Les P’tits Mythes – contes et légendes

Les P’tits Mythes – contes et légendes
Zélia Aït-Oufella
Les Editions de temps à autre 2026

Monstrueux humains ou monstres humains ?

Par Michel Driol

Une chronique un peu singulière car, sur Lietje, nous rendons compte le plus souvent d’ouvrages écrits par des adultes à destination des enfants. Aujourd’hui, c’est un recueil de contes écrits par une collégienne de 13 ans, 10 récits qui montrent la confrontation entre des monstres et des humains, et qui conduisent à s’interroger sur ce que c’est qu’être monstre, ce que c’est qu’être humain.

Chacun des récits raconte la confrontation entre des monstres, le plus souvent en famille, et des humains. Des monstres pacifiques, écologistes, sensibles, et des humains avides de profit, guerriers. Il s’agit de contrôler un territoire, d’accepter l’autre, de vivre avec – ou sans – les nouvelles technologies. Chaque récit conduit dans un monde différent, habitation troglodyte, école, planète lointaine, mais reprend un certain nombre d’invariants. D’abord le jeu avec les noms des monstres, proprement imprononçables, parfois clin d’œil à des personnages célèbres, ensuite le conflit avec les humains, qui montre que les monstres ne sont pas ceux qu’on pense. Monstres qui n’ont en fait de monstres que le nom : jamais décrits, mais toujours qualifiés de monstres par le récit.

On ne peut pas s’empêcher de trouver quelques naïvetés dans l’écriture, preuves de la jeunesse de leur auteur, mais une vraie réflexion sur le monde qui nous entoure et les valeurs que nous souhaitons défendre. Non, tous les jeunes ne sont pas fascinés par les écrans, par ni par les parcs d’attraction. Oui, ils veulent défendre notre terre, oui ils souhaitent plus d’intégration, de solidarité, d’accueil de tous. Oui, ils souhaitent un monde plus fraternel, plus humain. C’est le message véhiculé par ces monstres, un message universel d’ouverture aux autres, de tolérance, de respect. Et cela fait du bien à lire par les temps qui courent.

Un bel avant-propos de Philippe Meirieu met l’accent sur le lien entre les monstres, les mythes et l’enfance. On est tous le monstre de quelqu’un, parce qu’on ne pense pas de la même façon, parce qu’on n’a pas le même corps, les mêmes vêtements. Mais  voilà un recueil qui joue avec tout cela, nous invite à la fois au plus grand sérieux et au plus grand amusement, ce qui est bien le propre des jeux enfantins.

La Traversée

La Traversée
Mathilde Arnaud
(Les Grandes Personnes) 2025

Partir ou revenir ?

Par Michel Driol

Tout commence par une envie d’ailleurs du personnage, qui s’en va, sac sur le dos, quitte la ville, s’embarque sur un voilier, parvient dans un paysage exotique où l’attend un chien. Avec lui, il traverse la jungle, s’engouffre dans une grotte, en ressort dans une forêt, suit une rivière, et grimpe une colline, vers une maison où l’attend une vieille femme, dont le portrait figurait au mur de l’appartement du début de l’histoire

Le texte, minimaliste, en alexandrins, n’est présent qu’au début et à la fin de l’album. Il dit au début le désir d’ailleurs, mais surprend à la fin, car le personnage se dit attendu, retrouve quelqu’un – mère ? grand-mère ? – à qui il s’adresse. Le texte donne quelques indices, mais n’épuise pas le sens de cet album essentiellement graphique.

En effet, les pages de cet album, d’un format carré, se déploient et invitent à ouvrir les rabats à gauche ou à droite, pour faire apparaitre un large paysage. Au gré des pages, les rabats révèlent l’intérieur d’un appartement, des animaux cachés, le personnage, l’intérieur de la grotte… permettant ainsi au lecteur de poursuivre, à son rythme, l’exploration conduite par le personnage de cet univers presque géométrique. Les illustrations,  en deux couleurs, vert et noir, conjuguées avec le blanc de la plage, associent aplats et hachures, pointillés, pour donner à voir un univers foisonnant, quelque part entre le réalisme et une certaine abstraction.

