Welcome Sarah

Welcome Sarah
Véronique Foz
Milan 2024

Mais je suis une fille…

Par Michel Driol

Arthur, un prénom de roi pour ce petit métis, qui raconte son histoire. Ce petit métis ou cette petite métisse, car Arthur se sait fille depuis toujours, emprisonnée dans un corps de garçon, ce que son entourage ne veut pas voir. On n’accepte pas qu’elle mette des robes, pour se déguiser… On est dans une famille monoparentale, la mère est aide-soignante, le père, d’origine africaine, et parti. Trop violent, sans doute, si bien qu’on ne parle pas de lui à la maison. Arrive dans la vie de la mère Dumi, émigré d’origine roumaine, un homme doux et plein de qualités humaines. Les voisins avec lesquels on s’entend bien déménagent, laissant en cadeau une robe de princesse des neiges… C’est le temps de l’école primaire, puis du collège. Comment accepter  son identité de genre et se faire reconnaitre comme Sarah, entre tentative de suicide, harcèlements divers, et l’amitié de trois personnages lumineux, Lenny l’assistant d’anglais, Amérindien, Elliott, l’américain, et Natasha la jeune russe ?

Ecrit à la première personne par Arthur-Sarah, voilà un roman poignant qui aborde sans détours un sujet difficile, celui de la transidentité de genre, et ses conséquences psychologiques et sociales chez un enfant. On voit grandir Sarah, depuis sa naissance jusqu’à son adolescence, jusqu’au moment où elle fait son coming out en venant habillée en fille au collège. Le récit à la première personne permet un discours sur les émotions, le ressenti, les craintes, les rêves, les espoirs de la fillette, et surtout l’expression de son incompréhension. Incompréhension face à cette différence qui la laisse en marge, craintes face à la puberté qui avance et le fait de se sentir encore plus étrangère dans un corps de garçon. Elle n’est pas la seule à ne pas comprendre, Sarah. Il y aussi sa mère, qui refuse de voir en elle une fille, et reste sourde aux propos pourtant plus ouverts de la voisine qui va déménager.  Il y aussi les psychiatres et les psychologues, qui, sous un mot savant, dysphorie de genre, laissent Sarah et sa mère bien désemparées. Le roman décrit bien les différentes phases par lesquelles passe Sarah, abattement, révolte, violence, avec la figure métaphorique du loup présent en elle prêt à se réveiller.

On ressent avec l’héroïne toute la violence subie du temps du collège. Peu d’adultes protecteurs face au harcèlement dont elle est victime (triste figure que celle du principal, plus préoccupé par un « pas de vague » que par la sécurité physique et affective de cette élève, victime d’une bande de quatre garçons harceleurs et hyper violents, dans leur refus d’accepter la différence). Insultes homophones et coups conduisent Sarah à l’hôpital après une agression particulièrement sauvage. L’autrice ne cache rien de ce harcèlement scolaire, et de ses conséquences.

Le roman vaut aussi par les personnages secondaires : la mère, à la fois débordante d’amour, aide-soignante dans un EHPAD, qui reprend des études d’infirmière, protectrice maladroite, Idriss, le frère ainé, lui aussi plein d’amour pour Arthur-Sarah, en quête de son père biologique, personnage déchiré et en crise d’identité, lui aussi cherchant sa voie entre travail et études, Natasha, la jeune russe, orpheline de mère, qui sait être à l’écoute d’Arthur, celle à qui il confie pour la première fois son angoisse quant à son identité, et surtout Lenny, le jeune indien d’Amérique, personnage non binaire qui allie une force naturelle à une profonde sensibilité qui le conduit à comprendre les désarrois et la souffrance – morale et physique – d’Arthur. Sans compter tous les autres (Dumi, les oncles et cousines de Sarah…), personnages bien dessinés et attachants.

On reprochera peut-être le côté un peu didactique du chapitre 51, qui décrit le parcours  de transition « classique », mais il est le signe d’un roman documenté, qui ne veut rien laisser au hasard, cherche à instruire tout en présentant une grande qualité littéraire. La langue est claire et précise, c’est celle du témoignage, qui ne cherche pas les effets faciles de pathos, mais raconte, dans l’ordre chronologique, à hauteur d’enfant ou d’adolescent. Des allusions au conte (en particulier la petite sirène) ou à la comptine (la souris verte), des citations de chansons, de films apportent aussi une ouverture culturelle pour dire cette force qu’ont les récits pour qui veut bien les écouter. Des motifs récurrents (liés aux lectures de Sarah souvent) viennent aussi structurer le récit.

