Vite, le loup ! Vite !

Vite, le loup ! Vite !
Coralie Saudo – Teresa Bellón
Amaterra 2022

Il court, il court, le loup…

Par Michel Driol

C’est un loup peintre qui travaille dans son atelier, reçoit un coup de téléphone, et se précipite dehors. Arrivé à l’hôpital, il est d’abord arrêté par mère grand, puis, son bouquet de fleurs à la main, il traverse la chambre où on soigne un petit cochon, blessé à la tête par une brique, une petite fille qui s’est assise sur une trop petite chaise,  un chevreau qui s’était caché dans une horloge, avant d’arriver dans la chambre où l’attendent une louve et ses quatre louveteaux…

Voilà un album en randonnée qui permet de revisiter quelques-uns des contes les plus connus, avec des angles particulièrement originaux. Passons sur le fait que le loup soit artiste et futur papa. Passons aussi sur le dispositif narratif, avec les portes ouvertes qui permettent d’aller d’une double page à une autre, et d’ainsi anticiper quelque peu sur la suite de l’histoire.  Passons sur certains détails pleins d’humour, comme le fait que le loup emporte le bouquet de son atelier pour l’offrir à la fin… La plus grande originalité vient sans doute du lieu où on se trouve, lieu inquiétant pour de nombreux enfants, l’hôpital. On y croise de nombreux personnages, tous souriants, malgré leurs infirmités (Mère grand est dans un fauteuil roulant, et nombreux sont ceux qui ont le bras en écharpe ou les jambes bandées). Cet hôpital est un lieu accueillant dans lequel le loup erre, sans trouver la chambre où il doit se rendre. Et quant aux patients ou à leurs visiteurs, si certains affichent une certaine peur du loup, d’autres se montrent rassurés et savent ce qui attend le loup, au point d’arriver dans la dernière page avec un cadeau qui réussit à rappeler leur propre histoire. Ce sont donc de nombreuses surprises, de nombreux clins d’œil qui attendent le lecteur curieux de les découvrir en explorant les multiples détails de chacune des pages qui représentent l’hôpital selon une perspective faussement naïve. Très intertextuel, l’album détourne les contes avec ce qu’il faut d’humour pour dédramatiser l’hôpital, et susciter l’attention du jeune lecteur jusqu’à la chute, attendrissante.

Un album étonnant pour apprendre aux plus petits à ne plus avoir peur du loup et de l’hôpital, et à se constituer une première mise en relation des histoires qu’ils connaissent.

Un matin

Un matin
Laurie Agusti Jérôme Dubois
La Partie 2022

Quand les couleurs disparaissent

Par Michel Driol

Un enfant se réveille un matin dans une maison où tout est en noir et blanc. A l’extérieur, il s’aperçoit que les couleurs ont disparu, ce qui semble normal à tous ceux qu’il rencontre. Grâce à un récit à choix multiples, on va le suivre à travers la ville, où il rencontre de mystérieuses bulles colorées qui se présentent comme ses souvenirs oubliés. Selon les choix que l’on fait, on se retrouvera au cinéma, dans un parc de jeu, sur un immeuble… avant de se retrouver dans la chambre de l’enfant aux couleurs éclatantes… où il n’y a plus qu’à choisir un rêve coloré !

Après s’être beaucoup développés dans les années 1980-2000, les livres interactifs, livres dont on est le héros, ont un peu disparu de la circulation, sous l’effet possible des jeux vidéos. Cette bande dessinée renoue avec le genre, mais avec plus de subtilité que s’il s’agissait de lutter contre un dragon ou de trouver un trésor. Les enjeux sont liés à la matérialité même du livre et des images – noir et blanc, ou couleurs et à ce qui constitue un individu, ses souvenirs. Le récit joue entre réel et fantastique pour conduire le lecteur dans un univers bien réel, – celui d’une ville – à la recherche des souvenirs disparus, qui ont, en quelque sorte, pris leur autonomie. C’est donc autant à une aventure extérieure, avec ses dangers (l’escalade de la haute cheminée, la traversée de la rivière) qu’à une aventure intérieure, celle du lien entre l’individu et ses souvenirs – réels ou non. Laurie Agusti propose un univers fait de lignes et de formes géométriques, très graphique, dans lequel les petites boules de couleur qui symbolisent les souvenirs vont petit à petit s’imposer et transformer le monde. Belle réussite, d’autant que l’album ne manque pas d’humour dans les dialogues qui confrontent l’héroïne à ses souvenirs dotés de la parole !