C’est un voyage initiatique par certains aspects dans un univers du montré caché symbolisé ici par les découpes et les rabats. Ce qui nous est montré, explicité, cache autre chose. Ce voyage, présenté comme une envie d’ailleurs est en fait un retour aux sources, un retour vers un passé retrouvé, vers l’enfance, une enfance difficile à retrouver, éloignée, symbolisée ici par ce personnage féminin âgé dont l’identité n’est pas révélée. Il faut peut-être revenir sur le jeu entretenu par le titre et le sous-titre. La Traversée, le petit livre d’un grand voyage pour en apprécier les valeurs symboliques. Traversée de la vie, traversée du temps, à travers un voyage qui semble toujours orienté vers le futur – le petit personnage marche toujours de gauche à droite. Mais  ce voyage a des aspects d’odyssée., de retour au pays natal, avec un chien comme compagnon, tel Ulysse et Argos, avec une descente aux enfants, c’est-à-dire sous la terre, avant de retrouver une sorte de paradis perdu, verdoyant, fleuri, bucolique… Chacun pourra, à sa guise, interpréter le sens de ce périple.

Par son dispositif narratif, par son jeu de découpes et de rabats, l’album suscite la curiosité du lecteur, le fait progresser vers un ailleurs, lui permet d’interagir avec le récit, de découvrir ce qui était caché de façon à la fois poétique et graphique, dans une atmosphère d’émerveillement et de mystère.

Les Oiseaux de Barbara

Les Oiseaux de Barbara
Ludovic Lecomte – Andrea Espier
La cabane bleue 2025

Rappelle-toi, Barbara…

Par Michel Driol

Barbara, dont le mari marin-soldat est parti au loin, s’assied tous les jours face à la mer et attend. Un jour elle achète un serin, qui lui redonne la joie de vivre. Mais, au matin, l’oiseau seul ne chante plus. Barbara comprend qu’il est enfermé, et elle ouvre la porte de la cage. Dès lors, chaque jour, Barbara achète un oiseau et le libère. Elle a retrouvé le sourire.

Un album dans lequel les plus âgés reconnaitront comme un hommage à Prévert. Il pleut sans cesse sur Barbara dans l’illustration, comme il pleuvait sans cesse sur Brest... Et quant à l’ouverture de la cage, elle résonne comme un écho au poème bien connu, dans lequel il faut effacer tous les barreaux de la cage. Même sens de la liberté, même façon de dire quelle connerie la guerre, avec d’autres mots, avec une autre histoire. Les vers libres du texte, libres de rimer ou pas, sont aussi comme un hommage à Prévert, avec quelques jeux de mots, comme ces larmes qui pleuvent, mais surtout dans leur façon de s’intéresser à Barbara, une de ces petites gens meurtries par la vie que l’on regarde passer. Que l’on regarde passer dans le texte – on, les autres habitants – , alors que l’auteur s’intéresse à elle, à son histoire, à sa vie, et à sa façon de lui redonner du sens en rendant leur liberté aux oiseaux, en comprenant le lien entre son propre enfermement dans ses souvenirs et celui des oiseaux dans leur cage.  C’est un album qui montre une double libération, elle des oiseaux, celle de Barbara avec beaucoup de tendresse pour le personnage, et de poésie à la fois dans la fiction racontée, dans le texte, et dans les illustrations. Celles-ci passent des couleurs froides de la tristesse aux couleurs chaudes de la vie retrouvée, de la pluie qui envahit tout au soleil éclatant, montrant ainsi le parcours effectué par Barbara, sa façon de se donner un but dans la vie.

Un album qui raconte une histoire toute simple, avec beaucoup de douceur et d’humanité envers son personnage,  et qui évoque la solitude et la mélancolie, montre le pouvoir des oiseaux et donne, symboliquement, leur liberté ou leur libération en exemple. Nul ne peut vivre en cage, qu’elle soit réelle ou psychologique.

