Billy – Le Bon, la brute et l’héroïne

Billy – Le Bon, la brute et l’héroïne
Loïc Clément – Clément Lefèvre
Little Urban 2023

Jane, la calamité des bandits !

Par Michel Driol

Quelque part au Far West, à la grande époque, Billy découvre en ville un magnifique cheval. Las, il appartient aux Loveless père et fils, les deux terreurs de la ville. Grâce à une première intervention, la correction de Billy, en pleine rue, par les deux terreurs, est évitée. Mais ne s’en prendront-ils pas au cheval ? Pour le sauver, Jane a une idée… Comme quoi, les filles, elles peuvent être courageuses, malines, et elles méritent bien d’être cheffes de bande !

L’album fait revivre l’univers du western – version Sergio Leone – en l’assaisonnant de thématiques plus contemporaines, le harcèlement à l’école et l’égalité filles-garçons. Clin d’œil à Billy (le Kid) et Calamity Jane, les deux héros sont des enfants qui ont à lutter contre les méchants – manichéisme du western oblige ! Saloon, face-à-face en pleine rue, shérif… tous les ingrédients sont là, qui évoqueront pour les uns des classiques du cinéma, pour les autres Lucky Luke… Le récit, circonstancié, autonome, pris en charge par Billy, le narrateur, occupe le bas des doubles pages, laissant le haut libre pour une image « format cinémascope »  dans lesquelles certains cinéphiles reconnaitront des cadrages archétypaux du western. L’aventure est rythmée, soutenue par un texte qui ne manque pas d’humour dans la façon dont le narrateur, sans illusion sur eux, caractérise les adultes qui l’entourent, mais aussi dans son emploi d’un vocabulaire imagé (mention spéciale pour la tronche de hibou hébété de ce grand cornichon…) – Et que dire du peigne-zizi, mis dans la bouche de Jane, sévèrement reprise par son père pour son langage ! Western, certes, mais western décalé, comme aseptisé pour en gommer la violence latente. Au fil des illustrations, on trouvera ainsi une carotte à la place d’un six-coups à la ceinture ou des carabines à bouchons. On suivra avec délices une histoire dans l’histoire, celle d’un chien qui a dû voler un chapelet de saucisses et les promène d’une page à l’autre. On appréciera aussi la façon dont, par deux fois, les illustrations font place à des dessins d’enfant, pleins de naïveté et d’autres clins d’œil (à la reine des Neiges, libéré, délivré…). Bref, tout ceci est à prendre au second degré !

Restent pourtant trois aspects plus sérieux. La maltraitance à l’égard des animaux contre laquelle s’insurgent les héros. Le harcèlement dont est victime Billy de la part du fils Loveless. Et enfin la place et le rôle des filles. Car c’est bien Jane qui invente le stratagème, l’exécute dans le plus grand secret, et épate le jeune Billy, qui, par certains aspects, a la naïveté, la candeur et la spontanéité d’un petit Nicolas dans ses propos.

Un western pour de rire, aux personnages attachants et au rythme soutenu. De quoi passer un bon moment, ouaip !

Petits riens

Petits riens
Marion Pédebernade alias *Waii-Waii*
CotCotCot éditions 2023

Poétique du microcosme

Par Michel Driol

Ces Petits riens que l’album propose d’explorer, ce sont les grains de sable qui, observés de près, se révèlent être de minuscules mondes, et que l’on peut alors collectionner dans des boites d’allumettes.

