C’est quoi ce bruit / Chuuut

C’est quoi ce bruit / Chuuut
Catherine Grive – Mathilde Grange
Editions du pourquoi pas 2023

Parlez moi d’amour

Par Michel Driol

Deux courts récits tête bêche dans cet ouvrage.

Chuuut. L’histoire d’une première déclaration d’amour entre un garçon – appelons-le « il » – et une fille – appelons-la « elle », comme l’aveu d’un secret, par un jour de pluie, au cœur d’une forêt. C’est quoi ce bruit ?. Une fillette entend une nuit de drôles de bruits. A pas de loups, elle s’approche, cela provient de la chambre de ses parents, qui font l’amour.

Deux récits dont les thèmes sont à la fois si proches et si lointains, deux façons d’aborder la question de l’amour. Amour entre deux enfants d’abord, et ce moment difficile de l’aveu, du premier baiser. Amour physique entre les parents, et cette scène surprise furtivement, avec ce qu’elle a d’inquiétant pour l’enfant. Un sujet – à ma connaissance – abordé ici pour la première fois en littérature pour la jeunesse, avec courage et beaucoup de pudeur. C’est cela qui frappe d’abord à la lecture de ces deux récits : leur infinie délicatesse, leur poésie, leur façon de traiter des sujets qui peuvent paraitre gênants sans jamais mettre le jeune lecteur mal à l’aise. Certains enfants ne comprendront pas forcément ce dont il est question dans C’est quoi ce bruit ? Et alors ? C’est là la force d’un texte qui sait se mettre à hauteur d’enfant (dont on suit le point de vue, les interrogations, les inquiétudes) à travers des métaphores qui évitent d’expliciter. C’est la grande sœur, protectrice, qui pose des mots sur la scène à laquelle elles ont assisté et rassure sa cadette, en faisant appel à l’imaginaire. Les deux textes, écrits dans une langue particulièrement travaillée, donnent à voir un monde enfantin dans lequel les petits détails ont leur importance, dans lequel la façon de regarder les mains de la maman qui fait la vaisselle, ou d’imaginer le voyage du noyau de cerises dans le ventre disent toute l’attention de l’autrice au regard curieux de l’enfant. C’est cette même attention aux sensations que l’on retrouve dans les premières pages de Chuuut, particulièrement riches des bruits que l’on entend, ou du gout de la première fraise mangée après la pluie. Mais reviennent dans les deux récits la question du temps, la question de l’après, la question de ce qu’on fera quand on sera grands. L’amour est-il éternel ? Est-il un secret de grandes personnes ? Les deux récits, à leur façon, parlent du rapprochement des corps lié aux manifestations de l’amour, mains et lèvres qui se touchent explicitement dans l’un, gestes cachés et implicites qui montrent l’amour dans l’autre, mais ce qu’ils en disent, avec beaucoup de finesse,  c’est qu’il y a un âge pour chaque geste, pour chaque chose, et qu’il faut prendre le temps de profiter de son enfance, de ne pas tout comprendre, mais de savoir que l’amour est là, à la fois comme un mystère et un secret partagé. On est ici aux antipodes de la pornographie  dont les images offrent aux enfants bien trop jeunes une vision déformée de l’amour,  on est dans la sensibilité et l’attention à l’autre (l’autre étant aussi le lecteur enfant de ces deux récits).

Les illustrations de Mathilde Grange ont une facture volontairement enfantine, sans aucune mièvrerie. Dans Chuuut, on est au cœur d’une forêt qu’on dirait enchantée, où les animaux sont témoins de la déclaration  d’amour. Quant aux illustrations de C’est quoi ce bruit ? , elles nous font passer progressivement de l’intérieur de la maison – on voit, par la fenêtre, au dehors une forêt de sapins – à un extérieur de plus en plus exotique, comme une façon de dire qu’en grandissant l’univers s’élargit loin du cercle familial, mais que l’amour est toujours là.

Deux textes bien complémentaires, deux récits, pleins de force et de finesse, qui, par le biais de l’imaginaire, ne laisseront pas les lecteurs indifférents tant ils portent le sceau de l’empathie de l’autrice pour ses personnages.

On peut inviter quelqu’un ?

On peut inviter quelqu’un ?
Véronique Komai
À pas de loups 2022

Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire !

