Barabal Skaw

Barabal Skaw
Benjamin Desmares
Rouergue 2025

Les maitres du monde

Par Michel Driol

Avec un tel prénom, voilà une héroïne de 17 ans qui ne manque pas de courage. Orpheline, écossaise, indomptable, cleptomane, c’est dans le bureau d’un psychologue qu’on fait sa connaissance. Elle n’a pu s’empêcher de voler une lettre bien compromettante à un lord haut placé lorsque ce dernier est venu visiter son école. Seule issue : l’envoyer – oh mystère ! – dans une école de luxe située au milieu de la mer Ionienne, à Mélanos. Mais rêve ou cauchemar ? car, après un éprouvant voyage dans un bateau de pêche à la morue breton, et donc un détour par l’Islande, la voilà débarquée dans un autre monde, dans une école où se côtoient les externes, locaux et les internes fortunés, dans une école bien étrange.

C’est d’abord un roman d’aventures, avec une héroïne – narratrice –  au caractère bien trempé, maligne, avec un réel don pour le vol et l’escamotage. Tous ces dons lui seront nécessaires pour découvrir les mystères de l’ile, et la raison pour laquelle on l’a envoyée à Mélanos. Passons sur les péripéties, nombreuses, mutinerie à bord du bateau de pêche, expéditions nocturnes pleines de danger, sauvetage miraculeux. Passons aussi sur les personnages, le récit révélant  les faux amis comme les alliés inattendus, et conduisant l’héroïne à revoir son jugement sur les autres. Passons enfin sur la question des retrouvailles – ou pas – de l’héroïne avec ses parents. Car ce roman d’aventures plein de romanesque plonge le lecteur au cœur d’une ile qui s’avère bien plus qu’un simple point sur la carte, au sein d’une école aux cours étranges à destination des seuls externes et de Barabal. Cours de dessin, cours de méditation, cours d’hypnose, cours de bourdonnement… Après Poudlard, Mélanos ? Oui, et non. Oui, car il est bien question de magie, de pouvoirs occultes à apprendre à développer. Non, car cet univers n’est pas clos sur lui-même, mais place là les véritables maitres du monde, capables d’orienter à leur guise, et de façon souvent brutale, les décisions des hommes d’état, des journalistes qu’ils peuvent facilement contrôler.  Dès lors, le roman pose toute une série de questions au lecteur. Qui détient le pouvoir ? Les démocraties sont-elles une illusion face à une oligarchie ou une mafia capables de se reproduire, de protéger leurs intérêts ? Que signifie résister, et quelles peuvent être les formes et les dangers de cette résistance ? Sous couvert de magie, c’est bien de cela qu’il est question dans ce roman. Et si jamais le pouvoir se retrouvait concentré dans les mains de Barabal, qu’en ferait-elle ?

Ecrit à la première personne pour l’essentiel, le roman ménage pourtant quelques chapitres qui montrent une réalité que ne connait pas la narratrice. Chapitres courts, percutants, comme ce prologue dans lequel on voit un journaliste indépendant, prêt à révéler les agissements d’une organisation criminelle jeter ses propres enfants par la fenêtre, sans raison. Autant de chapitres qui suscitent l’intérêt du lecteur, en ménageant le suspense sur l’identité des interlocuteurs dans tel chapitre, sur le destin de Barabal dans tel autre…

Un roman d’aventure à l’intrigue solide, flirtant avec le fantastique, mais s’ancrant ben dans le réel, situé en 1926, dont l’héroïne attachante découvrira son histoire autant qu’elle révèlera des mystères quant à la marche du monde.

Le Trésor au bout de la branche

Le Trésor au bout de la branche
Didier Lévy – Marie Mignot
Sarbacane 2025

Un jeu de rôles…

Par Michel Driol

Frère et sœur, Gus et Lola décident de jouer au Loup et au Petit Chaperon Rouge. Mais qui pour faire le Loup ? Garçon ou fille ? Il faut aller demander à la Grande Louve. En attendant, le sort désigne le garçon, bien mécontent. C’est décidé, plutôt que d’être Chaperon Rouge, il sera chasseur avec une branche qui ressemble à un fusil. Bien inefficace face aux oiseaux ! Mais Lola montre que la branche peut devenir baguette de sourcier qui les entraine  sur une colline d’où ils peuvent enfin voir la Grande Louve et ses louveteaux. Après le gouter, les deux enfants échangent des parties de leurs costumes.