Livre d’artiste autant qu’album jeunesse, cet ouvrage est d’abord un bel objet, à la reliure délicatement cousue, avec une double page centrale dont les rabats s’ouvrent.  Un bel objet dans lequel le texte s’efface peu à peu au profit des illustrations. Illustrations ? le mot semble mal choisi, car ce sont des véritables tableaux aquarellés qui côtoient l’abstraction en conjuguant quelques éléments figuratifs (des yeux, des mains…) avec des petites formes colorées de taille variable, aux textures et aux couleurs variables. Parmi ces formes, un personnage couché à la chevelure rousse, chevelure que l’on retrouvera comme devenue pépite de sable dans les pages qui suivent, comme si l’humain se fondait dans le minéral, se retrouvait dans cet infiniment petit. Le texte, qui fait la part belle aux sensations (ce qu’on voit, ce qu’on sent) sait se réduire à l’essentiel pour raconter cette découverte vécue comme une expérience à la fois unique et reproductible, dont on peut garder des traces,  à la fois inutile et fondamentale.  Ne peut-on y voir comme une définition de la poésie, entre les Illuminations et la sensation fugitive qui fonde le haïku ? A une époque où on est fasciné par le gigantisme, voilà un ouvrage qui attire l’attention sur l’infiniment petit dans lequel il est possible de voir une pluralité de mondes, planètes infimes, trésors de fourmis, pépites insignifiantes, paillettes étincelantes. Tout l’album se retrouve dans cette liste de choses concrètes qui associe, tout en jouant sur les sonorités et les préfixes,  le sans-valeur et le précieux, le minuscule et le géant. Rien n’est laissé au hasard, et les couleurs se succèdent une dramaturgie pleine de sens, une sorte de combat entre le clair et l’obscur. Au clair initial (jaune du soleil) succède dans la seconde partie la montée d’un bleu sombre, comme une ombre qui envahit peu à peu les pages, de bas en haut, au point de les submerger, puis de disparaitre par le haut, pour laisser à nouveau la place aux grains de sable lumineux. On laissera bien sûr chacun libre d’interpréter à sa façon ce jeu entre les couleurs et cette association entre l’humain et le minéral (comme dans cette double page où les grains de sable sont à la fois eux-mêmes et larmes).

J’aime bien les trucs qui ne servent à rien… cette dernière phrase, sous son apparente désinvolture et sa modestie, clôt un riche album dans lequel la création graphique et le récit d’une découverte sont un bel écrin à une véritable approche personnelle, philosophique et poétique du monde, tout en sachant rester à hauteur d’enfant (car tout commence dans un bac à sable et se termine dans des boites d’allumettes).

On ferait comme si

On ferait comme si
André Marois – Illustrations de Gérard DuBois
Grasset Jeunesse 2023

Deux bons petits diables

Par Michel Driol

Lorsque le père invite son jeune fils et son amie à profiter du beau temps pour aller jouer dans le jardin, il ne se doute pas de ce qu’il va déclencher. Car les deux enfants jouent à faire semblant…  Et les voilà à l’attaque du géant Potirus, l’épouvantail, et c’est le champ de citrouilles qui est ravagé. Repérés par des zombies aux yeux rouges – les lapins – ils vont se téléporter sur Mars grâce à la brouette… Et ainsi de suite. Chaque nouvelle invention se solde par un peu plus de saccage au jardin. Et lorsque le père qui a préparé le gouter vient les appeler, il ne peut que constater l’étendue des dégâts, et là, les deux enfants se sentent vraiment en danger !

Poussés par leur imagination, les enfants n’ont pas conscience de vandaliser le jardin. Et, dans un rythme soutenu, les péripéties s’enchaînent, toutes plus animées les unes que les autres. Le jardin se révèle un terrain de jeu prompt à faire naitre les situations les plus cocasses, les plaisirs les plus fous. Plaisirs de l’imagination qui métamorphose objets, animaux, instruments de travail, plaisir du défi, du combat, du voyage, mais aussi plaisir plus gourmand avec les fraises ! A la vitalité des enfants correspond celle du texte et des illustrations. Le texte se réduit aux propos des enfants, sur une seule ligne sous les illustrations. Petit clin d’œil non genré, les paroles de la fillette sont imprimées en bleu, celles du garçon en rouge… Tous ces propos tenus le sont au conditionnel, le mode de l’imaginaire, même au moment du retour à la réalité, sans doute cruel pour leurs fessiers, à en croire les implicites de la dernière illustration ! Les illustrations ont un côté très rétro à la fois dans l’univers représenté (vêtements…) et dans les techniques utilisées. On n’est pas très loin des images d’Epinal, on est proche de Benjamin Rabier. Ces choix donnent une grande expressivité aux illustrations, qui entrainent le lecteur dans un univers de folie plein d’humour.

L’album est comme une ode à la liberté des enfants dans un jardin, devenu terrain de jeu. Il met en scènes deux enfants adorables en apparence, qui se révèlent être des garnements capables de faire des bêtises, sans le vouloir – et on retrouve là toute une tradition de la littérature pour les enfants du XIXème siècle (d’où, sans doute, le choix des techniques d’illustration et de la mise en page).