Une aventure étrange qui ménage de nombreux parcours si l’on veut explorer la totalité des propositions de l’ouvrage.

Mille arbres

Mille arbres
Caroline Lamarche Illustrations d’Aurélia Deschamps
CotCotCot éditions 2022

Zone à Défendre

Par Michel Driol

On projette de construire une autoroute qui coupera la vallée en deux, juste aux pieds d’une forêt plus que centaine, plantée là par des moines, et depuis soigneusement entretenue, en particulier par les grands parents du narrateur. L’autoroute doit passer juste au bord du jardin de sa grand-mère, au pied d’un tilleul centenaire dans lequel est mort son grand père. Le projet, porté par un ingénieur, soutenu par les politiques, est vivement combattu par les riverains, dont le père de Diane, l’amie du narrateur. Après courriers, réunions publiques, distribution de tracts, les deux enfants s’installent dans une cabane construite sur l’arbre, leur zone à défendre.

Issu d’une pièce radiophonique que Caroline Lamarche avait écrite pour France Culture, ce roman aborde bien des thèmes qui font, hélas, notre actualité, autour de personnages bien marqués. Il y a le narrateur, François, un brin rêveur, qui découvrira son histoire familiale. Il y a Diane, sportive, engagée, libre et pleine d’allant. Il y a aussi l’ingénieur, qui répond paradoxalement au nom de Prévert, archétype des technocrates qui pensent agir pour améliorer les conditions de vie. Autour de ces trois personnages phares tournent une galerie de personnages secondaires, tous habitant le même village, se connaissant bien, se fréquentant le dimanche matin à la messe. Ce que le roman montre, c’est l’opposition entre deux mondes qui se côtoient, mais sont loin de partager les mêmes valeurs. D’un côté, les politiques, qui sont en fait complètement sous l’influence des technocrates, des « ingénieurs », qui leur dictent leurs projets, pensant aller dans le sens du progrès (plus de voitures, donc plus de déplacements, donc des autoroutes…) et qui y voient quelque part une reprise d’activité pour leur communes. De l’autre, les riverains, attachés à une tradition séculaire de vie en symbiose avec la nature, symbolisée ici par cette forêt dont on prend soin. Pour eux, ce projet est un immense gâchis écologiste. Le roman a l’intérêt d’aborder cette question de la lutte contre des projets écocides dans une langue  proche de l’oralité, tant dans la syntaxe que dans le lexique. On y entend réellement parler François, le narrateur, et cela le rend proche du lecteur. Ensuite il l’aborde avec des symboles forts : d’un côté celui de ce tilleul magnifique, un arbre-bateau (et on songe à ce beau symbole de l’arbre, de l’arbre maison dans toute la littérature pour la jeunesse), de l’autre les mots de l’ingénieur Prévert qui parle de recoudre la vallée que l’autoroute aura décousue. Mais tout peut-il être recousu ? Il s’inscrit enfin dans une tradition propre au roman pour la jeunesse, proche de Robinson ou du Baron perché… Les illustrations d’Aurélia Deschamps, pratiquement bicolores oranger et bleu, apportent une respiration plutôt poétique à ce texte, respiration qui devient apocalyptique sur la seule double page centrale qui montre l’autoroute coupant la vallée, métaphoriquement coupant le livre… Une postface documentaire, bien documentée, pleine de clarté et de pertinence, met en perspective cette histoire, la cabane dans l’arbre de François et Diane, avec le combat des Zadistes, du Larzac à Notre Dame des Landes.

Un livre engagé dans la défense de l’environnement, pour montrer aux jeunes générations la valeur et le sens de la lutte, et leur rappeler que Demain se fera avec elles.

