Le livre sans images

Le livre sans images
B.J. Novak
L’Ecole des Loisirs 2015

Le livre le plus dingo du monde ?

Par Michel Driol

livre-sans-images-novakUn album sans images dans un monde où nous sommes envahis par les images ? D’apparence sérieux (sage couverture élégante, titre en noir, auteur en bleu), ce livre part du postulat qu’il y a un adulte lecteur et un enfant auditeur  et met en scène cette situation particulière de lecture par un adulte à un enfant. Et le texte joue de ce postulat, obligeant l’adulte à dire des choses insensées, à chanter, et à faire des bruits rigolos… Toutefois, même si l’adulte-lecteur résiste, se rebelle, le pacte de lecture (tous les mots doivent être dits à haute voix par la personne qui fait la lecture) l’entraine toujours plus loin… jusqu’à demander à l’enfant-auditeur de choisir, la prochaine fois, un livre avec des images…

Cet album met en évidence le plaisir du texte, du texte seul, qu’il construit comme unique source de jubilation quand il entraine le couple lecteur-auditeur dans les voies insolites proposées par la mise en abyme.  De la sorte, le livre entraine dans l’aventure de la lecture, une aventure qui transforme nos relations avec les autres, nous conduit à jouer des rôles, bouleverse ce que nous sommes pour notre plus grand plaisir. L’adulte-lecteur se retrouve bien malgré lui coincé entre le livre prescripteur et l’enfant-auditeur tyran, qui veut bien sûr avoir la suite… Toutes les ressources de la typographie (couleurs, lettrages, corps, polices…) animent les pages avec fantaisie, tandis que la voix de l’adulte-lecteur reste prisonnière d’une petite police sans-Serif. Le rire – très carnavalesque – est mis ici au service du rabaissement et de la déconstruction de l’adulte-sérieux au profit d’une complicité avec l’enfant-auditeur.

Un livre jubilatoire sur le pouvoir et le plaisir des mots…dans la lignée de Rabelais et de Lewis-Caroll.

Marcel et Giselle

Marcel et Giselle
Natali Fortier
Le Rouergue 2015

La légende de la cabane à sucre

Par Michel Driol

marcel-et-giselle-413x600C’est l’histoire d’Eustache, un bucheron désœuvré, car il n’y a plus d’arbre à couper. C’est l’histoire de ses deux enfants, Giselle et Marcel. C’est l’histoire d’une vétérinaire, Marguerite, et c’est enfin celle d’une ogresse-cantatrice-chanteuse de blues, Armande. Giselle et Marcel s’enfuient dans la forêt pour échapper à une vie avec Marguerite, au milieu des serpents… Au cœur de la forêt, tout en semant leurs petits cailloux blancs, ils découvrent des arbres et des fleurs en sucre puis la maison d’Armande, cantatrice dont la voix s’était arrêtée et qui recherchait le remède miracle à partir de la sève sucrée des arbres. Mais Armande est ogresse, et prépare à l’aide de Giselle la bain de sève pour Marcel tandis qu’Eustache et Marguerite suivent les traces des fugitifs… jusqu’au moment où le gui avale l’ogresse, avant de la recracher, adoucie… Dès lors la maison devient cabane à sucre, où tous les personnages s’installent tandis qu’Armande y chante le blues à vous fendre l’âme.

On aura, bien sûr, reconnu le Petit Poucet ainsi qu’Hansel et Gretel dans une version polyphonique aux accents – et aux mots – du Québec. Chaque personnage raconte une partie de l’histoire, dans cet album qui se présente comme un échange entre le père et ses enfants, dans une forme très proche d’un théâtre qui ferait alterner de longues répliques. Le vocabulaire et la syntaxe – orale – du Québec sont bien présents, sans toutefois gêner la compréhension d’un enfant non-Québécois. La langue se veut très musicale, et semble appeler la mise en voix.

Les illustrations collent au texte, et elles renforcent l’étrangeté des lieux : la forêt, d’abord magique, devient vite le lieu du cauchemar, avant d’être celui du rêve sucré. Les pages sont peuplées de créatures et d’animaux : souris, insectes, oiseaux étranges. Même les arbres prennent des visages humains, avant une dernière double-page montrant hommes et nature réconciliés tandis que tombe la neige. Le pays est devenu de Cocagne…

Bel objet hybride entre l’album et la pièce de théâtre qui propose une savoureuse réécriture de contes à l’accent du Québec

Baba Yaga

Baba Yaga
Géraldine Elschner (texte) – Aurélie Blanz (illustration)
Editions de l’Elan vert – 2015