Il y a

Il y a
Nicolas Pechmezac – Jennifer Yerkes
A2mimo 2023

Retour au bord de mer

Par Michel Driol

Tout commence par une journée au bord de la mer pour une famille, dont le narrateur (aux cheveux bleus) et son frère (aux cheveux jaunes). Jeux sur le sable, jeux imaginaires avec les sirènes et les poissons volants. Puis on revient, avec des coquillages qu’on garde et des photos. Quelques années plus tard, le frère ainé revient, accompagné d’un autre enfant, une guitare en bandoulière.

C’est un album qui laisse au lecteur de belles possibilités de rêve et d’interprétation. D’abord à cause de son texte, qui s’ouvre sur une phrase énigmatique, j’habite avec des mots dessinés sur le sable. Des mots comme il y a. Puis commence la première phrase, il y a des marins à terre, complétée par 3 propositions relatives qui ouvrent à l’imaginaire : qui ont vu des femmes poissons, des poissons volants, des oiseaux de mer. Le texte disparait alors pour laisser la place aux illustrations, jusqu’au retour du frère ainé, accompagné d’un autre enfant aux cheveux bleus. Revient le texte, avec un autre il y a, il y a des chansons, il y a des chansons à voir. Texte très court, donc, mais largement ouvert à l’interprétation. « Il y a »… la locution constitue comme un degré zéro de la langue, puisqu’elle se contente d’énumérer le réel. Bien sûr, des lecteurs adultes se souviendront peut-être de Rimbaud ou d’Apollinaire et de la dimension poétique qu’elle comporte. Ce dont il est question ici à travers le texte, c’est moins du monde réel de la plage que du monde des mots et de l’imaginaire. Ces marins à terre ne sont que des enfants, et leurs visions sont bien imaginaires. Ce qui viendra à la fin de l’album, c’est l’évocation d’une autre œuvre artistique, faite pour partie de mots, une chanson. Il faut donner tout son sens à la première phrase, j’habite le langage, les mots, autant que le monde sans doute, mais ces mots, dessinés sur le sable, sont destinés à être effacés. C’est toute la question du souvenir qui se pose alors, matérialisé au milieu de l’album par les photos et les coquillages conservés, comme preuve en quelque sorte tangible que cela a eu lieu. La seconde partie, quelques années plus tard, entrecroise les figures de la permanence et du changement. Permanence des paysages, où seules les plantes ont poussé, permanence du personnage aux cheveux bleus, mais changement du deuxième personnage. Petit frère du début qui aurait changé sa couleur de cheveux ? Ou enfant du frère ainé venu contempler la mer avec son père ? L’album ne donne pas la clef, laissant chacun libre d’interpréter comme il l’entend ce retour vers cette plage, vers cette mer, devenue peut-être chanson à voir.

Les illustrations de Jennifer Yerkes proposent des doubles pages aux couleurs pastel, avec un découpage de plans très cinématographique pour faire suivre au lecteur la progression des personnages. Elles assument parfaitement la fonction narrative qui leur est attribuée dans la plus grande partie de l’album.

Enigmatique, poétique, plein de douceur,  cet album illustre un rapport particulier aux souvenirs,  aux vacances. Il parle, comme en filigrane, de la magie de la mer, de son imaginaire, mais aussi de transmission familiale.

Chacun son tour !

Chacun son tour !
Marianne Dubuc
Saltimbanque 2023

Prendre son envol

Par Michel Driol

Quatre amis, Souris, Ours, Tortue et Lapin découvrent un œuf et décident de le garder chez eux, chacun son tour. L’œuf, choyé par tous, éclot et donne naissance à Petit Oiseau qui sera bien accueilli par les quatre amis. Mais, un jour, il disparait, se construit une maison, y invite les quatre amis, et leur pose la question de son nom…

Cet album prend la forme d’une bande dessinée, soit avec quatre vignettes par page, soit en pleine page. On retrouve tous les codes de la bande dessinée adaptés ici aux plus jeunes lecteurs, ainsi qu’un découpage en chapitres correspondant à l’espace et au temps qui passe. Le vocabulaire simple, le graphisme particulièrement clair en font un album de bande dessinée particulièrement lisible.