Par Michel Driol

Alors que Timini demande à ceux qu’on imagine être ses parents d’inviter quelqu’un, ils font la sourde oreille. Bien contrarié, Timini grognasse, et ses parents lui proposent alors de jouer avec lui. Et tous trois deviennent de joyeux musiciens, des animaux, et des artistes peintres… Mais quand Timini peint une grosse pomme verte sur le mur de la cuisine, si l’un des deux parents semble ne pas apprécier, l’autre propose de peindre à leur tour leurs desserts préférés.

L’album nous plonge dans une famille de chiens qui ont des comportements – et des vêtements – très humains. Famille assez indifférenciée, où se côtoient le petit Timini, appelée tantôt chéri, mon mignon, mon cœur de beurre, notre petiot, et deux chiens plus grands, Mezzor et Maximus, de genre indifférenciés, uniquement vêtus d’une sorte de bermuda ample, l’un bleu avec des fleurs, l’autre rouge avec des pois. Père et mère, peut-être, sans doute, mais peut-être de même sexe. Rien ne permet de les différencier, ni leurs noms (tous deux à connotation masculine), ni leur physique.  Mais ce dont parle l’album, c’est de communication et non communication dans la famille. Dans le texte, tout repose sur les paroles des trois personnages, sur le discours direct. Pourtant la demande initiale de Timini, personne ne l’entend, ou ne veut l’entendre. A cause du bruit du sèche-cheveu, de celui de la télé. Lorsque les voisins – des cochons – arrivent, c’est pour remercier d’un service rendu, et on ne les invite pas à entrer. Faute d’avoir entendu la demande de Timini, les deux grands chiens en viennent à se demander si ce n’est pas une journée grognon… avant de lui proposer de jouer avec lui, et d’entrer avec lui dans un imaginaire qui les entraine bien loin de leur propre vie, jusqu’à l’épisode de la pomme. Certes, on a un peu de mal à comprendre le changement d’attitude des « parents », qui à la fin se montrent bienveillants, ouverts, prêts à accepter les bêtises de l’enfant, et qui n’entendent pas, ou refusent la demande d’inviter quelqu’un, c’est-à-dire de faire entrer un étranger dans le cercle familial, demande qui sera la dernière phrase du livre, sans qu’on sache quelle est la réponse. A la morosité du début succède une joyeuse fantaisie, une entrée progressive dans une transgression de plus en forte, jusqu’à celle de peindre sur les murs (cauchemar de nombreux parents !). C’est cette façon de jouer avec l’enfant que nous retiendrons pourtant de cet album, cette façon de dire que rien n’est grave, et qu’il faut bien du talent pour « être vieux sans être adulte » comme le chantait un compatriote de l’autrice. C’est aussi un album qui questionne sur la façon de traiter les « bêtises » des enfants, sur leur place dans la famille, et sur la façon de les culpabiliser ou pas.

Ce joyeux album est illustré à partir de papiers découpés pleins de vie : voir le pompon des queues des chiens qui semble danser, voir les mimiques et les regards, voir les multiples détails amusants, voir le doudou, muet, mais complice – témoin muet mais expressif – de toutes les scènes qui se succèdent dans l’album.

Un album vivant qui sent le vécu dans les idées fixes de l’enfant, les bêtises habituelles, mais qui questionne aussi sur les attitudes des parents.

Le Nuage de Louise

Le Nuage de Louise
The Fan Brothers (Eric, Fan, et Devin Fan)
Little Urban 2022

J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Par Michel Driol

Ce samedi-là, au cours de sa promenade hebdomadaire avec ses parents, Louise se fait acheter un nuage. Un nuage ordinaire. Suivant les instructions de la notice jointe, elle lui donne un nom, Milo, et prend soin de lui, l’arrose régulièrement, ce qui fait qu’il grandit bien. Mais un jour, trop à l’étroit dans la chambre de Louise, le nuage laisse déverser sa colère sous forme d’un orage. Il est temps pour Louise de laisser le nuage vivre sa vie au grand air.