Nombreux sont les albums contemporains qui abordent la question du genre,. Celui-ci l’aborde justement à partir d’un jeu de rôles en revisitant, de surcroit, à différents niveaux le Petit Chaperon Rouge. Les deux personnages du conte sont-ils genrés ? Sans nul doute, pour le garçon. Mais pas pour la fille. Le loup est-il le méchant ou, comme ici, le Loup protecteur de la forêt et de la nature, dans la bouche de la fillette, la Grande Louve majestueuse et protectrice de ses louveteaux. On le voit, c’est la figure du loup qui est ici métamorphosée en un être positif, du côté de la nature, et non contre les humains. Par ailleurs, l’album montre un jeu qui n’a rien de figé, et dans lequel tout se transforme progressivement, au gré de l’imagination des enfants. Le Chaperon Rouge devient chasseur rouge, le bâton devient fusil puis baguette, et les deux enfants glissent progressivement vers des rôles moins marqués, allant jusqu’à devenir des êtres hybrides, mi loup, mi chaperon à la fin, façon de transcender ou d’abolir leurs différences. L’album pose et oppose aussi deux enfants. Le garçon, force de proposition du jeu au début, devient ronchon, bougon, c’est le texte qui le souligne, lorsqu’il perd au début, mécontent de son fusil-bâton, mais aussi souvent impressionné par sa sœur, par la nature : un personnage en nuances, mais moins valorisé par le texte que sa sœur. C’est elle qui mène le jeu, semble grandie aux yeux de son frère, s’avère plus fine et pleine de ressources que lui… Façon sans doute moins de montrer des stéréotypes masculin et féminin que de dire et d’affirmer les différences de perception, de caractère entre les deux pour aller vers l’alliance finale, la (ré)conciliation autour du gouter, la fascination pour la grande louve, ce que le texte souligne avec ces phrases en ils, où ils agissent de concert. Quant à la branche, titre de l’album, objet transitionnel dans l’album, elle finit parmi les collections de Gus, comme une manière de garder trace de cette expédition initiatique dans la forêt. Ajoutons non pas l’absence des parents, nécessaire pour que des enfants soient libres dans la forêt, mais la présence discrète d’un papa… aux fourneaux, d’une maman coupant du bois, autre façon de parler de la question des stéréotypes.

Les illustrations sont à la fois expressives et allant à l’essentiel.  Qu’on soit dans le joyeux désordre de la chambre, dans la cuisine bien rangée (ou pourtant, mystère, trône un hibou…), ou dans la forêt, le visage des enfants en dit long sur leurs émotions… Tout se joue en deux couleurs, le vert et le rouge, sur des fonds tantôt très blancs, tantôt très noir : noir du mystère, de l’inconnu, de la forêt au milieu duquel se détache dramatiquement le blanc des enfants, du ciel. Beau contraste et belles oppositions entre des couleurs qui , elles aussi, disent la complémentarité des genres.

Un album tout en nuances, pour évoquer avec douceur et à hauteur d’enfants qui jouent, se promènent, la question du genre, et pour montrer comment il est possible de se respecter et de partager ensemble des moments de plaisir et de joie, dans l’harmonie.

 

Un  jour, grand-père a volé

Un  jour, grand-père a volé
Patricia MacLachlan – Chris Sheban
D’eux 2025

Le pygargue et les enfants

Par Michel Driol

Ils sont trois enfants, l’ainé Aidan, la cadette narratrice Emma et le petit frère Milo, et un grand-père passionné d’oiseaux qui leur a transmis cette passion. Lorsque le grand père perd la vue, il reconnait encore leur chant, et les identifie grâce à la description qu’en fait Leah, son infirmière. Le jour de son décès, Milo le reconnait dans le pygargue qui vole autour de la maison, un oiseau que le grand-père admirait.