La petite maison (aux pattes de poule) dans la prairie

Par Michel Driol

Babayaga-COV-GC.inddTous les enfants russes connaissent Baba Yaga, la sorcière. Peut-être les enfants français la connaissent-ils un peu moins, avec ses attributs, le cannibalisme, la maison sur pattes de poules, le mortier,  Cette version raconte l’histoire d’une petite fille, dont le père s’est remarié avec la sœur de Baba Yaga. Cette marâtre envoie la petite chercher du fil et des aiguilles chez sa sœur. Heureusement, la petite va demander conseil à la sœur de son père, qui lui donne le moyen de s’échapper en cas de difficultés, qui ne manquent pas de se produire dès que l’héroïne se retrouve prisonnière de Baba Yaga dans l’isba aux pattes de poules. Elle soudoie ainsi par des cadeaux la servante, le chat, les chiens, le bouleau et le portail, et parvient à s’échapper, montrant que gentillesse et reconnaissance valent mieux que mauvais traitement.

Voilà donc un conte traditionnel « revisité » par Géraldine Elschner  dans une prose poétique pleine de fraicheur et de rythme. La disposition évoque des vers libres. La langue est travaillée et les échos s’y multiplient : Bonjour ma tantinette – Bonjour ma mignonnette. L’écho le plus fréquent est la répétition du Y a qu’à, dans les conseils donnés par la tante, ceux donnés par le chat, et repris avec malice par le narrateur à la fin, donnant conseil pour faire le gâteau aux raisins sans rhum : y a qu’à essayer. Dès lors, tout semble léger et facile, même venir à bout d’une sorcière – ogresse !

Les illustrations ne jouent pas sur les clichés russes faciles : isbas et neige, mais évoquent plutôt la magie de l’orient dans l’architecture et les arcatures. Pays magique  aux fleurs géantes, aux arbres fleuris, pays qui devient de plus en plus étrange et inquiétant lorsqu’on se rapproche de la maison de Baba Yaga, ceinte d’échelles et de passages suspendus, de sombres oiseaux à tête humaine… avant de nous plonger dans le monde surnaturel de la poursuite, où la sorcière traverse une rivière, puis une forêt aux lianes inextricables.  Couleurs chaudes et froides alternent, les couleurs froides étant associées au monde de Baba Yaga.

Une belle interprétation qui renouvèle le genre du conte russe classique tant par l’écriture que par l’illustration.

Les Filouttinen Tome 2 : Coup de Bluff

Les Filouttinen Tome 2 : Coup de Bluff
Siri Kolu
Didier Jeunesse 2014

Coup bas entre bandits

Par Michel Driol

filou2Voici le deuxième tome de la série des Filouttinen, qui se passe un an après le premier. Liisa a été envoyée en colo musicale. Bien évidemment, elle se fait enlever par sa famille de bandits préférés, quelques jours avant la fête annuels des bandits, au cours de laquelle sera élu le maitre bandit. Liisa va y participer, dans l’épreuve de bluff.  De fait, ce volume se concentre sur les épreuves dont les règles changent sans cesse, et les coups bas, vols, agressions auxquelles se livrent les bandits entre eux. Comme on s’en doute, les Filouttinen et Liisa l’emporteront et Kaarlo-le-Rude sera nommé maitre bandit, tout en devenant nouveau papa !

On retrouve tous les personnages du premier tome, ainsi que  l’humour dans la description et la conception des épreuves déjantées, les acronymes farfelues (PiRA :Pirouette au regard assassin, ACAR : Appel au combat à l’adresse d’un adversaire redoutable), dans la vie des bandits, leur mode de communication qui les constitue comme une microsociété à la fois au sein et en marge de la société finlandaise. Liisa est moins spectatrice découvrant ce monde qu’actrice y participant de façon active. Elle prend conscience que la fête des bandits est  un redoutable guet-apens pour la prise du pouvoir, et que l’épreuve de bluff risque de révéler des secrets dangereux. Manquent, sans doute, par rapport au premier tome les listes de Liisa (on n’en retrouve que quelques-unes) et la diversité des chapitres du premier volume.

Reste une série, qui prend son rythme de croisière, et  que l’on continue à déguster avec plaisir.