Bien sûr, c’est une histoire à message, qui parle du besoin de liberté, de ce que c’est que grandir, des soins et de l’accompagnement nécessaire à l’épanouissement d’un petit (nuage ? enfant ? animal : chacun interprétera à sa façon ce beau symbole du nuage). Mais, autant que le message, c’est son traitement par les Frères Fan qu’il faut saluer ici. D’abord à travers des illustrations absolument magnifiques. Le décor : une ville de brique rouge, probablement américaine au début du XXème siècle, où l’on croise aussi bien les premières automobiles de luxe que des grands bi et un carrousel, où les costumes de bain couvrent tout le corps. Façon de dépayser le lecteur dans le temps avec les anachronismes. Des illustrations dont la dominante grise de l’univers et de la chambre de Louise contraste avec les couleurs de ses plantes et du ciel. du parc d’attraction et de la ville. Ce jeu de couleurs particulièrement réussi, avec ses touches de jaune (des bottes de Louise au taxi qu’on croise dans la rue) à lui seul raconte une histoire où alternent les états d’âme, mais où se donne à voir aussi le décalage entre cette petite fille et le monde qui l’entoure. Enfin, les amoureux des illustrations très détaillées se réjouiront ici de la précision de la représentation du monde urbain, de l’appartement, et apprécieront les couleurs très brumeuses du ciel, comme un coucher de soleil qui transfigure tout. Ensuite cette histoire surprenante et pleine d’originalité est mise en mots dans un texte tout aussi poétique que le sont les illustrations. Tout est fait pour épouser le point de vue de Louise, petite fille dans son univers (elle aime les nuages, qui sont « un peu passés de mode »), pleine de soins et d’attention, de désir de bien faire, d’empathie, mais aussi pour épouser le point de vue de Milo, doté d’une véritable identité : un nom, et des pensées. C’est un récit sans dialogues – ce qui est rare en littérature jeunesse – , comme pour souligner la solitude de cette fillette dans sa ville, dans sa famille, dans son monde, avec son seul ami le nuage. Sans parole, ou presque, car les seuls mots prononcés le sont au moment de la séparation entre Louise et Milo, comme un ultime conseil de la fillette à celui qui va prendre son envol « Reste près des gros nuages ». C’est une histoire pleine de tendresse et de délicatesse, tant par le texte que l’illustration : une superbe façon d’aborder des problématiques graves, qui touchent tout le monde, celles de l’éducation et de l’attachement, à travers la belle métaphore du nuage dont on doit prendre soin, mais qu’il faudra libérer un jour.

On ne boude pas le plaisir que procure la lecture de cet album fantastique, intelligent et sensible.  Quand on songe que certains enfants n’ont qu’un tamagotchi dont ils doivent prendre soin, on envie Louise et son nuage autrement plus poétique, et on souhaite que tous les enfants aient envie de scruter le ciel comme Louise, pour y chercher un nuage « particulièrement doux et cotonneux ».

Les Restaurants imaginaires

Les Restaurants imaginaires
Anne Montel – Loïc Clément
Little Urban 2022

Recettes bien réelles pour tous

Par Michel Driol

Les Restaurants imaginaires sont en fait un livre de recettes réalisables par des enfants, avec la complicité d’adultes. 25 recettes qui vont de l’entrée au dessert, des classiques œufs mimosas aux plus exotiques chirashi, 25 recettes présentées selon les standards des livres de cuisine, durées de préparation, repos, cuisson, ingrédients et déroulement. 25 recettes qui prolongent ce qu’en disent en introduction les auteurs, à savoir que la cuisine a un lien avec les souvenirs des grands parents, des parents, et la transmission. C’est pourquoi c’est dans une envie de faire ensemble, de partager des moments dans la préparation des plats autant que dans leur dégustation que s’inscrit cet ouvrage, comme une façon de resserrer le lien familial et de lutter contre la malbouffe.

Si cet ouvrage n’était que cela, ce serait bien. Mais il vaut aussi par son entrée dans l’imaginaire, indiquée dès le titre. D’abord parce que les membres de la famille réelle des auteurs sont représentés sous une forme animalière anthropomorphisée ans l’introduction en en quatrième de couverture. Ensuite parce que chaque recette est associée à un restaurant imaginaire, qui est illustré sur chacune des pages de droite. Restaurant pour fleuriste, pour naufragé ou pour lapin, en fonction des ingrédients présents dans la recette. Ces illustrations ouvrent un espace de tendre poésie, dans laquelle des animaux anthropomorphisés se retrouvent autour d’un food-truck surréaliste : bétonnière, carrosse, souche d’arbre… Elles font voyager ainsi d’un univers maritime à une univers céleste, et permettent aussi de croiser des personnages bien connus de la littérature de jeunesse, de l’ogre au petit prince.

