Emile range ses livres

Emile range ses livres
Vincent Cuvellier et Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2016

Emile, c’’est comme ça

Par Anne-Marie Mercier

Emile range ses livres

Quand Emile veut quelque chose, « c’est comme ça et pas autrement », mais il se heurte au manque de compréhension des adultes : s’il veut avoir une chauve-souris comme animal de compagnie, avoir un plâtre pour faire joli, se déguiser en Monsieur Ferber, lire au lieu de jouer avec les autres, avoir une vieille dame comme copine, s’habiller en hiver quand il faut chaud, fêter son anniversaire en avance… la réponse est toujours « non » ; ou « oui, mais tu es ridicule ».

Cet album compile les dix premiers titres de la série et on voit se développer les petits détails récurrents avec plaisir. Emile, presque toujours seul à l’image, provoque le rire : il nous fixe avec son air ébouriffé et peu réveillé, impassible face à toutes ces tracasseries.

 

Sin le veilleur

Sin le veilleur
Françoise de Guibert (texte) – Audrey Calleja (illustrations)
Seuil jeunesse 2016

La métamorphose d’une tache d’encre

Par Michel Driol

sinPetite tache sur un cahier oublié au grenier, Sin, un beau jour, se libère, et, sous la forme d’un personnage sombre et inquiétant, parcourt la ville, à la recherche d’enfants endormis, qu’il réveille et effraye. D’abord satisfait de son pouvoir, Sin a finalement la tête transpercée des hurlements des enfants, jusqu’à sa rencontre avec Alice, endormie dans son lit. Sin prend alors conscience du vide de son existence, mais il ne connait pas les mots qui rassurent. Dans son cahier il trouve des exercices, mais aussi une histoire qu’il vient raconter à Alice, avec sa voix caverneuse. Alice s’endort, et Sin veille.

Cet album dessine un parcours subtil entre des thèmes et des situations qui parleront aux enfants : entre inquiétude et quiétude, entre mal et bien, entre cauchemars et rêves apaisants, Sin se cherche, apprend sur le monde et sur lui-même, découvre le pouvoir du langage.  La dimension étrange – ou merveilleuse – est renforcée par la poésie du texte, confortée par les illustrations qui échappent au réalisme, faisant de Sin un personnage d’abord pathétique dans sa lutte pour s’extraire à sa condition de tache, puis inquiétant dans la jubilation de sa toute puissance, avant de donner à voir un personnage maladroit, émouvant et plein de tendresse.

Le lecteur lettré reconnaitra les clins d’œil à Lewis Carroll – le lapin doudou d’Alice – et à Andersen – le texte se terminant sur l’apothéose de lumière de la petite fille aux allumettes. Mais la méconnaissance de cet intertexte ne sera pas un obstacle au lecteur plus jeune qui pourra à la fois s’identifier à Sin et à Alice, tout en retrouvant, mise en abyme, la situation de lecture du soir, avant de s’endormir.

Je pense, j’aimerais

Je pense,
Portraits de Ingrid Godon, avec les textes de Toon Tellegen,
La joie de lire,

J’aimerais
Portraits de Ingrid Godon, avec les textes de Toon Tellegen,
La joie de lire,

Par Claire Damon

Puissants Je pense _sont les textes poétiques et philosophiques de Toon Tellegen parce qu’ils parlent vrai. Ils mettent en mots simples des pensées non formulées, des sentiments profonds.

«  Je pense parfois que tout le monde sait quelque chose que je suis la seule à ne pas savoir.

C’est pourquoi on me regarde d’une façon si bizarre.

Je suppose J’aimerais_que ça se lit sur mon visage.

Peut-être me l’expliquera-t-on juste avant ma mort.

Pour ne pas que je meure idiote. »

Dans ce magnifique recueil, l’auteur néerlandais connu et reconnu explore la pensée. Le dialogue s’engage entre les textes et les images qui semblent des esquisses, des suggestions. Sous l’apparence d’un carnet de croquis, cet ouvrage abouti dévoile une galerie de portraits qui nous regardent, nous scrutent, nous parlent.