Lou Pilouface – Le Dieu du Tonnerre

Lou Pilouface – Le Dieu du Tonnerre
François Place
Folio Cadet 2015

Aventures pour de rire en Amazonie

par Michel Driol

francois_place_lou5_couvertureC’est le 5ème tome des aventures  de Lou Pilouface. Cette fois, sa mère, Paméla Diva, donne la 100ème représentation de La fiancée du gondolier à l’Opéra de Manao. Oncle Boniface invite tout le monde à un grand repas, en présence de la directrice du musée, qui parle de la statuette du dieu du Tonnerre, Katakrak. Mais dans la nuit, ce dernier est volé. Dès le matin, oncle Boniface lance tout le monde à bord de son remorqueur Le Coriace à la poursuite du voleur, Gédéon le Brutal. On remonte le fleuve, on franchit des cascades, on découvre les pouvoirs de Katakrak, et de surprenants singes, les guillis oustitis. Finalement, on laissera Katakrak en haut de sa pyramide, et on rentrera avec la statue de la déesse… de la pluie !

Sous la forme classique d’un roman d’aventures exotiques  – narrateur externe, course poursuite, obstacles, tribus menaçantes, décor de temple en ruine, voici un roman complètement farfelu et humoristique. D’abord parce que les personnages sont humains dans le texte, mais animaux dans les dessins (chiens, chats, moutons, rhinocéros pour le méchant). Cette galerie de personnages au cœur tendre (Lou et son tonton – baby sitter) vit des aventures incroyables, dans un univers sauvage et magique, à l’aide d’adjuvants inattendus (le tabasco carburant pour remonter la chute d’eau).. Ensuite parce que l’’écriture est à la fois alerte, rapide et bon enfant, tant dans le récit – au ton souvent familier (excités comme des puces, il rigole à s’en faire mal aux côtes) que dans les dialogues, qui permettent de donner une voix à chacun (les jurons dignes du capitaine Haddock de l’oncle Boniface – Nom d’un casse-croute de piranha -,  le chuintement d’Aristide –chapitaine !). Enfin, parce que les tortures des guillis-ouistitis, comme leur nom l’indique, sont à base de chatouilles en apparence inoffensives.

Un roman d’aventures drôle, illustré par l’auteur, parodie des grands classiques du genre,  qui fera passer un bon moment aux jeunes lecteurs.

Et vogue poulbot !

Et vogue poulbot !
Poèmes de Gaston Herbreteau, illustrations de David Roche
Soc & Foc

Paris est une fête

Par Michel Driol

etvogueOn aurait aimé lire et chroniquer cet ouvrage en d’autres temps, mais, quelques semaines après le 13 novembre, ce texte résonne sans doute différemment Voilà donc un recueil de poèmes, magnifiquement illustrés, qui se présente comme une déambulation dans le Paris populaire, qui commence par le « café au bar » » et qui se termine à une

Terrasse de café
lieu-cocon
seul parmi les autres
lire écrire
… le rêve !

Sur « Trois petites notes de musique », ces poèmes rendent  hommage au Paris populaire, au Paris des chansons. On croisera les figures de Brassens, de Mouloudji , mais aussi celles des hommes qu’ils ont évoqués,  bouquinistes, clowns, balayeurs, exclus et sans abris, tout en arpentant des lieux comme Montmartre, la rue Mouffetard, le pont des Arts, le canal Saint Martin, la Foire du Trône.  On y verra des objets et monuments emblématiques, fontaines Wallace, pyramide du Louvre, cadenas, zouave du Pont de l’Alma. Revient régulièrement le métro, comme lien ou trait d’union, et quelques animaux, chiens et chats… On pourrait se croire dans un Paris de carte postale, un Paris cliché, mais ce serait compter sans l’écriture et la portée – encore plus forte aujourd’hui – des valeurs de fraternité portées par cet hommage au Paris populaire et métissé.

Les textes alternent selon deux formes : formes très courtes, souvent 3 vers, souvent très proches, dans l’écriture et la notation de la sensation,  des haïkus :

Sortie de métro
il trimbale sa misère
sous ses oripeaux

Formes plus longues, qui évoquent – sans le pasticher – Prévert dans l’écriture par les reprises, les énumérations, et l’évocation du complexe, de la souffrance, du malheur, à travers des mots d’une simplicité totale :

Balayeur de rue
dans Paris perdu
sois ici cité
pense balayeur
pense en balayant
pense à ton passé….

Les illustrations – à base d’encre, d’aquarelle et de pastels, sont comme autant d’instantanés, pris sur le vif,  et, fort heureusement, ne cherchent pas à copier d’une manière ou d’une autre Poulbot. Si quelques-unes représentent les lieux, la majorité d’entre elles fait la part belle à l’humain : enfants, amoureux, garçons de café, musiciens des rues, vendeurs de marrons saisis en action…

Un livre hommage à une certaine conception de  Paris, qui repose autant sur la réalité que sur sa représentation dans la littérature et la chanson, signé par un poète vendéen et un illustrateur né en Corrèze. Une sorte de Paris éternel… Fluctuat nec mergitur.