L’album, avec tendresse et douceur, parle d’amitié, d’accueil, de naissance, d’éducation et d’autonomie. Amitié et bienveillance qui sont les caractéristiques essentielles des quatre amis, unis malgré leurs différences montrées de façon très visuelle dans l’intérieur de leurs maisons, qui correspondent à leurs passe-temps ou à leurs gouts. Pas de dispute lorsqu’ils découvrent l’œuf et décident de le garder, chacun son tour, sans bien savoir à quoi ils s’engagent… Cet œuf a quelques propriétés remarquables : il parle, dit ses besoins (de chaleur) tout comme l’oiseau dira les siens, dictant ainsi leur comportement à ses « parents » adoptifs. Ces derniers se mettent en quatre pour lui : Souris coupe un bout de sa couverture, Lièvre lui ouvre grandes ses réserves. Une fois les premiers besoins (de nourriture) satisfaits, Petit Oiseau a besoin de s’ouvrir au monde de l’imaginaire et des histoires. Et c’est enfin la prise d’autonomie : il n’a plus besoin des quatre amis, devient indépendant. Beau chapitre très touchant dans lequel s’opposent ce désir d’indépendance et les réticences des « parents », qui le trouvent trop petit. L’invitation, et les illustrations de l’intérieur de la maison de Petit Oiseau qui montrent aux murs les portraits des quatre amis, sont comme une belle façon de montrer ce lien filial qui existe entre eux.  Cela pourrait s’arrêter là, mais Petit Oiseau pose la question de son nom et de celui des quatre amis. Ils se nomment par leur espèce. – Pourquoi t’appelles-tu tortue ? – Parce que je suis une tortue… C’est toute la question de l’identité qu’il pose alors, conduisant ses ainés à réfléchir sur eux-mêmes. Belle façon aussi de montrer que chacun a quelque chose à apprendre de l’autre, et que les plus jeunes peuvent aussi faire bouger les choses.

Un album dont les personnages sont représentés de façon anthropomorphe, avec un Petit Oiseau craquant à souhait, tout en duvet jaune. Les intérieurs des maisons sont remplis d’une multitude de détails (photos, bibelots, œuvres d’art…) qui invitent le lecteur à s’attarder sur chaque case… Légèreté du texte, légèreté de l’illustration aux couleurs pastel, tout est là pour contribuer à la réussite de cet album qui évoque, avec sensibilité et d’amour, toute une période de la vie qui va de la gestation d’un enfant à son besoin d’affirmer son indépendance. Tout cela de façon oblique, avec quelques animaux bien sympathiques et empathiques, et sans grandes phrases… Car chacun son tour, c’est évidemment la question de la succession des générations que pose cet album.

Au 2ème étage

Au 2ème étage
JonArno Lawson – Illustrations de Qin Leng
D’eux 2023

Changer la vie…

Par Michel Driol

Une petite fille vit avec un de ses grands-parents, qui tient un magasin général dans un immeuble bien défraichi. Au second étage, il y a un appartement qu’il tente de louer. Mais, sans doute devant l’importance des travaux à effectuer, sept visiteurs renoncent. Un jeune couple se présente, et ce n’est que sur l’insistance de la petite fille que le grand-parent accepte de louer. Ce jeune couple se révèle bricoleur, rénove l’appartement, repeint la boutique dans laquelle il semble désormais travailler, et tout se termine par une fête sur le balcon.

Voilà un album qui sort de l’ordinaire à plus d’un titre. D’abord, c’est un album sans texte, et ce doit bien être le premier que l’on chronique ici à indiquer un nom d’auteur qui n’est pas aussi illustrateur : c’est dire à quel point le travail sur le scenario a dû être important, et l’on aimerait bien savoir comment auteur et illustratrice ont collaboré. Les aquarelles de Qin Leng découpent la page, à la façon d’une bande dessinée sans cadre, jouant sur la taille des vignettes, les gros plans, les plans larges, comme une façon de donner à percevoir le temps qui passe.  Avec beaucoup de délicatesse dans les détails, les couleurs, les illustrations disent à la fois la routine et les habitudes et le changement que le jeune couple apporte.

