Devine qui est là ?

Devine qui est là ?
Beau Gardner
(Les Grandes Personnes) 2023

Bestiaire surprise

Par Michel Driol

Sur la page de droite, une illustration en couleurs lumineuses représentant une partie d’un animal. On tourne la page, et le voilà, tout entier, en noir sur fond gris.

Cet album paru il y a près de 40 ans aux Etats Unis arrive en France. C’est un imagier qui fait appel à la reconnaissance des formes, et à sa connaissance du monde des animaux. Si certains sont faciles à identifier (les cuisses de la grenouille, les deux bosses du chameau, l’aileron du requin) d’autres jouent sur la surprise (les pis de la vache, les « poils » du porc-épic), voire sont trompeurs (ce que l’on prenait pour une main au bout d’une manche est la langue d’un fourmilier !). Tout cela est très graphique (des formes, les lignes, des courbes très design), d’une seule couleur sur un fond uni. Rien de « naturel » dans cette représentation du monde. Beau Gardner propose donc de regarder les choses autrement, d’en saisir des fragments, de s’interroger sur leur place, leur sens… C’est un jeu avec les formes, un jeu de l’esprit pour les petits, mais aussi pour les grands !

Le livre-jeu fascinant d’un expert en design fasciné par les formes et les couleurs !

Le Tyran des mots

Le Tyran des mots
Rémi David – Valérie Michel
Møtus Collection Bulles bottes boutons 2023

Les mots interdits

Par Michel Driol

Pour se maintenir au pouvoir, un tyran décide d’interdire les mots révolte et révolution. Les propos de tous sont écoutés, et les contrevenants arrêtés et réprimés. Bientôt, ce sont d’autres mots qui sont interdits, puis les lettres « inutiles » supprimées : ainsi s’amuser devient suer et les peintres des pitres… Si, privés de mots, beaucoup sont réduits au silence, la résistance s’organise. Minutes de silence, marches silencieuses, communication en langue des signes, sauvetage de centaines de mots : ces actions conduisent le mouvement à se fortifier jusqu’à une manifestation monstre et silencieuse qui fait comprendre au tyran que son règne est terminé. Il est jugé, emprisonné, tandis que le peuple, libéré, célèbre toutes les années la langue et les mots nouveaux, importés d’autres langues ou inventés.

Voilà un album qui célèbre avec force la démocratie et son corollaire indispensable,  la liberté d’expression. Il sonne comme une mise en garde non seulement face aux interdictions possibles venant du pouvoir, mais aussi face à l’appauvrissement du lexique, qui interdit de fait toute nuance, toute pensée. L’album commence par poser la figure du tyran : élégant, entouré de ciseaux, il affirme aimer les gens quand il n’aime que le pouvoir et l’argent. L’illustration force le lecteur à s’interroger : si le texte évoque un pays dont il vaut mieux taire le nom, l’illustration montre une ville qui ressemble beaucoup à Paris. Nous voilà mis en garde… Contrôler la parole, interdire les mots, voilà un rêve de tout tyran. Parler d’opération spéciale et non de guerre, traiter les résistants de terroristes, les exemples dans le monde sont nombreux. Ce tyran va plus loin, pour les besoins de la démonstration du livre qui passe par l’exagération. Si la chose n’existe que parce qu’il y a un mot, l’interdiction du mot fera disparaitre la chose. Le despote est celui qui vise à restreindre la liberté d’expression, fondement de nos démocraties, s’assurant ainsi l’abêtissement de son peuple, ce que montre avec force l’illustration : femme avachie dans son canapé regardant des chats danser sur son poste de télévision, partie de scrabble réduite aux déterminants de deux lettres… Avec subtilité, l’album rend hommage à une forme particulière de résistance, le silence réprobateur qui ne tombe pas sous le coup de la loi, mais permet une expression forte.