L’autre fois

L’autre fois
Henri Meunier
Rouergue 2025

Perrault cross-over

Par Michel Driol

Dans les rues de New York, en 2003, les 7 frères Poucet sont abandonnés par leurs parents. Ils vont rencontrer plusieurs personnages célèbres issus des contes de Perrault, qui vont les entrainer avec eux, ou les faire disparaitre. Et, quand le plus jeune se retrouve seul, c’est Perrault lui–même qui lui donne deux tickets de métro pour rentrer chez lui.

C’est un album très ludique par le texte, les illustrations, et le scénario. Un texte particulièrement travaillé, qui flirte avec l’oralité du conteur s’adressant à son public, qui multiplie termes et expressions familières, comme pour dédramatiser ce qu’il y a d’horrible dans ces disparitions progressives. Un texte dont la mise en page et la typographie, soignées, mettent en évidence le rythme, les phrases nominales. Un texte qui donne la parole à ses différents personnages dans une langue fleurie, aux expressions souvent populaires créant des effets comiques, ou des effets de surprise. Les illustrations montrent une grande ville, New York, avec ses gratte-ciels, ses rues en damier comme un immense labyrinthe. Peintures, sérigraphies, et papiers découpés s’associent pour créer un univers graphique très expressionniste dans lequel on suit les frères, bien visibles dans leur tenue rouge. Ici ou là, on y trouvera des citations de l’arche de Noé, des illustrations de Gustave Doré, ou des gravures de catalogues des années 1900, comme un immense pêle-mêle où tout se mélange.

Le scénario propose une relecture originale du Petit Poucet et des autres contes de Perrault. Que sont devenus les personnages, les lieux, 300 ans après ? La famille Poucet est devenue le clan de la petite débrouille : pas de grande pauvreté pour les parents, mais une envie de pizza ou de ciné, et on abandonne les enfants ! Le marquis de Carabas et le chat botté s’en vont à Wall Street…  Le Petit Chaperon rouge est devenue une écolière espiègle, et Cendrillon une femme fatale. Quant à Perrault, il ne peut que se désoler de voir ce que sont devenus ses personnages, laissés seuls pendant 300 ans…

Un album qui propose un certain nombre de décalages, sensibles dès le titre et sa polysémie : autre fois, autrefois : la forêt des contes est devenue un New York plein de dangers redoutables, la fin heureuse des contes traditionnels s’éloigne, au fur et à mesure qu’un décompte (macabre ou pas) accompagne le héros vers une fin solitaire, l’auteur source, Perrault, devient à son tour personnage, non pas deus ex machina, mais adjuvant nécessaire pour réparer ce qui peut encore l’être. Comme si le démiurge, le créateur des personnages, prenait conscience qu’ils ont pris leur autonomie, qu’ils lui ont échappé complètement, pour le grand plaisir des lecteurs. On pourrait y lire comme un hommage à la littérature : le fait que les personnages continuent de vivre en chaque lecteur, longtemps après qu’ils aient été couchés sur le papier.

Le Loup en slip : les Lopins du lapin

Le Loup en slip : les Lopins du lapin
Wilfrid Lupano – Mayana Itoïz
Dargaud

La propriété, c’est le vol…

Par Michel Driol

Alors que dans la forêt, on se la coule douce, Maitre de Garenne, notaire, fait le tour des habitants pour leur vendre des titres de propriété. Le loup en slip se retrouve alors enfermé chez lui, car chacun a clos sa nouvelle propriété. Comment circuler ? Tout devient alors marchandise : même l’air qu’on respire, que Robert l’écureuil prétend détenir…

Entre album et bande dessinée, cette série ne manque pas d’humour. En voici la neuvième livraison, qui n’hésite pas à s’attaquer au concept de propriété, pour conduire, à travers des situations bien absurdes, à réfléchir sur les relations entre individu et société. Qu’est ce qui fait la possession ? L’usage, comme cela se pratiquait dans la forêt ? Ou le titre, qui incite aussitôt à s’enfermer chez soi ? Y-a-t-il des biens dont personne ne peut réclamer la possession ? L’air, ici, dont on mesurer la consommation individuelle avec des appareils  bien évidemment vendus par le propriétaire… On songe bien sûr à d’autres biens essentiels dans notre civilisation, l’eau, par exemple.