En hommage à toutes les victimes du 13 novembre

 

Les billes font la course

Les billes font la course
Frédérique Bertrand Michaël Leblond
Rouergue 2015

A toute vitesse !

Par Michel Driol

les-billes-font-la-course-454x600Dans la série « Le monde en Pyjamarama », voici un nouvel ouvrage. Pour celles et ceux qui ne connaitraient pas la série, il s’agit de livres-animés par une vieille technique, l’ombro cinéma. En déplaçant une trame sur une image, on créé l’illusion du mouvement, par effet stroboscopique.

C’est à une parodie de course automobile que nous assistons, dans laquelle les voitures sont remplacées par des billes, rouges et bleues. Tout y est : garage, starter avec son revolver, contrôleurs avec leurs drapeaux, spectateurs, mécaniciens, engins de dépannage et de chantier, suspense et fin inattendue…  Course animée de rebondissements : les lacets emmêlent les billes, le circuit doit être réparé, les rouges doivent passer au stand pour refaire le plein avant de quitter le circuit, laissant la victoire aux bleues. Quant aux rouges, une pirouette langagière finale les fait disparaitre « dans le décor ».

Le texte, saturé de marques d’oralité, reprend les clichés des commentateurs sportifs : les répétitions « Ça roule…ça roule… ça roule », les exclamations (« Oh là ! »), les hypothèses (« On dirait que… ») et l’adresse finale au auditeurs (« Et ce sont, chers amis… »). Il est de surcroit truffé d’onomatopées, qui souvent font partie de l’image (Vroum, tap tap, bing…).

Le graphisme, simple et stylisé, dans les dominantes de rouge et de bleu est expressif et rempli de petits détails (attitudes des spectateurs, piles électriques pour représenter le plein d’énergie…), et nous emmène dans un décor à la fois campagnard et urbain.

Les billes sur le circuit sont, bien sûr, l’élément principal, personnages muets qui prennent vie sous les doigts du lecteur qui les anime en glissant la trame sur l’image.

Un livre magique et plein d’humour, qui montre que l’animation n’est pas réservée au cinéma.

Les Filouttinen – Tome 1

Les Filouttinen – Tome 1
Siri Kolu
Didier Jeunesse 2013

Road-movie finlandais déjanté

par Michel Driol

filouA 10 ans, Liisa se fait kidnapper par la famille Filouttinen.  Une famille de bandits de grands chemins haute en couleurs, composée du père, Kaarlo-le-Rude, de la mère Hilda, des enfants Erik et  Helen et du meilleur ami  Marko-les-Crocs.  Mais ces bandits ne veulent pas d’argent, seuls les bonbons les intéressent, ainsi que quelques objets, comme les poupées Barbie. L’attaque des voitures répond à un scénario parfaitement réglé, et Liiza comprend vite qu’elle va passer de bien meilleures vacances avec eux qu’avec ses parents, trop rangés ! On découvre la vie des bandits,  leur morale, leurs jeux – truqués- pour faire gagner le père. Liiza, par son intelligence, leur permet de réussir quelques coups. On découvre aussi la Fête des bandits, ainsi que la sœur de Kaarlo, qui écrit des romans à l’eau de rose. A la fin de l’été, un ordre nouveau se rétablit, Liiza retourne chez elle, mais les Filouttinen abandonnent pour partie leur vie aventureuse pour permettre à Erik d’aller à l’école, son plus vif souhait.

Voilà un roman jubilatoire et engagé. Jubilatoire par sa façon de poser une contresociété, avec ses règles, ses codes, et sa façon de vivre en marge, avec comme valeur principale la satisfaction des besoins élémentaires et le plaisir de manger (petit-déjeuner gargantuesque, vols de bonbons dans les vidéoclubs…). Le vol est, pour ces bandits, la seule façon d’obtenir quelque chose, alors qu’ils détiennent une fortune dont ils ne savent pas que faire. Cela vaut quelques scènes désopilantes, comme celle où Liiza essaie de leur apprendre à faire les courses normalement au supermarché. Mais ce roman témoigne aussi d’un certain engagement  et d’une critique sociale : Kaarlo et Marko étaient ouvriers dans la meilleure usine automobile du pays, qui a été délocalisée…, et cette façon de vivre et de s’approprier les choses a quelque chose d’anarchiste, évoquant – sans la théoriser – la récupération individuelle.