Voilà un album touchant qui aborde la question de la transmission et du deuil, à travers les yeux d’une fratrie. Transmission d’une passion au-delà des générations, entre un grand-père et ses petits-enfants, transmission de connaissances, comme celle de l’identification des oiseaux, dont les noms précis, exotiques, poétiques sont cités dans l’album. Transmission de savoir-faire, comme lorsqu’il s’agit de sauver une mésange. Transmission réussie débouchant sur un partage d’émotions lorsque Milo identifie et nomme le jaseur des cèdres.  L’une des originalités de l’album vient du point de vue adopté, et d’une certaine mise en retrait de la narratrice. En effet, celle-ci raconte et observe avec sobriété. Elle observe le grand-père, la dégradation de ses facultés. Elle observe son jeune frère, peu bavard, mais sans doute le plus proche du grand-père dans ses attitudes. Ce n’est pas pour rien que c’est lui qui qui assimile le rapace tournoyant dans le ciel au grand-père décédé. C’est enfin, bien sûr, la question de la mort qui est abordée, à deux reprises. Celle de Nana, dont on comprend implicitement qu’il s’agit de la grand-mère, que les enfants n’ont pas connue, et dont le grand père affirme qu’elle voulait être cheval dans une autre vie, abordant alors la question de la réincarnation. Celle du grand-père, ensuite, dont les enfants ne sont pas les témoins direxcts. On notera que dans cet album, qui célèbre les oiseaux et la vie, le mot « mort » n’est jamais écrit. En revanche, le texte attire, pas deux fois, l’attention du lecteur sur le mot incroyable, comme pour préparer le lecteur à l’envol final, lui aussi, « incroyable ».

Utilisant des techniques mixtes, aquarelle, pastels et crayons, les illustrations jouent sur les tons chauds de l’automne pour associer la représentation des humains et celle, majestueuse, des rapaces en vol.

Un album émouvant, dont l’écriture souple, simple, pour l’essentiel à l’imparfait, installe le lecteur dans la durée qui semble infinie d’une relation intergénérationnelle, dans la magie de la transmission, pour aborder avec beaucoup de sensibilité la question du deuil.

Hervé ne veut pas partager

Hervé ne veut pas partager
Steve Small
Sarbacane 2025

Le lièvre, les lapins et le sanglier

Par Michel Driol

Hervé est un lièvre radin, amateur des navets qu’il cultive exclusivement por lui. Pas question d’en donner à cette famille de lapins qui vient d’arriver. Pas question de se lier d’amitié avec eux – ou les autres animaux de la forêt qu’ils invitent joyeusement. D’ailleurs, désormais, il travaille à son potager la nuit ! Mais lorsqu’un sanglier affamé vient l’attaquer, lui vole ses navets, contre toute attente, il le détourne des lapins qu’il va avertir du danger, et qu’il aide à sauver leurs précieuses carottes. On verra à la fin du livre qu’un bienfait n’est jamais perdu !

Le scénario de cet album ressemble fort à une fable de La Fontaine : personnages d’animaux, morale invitant à dépasser son égoïsme pour aider les autres, et récompense inattendue finale montrant tout le sens de l’amitié. Bien sûr tout cela est présent dans cet album, mais c’est compter sans l’humour et la fantaisie de Steve Small qui, d’album en album, montre sa capacité à croquer et à dessiner des personnages expressifs, touchants, toujours saisis dans des positions du corps  pleines de signification. Ainsi ce lièvre roux aux grandes oreilles, serrant fièrement ses navets sur la couverture, dans une pose de vainqueur à un concours de jardinage. Ainsi ce père lapin ou cette grenouille, coiffés d’un beau chapeau ! Venu du film d’animation, l’auteur n’a pas son pareil pour placer les personnages au centre de scènes pittoresques parfaitement cadrées, laissant d’ailleurs les images seules raconter la chute de l’histoire ! La course pour sauver les carottes de lapins est digne de figurer dans une anthologie des missions impossibles où l’on lutte contre le temps : c’est animé, parfaitement mis en page, avec ce qu’il faut de strips et de plans fixes pour dire la vitesse, le danger, la précipitation pour sauver de justesse… les carottes !

Un texte efficace, qui se focalise sur le personnage d’Hervé l’énervé, pour à la fois montrer son propre questionnement quant au partage des choses qu’on a du mal à faire pousser, mais ne rien dire de ce qui conduit ce même personnage de grognon misanthrope à venir au secours de ses voisins, ménageant ainsi l’effet de surprise de façon à ce que le lecteur le trouve moins égoïste qu’il n’en avait l’air. Façon aussi de plaider implicitement pour ne pas juger trop vite…

Un album qui sait allier une histoire drôle, pleine de rebondissements, des personnages bien caractérisés,  avec un message prônant les valeurs de l’amitié et du partage. Que demander de plus ?