C’est donc à une satire bien affutée de notre monde capitaliste et du libéralisme sauvage que se livre l’album : éloge de la petite propriété, entreprises profitant de la crédulité des consommateurs, forces de l’ordre, culte du papier timbré… tout cela au prix d’une dégradation des rapports sociaux, de la bonne entente, de la solidarité et du vivre ensemble. Rien de théorique pourtant dans cet album à l’allure de fable absurde, c’est-à-dire poussant jusqu’à l’extrême son point de départ, pour mieux en dénoncer les aberrations. Le tout est vu, bien sûr, par le loup, personnage de naïf qui ne comprend pas le monde dans lequel il se retrouve entrainé, et qui trouve la force de résister.

Un album qui reprend bien la définition de la comédie : elle corrige nos mœurs par le rire !

Drôle de bazar

Drôle de bazar
Emma Clocet
Little Urban 2026

Grosse colère

Par Michel Driol

Lu vit avec son père, Céléron, dans une maison où rien n’est rangé. Céléron n’arrête pas de grogner. Lu s’échappe au jardin, où elle retrouve ses amis les animaux. Or, après un gros orage, elle les recueille dans le cabanon de son père, ce qui suscite une énorme colère de ce dernier. Une petite souris et quelques autres animaux sauront faire retrouver à Céléron la voie de la réconciliation et de l’apaisement.

On est d’abord séduit par les illustrations, par la douceur des tonalités (aquarelle et gouache diluée), mais aussi par la représentation des deux protagonistes. Une fillette en short ou salopette, montrée pleine de vie, confrontée à un énorme père–ours aux épaules voutées. Tout autant que le texte les illustrations donnent à voir l’opposition formelle entre ces deux personnages.

C’est, traitée avec beaucoup de finesse et un vrai sens du montré-caché, la question de la dépression qui sous-tend cet album. On saisit les deux personnages dans un ici et maintenant, tandis que le texte ouvre des brèches sur le passé. Avec la récurrence du verbe « arrêter », d’abord : Céléron a arrêté de ranger, de rire, de sourire… Ce qui implique bien sûr qu’avant il n’était pas comme cela.  Avec les négations, évoquant aussi le passé : il n’a pas toujours été en colère… Avec la métaphore du nuage dans sa tête. Avec la récurrence du verbe « continuer », qui indique bien cet engrenage dans lequel il s’enferme, continuer de grommeler, continuer de laisser s’entasser les choses. Dès lors, le lecteur ne peut que s’interroger : que s’est-il passé ? Pourquoi est-il seul avec sa fille ? Quel accident de la vie lui est arrivé pour qu’il sombre dans cet état dépressif ? L’intérêt de l’album est de laisser percevoir ces choses-là sans s’y appesantir, car il s’agit avant tout de montrer comment la fillette s’accommode de cet état de fait, sans rien perdre de sa jovialité (voir son jeu avec les spaghettis),fillette que l’illustration montre d’abord seule, derrière la table, ou en train de lire, comme enfermée par la porte qui l’encadre. Ce qui rompt cette solitude, ce sont les animaux, dans la relation qu’elle entretient avec eux. Cet épisode conduit petit à petit au merveilleux : c’est une petite souris qui fait prendre conscience à Céléron de son attitude, de son injustice, ce sont les animaux qui vont aider Céléron à prendre le dessus. Passage au merveilleux donc pour assurer à l’album une fin heureuse, un retour à l’ordre (au sens propre) et à la prise de conscience de Céléron.  On trouvera cela peut-être peu réaliste, la guérison trop rapide… mais le passage par le merveilleux et l’imaginaire permet cette évolution du personnage.