Je ne sais si les recettes sont aussi délicieuses que l’est cet album qui invite à partager le plaisir de cuisiner ensemble !

La jeune Institutrice et le grand serpent

La jeune Institutrice et le grand serpent
Irene Vasco – Juan Palomino
Obriart 2022

Au cœur de l’Amazonie

Par Michel Driol

Une jeune institutrice est nommée dans un village au cœur de la forêt amazonienne. Après un long voyage, elle y parvient, avec sa valise de livres, et commence à faire classe aux enfants. Elle leur lit des histoires et les enfants emportent les livres le soir chez eux. Mais lorsque le fleuve déborde et emporte la classe et les livres, elle est désespérée, mais voit les femmes du village en train de broder des images que les enfants rassemblent en livres qui racontent les légendes de la communauté.

L’album retrace le parcours initiatique de la jeune femme. Elle part avec des idées bien arrêtées sur son rôle, sur la durée du voyage : mais celui-ci se révèle plus long et difficile que prévu. Malgré le choc éprouvé lors de son arrivée (choc matériel,  linguistique) elle remplit sa mission, se raccrochant à ses livres, à sa culture écrite. Avec bienveillance, elle enseigne et assiste, de loin, aux échanges familiaux autour des histoires qu’elle raconte. Comme Robinson, elle ne croit pas aux légendes, et quand on lui parle du grand serpent – belle métaphore de la crue du fleuve – elle n’en a cure. C’est pourtant cette catastrophe commune qui scelle le lien et l’échange interculturel autour des récits. Aux récits imprimés lus par l’institutrice succèdent les récits oraux des femmes du village qui deviennent livres d’images et permettent aussi à la jeune femme d’apprendre la langue des villageois. Chacun apporte ainsi quelque chose à l’autre, et l’ouvrage montre ce que les cultures autochtones ont à apporter à la civilisation moderne. On retrouve ici, quelque part, la belle réécriture que Michel Tournier avait faite de l’ouvrage de Defoe dans Robinson ou la vie sauvage, avec cette différence toutefois qu’ici il est question avant tout de transmission par les récits. D’un côté, la littérature, les récits imprimés, qui n’ont de sens que s’ils sont vecteurs d’apprentissage – et c’est bien pourquoi ils sont lus par cette institutrice dont le texte souligne la conscience professionnelle, de l’autre les récits oraux, en langue vernaculaire, qui sont aussi porteurs d’un enseignement sous une forme imagée, celle des légendes et contes sacrés, aux personnages humains ou animaux merveilleux, incarnation des esprits. Si les récits font bien partie du patrimoine commun de toute l’humanité, ils sont à préserver, à transmettre, sans hiérarchie de valeur entre eux.

La traduction de Sophie Hofnung se lit aisément, dans une langue à la fois simple et vivante. Les illustrations, très colorées, souvent en doubles pages, reprennent deux motifs significatifs. D’une part celui du fleuve-serpent, sinueux, dangereux, omniprésent. D’autre part celui du fil, apporté avec elle par l’institutrice, fil avec lequel se tisseront les liens et les histoires, fil sinueux lui aussi, et si fragile par rapport au fleuve… Ces illustrations ouvrent l’espace de la rêverie à partir des contes sacrés dont ils représentent les personnages en les mêlant pour en montrer la variété et la richesse.

Un album réussi qui évoque les liens entre les cultures dites primitives et les cultures savantes, et montre comment elles peuvent s’enrichir mutuellement autour d’un objet commun, le récit.