L’infinie exploration graphique d’Ingrid Godon encourage en écho l’exploration par le lecteur de sa sensibilité. Il faut oser plonger dans cet exceptionnel album.

Dans J’aimerais, publié en 2013, Toon Tellegen se penchait sur les mystérieux visages peints par Ingrid Godon leur attribuant des pensées intimes, des questionnements.

 

 

 

1000 était une fois

1000 était une fois
Max Ducos
Sarbacane,

Par Claire Damon

1000 était une fois Max Ducos _Chacune des dix pages est découpée en trois bandes horizontales et voilà 1000 combinaisons possibles, 1000 histoires passionnantes, 1000 tableaux incroyables.

Le texte sur la page de gauche et le dessin coloré et détaillé sur la page de droite sont précis, réalistes. C’est cette efficacité du texte et de l’image qui permet aux histoires de toujours faire sens. Les situations provoquées par les bandes liées par le hasard sont quant à elles rocambolesques. Mais toujours elles convoquent la poésie. Max Ducos donne un pouvoir jubilatoire au lecteur : celui de co-construire, par la magie de la tourne, quantité de récits.

Ce type de livre allume le cerveau, fait carburer l’imagination.

Et on avait bien aimé sur li&je d’autres titres de Max Ducos !

 

L’Histoire perdue

L’Histoire perdue
Meritxell Marti (texte) – Xavier Salomo (illustrations)
Seuil Jeunesse 2016

Fictions…

Par Michel Driol

histoireÉva, pour son anniversaire, est invitée par son cousin à… une surprise. Éva se prépare, mais le dessinateur de l’histoire n’en fait qu’à sa tête. Au lieu de suivre le texte de l’auteure, il dessine autre chose : des vêtements d’exploratrice au lieu d’une robe, un paysage de campagne au lieu de la ville. Page de droite, dans une bulle, l’auteure proteste, en s’adressant au dessinateur. Mais trop, c’est trop, et au bout de quelques pages, l’auteure abandonne, et laisse l’illustrateur  dessiner tout seul, ce qu’il fait, dans un strip sans paroles, façon Bd, jusqu’à laisser l’héroïne démunie et perplexe. Alors l’auteure vient au secours du dessinateur, qui va alors suivre scrupuleusement son texte et conduire Éva, avec un peu de retard, chez son cousin. La surprise était un concert des  Bêtles… Mais la surprise sur la dernière page, c’est le mot d’excuse des Bêtles qui ont fait changer l’histoire à l’aide de l’illustrateur, car ils ne pouvaient pas arriver à l’heure !

Voici un album original et décalé qui met l’accent sur la complicité et la complémentarité entre l’auteur et l’illustrateur, montrant au lecteur à la fois le texte, premier, et les réactions de l’auteure face aux libertés que prend l’illustrateur, au point de détourner complètement l’histoire, dont on s’aperçoit, finalement, que les véritables maitres sont les personnages, les Bêtles, qui ont en fait conduit l’auteure à changer le fil de son histoire avec la complicité de l’illustrateur. Conduisant le lecteur de surprise en surprise, cet album plein d’humour s’avère être un véritable jeu sur la création qui évoque Borgès dans le côté labyrinthique – on se perd entre fiction et réalité – et le jeu avec les codes du récit.  En opposition avec la complexité de l’ensemble, les illustrations de Xavier Salomo et le texte de l’auteure ont un côté sage et lisse qui évoque les albums populaires sans recherche esthétique ou littéraire que cet album subvertit pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Un album qui séduira aussi bien les plus petits, qui y verront un jeu – que les plus grands qui pourront commencer une réflexion sur la littérature comme détournement des codes.

Te souviens-tu de Wei ?