Lisant cet album, on ne peut s’empêcher de penser à l’univers de Gabriel Vincent. Par l’ours, bien sûr. Par la relation entre ce gros ours et cette petite fille, par l’utilisation des souris,  par l’atmosphère générale pleine de poésie du quotidien qui s’en dégage, mais aussi, et peut-être surtout, par une façon de montrer l’amour et l’affection en actes.

Un premier album plein de tendresse qui dit que les adultes aussi peuvent être injustes, fatigués, en pleine dépression, mais dont la fin heureuse montre toute l’affection d’un père pour sa fille.

5 questions à poser à un oiseau

5 questions à poser à un oiseau
Laurence Gillot – Guilin Braïda
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Pour faire le portrait d’un…

Par Michel Driol

Avec sa voix haut perchée, le narrateur est harcelé par la bande de Barnabé. Rentrant de l’école, il trouve un carnet où une écriture enfantine a écrit 5 questions à poser à un oiseau, mais aussi à la guerre ou à la neige qui fond. L’autrice ? Sa voisine, qui se fait reconnaitre en lui posant 5 questions.5 questions qu’il modifiera un peu sur le tableau noir  – 5 questions à poser à quelqu’un qui a une drôle de voix… Et le maitre de proposer qu’on écrive 5 questions à ceux qui se moquent…

Voilà un récit qui d’abord s’inscrit sur un fond de dénonciation du harcèlement. Un harcèlement qui vise un garçon, dont la voix de soprane attire les moqueries, dont la voix étrange est d’abord ce qui le caractérise, y compris pour la jeune voisine qui vient rechercher son carnet. Comment aller outre les particularités physiques qui échappent à la norme ? Faut-il les remarquer ? En faire abstraction ?

Mais, s’il aborde ces questions-là, cette souffrance ressentie par le héros, le récit le fait avec beaucoup de créativité, à travers cette forme à la fois poétique et politique des cinq questions. Cinq questions posées à ce qui nous entoure, tant  éléments naturels que réalités humaines. C’est en cela que la dimension poétique rejoint la dimension politique du vivre ensemble. Cinq questions qui, certes, invitent à mieux cerner l’autre dans son identité mais qui ne sont pas suivies des réponses dans l’ouvrage. Soit parce que les éléments à qui elles sont adressées n’ont pas la parole – oiseau, neige, guerre – soit parce que les questions sont plus importantes que les réponses, qui invitent à l’introspection et à la réflexion.

La thématique très prévertienne de l’oiseau parcourt tout l’ouvrage. Dans les illustrations où les oiseaux reviennent comme un leitmotiv, élément de moquerie dans la bulle disant les insultes adressées par Barnabé au narrateur, héron majestueux devant un ballon à la fin.  Dans le texte, avec le héron brodé sur le mouchoir ou devenu objet de jeu pour les enfants qui  peuvent enfin prendre leur envol.  Quoi de plus libre qu’un oiseau ?

Cet ouvrage qui s’empare d’une superbe idée et d’une forme très poétiques invite, évidemment, ses lecteurs et ses lectrices à le prolonger sur les pages blanches qui suivent le récit, les incitant à questionner le monde plutôt que de se contenter de réponses toutes faites, et à prendre leur envol, comme les deux héros à la fin du récit pour aller à la découverte des autres. Gageons que, dans les rencontres et les dédicaces, il y aura toujours 5 questions à poser à une autrice, à une illustratrice et à un éditeur. Pourquoi pas ?

Rouge

Rouge
Jan de Kinder
Didier Jeunesse 2015

Lutter contre le harcèlement à l’école

Par Michel Driol

C’est la narratrice qui le remarque : Arthur a les joues toutes rouges. Et tout le monde se moque de lui, à commencer par Paul, qui fait peur à tout le monde. Mais la narratrice ne trouve pas le courage de dire que Paul harcèle Arthur. C’est alors la classe qui fait bloc pour dire ce qui s’est passé, et soutenir la narratrice.