L’opposition entre le peuple et le tyran est montrée de différentes manières. D’une part en montrant le peuple qui se réfugie sous des parapluies, tandis que le tyran se prélasse dans sa piscine. En représentant par ailleurs la diversité du peuple (genre, couleur de peau, vêtements) face au symbole des ciseaux présent dans la décoration du palais, sur l’uniforme des sbires… Enfin en posant que la langue appartient au peuple, qui veut l’enrichir, la célébrer, face à un tyran qui cherche à la maitriser en la privant de ses concepts essentiels et dangereux pour lui.

L’humour grinçant du texte, qui passe par de nombreux jeux de mots, comme ces mots cachés sous d’autres si on supprime des lettres, les illustrations en ligne claire, aux cadrages expressifs, déroulent une démonstration implacable, une fable rigoureuse (quasi brechtienne…) pour souligner la fragilité de la démocratie et le pouvoir de la parole, pour peu qu’on dispose d’une langue qu’aucune censure ne vient appauvrir. Et le tout est, dans le texte, les situations, parfaitement explicite et compréhensible par les enfants. Une mise en garde salutaire par les temps qui courent.

Le Doudou des bois

Le Doudou des bois
Angélique Villeneuve – Amélie Vidélo
Sarbacane – 1ère édition 2016

Le doudou perdu

Par Michel Driol

Une forêt, dans les somptueuses couleurs de l’automne, où Georgette se promène avec son doudou lapin gris… doudou qu’elle installe au milieu des feuilles et qu’elle oublie. Le lendemain, elle repart chercher son doudou. Ne le retrouvant pas, elle décide de la remplacer…par quoi ? une feuille ? une châtaigne ?une flaque ? non, par un petit loup gris.

On est d’abord frappé par le chatoiement des couleurs de l’album : c’est un automne lumineux, où la nature explose dans des teintes chaudes, dans une profusion de feuillages, de plantes, mais aussi d’animaux plus ou moins cachés. Gouaches, papiers découpés occupent la totalité de l’espace de la page : on est vraiment au cœur de la nature, de la forêt, au point que la chambre elle-même de Georgette est comme située à l’intérieur d’un terrier, ou d’un tronc d’arbre.

Ces illustrations accompagnent un texte qui fait appel aux différents sens : la vue, avec l’évocation des couleurs, les odeurs si particulières de l’automne et de l’enfance, le toucher, avec ce qui est doux, piquant…  Revient de façon régulière le « ça », un pronom pour désigner la nature, mais aussi les choses et les animaux. Ça sentait, ça n’était pas assez doux… et à la fin, au lecteur de deviner quel est ce « ça » que Georgette a ramené chez elle… avant qu’il ne soit nommé. Ce jeu des pronoms, entre le « elle » de Georgette et le « ça » de la nature met en texte la confrontation  / fusion entre le personnage et son environnement,  au point d’oublier le « il » du doudou lapin.

Mais cela parle aussi, avec émotion, de perte, perte d’un doudou et de résilience. Georgette ne pleure pas sans fin son doudou, elle cherche assez vite à le remplacer. C’est bien de séparation et de réparation qu’il est question ici, dans cette quête d’une odeur complexe, odeur de dodo, mais aussi odeur de dehors. Il est important que tout soit ici senti au travers d’une odeur qui importe plus que l’objet recherché. Le loup gris représente à lui seul la synthèse de deux aspirations, celle du dedans, de la maison, du lit, et celle du dehors, de la nature. Comme l’union entre microcosme et macrocosme, intérieur et extérieur.  Un mot enfin sur Georgette, petite fille si indépendante et décidée qu’on la voit toujours seule, sans ses parents, en toutes circonstances.

Une histoire à laquelle de nombreux enfants s’identifieront – qui n’a jamais perdu son doudou ? qui refuse qu’on le lave pour qu’il ne perde pas son odeur ? et qui fera rêver, sourire, imaginer en nous faisant passer du doudou au loulou…

Le vieux qui aplatissait les enfants

Le vieux qui aplatissait les enfants
Thomas Grand
Askip 2023

A la croisée des chemins

Par Michel Driol

Au fin fond de la forêt, un vieil homme aplatit les enfants à l’aide d’une presse pour les conserver entre les pages de ses livres. Jusqu’au moment où une petite fille le confronte à la monstruosité de son acte, le conduit à réhydrater les enfants, et tout le monde joue ensemble.

