Poisson amoureux Ralph Doumit, Wang Yi Hongfei, réédition 2015
Quête amoureuse d’un poisson
Par Maryse Vuillermet
Cet album est à la fois un récit d’initiation, un récit de rencontre amoureuse, et un récit d’aventures puisque Petit Poisson gris devra braver tous les dangers pour rejoindre poissonne de la mer. Trois récits donc en un seul, riche et profond, pour apprendre à aller vers l’inconnu, à aimer ceux qui sont différents. Cette histoire est bien accompagnée par une illustration tendre et pleine d’humour.
On a vu hier un album rafraichissant mais moins abouti que celui-ci, plus ancien : Le Tibet est à la hauteur des chefs-d’œuvre que sont les Sept clefs d’or de PragueetLe Messager des étoiles : Galileo Galilei. C’est à la fois un album superbe, graphiquement, et un récit profond qui mêle autobiographie, rêve, et Histoire contemporaine. On y retrouve des thèmes présents dans Tintin au Tibet : l’errance, la quête, la découverte de la civilisation tibétaine, la rencontre d’un Yéti sauveur, la poésie et l’horreur des montagnes. On y lit aussi une aventure proche de celle des Derniers géants de François Place, celle d’un homme parti avec les certitudes de la modernité et de la technique qui en revient transformé, hanté par l’idée d’un paradis perdu qu’il n’a pas pu sauver, lui-même écho du roman de James Hilton et surtout du merveilleux film de Capra, Lost Horizons.
Mais l’album ne se résume pas à l’aventure du personnage voyageur : il est tissé de fragments : les souvenirs du narrateur, qui, à un moment dramatique de son enfance, a entendu son père lui raconter des histoires, comme des contes qu’il aurait inventés sont entremêlés avec le journal du père. Trouvé dans la boite rouge, livré par bribes, le journal raconte comment le pére est parti filmer la construction d’une route devant relier le Tibet à la Chine, s’est perdu et a mis des semaines avant d’arriver à Lhassa. Pendant son errance il a rencontré, au lieu des brigands arriérés et sauvages qu’on lui avait décrits, un peuple hautement civilisé, rieur, doux et hospitalier, et des légendes recueillies au fil des étapes…
L’album est un labyrinthe où, comme le narrateur, on se perd délicieusement, cherchant des signes qui permettront de retisser un fil : les mandalas, les couleurs symboliques (rouge, bleu, vert, blanc…), sont autant de dédales proches de ceux de la Prague des Sept clefs d’or. La clef rouillée qui ouvre la boite rouge est le passe pour un espace-temps et un hors monde infinis. Chaque page est un lieu à explorer, méditer, et une interrogation sur la frontière entre passé et présent, vérité et fiction, savoirs positifs et magie.
Un Eté crème glacée est un album tout frais, aux couleurs acidulées, composé autour d’une une lettre envoyée par un petit garçon à son grand-père. Il raconte ses vacances à la plage avec sa famille. Se voulant rassurant, il l’assure qu’il n’oublie pas de faire marcher son cerveau, travaille, revoit les opérations, explore, lit…
Chaque double page est une superposition cocasse de situations de jeux et de loisirs balnéaires et de questions d’apprentissages dans lesquelles des formes de cornet, de coupes et de pots de glace reviennent comme une obsession. Et le lecteur apprend, lui aussi, par la même occasion : l’histoire de l’invention des glaces, en Chine, il y a 2000 ans, sa transmission le long de la route de la soie jusqu’en Italie puis en France avec Catherine de Médicis, en Amérique avec Jefferson, Madison… L’invention du cornet par une belle coïncidence, puis du bâtonnet. Que de progrès accomplis par une humanité qui ne rêve pas ici de violence et de conquêtes !
notice des éditions Grasset :
Peter Sís, peintre, illustrateur, écrivain et cinéaste, a grandi à Prague où il a suivi les cours de l’Académie des Arts Appliqués. Après des études au Royal College of Art à Londres, il s’est installé aux États-Unis. De renommée internationale, il vit dans l’état de New York avec sa femme et leurs deux enfants. Ses albums ont reçu de nombreux prix, comme le prestigieux Prix Andersen récompensant l’ensemble de son ½uvre lors de la Foire de Bologne 2012, le Prix Sorcières pour Madlenka, la mention spéciale du Salon de Montreuil pour Les trois Clés d’or de Prague, le Grand Prix de la Foire de Bologne (catégorie non-fiction) pour L’Arbre dela vie, Charles Darwin, et Le Mur, mon enfance derrière lerideau de fer, a notamment reçu la prestigieuse médaille Caldecott aux États-Unis.s :
La Chèvre de monsieur Seguin Alphonse Daudet, Princesse Camcam
Un Nouveau Bon Tour de Renart Robert Giraud, Henri Meunier
Flammarion (Père Castor), 2014
Classiques et histoires d’animaux
Par Anne-Marie Mercier
Le Père Castor est toujours là, bien vigoureux et prêt à mettre à la portée de tous les belles histoires de la tradition populaire. Le roman de Renart et « La Chèvre de monsieur Seguin » sont des classiques scolaires que l’illustration et l’adaptation rendent plus accessible : le texte de Robert Giraud (qui fait ici une série : c’est son 3e tour de Renart !)est précis, lisible et riche, les images de Henri Meunier dramatisent à souhait la situation, tandis que, face au texte de Daudet (expurgé des apostrophes à Gringoire du début et de la fin), celles de Princesse Camcam proposent un contraste fort entre les débuts, tout en roses et bleus, et la fin, plus sombre ; elle en adoucit cependant le tragique dans la dernière image, pour ne garder que la chèvre blanche, couchée dans l’herbe avec quelques petites taches rouges, alors que le texte (« le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea ») est beaucoup plus brutal.