Welcome Sarah, un roman plein d’empathie pour ses personnages principaux, et pour ceux qui se situent dans les marges, celles et ceux dont l’intégration et l’acceptation dans la société est encore difficile. Gageons que ce roman permettra d’appréhender ces questions avec plus d’humanité ! n’est-ce pas là un des grands rôles du roman et de la littérature ? Ce serait tellement mieux de changer les mentalités, affirme Lenny à la fin…

Mes deux chez moi

Mes deux chez moi
Amélie Antoine / Edith Chambon
Casterman 2024

Chez elle, chez lui…

Par Michel Driol

La page de garde dit tout : un labyrinthe dessiné au crayon de couleurs, embrouillé à souhait, avec d’un côté maman, de l’autre papa, et au milieu moi. Suivent alors deux semaines type de la vie de la narratrice, une petite fille, d’abord chez sa mère, puis chez son père. D’un vendredi à l’autre, avec une double page par journée, indiquée sur l’onglet à gauche, comme sur un agenda, pour montrer le temps qui passe et les rituels immuables.

Deux semaines qui montrent avec tendresse les différences entre les modes de vie des deux parents, mais jouent aussi sur les répétitions des rituels : vendredi soir, l’arrivée, et le même regard sur la crainte des changements et le plaisir rassurant de retrouver les lieux inchangés, activités différentes du samedi et du dimanche, mais identiques à chaque fois dans chaque maison, le lundi à l’école, l’absence de l’autre parent ressentie douloureusement le mercredi, le dernier plaisir du jeudi soir et le départ du vendredi matin, avec, à chaque fois, un mot laissé au parent qu’on quitte, une liste de choses à ne pas oublier, avec les erreurs d’orthographe si  vraies et si touchantes de la fillette.

C’est un album optimiste et drôle pour dire le quotidien vécu, les émotions, les plaisirs et les troubles  ressentis par des enfants lors d’une situation de garde alternée, lorsque tout se passe bien, et que les deux parents sont aimants et attentifs au bien-être de l’enfant. C’est l’importance des petits rituels qui se répètent, donnent de la stabilité dans une situation qui peut vite être déstabilisante.  Le récit est plein de malice, dans l’évocation des petits riens (l’œuf du jeudi soir chez papa), des évènements marquants (la dent perdue dans le jardin), ou des manqués (la confusion drôle et embarrassante faite par la mère entre la photo de classe et le carnaval…). Chaque double page, chaque situation évoquée montre la fillette au centre, non pas victime, mais à l’aise dans les deux maisons, où elle a ses repères, et, on le devine, une façon peut-être de savoir jusqu’où aller trop loin en profitant du jeudi soir, où plus de choses semblent permises… Tout cela sonne juste dans la relation décrite au sein de cette famille.

Un album dans lequel nombre d’enfants se reconnaitront sans doute, et qui, éventuellement, permettra de dédramatiser certaines situations difficiles à vivre, mais aussi un album qui montre l’importance de l’amour au sein de la famille, et l’extraordinaire capacité d’adaptation des enfants.

Journal de guerre : deux témoignages, d’Ukraine et de Russie

Journal de guerre : deux témoignages, d’Ukraine et de Russie
Nora Krug
Gallimard 2024

Une année de guerre en Ukraine vue par deux civils

Par Michel Driol

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Nora Krug interviewe à distance, semaine après semaine, une Ukrainienne et un Russe. A Kiev, K est journaliste, et a envoyé ses deux enfants au Danemark, avec sa mère. Durant l’année, elle fait de nombreux allers-retours entre ses enfants et son métier, en Ukraine, ce qui la conduit sur la ligne de front. A Saint Pétersbourg, D est artiste. Il s’oppose à la guerre, à Poutine, sans oser le dire officiellement, de crainte des représailles. Il cherche aussi à protéger sa famille, cherche à émigrer, séjourne dans les Pays Baltes, à Istanbul, en France.

Dans une longue introduction, Nora Krug évoque les parcours singuliers de ces deux correspondants, leur naissance dans ce qui était encore l’URSS, et revient sur l’origine de son projet, mettant en particulier l’accent sur l’importance du témoignage humain pour comprendre les mentalités, les souffrances de celles et ceux qui sont victimes de la guerre.