On pourrait en rester là si la dédicace « Pour les militants trans de tous les âges », signée de l’auteur, ne figurait en bonne place… Ce qui incite donc à relire, avec peut être un autre regard, l’album. Et d’abord constater le genre indifférencié du grand-parent : grand-père ? grand-mère ? Tout comme l’indifférenciation du genre du voisin (de la voisine ?), avec son éternel  pantalon rouge à pois blancs. Quant au jeune couple de locataires, si l’une a bien tous les attributs de la féminité (jupe, cheveux longs), l’autre semble bien plus androgyne par sa silhouette, sa coupe de cheveux, ses vêtements. Il – ou elle – porte de façon discrète une ceinture aux couleurs de l’arc en ciel, et, sur une image, un bonnet aux mêmes couleurs. Quelles sont les raisons des réticences du grand-parent à leur louer la boutique ? Le fait qu’ils soient un couple interracial ? Transgenre ? Homosexuel ? On apprécie la délicatesse avec laquelle cela est montré avec finesse, tout comme le rôle de la petite fille qui semble avoir senti ce que ce jeune couple pouvait apporter. La volonté de l’album est de ne pas choquer son public, mais de procéder par allusions auxquelles, selon sa culture, son degré d’information on sera ou pas sensible.

Car, au fond, cet album est un plaidoyer, en acte, pour l’acceptation de la différence et l’abolition des préjugés. Il parle de relation intergénérationnelle, de transmission (physiquement d’une boutique, mais de bien d’autres choses en fait), de rénovation et de l’énergie nécessaire pour redonner la vie à une maison abandonnée, et il montre dans le dernier plan comment cette énergie, cette volonté de transformer la vie, se communique aux autres maisons. Tout ceci sans un seul mot – à l’exception d’une enseigne sur laquelle le mot Amis est rajouté à l’historique Lowell – Magasin général. C’est dire l’importance ici des actes, des attitudes, de ce que l’on fait ensemble. Ajoutons à cela, pour terminer, une allusion à une intrigue secondaire qui réunit la petite fille et un chat abandonné qui trouvera, lui aussi, une famille.

Qu’est-ce que faire famille aujourd’hui ?  Qu’est-ce que vivre ensemble ? Comment faire revenir la joie et redonner vie ? Voilà un album qui, sans aucun texte, mais avec un scénario rigoureux, avec des illustrations précises, invite à s’interroger sur ces questions, avec optimisme, avec beaucoup de tendresse et avec un certain sens de la fête ! Un feel-good album, bien réconfortant pour défendre l’amour, l’amitié et la solidarité.

Isaure et la fête foraine

Isaure et la fête foraine
Pauline Robinson
Seuil Jeunesse 2023

Manèges hallucinatoires

 Par Michel Driol

Isaure, pour la première fois, se rend seule à la fête foraine. Mais, au stand de confiserie, la vendeuse lui parait avoir deux canines menaçantes. Serait-elle une ogresse ? Et Isaure fuit de manège en manège, et il lui semble la retrouver dans toutes les attractions. Le dernier monstre terrifiant n’est autre que le pompon qu’elle attrape. Et tout se termine autour de deux barbes à papa.

La fête foraine est bien un lieu hors norme, où le réel côtoie le fantastique. C’est ce qu’expérimente ici l’héroïne, qui se laisse emporter par son imagination galopante, nourrie par toutes les choses à voir, les bruits étonnants et les odeurs évoqués dans les premières pages.  Cet album dépeint bien l’ambivalence de ce lieu, lieu de plaisir, mais aussi lieu de terreurs possibles, avec les miroirs déformants, les trains fantômes, les chenilles géantes qui glissent sur des rails. Les mots eux-mêmes deviennent des menaces, selon la façon dont ils sont prononcés, et les caramels, berlingots et croustillons peuvent être des sujets d’inquiétude. Le texte suit au plus près cette course d’Isaure qui tente d’échapper à ses peurs, tandis que les illustrations mettent en évidence ce caractère inquiétant de la fête, en saturant les pages d’éléments imagés (gâteaux devenus wagons) ou de personnages, voire d’animaux, monstrueux et dangereux. Au fond, cette expérience de la fête foraine apparait comme un récit d’initiation, dans lequel l’héroïne va apprendre à surmonter ses peurs, à voir la réalité en face et non ce que son imagination lui montre faussement. En acceptant de retourner voir la jeune confiseuse, Isaure découvre qu’elle a changé depuis ce matin : n’est-ce pas cela, grandir ?

