La Rumeur qui me suit

La Rumeur qui me suit
Laura Bates
Casterman 2020

Asociaux réseaux…

Par Michel Driol

Anna arrive en milieu d’année scolaire dans le lycée d’une petite ville d’Ecosse. Elle se refuse à parler d’elle, de son passé. Elle tente de se faire des amies. Ce qu’elle a fui avec sa mère, au point de changer de nom, après le décès de son père, c’est du cyber harcèlement après qu’elle a envoyé à son petit ami, son premier amour, une photo dénudée que ce dernier s’est empressé de faire circuler sur les réseaux sociaux. Et voilà que les choses recommencent, qu’un nouveau profil facebook à son nom est créé, et que tout le lycée se ligue à nouveau contre elle, l’injuriant, la harcelant, lui faisant des propositions obscènes et la traitant de tous les noms tant sur les réseaux sociaux qu’en sa présence.

Premier roman de son autrice, La Rumeur qui me suit sait dans un récit fort à la première personne, à la fois dire le désarroi d’une adolescente fragile, gentille, prévenante, loyale face à une meute qui a trouvé une victime, mais aussi dépeindre les réactions des adultes : entre la mère qui, après la fuite initiale, a la force de s’opposer, de dire non et de défendre sa fille, l’administration du lycée prompte à vouloir exclure celle par qui le scandale arrive, sans vouloir prendre de sanctions contre les harceleurs, pour éviter les vagues, mais aussi les autres, grands-parents, voisins, prêtres prompts à répéter ce qu’ils ont entendu et à juger. L’une des forces de ce roman est aussi d’établir un lien étroit entre l’adolescente et une sorcière du village, brûlée au XVIIème siècle : l’une fait des recherches sur l’autre, rêve à elle au point d’avoir de véritables hallucinations qui lui font vivre et revivre des épisodes de sa vie. Entre les deux jeunes filles, c’est d’une certaine façon une communauté de destins qui se noue, faite d’accusations sans fondement portées par ceux – des hommes essentiellement- qui sont au pouvoir, c’est une volonté d’exclure ce qui dérange. Par là le roman décrit aussi une condition féminine impossible, qui fait que, quel que soit le comportement adopté, la femme sera sévèrement jugée par des hommes à qui l’on ne reproche rien.

Pour autant, le roman dessine aussi quelques figures masculines qui échappent à la meute des accusateurs. Le père, décédé trop tôt à l’issue d’une maladie qui laisse désemparées sa femme et sa fille. Un chercheur local, vieil homme en fauteuil roulant, plein de sagesse et capable de sentir le trouble d’Anna, de lui donner, avec tact, des conseils. Un élève plein de sollicitude, capable de se battre pour Anna, vivant loin des réseaux sociaux et se refusant à juger.

Sans doute ce roman devrait-il être lu par toutes les adolescentes, non pas comme une mise en garde contre les réseaux sociaux – d’autres s’en chargent -, mais comme un ouvrage donnant la force de résister aux harcèlements, d’être elles-mêmes, d’être fortes et de savoir prendre la parole pour se dire pour ce qu’elles sont, et non pour ce qu’on voudrait qu’elles soient. Tel est le sens des scènes finales, dans lesquelles Anna trouve, avec l’aide de ses amies, la parade, par la parole, par l’art, afin de construire une autre image d’elle-même, sa vraie image.

Un premier roman qui, on l’espère, sera suivi de nombreux autres aussi forts et puissants

Judith – l’Espoir de Béthulie

Judith – l’Espoir de Béthulie
Michèle Drévillon
Nathan – Collection Histoires de la Bible 2009

La jeune veuve et le général

Par Michel Driol

Alors que l’armée assyrienne, conduite par le général Holopherne, assiège la ville de Béthulie, Judith, une belle et jeune veuve, accompagnée par sa servante, se rend dans le camp ennemi. Là, elle séduit le général et lui tranche la tête, qu’elle rapporte, victorieuse, dans sa ville. Ce fait d’arme suffit à mettre les assaillants en déroute…

C’est à cette histoire biblique qu’est fidèle le récit de Michèle Drévillon. Elle ne cherche pas à le laïciser, Judith apparaissant guidée par Dieu pour agir conformément à la tradition. En revanche, elle introduit d’autres personnages, comme Rustom, esclave muet d’Holopherne, Achior, chassé par Holopherne. Elle donne du relief à la servante Tamor, et reconstitue le passé des personnages : l’histoire du mariage de Judith, par exemple. Ceci permet de multiplier les points de vue, en mettant en évidence celui des victimes d’Holopherne, en permettant au lecteur de partager leurs doutes.