Josette au bout de l’eau

Josette au bout de l’eau
Alec Cousseau – Illustration de Csil
A pas de loups 2022

Heureux qui comme Josette a fait un beau voyage…

Par Michel Driol

Petite fille curieuse, Josette voudrait bien savoir ce qu’il y a « au bout de l’eau ». Partant sur son bateau, elle en rencontre un plus gros, part explorer le fond de la mer, puis s’en va vers le nord, là où l’eau se transforme en glace. De retour chez elle, elle soulève une nouvelle question, « qu’y a-t-il au bout du ciel ? »

L’album évoque la curiosité enfantine, la nécessité de voir pour savoir, dans un récit merveilleux qui fait la part belle à l’imaginaire pour poser des questions sérieuses. Les questions sérieuses, ce sont celles des limites, des bornes, du passage d’un état à l’autre, de l’infini… toutes les questions que l’on se pose devant la ligne d’horizon. Ces questions sérieuses, métaphysiques, ou simplement humaines, sont traitées ici sans aucune austérité, mais avec poésie et légèreté. Évacuons-les tout de suite, et laissons à chaque lecteur le soin de se les poser pour nous concentrer sur l’originalité de cet album. D’abord son héroïne dont l’illustratrice montre les yeux grands ouverts et l’abondante chevelure rousse. C’est une aventurière ! Ensuite le recours à l’imaginaire et au merveilleux, qui conduisent l’héroïne à la rencontre de personnages fantastiques, comme la sirène, de guides hors du commun, comme l’étoile de mer, ou d’animaux parlant et pleins de sagesse, comme l’ours blanc. C’est aussi à une distorsion du temps et de l’espace que conduit cet album. Cet immense voyage… ne dure qu’une journée puisque Josette rentre le soir sur la plage où elle retrouve ses amis. Cet album ne manque pas d’humour, non plus. La découverte de Josette, c’est qu’il y a au bout de l’eau « un ours ronchon et de gros glaçons ».  Fallait-il entreprendre une telle odyssée pour en retirer cette connaissance-là, cette sagesse que M. Prudhomme ne renierait pas, qui dit, en filigrane, qu’on est bien là où on est ? Ce serait passer à coup sûr à côté de l’album, de sa loufoquerie apparente, et du contraste entre le texte, volontairement minimaliste, et l’illustration luxuriante. En effet, on a d’un côté un texte qui fait la part belle au dialogue, à des questions dans des formes souvent poétiques, et de l’autre des illustrations qui montrent la diversité du monde, des plantes, des animaux… Des illustrations qui ne cherchent pas à avoir un côté documentaire (la même double page fait se côtoyer un flamant rose et un ours polaire), mais invitent à ouvrir les yeux et à explorer la variété du monde avec le regard naïf de Josette. C’est drôle, bien sûr, rythmé, avec un accord parfait entre la mise en texte et les images, entre l’esprit de sérieux de la démarche d’exploration et la fantaisie de l’auteur et de ses personnages.

Un album dans lequel on prend plaisir à suivre une héroïne de conte, vive, enthousiaste, passionnée dans sa quête des frontières et des limites, dans sa soif de dépasser les limites de son savoir, dépeinte avec humour par un auteur et une illustratrice qui nous invitent à réfléchir sur les limites mêmes de ces quêtes illimitées.

Faire la paix

Faire la paix
Philippe Godard illustrations de Barroux
Saltimbanque 2022

La paix n’est pas une utopie…

Par Michel Driol

En ce jour, triste anniversaire de l’invasion par la Russie de l’Ukraine, n’hésitons pas à lire et faire lire cet ouvrage particulièrement documenté de Philippe Godard, paru il y a déjà un an, bien avant le début de ce conflit. Faire la paix, un texte engagé, superbement mis en image par Barroux fait la liste de tous les domaines où les efforts sont nécessaires pour la construire durablement. Parcourir le sommaire est éclairant pour mieux comprendre la démarche suivie par cet ouvrage, qui se veut une véritable encyclopédie. Faire la justice pour faire la paix, faire la paix  avec les différences, faire la paix entre les religions, faire la paix avec l’ennemi, faire la paix en refusant la violence, faire la paix avec sa conscience, faire la paix avec le vivant.