Inscrit dans un univers à la fois familier et inquiétant, celui de la fête foraine, magnifiquement représenté ici, l’autrice signe un album personnel et original sur les petites étapes qui font grandir en permettant de vaincre ses peurs irrationnelles.

Les petits pas perdus

Les petits pas perdus
Gérald Dumont – Xavière Broncard
L’initiale 2023

Une famille sur la route de l’exil

Par Michel Driol

La narratrice est une fillette africaine que l’on voit d’abord dans un village africain archétypal, avec ses cases. Papa a décidé qu’il fallait partir. Et toute la famille, la mère, le père, le fils cadet, joliment nommé Il-le-Petit, prend le chemin du Nord, vu comme un lointain lieu d’abondance et de sécurité. Il faut traverser les déserts, affronter les scorpions,  supporter les orages, donner tout l’argent aux passeurs pour traverser la mer sur une barque. Et c’est l’arrivée dans une ville aux trottoirs propres comme le  couloir d’un palais. Jusqu’où jour où la police les arrête et où il faut retourner d’où on est parti.

Voilà un album fort sur un sujet plein d’actualité, traité ici avec douceur et réalisme, grâce à la fois à la langue (qui touche souvent à la poésie, une poésie sans mièvrerie, mais destinée à rendre plus sensibles les drames), et aux illustrations (aux couleurs chaudes presque saturées, créant un univers rassurant où la mer est bien bleue). Le texte est pris en charge pour l’essentiel par la fillette, mais celle-ci donne souvent la parole aux autres membres de la famille, permettant ainsi d’entendre leur voix. Son écriture repose sur la répétition et l’oralité. Répétition de formules du père, reprises par la fille, en particulier toutes les variations sur « il ne rigole pas avec ça », dont celle qui clôt le livre sur un élan de fraternité malgré le drame en train de se vivre. Façon de montrer qu’il y a des choses graves dans le monde actuel. Répétition aussi de verbes à l’infinitif, imprimés en blanc, comme marquant la disparition du sujet derrière l’action qui l’occupe tout entier, verbes revenant comme des leitmotivs pour se donner du courage, verbes dont chacun serait à questionner. Marques d’oralité, à la fois dans l’importance des paroles des uns et des autres rapportées au discours direct, mais aussi dans l’adresse finale de la narratrice aux lecteurs enfants, dans laquelle elle exprime ses regrets de ne pas les avoir mieux connus, et l’espoir de les revoir, un jour meilleur… S’entremêlent habilement les trois thèmes habituellement traités par les albums sur les migrations : l’espoir d’une vie meilleure (matérialisée ici de façon très concrète par les propos des enfants, qui attendent de manger du poisson sans arêtes ou de voir les crocodiles en sacs, comme des images d’un pays de Cocagne à hauteur d’enfants), les dangers affrontés et les peurs, et enfin les souvenirs et la nostalgie du pays. Cette peur d’oublier les bruits est, de façon magistrale, ce qui ouvre et ferme l’album. Peur d’oublier les bruits d’Afrique, peur d’oublier aussi ce qu’on a perçu du monde du Nord. Car, au fond, c’est bien d’identité que parle cet album. Qui est cette fillette qui pleure et veut poser son sac trop lourd où elle ne porte qu’elle ? Belle réponse de la mère, qui explique que dans ce sac, il y a aussi tout ce qu’elle a laissé. C’est ainsi que, de façon métaphorique, est abordée la question de ce qui nous construit, de ce qui nous relie aux autres.