Te souviens-tu de Wei ?
Gwenaëlle Abolivier  (texte) – Zaü ( illustrations)
HongFei Editions 2016

On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve

Par Michel Driol

weiDans le cadre du centenaire de la Grande Guerre, les éditions HongFei donnent à voir un épisode peu connu : l’arrivée en France de  travailleurs chinois, envoyés alors derrière les lignes de front pour ramasser les morts, les enterrer, creuser des tranchées, construire des voies ferrées, ou devenir mineurs.  Sur les 140 000 envoyés en France,  entre 1916 et 1918, 20 000 trouvèrent la mort, 2000 restèrent en France.  En France, le cimetière de Nolette, dans le Nord, compte 843 stèles et constitue la plus grande nécropole de travailleurs chinois en France.

L’album se compose de deux parties : l’une fictionnelle, autour du personnage de Wei, dont on suit le trajet depuis la Chine, sur le bateau, à l’arrivée à Marseille, puis en baie de Somme, dans le froid et sous les obus, l’autre documentaire, permettant de donner de la résonance à cette histoire singulière.

Gwenaelle Abolivier signe un texte particulièrement réussi, dans une forme poétique, autour de deux anaphores « Te souviens-tu » puis « Souviens toi » , comme une façon de conjurer l’oubli qui entoure ces 140 000 chinois, La dernière page assume la filiation et la transmission : le destinataire est un descendant de Wei – « C’était le grand-père de ton grand-père ». A travers anaphores, comparaisons et métaphores, il s’agit pour l’auteure de rendre sensible le personnage de Wei, ses rêves, ses souffrances, la durée du voyage et ce qu’il a dû endurer, en se situant sur le terrain de l’évocation,  avec des mots simples à l’image de cet homme simple qu’était Wei. Rien de grandiloquent, juste un récit de vie, de souffrance, d’humilité, de travail et de rêves brisés.

Les illustrations de Zaü sont elles-aussi d’une grande qualité. Portrait de Wei, scènes de foule au débarquement du bateau, scènes de groupe dans les tranchées, les baraquements, le tout dans des dominantes sombres – qu’on soit sur la mer ou sur le champ de bataille, avec quelques taches claires, comme les stèles du cimetière de Nolette, ou les reproductions de photos évoquant l’après-guerre. Il y a là aussi comme une façon d’éviter le réalisme trop cru. Les illustrations finales, comme un écho au portrait du début, font se succéder le portrait de Wei jeune homme, armé de sa pelle, et le groupe de ses descendants, dans une scène d’hommage muet, toutes générations confondues.

Un magnifique album plein d’émotion, en forme d’hommage aux étrangers qui ont permis à la France d’être ce qu’elle est, et  qui contribue avec sensibilité au devoir de mémoire.

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie
Piret Raud
Rouergue 2016

Voix des sans-voix

Par Michel Driol

troElie est une oisèle qui n’a pas de voix, ce qui l’attriste : impossible de parler ou de chanter. Mais, un jour, elle trouve un drôle d’objet, une sorte de clairon, qui émet un  Trööömmmpffff quand on souffle. Le son n’est pas très joli, mais on vient de loin pour écouter Elie, jusqu’au jour où elle apprend que cet instrument appartient à Duke Junior, qui est infiniment triste de l’avoir perdu. Elie part à sa recherche, le retrouve, et, oh surprise ! voilà qu’il sort de l’instrument de la musique, belle et émouvante, qui console Elie d’être muette et la comble de bonheur.

Piret Raud, auteure estonienne,  entraine le lecteur dans un univers plein de fantaisie et d’émotion, qui conduit de la tristesse initiale d’Elie, privée de la parole, à son acceptation finale de son handicap, une fois qu’elle a éprouvé la plénitude de la musique, tout en faisant la différence entre le bruit – le « cornement » – que tire Elie de l’instrument, et la mélodie harmonieuse produite par Duke. Les illustrations marquent cette opposition: d’un côté quelques petits points tassés et surtout le Trööömmmpffff en caractères de plus en plus gros, de l’autre des nuages de points, espacés, de taille variable, remplis de fleurs, de feuilles, de nuages ou d’étoiles. Les illustrations, à l’encre, extrêmement fines et soignées, ne cherchent pas à représenter avec réalisme les animaux, ni à les anthropomorphiser de façon excessive : ils signent un univers original et poétique.