Ce premier album d’un illustrateur et graphiste suisse frappe par son originalité. S’il reprend tous les codes de nombreux contes et albums : la petite fille qui sauve les enfants (Zeralda), le vieil homme ronchon et bourru dans une cabane au milieu des bois, la cruauté envers les enfants (Hansel et Gretel), c’est pour les mettre à distance avec brio. D’abord en faisant du vieil homme le personnage principal et le narrateur de  cette histoire qui se présente comme sa confession, avec, dès les premières lignes, un ton plein d’humour désabusé qui fait penser aux meilleurs polars. Cette « voix off » dans les premières pages accompagne des images qui disent autre chose : une forêt en pleine nuit, et une fillette qui avance, lampe torche à la main, et qui découvre la scène d’horreur de l’autre côté de la fenêtre de la cabane. Ensuite, en motivant les actions du vieil homme. Celui qu’on a pu d’abord prendre pour un monstre, un avatar d’ogre, figure du mal absolu, qui tient des propos contradictoires (ne dit-il pas aux enfants aplatis qu’ils sont désormais à l’abri tout en leur souhaitant de faire de beaux rêves effrayants et bien bizarres) est en fait une victime. Un être hypersensible, seul et effrayé dans la jungle des villes, qui a trouvé refuge au cœur de la forêt, et n’a que ce moyen de se faire des amis. C’est en cela qu’il est inquiétant, monstrueux et quelque peu psychopathe : Se faire des amis, se les attacher, est-ce les conserver comme des feuilles séchées sous le fallacieux prétexte de les mettre à l’abri du monde ? L’enfer n’est-il pas pavé des meilleures intentions ? C’est bien là toute l’ambiguïté de ce personnage et de cet album qui n’a rien de simpliste. Rencontrer la petite fille qui ose s’opposer à lui le conduit à se remettre en question, à redéfinir implicitement ce qu’est l’amitié et à éprouver enfin la joie de vivre.

Les illustrations – aquarelle et crayon de couleur – nous conduisent symboliquement de l’univers sombre de la nuit à la clarté du jour. Elles sonnent ici comme un hommage, dans leur facture, à Tomi Ungerer ou à Quentin Blake. On y cherchera avec soin un personnage muet et récurent, une sorte de pintade, cachée, montrée, qui à la fin s’observe dans le miroir comme la reine dans Blanche Neige, comme une façon de clore avec ironie et de façon décalée ce récit.

Cette histoire poétique et inquiétante d’une rencontre salvatrice parle de folie, de solitude, mais aussi d’espoir et d’amitié avec humour et tendresse.

Les Moufles rouges

Les Moufles rouges
Illustrations de Chioki Okada – texte de Kirin Hayashi
Seuil Jeunesse 2013

Une séparation

Par Michel Driol

Les deux moufles d’une petite fille – Petite Puce – lui tiennent chaud lorsqu’elle fait un bonhomme de neige, et, pendant la nuit, elles sèchent devant le poêle. Mais lorsque Petite Puce perd Moufle Droite, un renard la trouve, et l’accroche à une branche. La tempête la fait tomber, et c’est un lapin qui la ramasse : elle devient couvre-théière, puis bonnet pour les lapereaux. Les cousins mulots sont envieux, et la récupèrent pour en faire un sac de couchage. Volée par une chouette, bien détricotée, elle devient le pull d’un écureuil qui la met à sécher sur un arbre. C’est là que les deux moufles se reconnaissent.