Vous, les arbres / L’Anniversaire d’Anaïs

Vous, les arbres / L’Anniversaire d’Anaïs
Françoise du Chaxel
Editions théâtrales jeunesse 2025

Arbres en scène

Par Michel Driol

Ce sont deux courtes pièces de théâtre. Dans la première, Sam raconte aux autres enfants l’histoire d’un arbre différent que tous vont adopter. Dans la seconde, du haut d’un arbre, deux merles discutent et commentent les invités déguisés qui se pressent à l’anniversaire d’Anaïs.

Deux pièces de théâtre qui ont en commun de mêler, comme personnages, des enfants et des éléments naturels. Des arbres dans la première. Des merles et des chats dans la seconde. Cela crée un univers merveilleux, plein de poésie et de fantaisie.

Visiblement écrites pour des enfants, les deux pièces multiplient les personnages, dans un chœur pour la première, dans des individus déguisés pour la seconde. Des enfants qui questionnent, refusent d’entendre toujours les mêmes histoires, sont curieux, mais sont aussi timides, à l’image de ce garçon au cheveux roux de la seconde pièce, qui ne sait pas trop s’il est invité ou non, alors qu’il aime en secret Anaïs. Deux pièces dans lesquelles il est question du rôle des arbres dans l’écosystème, certes, mais surtout de sentiments qu’on ose confier aux arbres, l’ennui, la solitude, l’arbre devenant ainsi un confident, un révélateur des blessures secrètes.  La seconde pièce, avec le thème du déguisement, aborde aussi la question de l’identité, des rêves, des secrets, des non dits, avec beaucoup de finesse, et un bonne pointe d’humour lorsque les animaux commentent l’anniversaire, espérant bien, pour les merles, profiter des miettes du gâteau. C’est frais et réjouissant.

Deux pièces de théâtre à jouer, pour le plaisir des plus grands et des plus petits, qui incitent à préserver le vivant et à accueillir toutes les différences.

L’Ombre qui faisait des tatastrophes

L’Ombre qui faisait des tatastrophes
Alain Serge Dzotap – Maria Gabrielle Gasparri
Sarbacane 2025

Si ce n’est moi, c’est donc…

Par Michel Driol

Bodobé est sage. Les catastrophes, c’est Karamoka, son ombre, qui les cause. C’est lui qui casse le pot de fleurs avec le ballon, ou mange ses crottes de nez… Sans doute Bodobé tente-t-il de se débarrasser de son ombre, de l’enfermer dans l’armoire. En vain. Mais quand Bodobé se fait mal aux genoux, et que papa et maman veulent consoler Karamoka, Bodobé n’est pas d’accord !

L’album propose un duo comique bien réjouissant, avec cette ombre qui prend son autonomie, agit indépendamment de son propriétaire. Cela pourrait être un beau sujet de récit fantastique, mais rien de cela ici. Bodobé s’est-il trouvé un beau bouc émissaire pour se dédouaner de toutes ses bêtises, ou est-il vraiment victime d’un sortilège, d’une ombre malicieuse plus que maléfique ? Le récit parle bien de la façon d’assumer ou pas ses responsabilités, voire sa culpabilité dans des bêtises qui restent somme toutes mineures et bien enfantines, mais il le fait à hauteur d’un enfant pour qui l’imaginaire joue un rôle de premier plan, et dans une langue aussi enfantine et  juste (n’est-il pas question de laver l’ombre avec de l’eau froide mouillée, de tatasrophes et non de catastrophes ?). Les bêtises jouent avec les interdits, le scatologique, et ont un coté carnavalesque bien réjouissant dans leur naïveté. Par ailleurs, on est bien loin de la logique cartésienne, ou d’un jugement péremptoire des parents, bien mécontents des bêtises de leur fils. Pour autant, ils entrent dans son jeu à la fin, le conduisant à comprendre en quoi son double n’est pas lui… on ne peut que saluer et admirer cette attitude qui n’a rien de punitif, mais est une belle marque d’amour, de sensibilité et d’intelligence.