C’est un essai qui ne tombe pas dans le simplisme, ou les simplifications abusives ou idéologiques. Il ne cherche pas non plus à manipuler les lecteurs, mais leur ouvre des espaces de réflexion à partir de détails concrets, de faits historiques ou de leur vécu. Le livre est écrit dans une langue accessible à tous, autour de paragraphes relativement concis, consacrés à un sujet bien précis, et vise à permettre la construction d’un monde plus harmonieux où chacun pourrait vivre en paix avec lui-même, avec les autres, avec le vivant. Il ne cherche pas à éluder certains points (celui de la religion, celui des communautés, celui du nombre d’armes en circulation), mais il les explicite, les remet à leur juste place dans un ensemble bien ordonné. Quelques figures historiques sont convoquées, de Martin Luther King à Jean Giono ou Greta Thunberg, en passant par d’autres moins connues comme Sébastien Castellion, voire des anonymes de l’âge des lecteurs, dont on n’aura que les prénoms. Façon de dire que ces réflexions, ces actions, ces engagements sont à la portée de toutes et de tous, et que chacun peut concrètement apporter sa pierre à la construction de la paix.

On saluera l’originalité – et la nécessité – de l’ouvrage à l’heure où de nombreux textes de littérature jeunesse évoquent les conflits, les guerres : il s’agit de montrer aux adolescents qu’on peut se battre pour quelque chose et non contre, que la paix est l’affaire de toutes et de tous, et qu’elle est en relation avec de nombreuses valeurs à défendre.

Signalons enfin que cet ouvrage est parrainé par Amnesty International qui le qualifie de « puissant plaidoyer pour une monde de paix et de justice, un monde où les droits de chacune et de chacun soient respectés.« 

Ce jour-là

Ce jour-là
Pierre Emmanuel Lyet
Seuil Jeunesse 2022

Se souvenir des belles choses

Par Michel Driol

Beaucoup de gens à la maison, pour la plupart inconnus du narrateur, un petit garçon. Un grand père qui n’a pas l’air là. Une grand-mère absente. Tout est dit, en quelques mots, en quelques images, de cette atmosphère particulière du deuil. De son silence. Le petit garçon part alors dans la montagne, sous une fine neige. Et il se souvient des cheveux, des robes à fleur, des chevilles enflées… Survient alors le grand-père, qui vient le rechercher. C’est le retour, tous les trois, dit le texte, alors que l’image ne montre que deux personnages…

Ce n’est certes pas le premier album à évoquer la question du deuil, de la mort d’un grand parent, mais c’est l’un des rares à savoir le faire avec douceur, simplicité, et, je crois, un vrai regard d’enfant. Un enfant un peu égaré dans cette réception feutrée comme le sont les veillées, les retrouvailles familiales autour d’un absent. Quelques mots suffisent, associés à la force des images qui montrent un enfant perdu, minuscule, au milieu des adultes, images qui soutiennent le texte (ces jambes comme une forêt enneigée) autant qu’elles s’en éloignent en proposant des couleurs primaires là où le texte parle de noir et blanc. Subtil décalage qui dit le mal être de l’enfant. Somptueuses compositions aussi qui évoquent la complicité et qui disent l’absence, comme cette double page où s’opposent l’enfant et le fauteuil vide de la grand-mère. Il y a une grande justesse et une grande force d’évocation dans ces premières pages, si touchantes pour suggérer plus que pour dire la mort. Puis c’est la promenade solitaire dans la montagne, où tout est là pour rappeler la grand-mère par de subtiles correspondances, entre la neige qui tombe et les cheveux blancs, entre la pomme de pin et le chignon, entre les feuilles mortes et les dessins sur la robe… Tout, dans la nature, est un écho à la grand-mère, à travers une série de « je me souviens » qui tiennent autant de Perec pour la forme que de l’expérience propre à chacun. Ce sont des petits faits, des sensations, des souvenirs ou des oublis qui culminent avec la main de l’enfant dans celle de la grand-mère, lors de la dernière rencontre, dans une position symbolique, la main de l’aïeule en haut, comme « au ciel », celle de l’enfant en bas, comme « sur terre ». Tout se termine sur une fin qui tient du rêve, avec cette dissonance déjà évoquée entre le texte et l’image, entre le vécu de l’enfant, ses désirs, sa perception des choses et la réalité, mais tout se termine dans la même atmosphère colorée que celle qui accompagne tout l’album qui réussit le tour de force d’être lumineux, vivant, et non pas lugubre. Pour autant, c’est une atmosphère douce-amère, entre gaité et nostalgie, qui s’en dégage pour célébrer le souvenir de ceux qu’on a aimés.