Cette histoire en randonnée est illustrée par Chioki Okada qui entraine le lecteur au cœur d’une lumineuse forêt enneigée, où le blanc bleuté de la neige contraste avec le gris marron des branches, et les taches rouges des moufles ou des baies. Forêt merveilleuse qu’on dirait de légende où vivent des animaux adorables.  Animaux anthropomorphisés, vivant dans une maison confortable comme les Lapins (on se croirait chez Beatrix Potter), un peu plus rustique chez les mulots. Animaux qui se dressent sur leurs pattes arrières comme le renard ou l’écureuil pour attraper la moufle. Des images pleines de vie, dans lesquelles les cadrages mettent en valeur la moufle rouge dans son périple.

Ces images accompagnent un texte dans lequel les deux moufles sont nommées, personnalisées et dotées de pensées et de sentiments. Elles s’unissent, prennent soin des mains de Petite Puce, Moufle Gauche se sent triste d’être séparée de l’autre moufle à laquelle elle pense. En revanche, on suit les tribulations picaresques de Moufle Droite, mais on ne sait rien de ses pensées et sentiments.  De sujet (comme Moufle Gauche), elle est devenue objet dans des phrases où agissent comme sujets les différents animaux. Ces non-dits laissent au lecteur le soin de les remplir, de s’interroger. Victime du sort, subit-elle sans se plaindre ? Ou se sent-elle utile dans une nouvelle vie qui la meurtrit, l’use petit à petit, mais où elle remplit un nouvel office au service des autres ? La fin affirme qu’elles sont aussi heureuses l’une que l’autre… C’est bien la question du bonheur et de l’acceptation du destin que pose cet album avec subtilité et délicatesse.

Un mot tout de même de la fillette, à qui sa maman tricote une nouvelle Moufle Droite, et qui semble avoir oublié la première. Elle n’était qu’un objet, perdu, qu’on a cherché, qu’on n’a pas trouvé…  Ingratitude des enfants tout à leurs activités? A la fin, elle ne voit pas l’ancienne Moufle Droite…

C’est bien d’une double séparation que parle l’album. Au niveau des Moufles, une vraie séparation, mais qui entraine l’acceptation du sort de chacun, et le plaisir de la rencontre éphémère. Au niveau de la fillette, oubli d’un objet vite remplacé. Double niveau de lecture donc dans ce bel album plein de douceur poétique.

La Maison sur la dune

La Maison sur la dune
Niels Thorez – Odile Santi
Editions courtes et longues 2023

Ce qui nous lie

Par Michel Driol

Comme toutes les années, Lou – la narratrice –  et ses parents rejoignent la maison sur la dune. Mais, cette année, c’est  après le décès de celle qui l’occupait, la grand-mère de Lou. La fillette observe  sa mère triste qui erre sur les dunes, dans la forêt, sur la plage. Elle joue un peu avec son père, sans enthousiasme, regarde de vieilles photos de sa mère enfant avec sa propre mère. Lou se décide alors à accompagner sa mère, refaire le geste qu’elle a vu sur les photos pour ôter le sable des bottes… avec la promesse de revenir l’année suivante.

Superbement illustré de tableaux en pleine page par Odile Santi, Niels Thorez propose ici un album tout en retenue et en douceur sur le temps du deuil. Tout ici y semble à la fois réaliste et symbolique. Le lieu, un lieu frontière entre la terre et la mer, la dune, qui grandit, grandit, grain de sable après grain de sable, comme l’inverse du sable qui s’écoule dans le sablier. Lou fait l’expérience de la découverte que tout est à la fois semblable et différent : les mêmes objets, les mêmes odeurs, mais l’absence de la grand-mère change tout. Au « comme toujours » récurrent du texte s’oppose le récit des premiers jours, dans lesquels la fillette, silencieuse, observe sa mère  – jours qui semblent s’étirer tandis que l’illustration montre soit un décor sans personne, soit des personnages disjoints avec des échelles de plan bien différentes les isolant chacun dans leur monde. La vie revient à partir de la découverte des photos, magnifiquement montrées en noir et blanc. A partir de là, les illustrations présentent la mère et la fille unies, voire sous le regard protecteur de la grand-mère dans un cadre au-dessus d’elles. Au-delà d’être un album sur le deuil, sur la mort, c’est avant tout un album sur la transmission : transmission d’une maison, transmission de gestes, passage d’une génération à une autre dans une sorte de complicité, d’intimité féminine gardienne de secrets ou de rites à préserver.