Si le fond religieux – polythéisme contre monothéisme – est bien ancré dans le texte l’auteure fait d’Holopherne la figure du général sanguinaire, despotique, sadique, colérique, impatient… bref, une sorte de monstre à abattre afin de justifier l’acte de Judith, sans pour autant faire de celle-ci une héroïne résistante, luttant pour la liberté, ce à quoi inévitablement son acte ne peut que faire penser. Elle est plutôt ici symbole de la faiblesse qui l’emporte sur la force.

Un dossier final resitue l’histoire de Judith dans la Bible, un lexique donne accès aux mots les plus difficile, et une ouverture vers les arts plastiques ou la musique montre l’importance de cette histoire dans notre imaginaire.

Un roman historique pour permettre de mieux approcher certains épisodes de la Bible.

L’Amie en bois d’érable

L’Amie en bois d’érable
Delphine Roux Pascale Moteki
HongFei 2020

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?

Par Michel Driol

L’Amie en bois d’érable, c’est une poupée Kokeshi en bois que reçoit Tomoko, une petite fille proche de la nature. La poupée partage alors la vie de Tomoko, jusqu’à un jour de pluie, où elle ne retrouve plus la poupée dans son sac à dos. A l’école, des cours sont donnés par un potier, et Tomoko fabrique une autre poupée, en argile. Les mots du potier la décident à raconter des histoires avec de l’argile, et elle devient à son tour potière. Livrant une commande dans la ville voisine, elle découvre, dans la devanture d’un boulanger, sa poupée de bois, et apprend comment elle est arrivée là.

« Les kokeshi, comme les céramiques, vivent parfois bien des histoires, passent de main en main et, à leur façon, relient les humains » : telle est la quatrième de couverture, particulièrement bien venue, car elle cible l’essentiel de ce bel album. Ce sont les objets, leur don, leur perte, leurs échanges qui servent de traits d’union entre les hommes. Ce sont les objets qui accompagnent l’enfant, l’aident à grandir qu’ils soient là dans le partage d’actions faites ensemble, ou qu’ils soient perdus, dans cette première expérience de la perte qui est de l’ordre du deuil. Ce sont aussi les objets que l’on crée, avec humilité, quand on « accueille juste la terre au creux de [ses] mains ». On a là une approche sensuelle des arts et des métiers ; qu’il s’agisse du travail du bois, de la terre, ou de la farine, il s’agit d’une esthétique de vie qui passe aussi par la bienveillance de tous : bienveillance de la tante, du maitre de poterie, de la femme du pâtissier… Cette vie ne se conçoit pas loin de la nature omniprésente dans l’album, qu’il s’agisse du texte ou des illustrations qui entrainent dans un univers poétique, car donnant à voir un monde différent, comme ce village qui se trouve dans un pot de bonzaï… Cette nature est comme une incitation au calme, à la méditation, à l’apaisement.

Au-delà de leur travail indispensable visant à mieux faire connaitre et partager les cultures orientales, les éditions HongFei livrent ici un album à leur image : être un trait d’union entre les hommes et les aider à mieux se comprendre

Mirabelle Prunier

Mirabelle Prunier
Henri Meunier & Nathalie Choux
Rouergue 2020

Rejeton rejeté

Par Michel Driol

Prénommer sa fille Mirabelle quand on se nomme Prunier, voilà un choix qui parait bien insensé. Et la petite fille devient la cible des quolibets, des moqueries, qu’elle encaisse en ne leur opposant que l’amour. De plus en plus isolée, elle s’installe en lisière du village, sur un coin de terre stérile, où elle finit par prendre racine et se métamorphoser en un prunier qui offre à tous de magnifiques fruits.

