à un exemple par collection, l’idée pourrait générer d’autres histoires encore, c’est une belle suggestion, à condition de trouver des histoires aussi dynamiques que brèves.
L’auteure suit de multiples directions, sans doute trop : elle a souhaité présenter un cadre à cette collection de collections : c’est une petite souris qui les a entassées. Elle veut donner un cadre à ce cadre : la souris s’est installée chez la vieille Marguerite qui vit seule mais lit des histoires à voix haute (pour qui ? rien n’est bien crédible). Tout en profitant des séances de lectures, la souris entasse tous ces objets dans les pièces de la maison sans que Marguerite s’en rendre compte jusqu’au jour où…
Ajoutons encore une chose : il y a un jeu qui consiste à trouver la souris cachée dans les pages, mais comme ce n’est pas systématisé à toutes les pages, l’enfant risque de s’y perdre et de ne plus chercher ce qu’il n’a pas trouvé parce que ça n’y était pas. On croit peu à cette histoire ; ce n’est pas nécessaire certes, mais toutes les justifications tombent à plat et sont bien inutiles.
Pour une autre approche des collections, voir l’album de Victoire de Changy & Fanny Dreyer (La Partie), ouvrage chroniqué par Michel Driol au printemps dernier.

Les Chasseurs de glace

Les Chasseurs de glace
Séraphine Menu, Marion Duval
La Partie, 2024

Désir de Sibérie

Par Anne-Marie Mercier

Si la Sibérie est souvent associée à des images négatives, il y a dans cet album de quoi chasser cette noirceur, sans mièvrerie, tout simplement avec la beauté de la nature et le regard d’un enfant.
Dès la première page de texte, on sait : « là où vit Youri, on ne s’installe pas. On y nait et on y vit, ou bien on s’enfuit ». Youri y est né, son père aussi sans doute. Pour ces pêcheurs du lac Baïkal, le monde se réduit à ces rives, mais quelles rives ! Immense (20 pour cent de l’eau douce du globe, nous dit-on), une eau pure, et une nature qu’on pourrait croire intacte (seuls de légers indices disent un changement), de grands oiseaux, des poissons inconnus et des phoques uniques (les nerpas), des animaux à fourrure et des élans, des arbres aux superbes couleurs d’automne, des légendes, des histoires qu’on se raconte pour combatte le vent, beaucoup d’amour et d’amitié.
Si l’on aperçoit à la fin un peuple aux maisons et aux costumes un peu exotiques (les Bouriates) et si l’on évoque rapidement la figure du chaman, cet album évite de placer une distance entre les personnages et nous : Youri et son père semblent proches de nous, même s’ils vivent dans un cadre autre et s’ils pratiquent en hiver un métier qui peut sembler étrange : ils découpent de gros blocs de glace pour fournir de l’eau aux habitants. C’est ce qui a donné le titre de l’album, un bon choix puisqu’il introduit une interrogation et une dynamique. Youri et son père, comme la petite fille bouriate de la fin, apportent à ce qui pourrait être considéré comme un documentaire une belle humanité et de l’espoir, dans un monde que les humains fuient.
Le format de cet album, inhabituellement large et presque carré, permet le déploiement de grandes doubles pages pour représenter l’immensité. On y voit de multiples techniques (aquarelle, gouache, effets de sérigraphie…) se fondre dans une belle harmonie. L’ensemble est beau, simple, délicat et profond.