Cet album  prend le parti de la lenteur. Lenteur du rythme qui isole de courts fragments de texte – donc de récit –  sur des pages qui se donnent à contempler, pages sur lesquelles on voit souvent un personnage contempler la mer, voire la mer seule. L’album sait magnifier l’instant qui passe, et comme le figer, pour toujours, pour l’éternité.

Un album plein de tendresse, sans aucun pathos, qui raconte avec sobriété une histoire simple, pour aborder des questions profondes : ce que c’est que faire famille, ce que c’est que transmettre ou hériter, ce que c’est de perdre un être cher, ce qui lie les générations.

Opération Cupidon

Opération Cupidon
Emilie Chazerand – Joëlle Dreidemy
Editions Sarbacane – Pepix – 2023

Il est des jours où Cupidon s’en mêle (ou s’emmêle)

Par Michel Driol

Vous avez, comme le héros, 11 ans et quart, deux papas (ce qui ne pose pas de problèmes, sauf quand ils vous obligent à faire du jiu-jitsu brésilien) et une certaine insensibilité aux autres, sauf à Coralie, votre voisine du dessous, qui vous lance un SOS parce qu’elle vient d’apprendre que ses parents divorcent. Cela vous contrarie car elle n’habitera plus l’appartement du dessous…

Voici le point de départ de ce nouveau roman, mais en voilà les ingrédients. D’abord un héros au nom improbable, et surtout imprononçable (Jean-Moulin Glavio-Zumgeburtstagvielglück, comme un défi aux méthodes de lecture syllabiques !). Ajoutez son snobisme, le fait qu’il fréquente un collège-pour-garçons-à-l’exception-de, et faites-lui visiter, avec deux jumelles bien délurées pour leur âge, et surtout totalement identiques, une boutique de lingerie fine, Fess’tival… Et puis, n’hésitez pas à lui faire rencontrer (au téléphone), un mage… et, en vrai, Cucu, ou plutôt le dieu Cupidon, déchu de l’Olympe, reconverti en vendeur de churros. Du coup, on en profitera pour visiter l’Olympe et rencontrer la maman de Cupidon ! N’oublions pas Camilla-Parker, une femelle ara, des poules et des buses ! Et vous aurez une idée de l’originalité pleine de fantaisie de cette intrigue menée tambour battant !.

Ladite intrigue est servie par une langue et une verve tout aussi déjantées : adresses au lecteur, dialogues savoureux, jeux avec la typographie, notes de bas de page, retours en arrière… le tout accompagné par des illustrations en noir et blanc pleines de vie et d’humour !

Et l’amour dans tout ça ! Celui des deux papas du narrateur, celui, déjà passé, des parents de Coralie. L’amour est-il le résultat des manigances de Cupidon, qui, dépossédé de son arc et de ses flèches, possède néanmoins le secrets de la recette de la bouillie d’amour… Est-il éternel ? Restent de graves questions posées avec légèreté à la fin de l’ouvrage : peut-on forcer les gens à tomber amoureux ? ou les sentiments sont-ils affaire personnelle, engageant chacun ? C’est bien la question aussi du libre arbitre et de la liberté qui sont ainsi posées, explicitement. Celle aussi de l’altruisme dont saura faire preuve le héros dans la formulation des trois vœux que les dieux de l’Olympe vont exaucer. Grandir, c’est aussi cela, sortir d’un cocon bien propret pour entrer dans la vraie vie et s’intéresser aux autres, et oser devenir soi.  Mais tout cela est montré avec tant d’humour et de drôlerie qu’on s’en veut presque de le dire aussi platement dans cette chronique.

Désopilant, fantaisiste, farfelu, c’est un roman qui sait aussi jeter un regard attendri sur l’enfance..