La Soupe Lepron

La Soupe Lepron
Giovanna Zoboli et Mariachiara Di Giorgio
Les Fourmis Rouges 2022

C’est dans les vieilles marmites…

Par Michel Driol

Tous les ans, le premier jour de l’automne, M. Lepron, lièvre à la nombreuse descendance, prépare dans sa marmite une soupe. Chacun y apporte un ingrédient, et M. Lepron fait cuire. Ou plutôt dort et rêve tandis que la soupe mijote. Quand il se réveille, c’est prêt et chacun se régale. La renommée de cette soupe va au-delà de sa famille, des fermiers auxquels il vole les légumes, et atteint le monde entier, si bien que M. Lepron ouvre une usine de fabrication de soupe. Mais ses rêves n’ont plus la même douceur qu’avant, ils deviennent cauchemars. Est-ce pour cela que la soupe n’a plus si bon gout, aux dires des consommateurs ? Finalement, M. Lepron ferme son usine et revient à la tradition annuelle de la soupe d’automne.

Sous ses dehors doucereux, alléchants, avec ses illustrations à la Beatrix Potter, avec son texte joliment poétique, en particulier lorsqu’il est question des rêves de M. Lepron, avec cette famille de lièvres pleins de charme et de magie, voici un album qui devient vite une critique farouche du capitalisme, de l’industrialisation et de la mondialisation. Peut-on passer sans risques d’une activité familiale collaborative à la grande entreprise de fabrication de soupe en boite (joli clin d’œil graphique aux boites de soupe Campbell !) ? Sans doute pas, et il faut en payer le prix : la perte de l’innocence, de la tranquillité. Inquiétude, dépression font place au bonheur de vivre au rythme des saisons. Avec beaucoup de poésie, l’album montre un innocent lièvre confronté au capitalisme. Alors que sa famille adorait la soupe, les consommateurs sont sensibles aux rumeurs –fondées ou non – d’une baisse de qualité. C’est dire que l’album aborde des problématiques liées à l’industrie agroalimentaire dans leur complexité : perte d’identité des produits, perte de gout, effets de mode, mais sans didactisme et avec beaucoup de légèreté car tout est vu à travers la dégradation de la qualité des rêves de M. Lepron. La force poétique – et politique – de l’album est de lier la qualité de la soupe à celle des rêves conçus comme une sorte d’ingrédient magique, mais surtout comme l’illustration du fait que le bien-être des travailleurs est indispensable à la qualité des produits qu’ils confectionnent. L’album est bien une critique acerbe de nos rêves de croissance, prompts à se transformer en cauchemars, conduite à travers une histoire aux personnages attachants et illustrée magnifiquement. Les doubles pages aquarellées sont autant de tableaux d’où se dégage une atmosphère particulière totalement en phase avec le récit, qui va du bonheur d’être ensemble à l’expression des fantasmes effrayants que ne renierait pas un Breughel… Quant aux vignettes, elles ne manquent ni d’humour, ni de détails croustillants pleins de vie !

Sous une forme classique, cet album plein de poésie est une belle fable qui prône la simplicité nécessaire au bonheur de chacun, le respect de traditions et des saisons, et se fait une critique acerbe de la société mondialisée qui veut, à tout prix, assouvir les désirs de tous dans une sorte de course folle à la production déréglée des biens de consommation.

Le Cadeau des Affreux

Le Cadeau des Affreux
Meritxell Marti – Xavier Salomó
Seuil Jeunesse 2022

Petits cadeaux entre monstres

Par Michel Driol

On se souvient du précédent ouvrage des deux auteurs, le Festin des Affreux. En voici comme une suite, avec plus ou moins les mêmes personnages, le chef Louis Pacuit , le Loup, la Sorcière, la Momie… et bien sûr le pire de tous, l’Enfant. Cette fois-ci, nous sommes au plus profond de la forêt, en un temps où nos Affreux préférés vont ouvrir leurs cadeaux, bien cachés par des rabats, et choisis en fonction de leur personnalité et surtout des histoires dans lesquelles on les retrouve. Jusqu’à un dernier cadeau, mystérieusement adressé à tous, un livre dont la lecture va les captiver, les terrifier, les amuser… Le lecteur avisé l’aura deviné, et la fin du livre le confirmera, l’auteur de ce cadeau n’est autre que l’Enfant, déguisé en gnome, dévoreur d’histoires à faire peur, flanqué cette fois-ci d’une compagne aux lunettes truquées que l’on cherchera – et trouvera – sur les pages précédentes.