Un album publié il y a dix ans déjà, mais qui n’a pas pris une ride tant le harcèlement scolaire est devenu un fléau. A travers les yeux d’une enfant, on parcourt toutes les phases, comment cela commence, le silence imposé par le caïd local, les questions qui se bousculent dans la tête de la fillette. Comment oser s’opposer, comment oser dire quand on se sent menacée à son tour, face à un danger vu, lui aussi, à hauteur d’enfant, disproportionné (elle se voit morte) et donc insurmontable. L’album dit aussi la force du collectif, de la classe, pour sortir de l’impasse, l’enchainement des petits faits, des petites actions, d’un courage partagé pour défendre la victime. Ainsi conçu, l’album qui raconte l’empathie d’une fillette pour un jeune garçon, est bien propre à susciter des débats en clase, pour à la fois se mettre dans la tête du harcelé, du harceleur et des témoins.

Le texte, justement imprimé en rouge, dit bien les hésitations, les états d’âme de la fillette, confrontant ses pensées à ses actes, et donnant à entendre les voix des autres : camarades, maitresse…  Les illustrations utilisent différentes techniques (gouaches, collages) pour donner à voir cette histoire, dans une dominante de rouge. Rouge, ce sont les joues d’Arthur, ce sont aussi les feuilles de l’arbre, c’est toute la ville qui se met à l’unisson d’Arthur, mais c’est aussi la représentation de Paul sous forme d’un monstre mythologique aux grandes dents, c’est enfin le rouge de la honte qui envahit la classe, lorsque la fillette n’ose pas lever le doigt…

Un album, dont la fiction au texte particulièrement réaliste utilise les ressources de l’imaginaire dans les illustrations, qui alerte sur le harcèlement à l’école, et montre que les enfants ont le pouvoir d’y mettre en terme en étant unis par la solidarité autour de la victime, en se désolidarisant du harceleur.

Sur la route du bled

Sur la route du bled
Karim Ressouni-Demigneux – Karine Maincent
Kilowatt 2025

Retours au Maroc

Par Michel Driol

Cette route du bled, c’est celle du retour au village marocain où vit la famille maternelle du narrateur. Chaque été, sa mère dessine les « commandes » passées par sa famille, qu’elle met toute l’année à acheter, au meilleur prix, qui s’entassent sur la voiture dans un voyage d’été vers le Maroc, voyage rituel et ritualisé jusqu’à ce que la modernisation du Maroc rende ces achats en France inutiles.

On est, avec les yeux d’un enfant, au cœur d’une famille marocaine vivant en France, avec ses rites, ses superstitions, et, par-dessus tout, l’expression de relations familiales joyeuses et affectueuses. Très colorées, les illustrations reflètent ce regard, avec cette perspective faussée des dessins d’enfant. Dans le texte, à l’imparfait, l’auteur évoque des souvenirs, souvenirs de sa mère, illettrée, souvenirs de ces voyages vers le Maroc, souvenirs des rituels d’achats, souvenirs des années d’enfance dont la temporalité est immuable, avec ses épisodes redoutés et ceux qui sont attendus. De fait, cette nostalgie attendrissante, sans mièvrerie, est comme l’écho d’une époque à jamais disparue. Pourtant, ’album s’inscrit dans une double temporalité. D’abord, longuement, celle d’une année, avec ses temps forts, les commandes, la recherche, les soldes, le départ, le voyage et l’arrivée. Une année où se succèdent des souvenirs qui mêlent des sentiments contrastés, joie et embarras (le chargement improbable de la voiture, le salon ressemblant à l’atelier du Père Noël). Puis le temps s’accélère avec l’irruption du passé simple : les années passent, la voiture est moins chargée, jusqu’à ce voyage ultime, celui des parents qui retournent vivre au Maroc, nouveau voyage dans une voiture à nouveau chargée d’une pyramide de paquets sur le toit. De fait, à la nostalgie du début succède une émotion, celle de toute une vie passée entre deux continents, celle de toute une vie passée à élever des enfants dans un grand ensemble. Celle d’un départ.