Rose Valland, l’Espionne du musée

Rose Valland, l’Espionne du musée
Emmanuelle Polack – Emmanuel Cerisier
Gulf Stream Editions – Louvre éditions 2023

Sauver le patrimoine artistique

Par Michel Driol

Les éditions Gulf Stream ont la bonne idée de rééditer cet album paru en 2009, en le modernisant. Pour celles et ceux qui ne connaitraient pas son nom, Rose Valland est cette attachée de conservation au Musée du Jeu de Paume dans lequel les nazis stockent les œuvres d’art spoliées avant de les envoyer en Allemagne. Résolue à sauvegarder la trace de ces œuvres, Rose Valland prend le risque de faire la liste clandestine de tout ce qui transite par ce lieu, parvient à alerter la Résistance pour que le train qui devait, lors de la débâcle, les évacuer en Allemagne ne soit pas bombardé. Puis, engagée dans différentes troupes, elle se rend en Allemagne  sur la trace de ces trésors, avec l’objectif de les retrouver pour les restituer à leurs propriétaires.

De facture très classique, illustrations souvent en double page très réalistes, texte documentaire historique précis retraçant les diverses situations dans lesquelles Rose Valland s’est retrouvée, cet album rend un hommage à cette forme de résistance civile au service d’un patrimoine de l’’humanité. Les jeunes lecteurs découvriront ainsi une façon de s’engager au service d’une cause, au péril de sa vie, et un personnage à la fois d’une grande simplicité (fille d’un maréchal-ferrant isérois) et d’un grand courage dans sa détermination à servir la cause de l’art, sous toutes ses formes. L’album aborde aussi l’idéologie nazie, ses théories de l’art dégénéré, ses autodafés, comme une façon d’ouvrir l’esprit de son jeune lectorat à l’acceptation de toutes les styles, de toutes les écoles artistiques.

Tout est fait pour permettre au jeune lecteur d’entrer dans cette époque désormais lointaine : galerie des portraits des protagonistes de l’histoire au début, cahier documentaire illustré de photos d’époque à la fin, sans oublier, au cours du récit, les multiples détails relatifs aux dures conditions de vie des français durant l’Occupation.

Un ouvrage important pour rendre hommage à une femme, à une Résistante, qui a consacré sa vie à l’art et à la réparation des spoliations commises par les nazis, mais aussi pour dire l’importance qu’il y a aujourd’hui comme autrefois, à se battre et à se mobiliser pour sauvegarder toutes les formes d’art et de culture.

La Vie en rose de Wil

La Vie en rose de Wil
Susin Nielsen
Helium 2021

Toronto- Paris : premier amour

Par Michel Driol

Wil(bur) vit avec ses deux mères, les Mapas. Son seul ami : Sal(omon), juif échappé à la Shoah… C’est dire son âge ! Au collège, il est le souffre-douleur de Tyler – et de quelques autres – depuis que ce dernier a lu à tout le monde le texte de Wil, écrit lors de son entrée au collège, et destiné à être enfermé dans la « capsule temporelle » jusqu’à la fin des études. Lorsque le chef de la fanfare du collège organise un échange avec un établissement français, il accepte de recevoir Charlie… et découvre que c’est une fille, dont il tombe amoureux au premier regard ! Va-t-elle lui préférer Tyler, sportif, entreprenant, alors que lui est timide et empâté ? Et comment payer le voyage à Paris ?