Maria Gabriella Gasparri illustre ce garçon et son ombre avec beaucoup de malice, dans des illustrations qui ont un petit côté rétro dans les couleurs, les décors, les accessoires.  On est dans une famille d’origine africaine, vivant dans un pavillon entouré d’un jardin. Elle fait bien sûr de l’ombre un personnage à part entière, illustrant ce en quoi il transgresse alors que Bodobé est d’une sagesse et d’une civilité puérile bien honnête !  Elle illustre à merveille la lutte entre Bodobé et son double : scène de boxe, combat dans le bain… Et que dire du clin d’œil proposé par la dernière illustration, sans texte, montrant une ombre avec un pansement, et un Bodobé lisant un livre ? Pirouette finale qui est  une façon de dire que, contrairement à tout ce que l’on a pu croire, Karamoka est bien réel, et Bodobé bien complice de son ombre, à laquelle il adresse un malicieux clin d’œil  !

Un album piquant, plein de légèreté, qui sera l’objet de bien des discussions autour des questions qu’il soulève avec impertinence et tendresse, celles de la transgression et de la reconnaissance de culpabilité.

Maki veut tout décider

Maki veut tout décider
Claudia Bielinsky
Gallimard Jeunesse 2025

Les malheurs de Maki

Par Michel Driol

Dès la première page Maki – une espèce de petit koala humanisé – l’affirme : il est grand, il va tout décider. Puis on assiste à une série de scènes qui se répètent, avec la même structure. Page de gauche, Maki prend une décision importante : de ne pas manger, de ne pas ranger, de manger tout le gâteau, de jouer sous la pluie… et page de droite, on assiste aux conséquences funestes de ses actions : la faim, la perte du doudou, le mal au ventre, le rhume… Mais tout se termine par un gros câlin, demandé par Maki !

Beaucoup de parents reconnaitront sans doute leur enfant dans Maki, car il est un âge où les enfants veulent décider. Sans doute beaucoup d’enfants se reconnaitront-ils dans les pages de gauche. L’album tente de leur montrer les risques encourus, qu’ils reconnaitront peut-être aussi. C’est donc un album sur l’affirmation de soi, la grande époque des je veux… C’est aussi cela, grandir, vouloir faire ce qu’on a envie de faire, mais aussi apprendre les conséquences de ses actes, apprendre à différer ses désirs, apprendre la frustration. L’album accompagne avec humour les enfants sur cette voie, en leur proposant des situations simples, sans doute déjà vécues, universelles tant les désirs qui y sont exprimés sont courants. L’humour, il vient certes du texte, qui se répète de page en page, créant un comique de répétition, des échos d’une page à l’autre, renforcés par de discrètes rimes. Mais l’humour vient surtout des illustrations, pleines de couleur. Avec beaucoup d’expressivité, les doubles pages montrent l’univers familier de Maki, ses désirs, et ses déboires. Cela joue sur les détails, peu nombreux pour rendre les images lisibles par les plus jeunes. Voyez comme les joues de Maki varient entre plusieurs nuances de rose et le vert de l’indigestion. Ajoutez à cela un personnage muet, un copain peut-être de Maki, un hérisson interloqué, compatissant, apportant une pomme, dégouté par l’odeur de Maki , prêt à lui donner des tonnes de mouchoirs en papier. Personnage secondaire, muet, non pas une figure parentale compte tenu de l’espèce, de la taille, mais figure d’un doudou ou d’une conscience aidante, clin d’œil à Pinocchio ?

Un album plein d’humour pour aider les enfants – et les parents – à franchir cette étape du tout et maintenant, et tenter d’apprendre à envisager les relations de cause à conséquence dans le domaine des actions et des désirs.

3 secondes pour plonger

3 secondes pour plonger
Jinho Jung
CotCotCot éditions 2025

Bon à rien ?

Par Michel Driol

Je ne suis bon à rien.. Ainsi commence cet album, traduit du coréen, qui montre un enfant au pied des marches d’un plongeoir, au bord d’une piscine. Page après pages, il s’élève le long de cet escalier interminable, labyrinthique, confessant toutes ses échecs : il n’est pas doué, quel que soit le sport,, lent, nul en maths. Arrive alors sa motivation profonde : il ne veut pas gagner, parce qu’alors quelqu’un doit perdre. 3 secondes suffisent pour plonger et éclater de rire ensemble.