Henri Meunier et Nathalie Choux proposent ici un bel album poétique, complexe, qui pourra faire l’objet de multiples lectures tant les thèmes qu’il tisse sont riches. Il y est question de violence et d’amour, du pari de l’intelligence contre la bêtise. Il y est question de ce que peut une méchanceté gratuite contre un enfant, de la souffrance et de la discrimination, des souffrances psychologiques causées par l’inattention ou la bêtise, de la violence des comportements harcelants. Il y est question aussi de la force de l’amour, du don de soi, contre toutes les formes d’exclusion et de violence. Mais à quel prix ? Celui de l’abandon de sa condition, d’une façon de s’endurcir, de se raidir, de s’aliéner pour devenir autre chose que soi. Cette métamorphose, qui inscrit l’album dans un réseau très riche, n’a lieu que pour échapper au pire. Passant de l’humain au végétal, l’héroïne ne perd rien de son amour et de sa générosité, pardonne, et offre ce qu’elle a de mieux à offrir, et que les hommes n’ont pas su voir, et inaugure une nouvelle ère remplie d’espoir.

Proche du conte, par l’univers merveilleux dans lequel il se situe et la métamorphose qu’il raconte, l’album est écrit dans une langue poétique superbement travaillée, rythmée, faite d’anaphores qui invitent à prendre le temps de la lecture et du récit. Les images, quant à elles, donnent d’abord à voir la dégradation de la petite fille, cheveux de moins en moins soignés… Puis le temps qui passe, les saisons, les ans, dans une grande douceur qui contraste avec ce que le texte peut avoir de violent dans la métamorphose. L’album se tient sur une ligne de crête, un entre-deux riche entre amour et violence, acceptation et rejet, aliénation et identité, acidité et sucré. Rien n’est caché de la cruauté enfantine, du désespoir et de la tristesse qui submerge la fillette, de la patience qu’il faut pour devenir arbre, s’endurcir et finalement se livrer aux saisons et au temps qui passe. Rien n’est tu non plus de ce mouvement qui pousse vers l’autre, du pardon et de l’amour comme force supérieure.

Un album atypique, plein de poésie qui se termine sur une leçon optimiste et pleine d’espoir : il est possible de trouver sa voie contre un destin tout tracé.

Le Casting de loups

Le Casting de loups
Anne-Isabelle Le Touzé
Casterman – collection Casterminouche 2020

Recherche grand méchant loup pour rôle au cinéma

Par Michel Driol

Dans ce casting se succèdent une petite dizaine de personnages, des loups, bien sûr, mais aussi des petits cochons. Les loups sont tous très typés : fleur bleue, acteur maladroit, jumeaux, star, vrai grand méchant loup. Quant aux cochons, ils se sont trompés de porte pour le casting, mais tentent quand même leur chance… Après tout, un grand acteur peut tout jouer ! Pour laisser le plaisir de la découverte, on ne révélera pas la double chute, inattendue et pleine d’humour, qui parvient à impliquer le lecteur de l’album

Dans cet album à la structure répétitive, les différentes pages reproduisent toutes le même décor : page de gauche, une porte  à laquelle se présente l’aspirant. Page de droite, dans la lumière ronde d’un projecteur, on le voit obéir aux ordres de la directrice de casting, que l’on ne verra qu’à la dernière page. Enfin, en bas, une petite souris commente la prestation du loup et donne son impression.

Avec humour, l’album évoque des contes et situations connues : les sept chevreaux, les petits cochons… et participe de la démystification du loup : marchant sur pattes arrière, doté de caractéristiques psychologiques ou d’accessoires  humains. Pour une grande part, l’humour nait du décalage entre ce qui est recherché et la proposition faite par le loup.

Un album rythmé, très oral – à la façon d’une BD dont il reprend de nombreux codes -, qui sait être drôle à toutes les pages, et joue avec malice d’une intertextualité à la portée des enfants.

 

 

La  Princesse qui pue qui pète

La  Princesse qui pue qui pète
Marie Tibi – illustrations de Thierry Manes
Casterman 2020

Etre soi !

Par Michel Driol

A la différence des autres princesses, Castille n’aime ni le rose, ni les licornes… mais s’occuper des cochons du fermier voisin avec son fils Armand. Ensemble, ils font des concours de pets. Voilà qui ne plait ni au roi, ni à la reine, qui songent mariage, et font boire à Castille un élixir de mièvrerie concocté par le magicien du château. Et voici Castille métamorphosée en princesse modèle mais malheureuse si bien que les parents font revenir Armand, qui va redonner à la princesse sa joie et vivre, et ses manières antérieures.