L’Affreux Moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims Claude Ponti
L’école des loisirs, 2015
Des amours de voisins
Par Anne-Marie Mercier
Deux Ouloums-Pims vivaient seuls et en paix, sans se douter, chacun de son côté, qu’ils avaient un(e) voisin(e). Un horrible monstre étouffe (d’où le nom de « étouffe l’air ») leur maison souterraine et vole les rayons du soleil, deux bonnes raisons pour sortir voir ce qui se passe dehors. Se découvrant, ils mènent leur quête ensemble et découvrent l’amour. Morale de l’histoire : il faut que l’horizon s’obscurcisse pour que chacun sorte de son confort douillet, aille vers une vie plus active, plus ouverte au bien commun (rendre au soleil ses rayons en est une belle image) – et plus amoureuse aussi ?
Si le récit est assez simple, les détails sont multiples et complexes, impossibles à recenser intégralement. Le charme de cet album réside dans les représentations des deux maisons, des bricolages bizarres des personnages, et de toutes sortes d’inserts annexes (Blaise, une taupe, des êtres volants ou rampants étranges, des villes inversées… On retrouve l’invention décoiffante de Claude Ponti et un bel hymne à l’amour, tres « bisouticalinouchoupinet », avec un programme de vie à deux, pour des Ouloums-Pims dont on devinent qu’ils vivent heureux puisqu’ils ont beaucoup d’enfants.
Cependant, le cauchemar incarné par le Salétouflaire génère ce qu’il faut d’angoisse pour empêcher la mièvrerie et faire que l’album laisse une impression forte : un bon cru !
Prosper Bobik Maurice Sendak Traduction (USA), Agnès Desarthe
L’école des loisirs, 2015
Petits cochons, sales mômes
Par Anne-Marie Mercier
Prosper Bobik, ou Bumble Ardy dans la version originale, est un petit cochon né en l’an 2000, et dont l’anniversaire n’a jamais été fêté pendant huit ans, « sa famille proche désapprouvant toute forme de gaieté ». Pour son bonheur, cette famille finit en civet et il est adopté par une tante, adorable qui le gâte. Le cœur de l’album est la description d’une fête d’anniversaire qu’il organise en cachette, invitant chez elle en son absence une foule de camarades cochons, tous plus dégoûtants les uns que les autres, jusqu’au retour de la tante qui pique une grosse colère et les chasse, mais pardonne à son cher neveu.
Le sel de l’histoire est dans sa grande fantaisie et dans un texte parfaitement traduit par Agnès Desarthe, reprenant des formules, tenant une juste distance entre proximité et recul ironique, se rapprochent parfois de l’univers d’Alice. Les bêtises de Prosper sont un peu cochonnées, avec des dessins qui sont bien moins soignés que ceux de Cuisine de nuit: ils tirent vers la caricature et le griffonnage et cultivent la monstruosité. Il semblerait que Sendak fasse ici un clin d’oeil à la censure. L’excellent article de Ricochet, qui détaille davantage que je ne le fais ici, insiste sur les images et leurs détails et suggère que l’anthropomorphisme outrancier et l’habillage extrême des cochons (au début du moins) est une réponse à l’indignation de certains devant une image d’enfant nu dans Cuisine de nuit (1970). D’ailleurs, en prologue, avant la page de titre, on voit un personnage cochon lisant une gazette datée de juin 2002 qui affirme » Lisons des livres censurés « . Il semble que ce mini délire soit une réponse à la censure qui visait les albums de Sendak mais les dates citées (2000 et 2002) restent obscures : quelqu’un a-t-il une clef de ce mystère ?