Voilà un album qui conjugue un texte d’une grande simplicité avec un graphisme d’une grande complexité, tout en restant éminemment lisible et symbolique. C’est la symbolique de l’escalier, figure peut-être de l’ascenseur social, de la vie, des difficultés à surmonter. Cet escalier, réalisé avec des tampons bleus, envahit progressivement tout l’espace, à la façon des prisons de Piranèse,  des escaliers d’Escher, ou du décor de certains jeux vidéos dans lesquels le héros se déplace sur un parcours semé d’embûches. Il est oppressant, ce parcours, interminable, bien délimité par des barrières qui sont autant de grilles, composé de lignes, d’arcs, de voutes de plus en plus inextricables.  Il semble infini, cet escalier, sur lesquels on retrouve le narrateur d’abord tout en bas, puis au milieu, avant qu’il ne soit en haut. Il progresse donc, mais lentement. Chemin faisant, il rencontre d’autres personnages, silhouettes dessinées au crayon : le cuisinier impatient de la voir finir,  le prof de maths assénant un « C’est pourtant facile » devant un tableau rempli de calculs, ou encore le maitre de taekwondo  exécutant un parfait coup de pied circulaire. Autant d’adultes qui renvoient le héros à sa propre dévalorisation, à son sentiment d’infériorité, à sa mésestime de soi. Autant d’adultes qui le renvoient aux codes de la réussite enfantine, sportive, scolaire. Cet escalier conduit vers le haut autant qu’il emprisonne, comme le montre la dernière page avant d’arriver au sommet, une page qui joue à la fois sur la contre plongée et le graphisme d’un jeu (de l’oie) avec ses cases et son parcours. La vie doit elle être à l’image du jeu où, si l’on gagne, d’autres perdent ? Quelle place faut-il donner à la compétition poussée à l’extrême ? Rappelons ici que cet album est signé d’un auteur coréen, et que la Corée du Sud est réputée pour son système scolaire qui pousse à la compétition, et qu’un véritable système éducatif parallèle y oblige les enfants à des journées de quinze heures de cours, voire plus l

Au final, se héros apparait donc comme un résistant, qui ne se soumet pas aux codes sociaux admis, qui promeut d’autres valeurs : celle de l’égalité (en haut, le héros retrouve deux copains qui l’attendaient), celle du rire partagé, du plongeon (mouvement du haut vers le bas) qui s’oppose à l’ascension.  On comprend dès lors que les figures d’adultes rencontrées dessinées au crayon sont autant de fantômes, de fantoches, sans consistance, vite oubliées, autant d’obstacles vers le bonheur et la joie de vivre.

Un album qui touche juste, qui dit bien les blessures de l’enfance, les échecs et le sentiment de dévalorisation poignant qu’ils suscitent, mais qui promeut aussi d’autres valeurs, plus solidaires, plus liées au plaisir de l’instant présent, ne dût-il durer que 3 secondes… Enfin un album dont la construction graphique, très maitrisée, très symbolique, lui confère un aspect universel.

Plouf et Nouille

Plouf et Nouille
Steve Small
Sarbacane2025

Rendez-vous sous la pluie

Par Michel Driol

Il y a Plouf, le canard, avec son grand ciré jaune et son parapluie : c’est qu’il n’aime pas l’eau, Plouf. Et quand une nuit de tempête un gros trou apparait dans son toit arrive Nouille, une grenouille qui adore l’eau. Mais comment retrouver la maison de Nouille, en vélo ou en bateau ? Finalement, c’est Jo Pélican, le facteur, qui raccompagne Nouille. Mais, pour Plouf, il manque quelque chose : Nouille. Et, bravant le vent et la tempête, il va retrouver Nouille et l’inviter chez lui.