Gentillesse de la grand-mère, qualité de la relation avec son petit fils, sentiments confus de l’enfant, voilà un album touchant et subtil pour parler de la disparition des êtres chers, et de la façon dont tout ce qui nous entoure rappelle leur souvenir.

Note : on retrouvera les illustrations de Pierre-Emmanuel Lyet dans un autre ouvrage qui évoque la mort avec un angle très différent, Quand les escargots vont au ciel.

La Ruelle d’hiver

La Ruelle d’hiver
Céline Comtois – Illustrations de Geneviève Després
D’eux 2022

Et ces hivers enneigés / À construire des igloos / Et rentrer les pieds g’lés / Juste à temps pour Passe-Partout

Par Michel Driol

C’est l’hiver. Elodie attend sagement la permission d’aller jouer dehors, dans la neige. Elle escalade une montagne de neige, est rejointe par une amie, puis d’autres, et ensemble ils renforcent les murs de leur fort de neige, le décorent de fanions… Et au moment où le soleil va se coucher commence la grande bataille contre leurs adversaires, une multitude de bonhommes de neige, coincés « entre les murs des hangars et les maisons tricotées serrées »…

Un seul regret en lisant cet album, c’est de ne pas avoir à l’oreille l’accent du Québec… On retrouve Élodie, celle de l’album précédent, La Ruelle, dans un hiver montréalais propice à faire naitre la chaleur des amitiés dans les jeux et les rires des enfants. Dans la neige blanche se détachent les frimousses roses ou bronzées des enfants du quartier, prompts à se lancer des boules de neige sans aucune agressivité. Ce n’est qu’un jeu. Au-delà de cette histoire d’amitié, on voit des enfants envahir sans peur un espace public, celui de la rue, une rue où l’on se sent en sécurité puisqu’on connait tous les voisins. C’est cet espace de liberté qui parait sans prix dans cet album, comme une ode à une certaine façon de vive son enfance, entre soi, à partager le même imaginaire et les mêmes plaisirs… On songe à ces « copains de perrons aujourd’hui dispersés aux quatre vents » de la chanson Frédéric, de Claude Léveillé… Pour le lecteur français, c’est un réel dépaysement de trouver des enfants jouant librement, en plein hiver, dans un espace urbanisé, jouant comme Don Quichotte à se battre contre une armée immense – non pas de géants – mais de bonhommes de neige… Quoi de plus pacifique ? C’est Elodie la narratrice, qui, dans une langue simple, se montre sensible à l’opposition entre le calme du paysage endormi par l’hiver et l’agitation des enfants et qui chronique cet après-midi d’hiver, à la fois si ordinaire et si extraordinaire. L’album est magnifiquement illustré par Geneviève Després, dans un format à l’italienne qui élargit l’espace, et qui demande parfois de retourner le livre pour deux illustrations verticales qui  ouvrent l’espace vers le ciel ou le resserrent entre les deux côtés de la ruelle. On prend plaisir à voir, au milieu des boules de neige qui volent, les bouilles des enfants, et cette joyeuse complicité si bien mise en image.

Un album plein de petits détails qui laissent entrevoir la magie de l’hiver dans les villes du Québec… Rafraichissant et chaleureux en ces temps de dérèglement climatique !

Les Chiffres font leur numéro

Les Chiffres font leur numéro
Sylvie Misslin – Steffi Brocoli
Amaterra 2022

Quel cirque !

Par Michel Driol

L’album nous emmène dans l’univers du cirque, où les circassiens sont des chiffres. L’un est dompteur, l’autre écuyère, ou encore cracheur de feu, différentes disciplines sont évoquées dans des doubles pages colorées, et pleines de détails à observer.