Cet album est donc un magnifique hommage rendu aux parents du narrateur. La figure du père, plus en retrait, présent. La figure de la mère, dont l’auteur dresse un portrait plein d’admiration, une femme forte, attachée à ses superstitions, débrouillarde.  Cette mère qui enterre quelque chose avant chaque voyage, comme un talisman, trésor caché que les enfants, devenus grands, iront déterrer après le départ des parents.

Un album émouvant, chargé de la nostalgie de l’enfance, qui donne à voir les émotions, les plaisirs, les souvenirs d’un enfant franco-marocain dans une famille pleine d’affection, mais aussi qui s’inscrit dans le temps qui passe.

Le Casting

Le Casting
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse 2015

A la recherche de la nouvelle star

Par Michel Driol

Quand un auteur, Gilles Bachelet, est à la recherche d’un nouveau personnage pour son prochain album, cinq de ses précédents héros se réunissent afin d’organiser un casting. Défilent donc sous nos yeux une soixantaine de candidats, kangourou, ornithorynque, tortue, bonobo, raton laveur…, tout au long d’une journée chargée,  parfois éprouvante pour le jury, toujours jubilatoire pour le lecteur !

Ce casting présente une série de saynètes désopilantes, tant dans l’illustration que dans le texte, réduit à une seule ligne, qui l’accompagne, le commente.  Un texte où abondent les bons mots, les jeux de mots, mettant souvent l’accent sur les caractéristiques des candidats de façon inattendue. A la façon de la bande dessinée, les personnages parlent aussi, se présentent, ou jugent les candidats. Comme toujours chez Bachelet, le dessin est expressif, précis, plein de trouvailles et de détails savoureux. Si le récit fait se succéder les candidats, l’un sert quelque peu de fil rouge, le bébé panda rouge, dont on suit la progression depuis sa lettre de motivation, la manifestation extérieure de ses fans, et soin entrée remarquée, façon star juste avant le coup de théâtre final.

L’album vaut aussi par son intertextualité : avec Gilles Bachelet, bien sûr, par les cinq personnages qui assurent le casting, mais aussi par les dernières pages, qui évoquent une histoire d’amour et Xox et Oxo. Références aussi à d’autres, le mouton dans sa boite du Petit Prince, traité de mythomane par un membre du jury quand il annonce ses 145 millions d’exemplaires, Mickey, renvoyé impitoyablement  par le jury en raison de son accoutrement qui « n’amusera personne ». Deux scènes qui montrent les limites de ce jury dans sa culture ou dans sa capacité à découvrir de nouveaux talents ! Mais aussi un personnage de loup, qui devait venir accompagné d’un agneau, qui a eu un empêchement, allusion amusante bien sûr à La Fontaine…

Pour autant, l’album brouille les codes à la façon d’un Tex Avery ou d’un Pirandello. Qui a le pouvoir ? les personnages ou l’auteur ? C’est bien ce dernier qui, à la fin, tranche et s’impose. Où est le réel ? Où est l’imaginaire ? Les frontières se brouillent mais donnent à voir une démarche de création, faite de recherches, de doutes, de tentatives avant le choix final.

Gilles Bachelet propose une galerie de personnages sur lesquels il jette un regard plein d’affection, les caricatures n’étant jamais méchantes ou malveillantes. Ses héros animaux sont humains, si humains, dans leurs problèmes de couples, dans leur timidité, dans leurs prétentions, dans leurs défauts. Quant à l’auteur, il fait son portrait en pied, de façon quelque peu mégalomane, tout au début !

Un album où l’absurde se conjugue à la tendresse, où l’humour est omniprésent,  dans ce jeu subtil entre le texte et l’illustration, une galerie de personnages hauts en couleurs, potentiels héros d’un jour…