 Autrice célèbre et reconnue au Canada, Susin Tyler propose ici un roman qui conjugue la problématique du harcèlement scolaire avec celle du premier amour qui va permettre au héros de se révéler à lui-même, de prendre confiance en lui et de s’opposer aux autres. C’est qu’il n’a rien pour lui, Wil : adoré et protégé par ses deux mères, il est resté dans leur cocon jusqu’au collège, et, dès la rentrée, il se retrouve harcelé à cause de l’indiscrétion de Tyler et du hasard. Pas très sportif, dans un milieu très modeste (l’une des mères vivote de petits boulots comme chauffeur Uber, l’autre va de petit rôle en petit rôle), il apprécie son voisin, bien plus âgé que lui, et un chien  qui n’a rien d’un chien de race. On apprécie la conduite du récit, à la première personne, qui révèle les doutes et les sentiments du héros, mais aussi le regard sur la société canadienne, ouverte et tolérante à l’égard des couples homosexuels (les deux amis les plus proches de Wil sont homosexuels), mais aussi dans laquelle l’argent est roi (Wil se fait exploiter par le patron de la boulangerie où il travaille). On apprécie aussi le rôle de la poésie : chaque chapitre s’ouvre par un petit poème écrit par Wil qui révèle ainsi ses talents secrets.

Avec un titre qui sonne comme un clin d’œil à Edith Piaf, voici un hymne à l’amour plein de délicatesse et montrant à quel point le respect est une dimension essentielle dans les rapports humains.

 

Mes maisons archi zinzins

Mes maisons archi zinzins
Arthur Dreyfus – Raphaël Journaux
Editions Courtes et Longues 2023

Un carnet d’architecte…

Par Michel Driol

Un grand-père architecte lègue à sa petite fille son carnet qui renferme les projets les plus cocasses, les plus originaux qu’on lui ait commandés. Page après page, on découvrira alors une maison à l’envers,  une maison château fort, une maison invisible, ou une maison ouverte à tous les bruits… avant de découvrir que la maison la plus belle, c’est toujours celle où s’invite l’amour.

Dis moi où tu habites, je te dirai qui tu es… Le grand père architecte inverse la maxime, dis moi qui tu es, je te ferai une maison à ton image. On parcourt ainsi les professions, chanteur à succès, écrivain, couturier, acrobate… on parcourt aussi les passions et les folies : se prendre pour un dauphin, adorer faire la guerre aux voisins, avoir peur du silence, retomber en enfance… On se confronte à l’espace, manquant, ou si limité qu’on veut partir, espace aussi trop restreint de la feuille du carnet qui induit un projet architectural audacieux. On croise aussi notre réalité, comme dans un miroir grossissant, la difficulté à vivre en famille, ou la peur de la montée des eaux, notre attente de l’amour ou la façon dont l’amour transforme notre environnement.  Avec humour et poésie, cet album parle de nous, de nos folies, de nos sagesses. L’imaginaire, libéré de toute contrainte, nous conduit dans un univers plein de fantaisie, où les murs sont épais ou transparents, où les lois de la résistance des matériaux ne sont plus un problème, mais aussi où les bonheurs et les traumatismes de l’enfance ressurgissent, inoubliables sous forme de jeux de construction ou d’omniprésence de la lumière pour combattre la peur du noir. Si la maison de l’exploratrice est un microcosme du monde, cet album est aussi un microcosme dans lequel nous nous retrouvons. Si le métier d’architecte c’est de transformer de belles histoires en belles maisons, n’a-t-il pas quelque chose à voir avec le métier d’auteur, qui crée des univers et des personnages à partir de ce qu’il a pu voir, entendre, constater ?

Les illustrations, ligne claire autant que dessin d’archi coloré, sont remplies de détails pittoresques. L’improbable y rencontre le réel, la folie douce des propriétaire y croise aussi la folie aliénante des maisons, toutes pareilles, le long de rues en damiers… Quant aux textes, il continuent la dédicace du carnet par le grand-père à sa petite fille, assurant comme une transmission douce et tendre qui va au delà de la note d’intention de l’architecte.

Hommage à l’imagination, à la créativité, ce livre d’architecture, encadré par la lettre du grand-père à sa petite fille, montre que tout est possible, qu’il faut repousser les limites. Dans cette perspective, il offre une dernière page vierge pour  créer la maison de nos rêves. Mais il nous invite aussi à nous interroger sur les fonctions d’une maison, sur les liens que nous entretenons avec la nôtre… Pas si zinzin que cela, au bout du compte, ce livre, ou alors éloge très érasmien de la folie !