Chaque double page correspond à une semaine, K à gauche, D à droite.  Le texte est sagement écrit sur des bandes jaunes tandis que des illustrations mettent en valeur tel ou tel épisode raconté. Scènes de la vie ordinaire, comme ce gâteau d’anniversaire dont on souffle les bougies, scènes poignantes marquant la séparation et l’exil, avec le téléphone comme lien, valises qu’on fait ou qu’on défait, personnages de jeux vidéo appréciés des enfants. Peu d’illustrations évoquent la violence de la guerre, quelques files d’attente, des avions qui traversent le ciel, les passagers d’un autocar attendant à la frontière…

On ne peut qu’être profondément ému  à la lecture de cet album, tout comme les personnages, dont les larmes coulent à de nombreuses reprises. Larmes devant la destruction de leurs vies, l’exil, la fracture de leurs vies familiales respectives, larmes aussi devant leur impuissance – surtout celle de D – à agir en accord avec ses propres valeurs et convictions. Larmes de tristesse, de rage, d’épuisement. On partage l’intimité de K et de D, dans de nombreuses situations très concrètes de leur vie, où on mesure ce que représente pour chacun d’eux le traumatisme de la guerre, qu’ils abordent avec leurs personnalités respectives. K, journaliste, prend d’avantage la mesure des choses, les replace dans des contextes historiques, et tente de concilier ce qui reste de sa vie de famille avec la nécessité de témoigner, de documenter, de suivre les événements.  D se sent plus paralysé, tandis que sa famille reste en Russie, il tente de préparer, avec ses amis occidentaux,  un hypothétique exil, déchiré entre son désir de rester dans son pays et le danger qu’il ressent à y être.

On mesure alors ce qui rapproche D et K, leur désir de protéger leurs familles, leur besoin de démocratie, leur désir aussi de vivre en paix dans leurs pays, au point que dans certaines doubles pages le montage montre des sentiments, des attitudes identiques. On mesure aussi ce qui les différencie, que cela soit lié à leur personnalité, à leur métier, ou à leur pays. Comment ne pas penser à Dostoïevski  quand on lit la culpabilité qui mine D tout au long, quand cela affecte ses relations avec tous les autres qu’il n’ose pas regarder en face, quand il avoue son impuissance face au destin, face à Poutine ? Il a le dernier mot : La guerre m’a montré qu’on ne peut strictement rien contre ceux qui nous gouvernent. C’est terrible, mais c’est comme ça.

Ce constat d’échec face à ceux qui nous gouvernent qui clôt l’album n’est pas partagé par l’autrice (qui le dit dans sa préface). Nous avons le choix entre rester passifs ou agir pour ne pas nous laisser faire. C’est en cela que ces deux témoignages, humains, si humains, sont indispensables, pour ressentir l’empathie nécessaire envers les victimes, pour aussi  nous donner la force de lutter contre tous les totalitarismes.

Comment devenir un château-fort

Comment devenir un château-fort
Catherine Verlaguet
Rouergue – Doado – 2024

Hommes-femmes, mode d’emploi

Par Michel Driol

Parce que sa passion c’est la navigation, la mère du narrateur, Pierre, vient de partir travailler sur un bateau de croisière, laissant ses deux fils adolescents et son mari, qui ont choisi de déménager dans une autre maison. C’est le troisième trimestre. Pierre se retrouve dans un nouveau lycée. A l’occasion d’un exposé sur Oscar Wilde, il fait la connaissance d’Anna et de sa mère. Mais Pierre est timide, secret, complexé, et il refuse les avances d’Anna, qui trouve son frère ainé à son gout… A la maison, les règles changent, et le retour lors d’une escale de la mère permettra-t-il à Pierre d’y voir plus clair en lui et dans ses relations avec les autres ?

Trois hommes, dans une nouvelle situation, avec leurs silences. Surtout ceux du narrateur, qui n’arrive pas à communiquer ses sentiments, ceux du père, que sa femme a quitté. Seul le frère ainé semble être à l’aise avec le langage. Cette petite communauté tente d’établir de nouvelles règles, ou plutôt de s’affranchir des règles antérieures, du temps où la famille était unie. Avec une grande simplicité de moyens et de situations, le roman montre l’éveil de la sexualité et les peurs qu’elle occasionne chez un adolescent complexé, qui se retrouve seul. Petit à petit, il découvre ce qu’il veut vraiment, construit sa personnalité, la protégeant de l’extérieur par un pont-levis.