Que lire derrière l’ambiguïté du titre, qui est aussi à questionner ? Comment interpréter le « pas » ? Comme la marque de la négation : les petits ne se sont pas perdus, malgré ce voyage vain puisqu’il se termine par une reconduite à la frontière ? Ou au contraire une série de petits pas perdus, une marche harassante et inutile, puisque tout se termine par le retour au pays ? Quoi qu’il en soit, cette odyssée, pleine de dignité, de courage, d’amour, illustre la courage des migrants sans aucun misérabilisme. La fin, en clair-obscur, souligne à la fois le caractère abrupt de l’interpellation policière et l’espoir de la fillette d’un monde plus fraternel, puisque, dit-elle aux lecteurs, vous êtes des enfants… formidables. Cette note d’espoir, cette confiance dans les générations futures, dans un monde plus fraternel, est ce que nous retiendrons de cet album qui, comme toujours chez l’éditeur, est accompagné d’une fiche permettant une discussion à portée philosophique sur son site, dont nous retiendrons deux entrées, pour en montrer le sérieux et la qualité : Peut-on aimer le monde si le monde n’est pas doux ? ou encore Y a-t-il des sujets dont il ne faut pas rigoler ? Et pourquoi ?

Un album plein d’empathie qui incite à reprendre le poème de Boris Vian en hommage à tous les enfants victimes des guerres pour l’adresser à tous les enfants sur les routes de l’exil :
A tous les enfants qui sont partis le sac à dos
Par un brumeux matin d’avril
Je voudrais faire un monument
Un album engagé et salutaire aujourd’hui !

Si je dois te trahir

Si je dois te trahir
Ruta Sepetys
Gallimard Jeunesse 2023

Bucarest, automne 1989

Par Michel Driol

A 17 ans, le narrateur, Cristian, rêve de devenir écrivain. Il vit dans un petit appartement de Bucarest avec ses parents, sa sœur ainée, et son grand-père, malade. Lorsque la Securitate le convoque, il se voit contraint d’espionner le fils d’un diplomate américain en échange de médicaments pour son grand-père. C’est à ce moment qu’il tombe amoureux de Liliana. Et peu après la radio clandestine annonce la chute du mur de Berlin.

Fortement ancré dans cet automne 1989, le roman montre ce qu’a été la vie des Roumains sous Ceausescu. C’est d’abord le réalisme des nombreux détails qui frappe, depuis la lutte contre les chiens affamés, redevenus sauvages, jusqu’aux queues interminables pour n’obtenir qu’un petit oignon ou une boite de conserves périmée, sans parler de la corruption généralisée. Et l’atmosphère de surveillance générale, où chacun peut être un informateur, un délateur, où les appartements sont truffés de micros, où l’on parle bas. Tout ceci repose sur un minutieux travail d’enquête de l’autrice, qu’elle évoque en postface, mais est surtout très bien porté par le récit qu’en fait Cristian. Ce narrateur, épris de liberté, qui peut bénéficier d’informations venues de l’Ouest, découvre petit à petit la réalité, comment le pays vit dans un mensonge généralisé, ignore tout du monde extérieur. La première partie du roman montre, de l’intérieur, ce que peut être la vie – ou la survie – sous une dictature, comment chacun s’y méfie de l’autre, y compris dans la famille. En ce qui concerne la famille de Cristian, l’autrice choisit de la constituer d’un grand père contestataire, intellectuel, résistant avec humour, une mère épuisée à la tâche, un père mutique, et une sœur ouvrière dans une usine de textile, bonne couturière. L’épilogue, 20 ans après, lorsque le narrateur peut consulter le dossier de sa famille, révèle une réalité assez différente. Les uns et les autres ont fait des choix, les ont gardé secrets, dans l’espoir d’une vie meilleure pour tous. La seconde partie du roman (bien qu’il ne soit pas découpé en parties, mais en courts chapitres) est consacrée à la fin décembre 1989, lorsque le héros entend parler des événements de Timisoara, et qu’il participe à une manifestation monstre à Bucarest. Se mêlent dans ces pages un souffle épique lié à la prise de conscience de la force de la foule mais aussi une vision tragique du monde : le danger est là, la torture, la mort qui n’épargne pas les proches du narrateur. Le récit entraine alors dans une prison sordide, un hôpital débordé. Quel prix faut-il payer pour la liberté ? Le roman ne se clôt pas par un happy end facile, une victoire du peuple, des lendemains qui chantent et enchantent, mais il laisse le narrateur vingt ans plus tard, dans un entre deux, entre sa réussite professionnelle relative et la culpabilité dont il ne parvient pas à se débarrasser, attendant toujours les réponses aux nombreuses questions qu’il n’arrête pas de se poser.