 Ces détails sont l’objet de questions, posées sur des rabats à soulever pour y trouver un indice, et qui conduisent à diverses observations. Il peut s’agir de simplement identifier les chiffres par leur forme. Il peut s’agit aussi de dénombrer. Il peut s’agir de comparer des grandeurs, des tailles. Ce sont donc les premiers apprentissages mathématiques qui sont en jeu ici. En jeu, justement, car tout est ludique dans ce cirque en folie, plein de fantaisie sympathique et bienveillante, où même les nuages ont des yeux et un sourire… De quoi réconcilier les jeunes enfants avec les mathématiques ! Et, en prime, comme dans Où est Charlie ?, une petite souris s’est cachée dans chacune des pages…

Un livre jeu, un livre pour compter, dans lequel l’expression faire son numéro est prise au pied de la lettre !

Hana et le vent

Hana et le vent
Joëlle Veyrenc – Illustré par Seng Soun Ratanavanh
La Martinière jeunesse 2022

Un pont entre deux mondes

Par Michel Driol

Tout en haut d’une montagne se trouve le village de Washimura, un village papier dont les habitants sont si légers qu’ils redoutent les vents d’automne. De l’autre côté de la vallée se trouve Vert Sylver dont on voit parfois les lumières s’allumer. Petite fille frêle et silencieuse, Hana excelle dans l’art du kirigami, l’art du découpage du papier. Jusqu’au jour où un vent fort se lève. Les experts, mandatés, découvrent qu’il vient de moulins à vent dressés sur la montagne en face. Mais comment parvenir de l’autre côté de la vallée, pour en informer ceux du village de Vert Sylver ? Hana a l’idée de réaliser un immense pliage de papier pour réaliser une passerelle reliant les deux villages. Avec l’aide des villageois, et d’un oiseau pour franchir le précipice, la fragile passerelle est installée, et Hana l’emprunte. Elle découvre alors un autre mode de vie, parvient à régler le problème des moulins à vent, et les deux villages, une fois la passerelle consolidée, peuvent enfin tisser des liens.

Voici un ouvrage fortement inspiré par la culture orientale et magnifiquement illustré par Seng Soun Ratanavanh à partir de compositions extrêmement minutieuses en papier découpé aux couleurs très délicates. Papier découpé en fait pour le premier village, dans une dominante aérienne et pure de blanc, mais carton plus massif découpé pour le second village, arbres solides et maisons robustes. Graphiquement, c’est parfaitement réussi et les deux univers se conjuguent dans la dernière image, la passerelle renforcée de carton.

L’histoire est porteuse, bien sûr, de valeurs de partage. Il s’agit d’agir ensemble pour un monde meilleur. Pas de méchants dans cet album, pas de coupables, mais des individus qui agissent en toute bonne foi, et trouvent des solutions pour que chacun puisse vivre. Très métaphorique, le texte nous renvoie à notre fragilité face à la nature qui peut être déchainée, mais avec laquelle il faut vivre, quitte, comme les habitants du premier village, à se lester pour ne pas s’envoler. C’est aussi de dérèglement climatique qu’il est question, et de la responsabilité humaine dans ce phénomène. C’est d’harmonie enfin qu’il est question, d’harmonie entre communautés, d’harmonie avec la nature. Utopie, peut-être, mais pleine de valeurs et porteuse d’espoir.

Un conte humaniste, superbement illustré, pour inciter à dépasser nos différences pour aller vers un monde plus harmonieux.

Les Animaux en couleur

Les Animaux en couleur
Magali Attiogbé
Amaterra 2022

Découpes, formes et couleurs

Par Michel Driol

Voici un bestiaire destiné aux plus petits, dans lequel on croise une tortue verte, un renard orange, un escargot jaune et bien d’autres animaux pour finir par une chenille… multicolore.

Le dispositif est identique et se répète sur deux pages. Première double page, page de gauche un motif avec une couleur dominante, page de droite une indication de lieu, quelques plantes stylisées, et une découpe. Seconde double page, page de gauche, la découpe devient un élément d’un animal nommé et associé à une couleur, et page de droite, d’autres éléments végétaux ou naturels.

Ce jeu de devinettes, de cache-cache, ne recherche pas à tout prix la vérité des couleurs (si le flamand est bien rose, l’éléphant est bleu), mais il place bien les animaux dans leur cadre habituel. On est surpris à chaque page par les formes très épurés et les motifs souvent géométriques qui donnent naissance, non sans ingéniosité, à des animaux familiers aisément reconnaissables.

Un album, comme un imagier destiné à la fois à apprendre les couleurs, les animaux et les formes…