Le Corbeau et le fromage, fable à ma fontaine Dominique Descamps
(Les grandes personnes), 2015
Fable revue
Par Yann Leblanc
On ne compte plus les versions illustrées des fables de La Fontaine (voir plus bas le bel album de Dedieu Le Corbeau et le renard), ni les parodies qui s’en inspirent. Ici, le propos est original car il imagine un scénario autre et radicalise la fantaisie de la fable : le fromage devient un personnage de l’histoire, et c’est lui qui dupe un corbeau désireux de prendre sa revanche et de venger son espèce du ridicule infligé par la fable célèbre. Enfin, si le renard apparaît à la fin, c’est pour remettre l’histoire dans une forme de réalisme : loin de discourir avec l’oiseau, il le croque et l’histoire est faite.
Si le scénario ne manque pas de sel et fera rire les enfants (le fromage puant plait !), le texte est parfois à la traîne : hésitant entre versification et forme libre, retours de rythmes et déséquilibre, il nous laisse parfois sur notre faim et nous fait regretter que les moments vraiment musicaux soient souvent abandonnés au profit d’un rythme plus flou.
Mais l’illustration est de page en page superbe, jouant sur les effets de couleur, de motifs, impressions, surimpressions, papiers découpés. Quelques pages offrent des effets en pop up très réussis, des découpes gracieuses. C’est à la fois très beau et plein d’humour irrévérencieux.
Le Lac des cygnes d’après Tchaikovsky, illustré ar Charlotte Gastaut
amaterra, 2013
La plus grande modernité s’allie parfaitement à la tradition dans ce superbe album au format exceptionnel (grand, pas tout à fait carré) et aux teintes précieuses, où l’or s’oppose au bleu nuit et au blanc. Les découpes au laser ont permis de créer des pages aux subtiles ouvertures : dentelles d’une robe, arbres dans le forêt, décor d’arrière plan…
Plus que des discours, les images vous en donneront une idée : allez les voir sur le site de l’artiste !
Le Corbeau et le renard La Fontaine/ Dedieu
Seuil (« Bon pour les bébés »), 2016
La fable au grand large
Par Anne-Marie Mercier
Ce très grand album cartonné a beau porter le label « bon pour les bébés (0-3 ans), les plus grands (jusqu’à 111 ans et au-delà) se régaleront aussi devant les images de Dedieu et la perfection de l’objet : pas de notes en bas de page, pas d’introduction ni de commentaire, le texte, rien que le texte. Il s’inscrit, centré, en lettres noires sur fond blanc, imitant la typographie ancienne (Didot ?), des lignes un peu irrégulières et l’impression sur papier un peu buvard – malgré l’aspect pelliculé du carton. Il donne une impression (juste) de travail fait à la main. On retrouve l’art de Dedieu pour la fable qu’il avait déjà explorée en couleurs chez le même éditeur en 2009.
On peut le feuilleter sur le site du seuil qui, curieusement, ne respecte pas la division en doubles pages et en propose parfois deux en vis à vis…
Dans la même collection, Dedieu propose aux bébés non seulement des comptines et chansons (la souris verte, le grand cerf, Pinicho) mais aussi la tirade du nez de Cyrano. Si d’après l’éditeur « Bon pour les bébés », est « une collection unique et ambitieuse, conçue sur les principes du contraste visuel et de la musicalité des mots », on peut ajouter qu’elle est bonne pour tous.
Petite Tache Lionel Le Néouanic
(Les Grandes Personnes), 2011
Petit bleu, petit rouge, petit jaune.. et l’Autre
Par Anne-Marie Mercier
Quand Lionel Le Néouanic cite, c’est toujours intéressant, et c’est toujours dans la plus grande clarté : des remerciements sont adressés dès la page de titre, décalée en page paire, contrairement à l’usage courant : la petite tache s’est glissée en face et tout au long de l’album elle mordra sur le coin en bas à droite, comme pour passer plus vite à la page suivante. Ils sont adressés tout d’abord à Matisse, auquel est empruntée une esthétique de papiers découpés et d’aplats en couleurs franches, à Miro, pour un portrait « à la manière de » dans lequel l’expression « coucou ! » est à double sens, et enfin à Leo Lionni dont il a repris l’idée d’un récit autour de personnages formes abstraites.
Comme Leo Lionni, il livre une histoire bien concrète et pleine de sens. Une petite tache noire aux bords irréguliers, mais toute en rondeurs enfantines, cherche des amis. Elle trouve des petits rectangles, carrés, triangles, tous de couleurs différentes, qui se disputent, mais font front pour la chasser.
Mais petite tache a le pouvoir de se transformer et peut donc offrir aux autres une multitude de situations et de jeux ; il l’acceptent alors. La morale est claire : ne pas entrer dans une catégorie permet de s‘adapter et d’offrir aux autres une ouverture vers des plaisirs nouveaux. Tolérance, éloge de la fantaisie et de l’ébouriffage sont donc la clé de ce petit récit dynamique et coloré.