Ce roman de 350 pages se lit d’un trait, tant il est porté par un véritable souffle romanesque et une tension digne d’un thriller dans lequel on se demande comment le héros-victime va pouvoir échapper aux mécanismes capables de le broyer. Le récit de Cristian est entrecoupé de quelques rapports d’informateurs, ou rapports officiels, écrits dans une langue d’une sécheresse glaçante, qui à la fois apportent un contrepoint au récit et montrent à quel point Cristian se trompe lorsqu’il croit être maitre de la situation, procédé qui entretient la dynamique de lecture autant qu’il reflète la surveillance incessante qu’ont connue les Roumains.

Les bons romans historiques ont un gros avantage par rapport au documentaire. Ils donnent vie à des êtres auxquels on peut s’identifier, ils peuvent parler des sentiments, de l’état d’esprit, et les rendre sensibles. La force de ce roman est d’avoir su placer son récit au sein même de la population, et l’autrice réussit à (re)donner la parole à un peuple opprimé, à faire entendre sa voix et son aspiration à la liberté, loin de la terreur dans laquelle il vit.  Comment vivre entre peurs et espoirs, mensonges et chantages, silence et confidences, peuple enchainé et affamé et élites avides et sans scrupules ? Ces questions nous concernent aussi.

Les Maisons folles de  Monsieur Anatole

Les Maisons folles de  Monsieur Anatole
Emmanuelle Mardesson & Sarah Loulendo
L’Agrume 2023

Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es…

Par Michel Driol

C’est un village tout entier qu’a construit Monsieur Anatole pour des habitants un peu particuliers. Une maison cristal pour Pietro, un perroquet coiffeur. Une maison animale pour une gerbille et son fils. Une maison abeille pour Boris, l’ours brun boulanger-pâtissier. On visite ainsi 11 maisons, toutes plus étonnantes et originales les unes que les autres, avant de retrouver tous les heureux habitants qui organisent une fête pour le génial architecte !

Le dispositif se répète de page en page : à gauche, une illustration montrant la maison de l’extérieur, et un court texte – qu’on croirait presque sorti d’un magazine de décoration ou d’architecture – présentant les habitants, leurs souhaits, et les solutions apportées par l’architecte. Page de droite, la maison vue en coupe, avec les différentes pièces et les activités de ses occupants.

Les maisons ne manquent ni de charme, ni de trouvailles : dans l’une on trouve un cinéma, dans l’autre un tapis roulant qui se transforme en toboggan, dans une autre enfin une piste pour les rois de la glisse : autant d’équipements que nombre d’enfants aimeraient avoir chez eux ! Ces maisons sont largement ouvertes sur l’extérieur pour les unes, plus secrètes pour les autres, en fonction des caractéristiques des habitants. Les unes sont sur terre, les autres dans l’eau. Certaines sont sensibles à la problématique des énergies renouvelables, mais ce n’est pas la préoccupation première de Monsieur Anatole qui souhaite accorder le plus possible sa proposition architecturale avec les caractéristiques de ses clients… Et Dieu sait si elles sont nombreuses : cuisiner, jouer de la musique, se reposer, faire de la poterie… Aussi nombreuses et variées que le sont les différents animaux, anthropomorphisés, qui les habitent. Avec une caractéristique commune : ils ont tous perdu leur sauvagerie, du loup au lion, et sont devenus des êtres civilisés, souriants, pacifiques. Loin de l’architecture trop standardisée des lotissements périurbains, les créations de Monsieur Anatole libèrent l’imaginaire. Elles montrent que chacun peut façonner la maison qui lui correspond, qu’il n’est pas de limites à l’imagination, et que chacun peut meubler, décorer sa maison (ou, plus modestement sa chambre !) comme il le veut.

Les illustrations, traitées en ligne claire, montrent des maisons pleinement intégrées à la nature. Elles sont particulièrement fouillées, et l’on se plait à chercher, repérer les nombreux objets et personnages représentés avec beaucoup de minutie.

Les architectures fantasques et fantastiques de Monsieur Anatole sont bien là pour faire rêver tant à la possibilité d’habiter autrement que de vivre ensemble, heureux dans le respect des différences, à l’image de la maison conçue pour les chats, soucieux de garder leur indépendance, mais voulant profiter du soleil.