Un titre coquin, une couverture qui nous montre une princesse qu’ on dirait sortie des petites filles modèles, mais dans une pose bien étrangère à celles-ci… Comme étonnée de ce qui lui arrive. L’album joue de l’espièglerie de l’enfance, des plaisirs de la boue et de la saleté à l’opposé des convenances et de la bienséance. Bien sûr il y est question d’éducation genrée et de rébellion contre celle-ci. Mais, avant tout, il y est question d’identité et de modèles sociaux. A quoi bon se contraindre pour leur obéir, si c’est au prix du bonheur individuel ? L’album s’inscrit donc dans un mouvement libertaire, qui vise à permettre à chacun de trouver le plaisir en étant lui-même, et qu’importent les convenances sociales ! Cette philosophie est portée par un album joyeux, vif, transgressif, comme une ode à la liberté de l’enfance. Il n’est que de voir les deux gardes, figures récurrentes, incarnation de l’ordre social prompt à s’offusquer. Invitation à s’affranchir des destins tout tracés, des barrières sociales dans un joyeux désordre libérateur, cet album s’adresse aussi aux parents, en leur suggérant de veiller avant tout au bonheur de leurs enfants.

Un album au texte simple et léger, aux illustrations pleines de drôlerie, pour donner la force d’être soi.

Œdipe schlac ! schlac ! + Carnet de théâtre

Œdipe schlac ! schlac ! + Carnet de théâtre
Sophie Dieuaide
Casterman Poche 2002 – 2020

Quand Œdipe remplace Godzillor…

Par Michel Driol

Ne voulant pas que, pour la pièce de fin d’année, les élèves jouent le retour de Godzillor, la maitresse leur propose de jouer Œdipe roi. Tandis qu’elle leur raconte la pièce, ils en improvisent les dialogues, dans une langue jeune et contemporaine assez éloignée de la langue de la tragédie grecque.  On suit donc le projet théâtral de sa conception à la représentation, en passant par la confection des costumes, des décors, des programmes.

Le petit roman de Sophie Dieuaide, dont le narrateur est un des enfants de la classe, ne manque pas d’humour. D’abord par la langue, vigoureuse, imagée. Ensuite par la vision qu’offrent les enfants de la tragédie, leur façon de représenter – et de représenter –  l’Antiquité en fonction de leurs connaissances du monde actuel. Les anachronismes se multiplient donc, pour le plus grand plaisir du lecteur. Enfin parce que cette classe est un microcosme du monde du théâtre, avec ses codes, ses relations, ses métiers, le tout vu à hauteur d’enfant capable aussi d’avoir un trou de mémoire, et le trac !

Cette édition est enrichie d’un carnet de théâtre, véritable guide pour jouer la pièce. On retrouve le même narrateur que dans le roman, et on a une série de fiches pratiques pour les costumes, les décors, les accessoires en plus du texte complet de la pièce. On a en plus quelques trucs anti trac… Ce carnet, tout en permettant la mise en scène du texte,  est aussi plein d’humour et repose sur une adresse du personnage aux lecteurs, comme autant de suggestions, de conseils pour aller au bout de l’entreprise.

Un texte drôle pour évoquer l’un de nos mythes fondateurs les plus tragiques.

Un thé à l’eau de parapluie

Un thé à l’eau de parapluie
Karen Hottois – Illustrations de Chloé Malard
Seuil Jeunesse 2020

Pour entrer doucement dans l’automne

Par Michel Driol

Quand arrive l’automne, Elmo adore faire du thé à l’eau de parapluie. Il fait aussi cuire des  bichons au citron et invite ses chats en peluche pour le gouter. Mais ces derniers voudraient de la soupe de petits poissons.  Elmo invite alors ses voisins, et leur explique que l’eau de parapluie s’est remplie de toutes les saveurs et bonnes choses de l’été. Et chacun de retrouver la mer, les sauterelles, les papillons, et même les petits poissons. Suit une partie de jeu dans les flaques d’eau avant de se retrouver autour d’ un bon feu.