Ce roman très actuel pose des questions très contemporaines. Qu’est-ce qu’être un homme aujourd’hui et comment construire sa masculinité en échappant aux modèles offerts par le père et le frère ? Qu’est-ce que la sexualité des ados, sexualité déconnectée de l’amour, liée à un autre type de relations entre des garçons et des filles plus entreprenantes ? Qu’est-ce que l’amour, amour maternel en particulier, et en quoi peut-il aller à l’encontre des désirs d’une femme de vivre pleinement sa vie ?

Catherine Verlaguet propose ici une éducation sentimentale, avec un regard aigu et sans concession à l’égard de son personnage principal souvent attachant dans sa candeur, un regard qui sait être cru dans certaines scènes, sans jamais être grossier ou impudique,

Olivier et les Géants de la Nuit

Olivier et les Géants de la Nuit
Kitty O’Meara – Illustrations d’Anna Piroli
Saltimbanque 2024

Olivier peint/Et il éclaire le monde pour nos yeux qui n’voient rien

Par Michel Driol

Quand Olivier peint une pleine lune dans un ciel rose, bleu et doré, et des montagnes déformées par des jets de lumières, ses camarades se moquent de lui. Triste, le soir, il entend des voix qui affirment avoir besoin de lui : les trois géants qui parcourent le monde pour le réparer et le soigner. Au cours du périple initiatique qu’ils entreprennent, Olivier repère ce qui manque, ce qu’il faut réparer, ajoute de la lumière, des couleurs, des courbes… Ils vont même jusqu’à regonfler les nuages et rajouter des sons avant de retourner laisser Olivier s’endormir à la maison.

C’est d’abord un album à contempler. De splendides illustrations en double page créant une atmosphère particulièrement onirique et féérique. Des illustrations d’une facture quelque peu naïve, se jouant de la perspective et de la taille des objets et des personnages, avec des couleurs à la fois sombres  et splendides. Les géants n’ont rien ici d’effrayant, il apparaissent surtout comme des créatures protectrices, munies de quelques accessoires (balai, échelle, ciseaux, scie), personnages hors norme par la longueur de leur barbe blonde pour l’un, de ses cheveux bleu clair pour l’autre , des géants qui arpentent avec douceur et précautions le monde de la nuit, un monde minuscule pour eux, magique par toutes les créatures qui le peuplent et qui ne demandent qu’à être découvertes au fil des pages.

Le texte, plein de poésie, utilise les cadres du rêve, de la nuit et de l’imagination pour rendre sensible une des fonctions de l’art. Tout est toujours à remailler du monde, écrivait Yves Bonnefoy. L’art ici est bien ce qui contribue à réparer le monde. Pour les géants, Olivier est celui qui peint ses rêves, celui qui a le cœur pur, celui qui peut comprendre ce qui manque. Belle définition de l’artiste que l’on voit à l’œuvre dans tout le reste de l’album ! Même les ratés, les accidents sont créateurs, comme ce seau qui se cogne contre la lune et se répand en de multiples taches de lumière. Pour autant, cette conception de l’artiste n’a rien d’élitiste, ainsi que le montre la conclusion de l’album, qui s’adresse à chaque lecteur, à chaque enfant, l’invitant à poursuivre ses rêves et à écouter l’appel des Géants de la Nuit.

Ode au pouvoir illimité de l’imagination, cet album dit la part de magie que recèle chaque enfant, l’importance d’avoir son propre regard sur le monde et sur sa beauté, mais aussi de savoir percevoir ce qui manque au réel et ce que la créativité peut apporter.