Reprenant le dispositif narratif qui avait fait le succès du Festin des Affreux, à savoir une double page par personnage, et un rabat à soulever pour découvrir les cadeaux, les deux auteurs nous livrent encore un album bien réjouissant. D’abord parce qu’il constitue une suite au Festin : revient, de façon récurrente, la peur que les Affreux ont de cet Enfant qui les avait traumatisés dans la livraison précédente. Ensuite parce que les cadeaux s’inscrivent à la fois dans l’intertextualité (et on retrouvera le miroir de la Reine dans Blanche Neige, ou encore Hansel et Gretel – il n’est pas question ici de tous les citer) et dans la modernité. Ces cadeaux sont une sorte de complainte du progrès joyeuse, dans laquelle les perfectionnements les plus audacieux ont été apportés à ces objets traditionnels, décrits dans une langue et un style qui font penser à tous les catalogues et à la publicité. Enfin par sa « morale », qui met en évidence le rôle incomparable du livre capable de faire naitre des émotions diverses et variées. Les Affreux ont d’abord la réaction attendue et sont déçus du livre (lire, c’est nul, à quoi ça sert) avant d’être envoutés par sa lecture. C’est peut-être ce renversement final qui est le plus réjouissant, manifestant le pouvoir de l’enfant sur les monstres, sa façon de jouer avec eux, de ne pas hésiter à se jeter dans la gueule du loup avec la complicité, cette fois-ci encore, de Maitre Pacuit, un enfant plein de vie et d’espièglerie auquel le lecteur aura plaisir à s’identifier !

Un album qui s’inscrit parfaitement dans l’univers de Meritxell Marti et Xavier Salomó : intertextualité malicieuse, jeu amusant avec les peurs et les monstres, univers décalé dans lequel les enfants ont le beau rôle !

Départ en vacances

Départ en vacances
Magdalena – Barim
Editions du pourquoi pas ? 2023

A pied, à cheval, en voiture, et en bateau à voiles

Par Michel Driol

Une famille de quatre personnes prête à partir en vacances. Mais quel moyen de transport utiliser ? L’avion, pour la mère, parce que c’est plus rapide. La voiture, pour le père, parce qu’on peut emporter plus de choses. Le vélo, pour le fils, parce que les petites routes, c’est mieux que l’autoroute. Le train, pour la fille, pour plein de raisons qui emportent la décision. Reste à savoir quels bagages prendre…

Avec comme narratrice la petite fille, dans une langue plutôt familière, le texte expose les principaux arguments en faveur des différents modes de transport. Chaque membre de la famille a son idée bien arrêtée, peut-être un peu stéréotypée. La mère, executive woman pressée. Le père, bricolo sans doute, emportant tout ce qui sera nécessaire. Le fils, fou de sport. Et la narratrice, rêveuse et sans doute un peu dans les nuages. Ces caricatures, qui grossissent les traits pour mieux donner à voir, sont plaisantes, et conduisent à deux renversements. Le premier, c’est que ce sont les enfants qui proposent les modes de transport les plus écologiques. Le second, c’est que c’est la rêveuse qui propose sans doute le mode de transport à la fois le plus écologique et le plus réaliste pour passer des vacances qui seront un vrai voyage dépaysant fait de rencontres et d’imprévus.

Les illustrations de Barim apportent une touche personnelle pleine d’humour qui contribue à l’animation de cet album, dans l’alternance des doubles pages et du texte, utilisant les bulles pour les arguments des personnages. Elles contribuent à faire des personnages des caricatures dessinées à grands traits, donnent à voir les inconvénients écologiques des deux premiers moyens de transport évoqués, et montrent la façon dont la famille reste soudée malgré les divergences d’opinion de ses membres.

Un album conçu pour s’adresser aux plus jeunes et qui permettra d’évoquer les différents moyens de déplacement, dans une perspective très argumentative : même s’il se situe à une échelle familiale, il suggère fortement que la transition écologique devra reposer sur le débat. Plutôt convaincre et négocier qu’imposer !