Non sans poésie, Ce thé à l’eau de parapluie évoque le temps qui passe, la succession des saisons qui apportent chacune leur lumière, leur tonalité, leurs activités et leurs plaisirs. Si Elmo a le cœur serré à la première page, cette nostalgie s’en va, chassée par d’autres plaisirs et bonheurs simples, à cueillir dans le temps présent. Car l’album, plus riche et complexe qu’il n’y parait, donne une leçon de vie qui n’est pas sans évoquer Frédéric de Lio Lionni, dans la façon de parler de l’été au cœur de l’hiver, pour ne pas en oublier les sensations, ou bien sûr Hulul et son thé aux larmes. Plaisir du jeu,  plaisir de profiter ensemble du temps présent, plaisir aussi de l’amitié qui n’ose pas se dire, mais qui se vit.

Les illustrations de Chloé Malard font passer de la grisaille aux lumières chaudes de l’automne, tout en évoquant les couleurs de l’été. Autant de petites vignettes qui dessinent un univers confortable à l’intérieur, joyeux et plein de vie à l’extérieur.

Un album pudique pour dire aux enfants les bonheurs simples du quotidien.

A la recherche des trois flamants roses

A la recherche des trois flamants roses
Leona Rose
Little Urban 2020

Cherche et trouve géant

Leona, Naomi et Michel, trois flamants roses bien identifiables par un accessoire (lunettes, téléphone ou appareil photo) effectuent un voyage dans le monde. Marrakech, l’Afrique, New Tork, Paris sont quelques-uns des lieux qu’ils vont visiter. Défilés de mode, hôtels, restaurants, villages… l’album entraine aussi dans une multitude de situations qui ont comme principale caractéristique d’être des lieux très, très peuplés dans lesquels le lecteur est invité à retrouver les trois héros.

Leona Rose signe ici un album grand format très graphique comme une ode à la couleur : la plupart des pages sont monochromes, et font voyager dans un prisme de couleurs jusqu’à une fin très polychrome. Chacune des illustrations regorge de détails graphiques dans lesquels l’œil se perd au milieu de personnages-animaux humanisés, comme une ode à la diversité et à la variété du monde. Un album qui offre enfin au lecteur la possibilité de colorier la dernière planche !

Une luxuriante explosion de couleurs qui n’est pas parfois sans évoquer le Douanier Rousseau !

La Femme du potier

La Femme du potier
Kuro Jiki (Thierry Dedieu)
HongFei 2020

De la femme du potier au mari de la céramiste…

Par Michel Driol

Ahmad Reza est un excellent potier, formé auprès d’un maitre prestigieux, et dont toute la production suit les règles ancestrales. Sa femme n’a pas le droit de pénétrer dans son atelier, mais elle l’observe en cachette.  Un jour que son mari est parti à la ville voisine chercher un prix, elle ose façonner un pot à mains nues. Et elle continue, dans la cabane, au fond du jardin, en secret, jusqu’au jour où elle est surprise par son mari et un marchand d’art. Ahmad Reza s’excuse car aucune loi n’est respectée, tout est dissymétrique, irrégulier. Mais c’est elle que l’on vient voir : on félicite son mari, car elle a tout appris en l’observant, mais on la vénère comme artiste, au point que son mari cassera toute sa propre production pour devenir le mari de la céramiste.

Thierry Dedieu, dont la notice finale indique qu’il débute dans l’art de la céramique, choisit un pseudonyme pour raconter cette histoire qui offre au moins deux niveaux de lecture. D’une part, il est question des relations homme femme, de la place de la femme dans la société, de son émancipation, et de la façon dont peuvent évoluer les rapports de couple. D’autre part, il est question de deux conceptions de l’art : l’art officiel, qui respecte des lois, des principes, se transmet d’une génération à l’autre,  et un art plus intuitif, qui certes a besoin de techniques, mais s’affranchit des codes pour retrouver un aspect primitif. L’histoire de l’art est faite de ces oppositions.

Comme toujours avec Thierry Dedieu, les illustrations sont très expressives, et se réduisent à l’essentiel sur un aplat de couleur vivre. Des personnages vêtus de noir y côtoient une cabane noire aussi, des instruments de potier et des pots. Mais tout est porteur de sens : la taille, l’attitude des personnages, leurs regards… pour dire progressivement l’inversion des relations au sein du couple.

Un album qui réussit à allier une très grande simplicité et la complexité des problèmes qu’il aborde.