A pas de pluie

A pas de pluie
Justine Gautier – Illustrations de Laure Van Der Haeghen
Editions Thierry Magnier 2024

Bal(l)ade sous la pluie

Par Michel Driol

Un jour de pluie, une fillette  répond à l’appel muet de sa chienne pour sortir se promener avec elle. Elles écoutent les bruits, sentent, repèrent choses et animaux, des vaches aux escargots, avant une halte sous l’abribus…

Ce que raconte l’album, c’est une simple promenade, mais une promenade à deux voix à travers les cinq sens. Sur une double page, en caractères romains, on a le récit de la fillette. Sur la page suivante, en italique, c’est le point de vue de la chienne. Et le procédé se répète ainsi, jusqu’à la page finale où, dans le texte, alternent caractères romains et italiques, comme pour montrer la fusion entre les deux personnages. Promenade à travers les cinq sens – surtout portée par le discours de la chienne – avec une précision du vocabulaire qui rend compte de la diversité des choses qui nous entourent. Ça tambourine, tapote, pianote, ça bêle, ça coasse… ça sent la terre et l’humus, la pierre humide, les fleurs écloses… Sens du toucher aussi avec cet escargot qui frôle la truffe de la chienne, avec l’étrange sensation de marcher sur l’eau. Sens de l’odorat avec l’odeur du gâteau au beurre. Sens de la vue enfin bien sûr, avec la description des choses vues, depuis les animaux, jusqu’aux feuillages mouillés… Ce que décrit l’album, c’est ce spectacle de la nature, ces petits riens transformés par la pluie, que les deux personnages explorent avec curiosité et émerveillement.  Ces petits riens, ces paysages, montrés dans les aquarelles aux couleurs  pastel de Laure Van Der Haeghen.  Le vert tendre des prés, des feuillages, le rose et le jaune des fleurs jouent avec les couleurs plus froides de la pluie, dans une grande diversité de bleus. Et, contrastant avec tout cela, le rouge du ciré de l’héroïne. Sur un fond de paysage en double page se découpent, comme incrustées, des petites scènes, des zooms sur le jeunes pousses ou le saut d’une grenouille, façon de montrer qu’il ya toujours quelque chose à voir.

Se promener sous la pluie, sauter dans les flaques d’eau, faire tomber l’eau des feuillages, c’est le rêve et le plaisir de tout enfant que ce bel album magnifie pour montrer toute la poésie de ces moments, pour montrer aussi la complicité et l’amitié entre une fillette et sa chienne.

Fraîcheur !

Fraîcheur !
Thierry Cazals – illustrations Csil
Editions du Pourquoi pas ?? 2024

Autour des haïkus d’Issa

Par Michel Driol

Ce recueil de poèmes s’ouvre et se ferme par deux textes qui évoquent la canicule. 40° le soir, et 40° le matin. Dans cette situation, quelles oasis de fraicheur chercher ? Celles de la poésie, et, tout particulièrement, celle des haïkus d’Issa. Un avant-propos précise qu’Issa Kobayashi était un poète japonais des XVIII-XIX ème siècle. Les textes de Thierry Cazals commentent, illustrent, contextualisent de façon poétique les haïkus d’Issa, ébauchant de ce fait comme un art poétique.

Ce sont donc deux discours qui se font écho dans ce recueil. D’un côté, huit haïkus d’Issa, qui ont presque tous en commun les mots frais ou fraicheur : l’évocation d’instants de repos, dans la nature, dans la solitude, au calme. De l’autre, beaucoup plus développé, le discours de Thierry Cazals sur le haïku, sur la poésie, comme une leçon de vie, adressé à un « tu » non identifié, lecteur potentiel, disciple… Discours sur l’importance du silence qui s’oppose aux publicités tapageuses, discours sur la fraicheur de la poésie opposée au réchauffement climatique, discours sur l’opposition entre le temps d’Issa, sans congélateur ni ventilateur et notre époque… Ce qui se dessine alors, comme en filigrane, c’est un art poétique, une invitation au regard sur les choses, sur la nature, sur l’importance de laisser les mots résonner sans chercher à être trop explicite, à en dire trop. Se dessine aussi la figure du poète, incarné ici par Issa, un paysan pauvre, amateur de siestes, farceur, mais vivant au contact avec la nature. Cet art poétique, qui donne quelques clefs pour rendre sensible la nature du haïku et sa relation avec la nature, pose les questions fondamentales de la beauté véritable, et surtout  de l’importance de sentir et d’être plus que d’avoir. Comme en écho à Oscar Wilde, cité dans l’avant-propos, ou à la chanson d’Allain Leprest Combien ça coute ? arrive naturellement la question de la valeur inchiffrable des instants éphémères qui donnent naissance au haïku opposés au prix marchand des objets.  Sans rien théoriser, sans vocabulaire complexe, la force de ce texte est de conduire chacun à s’interroger, à l’époque du réchauffement climatique, à une époque où l’on voudrait nous faire croire que le bonheur réside dans la possession, à une époque foncièrement matérialiste, sur la conscience de quelque chose d’autre, plus fondamental, plus essentiel, dont la poésie est le nom…

Les illustrations de Csil jouent du contraste des couleurs – chaudes et froides, pour représenter  un univers varié, tantôt japonisant avec le bonzaï, tantôt de fantaisie avec l’escargot escaladant le volcan, un univers qui ouvre aussi l’imaginaire vers un ailleurs.