Cet album catonné propose  une histoire qui repose sur un schéma bien classique en littérature de jeunesse : deux personnages que tout oppose et qui vont devenir amis, en dépit de leurs différences, grâce au partage de quelque chose : un repas, une aventure, ou ici l’hospitalité, deux personnages qui font un pas vers l’autre. Sans revisiter ce schéma, Steve Small , à la fois dessinateur de dessins animés et concepteur de livres pour enfants, croque des personnages identifiables et visuellement réussis. Plouf, impayable sur ses deux pattes dans son grand ciré jaune qui l’accompagne à chacune de ses sorties, qui a tout du marin pécheur. Nouille, minuscule, large sourire, et canotier sur la tête, qui ne dit que Craôa. Sans compter les comparses : le castor couvreur, le pélican facteur, la taupe, les lapins, rencontrés au fil des recherches, tous dessinent un univers drôle vivant, animé et coloré. IEt que dire de la maison de Plouf, maison de bois sur pilotis, maison cosy avec son poêle, son fauteuil à bascule, ses livres et son thé… Tous les détails sont pleins de saveur et de signification : par exemple les bottes de Plouf, qu’il échange contre de confortables charentaises bleues à la maison. Le texte se conjugue avec les onomatopées de l’image, les plocs de la pluie, les crôas de Nouille à qui il donne toujours du sens, mais jamais le même.  Il suit le point de vue de Plouf (ce que suggère le titre original, (The duck who didn’t like water), nous entraine dans ses phobies, ses pensées, et son sentiment de manque lorsque Nouille n’est pas là. Enchainant des propositions courtes, il est facilement compréhensible par les plus petits. On notera que le texte, répétant à loisir les noms de Plouf et Nouille, réussit le tour de force de ne pas genrer ses personnages, laissant au lecteur le choix (tout comme la version originale où il est question de Duck et Frog).

Humour, tendresse, douceur, et joie de lire ensemble définissent l’atmosphère de cet album réconfortant dans lequel l’expressivité des personnages s’accorde avec les couleurs acidulées et gaies d’un graphisme très cartoonesque !

Les Follets

Les Follets
Camille Romanetto
Little Urban 2024

A la recherche du Criquidibou

Par Michel Driol

En vacances chez ses grands-parents, Madenn ramasse un minuscule bonnet rouge au milieu d’un bois. Quand le propriétaire vient le récupérer, la voilà mise sur la voie de la découverte d’un peuple de créatures minuscules, les follets. Ces derniers ont perdu un objet plein de prix pour eux, le Criquidibou, et ils cherchent Madenn de le retrouver.

Ce roman illustré, découpé en 14 chapitres, entraine ses lecteurs dans un univers enchanteur et des personnages qui évoquent Alice de Lewis Caroll, Hippolène  ou Adèle de Claude Ponti, voire la Baba Yaga. Un univers proche, avec ces vacances chez les grands-parents, leurs rituels, leurs manies, leur amour aussi. Un univers féérique, avec ses mystères, ses créatures étranges, et les conversations qu’on peut y tenir avec un héron trop bavard, un lapin prolixe mais ignorant, et une Dame Grelette à la fonction bien définie. On est dans un univers de conte, avec cette maison des grands parents dans la foret, une maison qui a des allures d’isba dans l’illustration, avec la magie des créatures qu’on rencontre, ces follets d’apparence enfantine, pleins de sagesse, avec la quête surtout d’un objet dont on ignore tout, mais dont on laissera le lecteur découvrir à la fin quel il est et à quoi il sert. L’autrice joue avec l’intertextualité pour s’inscrire dans un certain de type de littérature, mais créer aussi un univers bien à elle, un univers dans lequel l’aventure vécue a quelque chose d’initiatique et sert à faire grandir l’héroïne, qui, avec son caractère bien trempé, mais son incapacité à prêter, va découvrir le sens de l’amitié, de l’amour, mais aussi se découvrir loin de sa famille, trouvant ainsi sa propre identité. Ainsi l’autrice propose un conte qui s’affirme comme tel, avec sa structure très archétypale, où tendresse et amitié sont les maitres mots. Le texte est d’abord un récit, qui fait la part belle à l’évocation des lieux, des créatures, des sentiments, des émotions. Il laisse place à quelques bouts rimés, des comptines pour se donner du courage, des formes de sagesse populaire, sorte de parenthèses amusantes. Il pourrait se suffire à lui-même, mais il constitue avec les illustrations un magnifique objet « à l’ancienne ».Outre quelques pages encadrées par des arbres, ou encadrant des fleurs, les illustrations pleine page évoquent, en particulier par les bordures et encadrements, les anciens livres pour enfants, ou, plus spécifiquement, les contes russes illustrés par Bilibine. Des couleurs tendres, des détails précis, des décors fouillés, autant de qualités de ces illustrations qui sont parfois de véritables tableaux.

Un roman illustré à l’écriture pleine de charme, aux illustrations pleines de poésie, qui entraine le lecteur dans un univers très enfantin, très féérique, un univers où tout est sérieux, même le jeu, un univers plein d’une tendre et douce fantaisie.