La jubilation vient aussi du style de l’auteur : nombreux dialogues,  réflexions de l’héroïne-narratrice qui fait ses listes, note des préceptes sur un petit carnet, mettant un semblant d’ordre dans le joyeux désordre des bandits. Les personnages se révèlent petit à petit, attachants, avec leur côté humain sous le masque du bandit. Enfin, c’est la Finlande, ses lacs, ses chalets, ses forêts qui sert de décor à ce road-movie estival., et qui apporte une sorte d’humour à froid des pays nordiques.

En Europe, de nombreux prix ont récompensé cet ouvrage : ce n’est pas volé !

Voisins zinzins et autres histoires de mon immeuble

Voisins zinzins et autres histoires de mon immeuble
Piret Raud
Rouergue 2015

La vie mode d’emploi, façon estonienne

Par Michel Driol

voisinsTaavi, le narrateur, vit avec sa mère dans un appartement au 3ème étage d’un grand immeuble. En une trentaine de chapitres courts, indépendants les uns des autres, il présente ses voisins, ses amis, les objets qui l’entourent.  Uku qui rêve de devenir chien,  Roosi-mai, aux cheveux si longs qu’ils ont fait tomber un avion, Mme Crocodile qui mord son mari et qu’on enferme au zoo, ou le réfrigérateur qui s’échauffe lorsqu’il pique une colère…  L‘ensemble de ces textes entraine hommes, animaux et objets dans une ronde où  affleure l’absurde, et donne à lire un monde merveilleux, parfois tragique, mais toujours comique et plein de saveur.

La première histoire pose un cadre, géographique et humain, mais aussi philosophique : Maman dit que dans chaque personne il y a quelque chose de beau qui se  cache et qu’il suffit de le chercher. Alors je cherche, et il m’arrive de trouver. Le dernier chapitre le clôt, avec cette histoire de dame qui inspire le monde entier dans son nez, au point de le faire disparaitre, avant l’au revoir du narrateur, prêt à trouver une solution avec les plus grandes intelligences du monde, sa mère, lui, et tous leurs amis… Les différents récits ont la même structure : après un début de plain-pied avec la réalité, on décolle vers le fantastique et l’imaginaire, avant de revenir au réel, et à la leçon de vie et d’humanité que le narrateur, du haut de ses quelques années, en tire, ce qui confirme souvent la vision de la mère

Les personnages – à commencer par le narrateur et sa mère – sont attachants et emplis de bienveillance et de chaleur humaine.  Peut-être certains ont-ils ce que l’on pourrait appeler un grain de folie, une manie, un zeste d’originalité. Mais c’est ce qui fait leur charme, et l’enjeu est de parvenir à les accepter tels quels, sans toutefois tomber dans le même travers.  On regrette que la traduction du titre  mette trop l’accent sur cet aspect-là du livre (Voisins zinzins, comme un écho commercial à d’autres titres L’Alphabet zinzin,  Magasin zinzin). Le titre original annonce, plus sobrement, et plus justement Moi, Maman et un de nos amis, laissant plus de liberté au lecteur pour interpréter ces récits et ces personnages.

Un livre qui séduira autant par son côté comique et merveilleux que par son invitation à s’ouvrir aux autres et à oublier ses préjugés.

De cape & de mots

De cape & de mots
Flore Vesco
Didier Jeunesse 2015

Entre le Bossu et Fantômette

Par Michel Driol

decapeSerine, jeune demoiselle noble sue’une famille désargentée, la quitte clandestinement à la mort de son père pour devenir demoiselle de compagnie de la reine. Une reine tyrannique, capricieuse, qui adore humilier et châtier. A la cour, Serine découvre l’étrange comportement du secrétaire du roi, atteint d’une maladie bizarre. Elle découvre aussi de drôles de bourreaux – plus humains que certains des courtisans. Disgraciée, elle se fera passer pour le fou du roi, ce qui lui permet de tout dire, avant d’épouser le fils du roi à l’issue d’un procès mémorable.

Ce roman est un excellent pastiche féminin des romans de cape et d’épée, dans lequel la parole s’avère être une arme redoutable. Le personnage de Serine, à la fois drôle et touchant, incarne avec fougue l’impertinence d’une ado de 17 ans. Elle invente des mots – et comme dans le roi est nu, les puissants font semblant de les connaitre. Elle enquête, découvre un complot, et échoue près du but, faute à une malice du destin. La narration est enjouée, pleine d’humour décalé, et créé un univers carnavalesque dans lequel on se moque des puissants et de leurs travers, en les caricaturant. Le rire, la langue bien pendue, l’irrévérence deviennent alors des armes redoutables pour dire le monde.  Ce royaume imaginaire ressemble finalement, par bien des côtés, à notre société.

Un premier roman qui augure d’une longue carrière, on l’espère pour l’auteure !