Initiation au haïku, art poétique, cet ouvrage invite à chercher un peu de bonheur et fraicheur dans un monde en surchauffe, et à les trouver dans le lien avec la nature, comme source d’émerveillement infini.

Catastrophes

Catastrophes
Hubert Ben Kemoun
Flammarion Jeunesse 2024

L’effet papillon

Par Michel Driol

Si Fabien la Motte n’avait pas été le visage de la photo de la fête foraine, si Alexandre n’était pas monté sur le Loopy crazy full, s’il n’avait pas lancé une canette de soda, si elle n’était pas tombée sur le transformateur électrique, s’il n’avait pas pris feu, s’il n’y avait pas eu un camion-citerne en panne devant le musée, les urgences de l’Hôpital n’auraient pas accueilli tant de blessés, et Alexandre ne se retrouverait pas au commissariat, accusé de tous les maux de la ville par le brigadier-chef Saint-Lazare.

On se souvient des dessins animés dans lesquels le Coyote invente des pièges diaboliques et complexes pour piéger Bip-bip..  C’est exactement l’impression que donne ce roman-catastrophe rocambolesque plein d’humour et de rebondissements, dans lesquels le héros est coupable soit d’avoir jeté une canette hors d’une poubelle, soit d’avoir causé la destruction d’une grande partie de sa ville. C’est un face à face, un huis-clos déséquilibré dans un commissariat, entre un enfant de 6ème et un brigadier-chef persuadé de sa culpabilité, policier étroit d’esprit, sans empathie ni ménagement.  Belle caricature de policier bedonnant ! Récit d’interrogatoire à charge, où tout, bien sûr, se retourne contre le pauvre Alexandre, auteur involontaire des faits et narrateur avisé qui rythme le récit par l’alternance de deux types de chapitres : Ce qu’on dit – Ce qu’on ne dit pas, donnant à entendre les confidences d’Alexandre au lecteur, ce qu’il ne révèle pas – pour différentes raisons – au policier.

Ce qu’on dit dans cette chronique : un formidable roman noir dans la tradition de certains ouvrages humoristiques de la Série Noire ,  enlevé, jubilatoire, où l’on va de catastrophe en catastrophe, avec un arrière-plan pourtant d’attentats et de menaces sur la ville, avec aussi le regard critique de l’auteur sur la société, sur la police. Ce qu’on ne dit pas : ce qui s’est réellement passé ce jour-là, et ce que cache précieusement le héros au fond de sa poche. Comme une sorte de revanche sociale, immorale ? à vous de le lire et de le dire !

En répétition

En répétition
Samuel Gallet
Editions théâtrales 24 – 2024

Looking for Lady Macbeth

Par Michel Driol

Une jeune metteuse en scène, Eva, souhaite monter Macbeth. Elle auditionne d’abord un certain nombre de jeunes comédiens. Puis, alors que la distribution n’est pas encore arrêtée, commencent et s’enchainent les répétitions, en particulier pour le rôle de Lady Macbeth. Pendant ce temps, la troupe se fait et se défait, au gré des discussions, des désirs de chacun, jusqu’à l’Opening Night de la cinquième partie.

Répondant à une commande de Paul Desveaux pour les apprenti.es de l’Eole Supérieure de Comédien.nes par alternance, Samuel Gallet propose un texte très contemporain qui aborde de très nombreuses questions liées au théâtre. Ce pourrait être un très beau texte à lire en option théâtre au lycée.