Les trois petits cochons

Les trois petits cochons
Mélanie Baligand
La Martinière jeunesse 2022

Théâtre d’ombres

Par Michel Driol

Tout le monde connait le conte des trois petits cochons, leurs maisons de paille, de bois et de brique, et le loup qui souffle, qui souffle… puis qui descend par la cheminée jusqu’à se faire bruler le postérieur…

Mélanie Baligand propose un fabuleux livre objet à partir de ce conte, un livre qui permet de projeter l’illustration de l’histoire. L’idée est originale et particulièrement réussie. Lorsqu’on ouvre le livre, six maisons en relief apparaissent successivement, avec juste ce qu’il faut d’espace pour y glisser son téléphone allumé (ou une autre source lumineuse), et les découpes au laser sont projetées sur le plafond – voire sur les murs pour la fin conçue comme un final de feu d’artifice -, tandis que l’on peut lire l’histoire grâce à des découpes aménagées au bas des maisons. Du pur noir et blanc, formant tantôt plusieurs scènes l’une sous l’autre, à la façon de bandes dessinées, tantôt une seule image. Les détails sont soignés, les images projetées précises, à la façon des anciens théâtres d’ombre que l’ouvrage modernise et actualise. Quant au texte, il est illustré avec la même technique, du noir (ou plutôt du bleu foncé, moins inquiétant, plus apaisant) et du blanc, avec beaucoup de virtuosité, dans une belle unité graphique.

Une mise en scène magique d’un conte bien connu, pour métamorphoser la chambre entière avant de s’endormir. Un ouvrage qui montre aussi que l’inventivité en matière d’édition jeunesse n’a pas de limites !

Tout noir

Tout noir
Gilles Baum – Amandine Piu
Amaterra 2022

La petite New-yorkaise aux allumettes

Par Michel Driol

Une petite fille aime être sur le toit de son immeuble le soir quand soudain tout s’éteint. Inquiète, elle se demande si sa maman retrouvera le chemin de la maison, et elle décide de partir à sa recherche, 3 allumettes en poche. A la première allumette, un girafon l’accompagne, tandis que les objets, comme pris de folie, quittent les devantures des magasins. A la deuxième, un homme-de-rien, saxophoniste, l’accompagne. Et à la troisième, sa maman, assise sur un banc avec son amie Et la petite troupe de rentrer à la maison, guidée par cette allumette, devenue magique.

C’est d’abord un bel objet livre, particulièrement soigné et original, qu’on retire d’un long étui en carton, comme une longue boite d’allumettes. Une fois ouvert, c’est un magnifique leporello qui montre un univers urbain nocturne, sombre, avec juste ce qu’il faut de découpes pour laisser paraitre la lumière jaune  des fenêtres, puis des allumettes. Des dessins délicats, en gris sur fond noir, laissent entrevoir les personnages qui déambulent dans la ville sans lumière. Personnages minuscules, jusqu’aux retrouvailles attendues, comme pour souligner l’immensité de la ville devenue étrangère et inconnue, menaçante. Tout ce dispositif iconique est au service d’un récit à la première personne, un récit qui dit l’angoisse de la narratrice, qui part en quête de ce qu’elle a de plus cher au monde pour lui permettre de retrouver son chemin. Cette quête urbaine se situe en fait dans un univers poétique et onirique, dans lequel les objets échappent à leur condition. D’eux-mêmes ou fruits de larcins provoqués par cette panne d’électricité géante ? Dans ce désordre, la fillette fait deux rencontres. Celle de la nature, avec ce girafon improbable, tout aussi perdu qu’elle, et celle d’un saxophoniste, dans un quartier des théâtres aux enseignes éteintes, comme pour dire la permanence de l’art et de la musique. Cette petite fille dont la maman qui travaille la nuit a gardé son tablier sur elle, belle façon de la situer dans un certain milieu social que pudiquement on qualifierait de défavorisé, devient à la fin de l’histoire celle qui va éclairer le monde par le pouvoir de sa lumière : superbe symbole de la lumière plus forte que la nuit, de l’espoir plus fort que la désespérance.

Au fond, quelle meilleure façon de parler de ce superbe album que de citer Eluard ?

La nuit n’est jamais complète.
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin,
une fenêtre ouverte,
une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
désir à combler,
faim à satisfaire,
un cœur généreux,
une main tendue,
une main ouverte,
des yeux attentifs,
une vie : la vie à se partager.

Une frise à déployer pour illustrer le combat de la lumière, toujours fragile, et de la nuit si menaçante, avec une petite fille, vraie héroïne de conte attachante. Comme une petite fille aux allumettes pleine d’espoir et d’optimisme.