En effet, de quoi est-il question dans les discussions entre Eva et les comédien.nes, ou entre les comédien.nes? D’abord du rapport entre Shakespeare – et les classiques au sens large – et nous. Cette langue différente, incompréhensible pour certains, de quoi nous parle-t-elle ici ? D’ambition, de folie, de vengeance, de guerre, de trahison, de meurtres… à l’époque de la guerre à Gaza ou en Ukraine. Ensuite de la façon de traduire Shakespeare, et les personnages confrontent et discutent trois traductions contemporaines de la pièce. Mais enfin du théâtre, du métier de comédien.ne, de la passion et du désir de l’exercer. Fera-t-on encore du théâtre dans 10 ans, à l’heure du réchauffement climatique ? Pourquoi jouer aujourd’hui ? Il y a là de belles discussions autour de cet art, de ce métier vu par des jeunes. Qu’est-ce que mettre en scène, avoir le pouvoir, quand un acteur plus vieux vient sans cesse parasiter de ses conseils et connaissances les tentatives faites par Eva ?

Mais tout cela est pris dans une sorte de folie très shakespearienne. La mère d’Eva est morte – s’est-elle suicidée ? – en voulant aussi monter la pièce écossaise, et apparait sous forme de spectre à la fin. Dylan, l’assistant metteur en scène, qui rêve d’écrire, rencontre Shakespeare lui-même et parle avec lui de création théâtrale et d’écriture… Au sein de la jeune troupe, les jalousies montent et on s’épie, se surveille, comme dans Macbeth. Et que dire d’Eva qui pousse ses comédiennes à maudire leurs parents ou leurs enfants pour incarner Lady Macbeth. Quel est le pouvoir du langage sur le plateau ? Que faut-il avoir vécu pour jouer ?

On le voit, En répétition est bien plus qu’un Impromptu d’Asnières sur le travail de répétition. C’est une façon d’éclairer par la pratique de nombreuses enjeux du théâtre contemporain, dans une écriture qui sait fort bien allier les dialogues vifs et percutants et les monologues, autour de personnages bien dessinés.

La petite Glaneuse de sons

La petite Glaneuse de sons
Benoît Bories – voix : Elodie Vincent – Illustrations Iris Durand
Trois Petits Points 2024

Sounds or Silence ?

Par Michel Driol

Irma habite à la montagne avec son grand père Nonno. Sa passion : collecter et enregistrer de nouveaux sons, oiseaux, torrent, pas dans la neige… Avec ces sons, Nonno fabrique des automassons. Derrière ce mot valise se cachent d’ingénieux dispositifs capables de reproduire les sons de la nature. L’arrivée de Monsieur Industrior et de ses machines destinées à creuser des trous dans la montagne fait taire tous ces sons, pour laisser la place à un bruit blanc que rien ne peut vaincre. C’est compter sans l’ingéniosité de Nonno qui fait fabriquer par les habitants du village une trompe géante capable d’amplifier les automassons et d’entrer en résonnance avec les machines de Monsieur Industrior pour les détruire.

Une fable écologique et politique pour les petites oreilles, annonce le sous-titre de ce nouvel opus sonore des Editions Trois Petits Points. C’est bien de cela qu’i s’agit, on l’aura compris en lisant le résumé, mais avec un angle original qui est bien lié à la spécificité de cette maison d’édition lyonnaise. La diversité dont il est question ici est celle des sons de la nature, que cette histoire invite à écouter avec attention, qu’elle donne à entendre en particulier dans les premiers chapitres. Quant au monde industriel, destructeur de l’environnement, il est incarné aussi bien par les bruits des engins de chantier que par le bruit blanc – négation de la diversité, de la variété. C’est une belle partition musicale à trois éléments que cet opus donne à entendre : les sons et bruits divers, la voix calme et douce de la narratrice, et la musique concrète très contemporaine, expressive, qui lie le tout. Par là il s’agit autant de s’adresser à la sensibilité de l’auditeur qu’à son imaginaire en lui proposant des sons – et non des images – avec une grande force d’évocation. Cette proposition poétique dessine un  paysage sonore dont les éléments sont l’écologie sonore et la musique acousmatique. Faut-il voir dans le nom du grand père, Nonno, une allusion à Luigi Nono, et à une musique au service d’un engagement politique ?

La défense de la nature, la résistance à sa destruction ont de nombreux visages. Ce récit sonore nous invite à écouter, tant qu’il en est encore temps, les sons de la nature, apaisants, et montre avec originalité comment ils peuvent donner lieu à une (re)création artistique. A auditionner les yeux fermés certes, mais pour garder les yeux ouverts sur le monde qui nous entoure…