Une belle quête de la voix et de la musique qui donnera envie de faire découvrir Duke Ellington aux plus petits.

Voici l’histoire

Voici l’histoire
Sara Donati
Rouergue, 2015

Graines d’amitié

 Par Clara Adrados

Voici l'histoire« Voici l’histoire… », ainsi commence cet album très poétique de Sara Donati, qui invite le lecteur à suivre le narrateur dans l’histoire de Fante, Hydromel, d’une graine de plante, et d’une théière incomplète.

C’est une histoire qui ne se dit pas… Le narrateur introduit les personnages, puis laisse parler l’image. Les motifs, couleurs, accessoires, participent pleinement à la narration. Le lecteur est celui qui recompose les séquences illustrées pour les faire parler. Ainsi, l’histoire commence avant la page de titre, avec l’apparition des petits pois rose sur fond blanc, tels qu’on les retrouvera sura théière d’Hydromel et le « chapeau » de Fante. La graine, premier personnage, entraîne le lecteur dans l’histoire. Les plantes tissent un fil entre les personnages, jusqu’à les amener à se rencontrer, elles sont le moteur de l’action. Les plantes symbolisent aussi l’acte de lecture, le fil narratif que le lecteur se doit de recréer.

Place est faite à l’imagination, donc. L’image raconte. Nous sommes face à deux solitudes, face à une théière incomplète : uniquement le chapeau d’un côté, et seulement le bol de l’autre. Arrêtons-nous un instant sur les prénoms donnés aux personnages : Fante et Hydromel. La première a un prénom, homonyme du mot « fente ». Une fente est un espace qui laisse entrevoir un ailleurs, une possibilité. C’est aussi une ouverture par laquelle on peut sortir. La seconde, Hydromel, a un prénom à consonance magique. L’hydromel est une boisson composée d’eau et de miel, boisson douce, sucrée, rassurante. Boisson venant de la forêt, où habite Hydromel. Ces prénoms donnent le ton à l’histoire, emmènent le lecteur dans un univers magique, poétique.

Fante s’ennuie chez elle. Une plante fait son apparition à travers sa fenêtre, elle décide de la suivre. La teinte grisée des images dessinées au crayon à papier vont de pair avec une ambiance, un peu triste, comme éteinte, qui se dégage de la ville et de la maison de Fante. Seule cette dernière, avec son chapeau blanc à petit pois rose détonne et lui donne un air fantaisiste, joyeux. La forêt apporte sa couleur, verte. Petit à petit on laisse le gris pour le vert, couleur apaisante, couleur de l’espoir. Une fleur rose surgit sur une double page : la graine a germée, l’amitié est née. Jusqu’à la maison d’Hydromel, d’où sort la plante. Le jeu des couleurs prend son importance ici, avec un jeu sur les ombres (celle de Fante dans l’encadrement de la porte et celle d’Hydromel), un jeu sur la présence de Fante dans l’univers d’Hydromel. Les couleurs se mêlent, les ombres ne font plus qu’une. Une présence amicale, tant espérée par Hydromel.

Le narrateur reprend la parole pour dire ce que le lecteur a déjà deviné : la naissance d’une longue amitié entre Fante et Hydromel … et la théière qui retrouve son chapeau.

 

Lili et l’ours

Lili et l’ours
Raymond Briggs
Grasset, (1994) 2015

Une digne cousine d’Anna

par Dominique Perrin

liliComment représenter l’imaginaire en tant que force de transformation du réel ? C’est au prisme de cette question que miroite ici l’impertinent talent de l’auteur de Sacré Père Noël. Lili passe très sagement la journée seule avec ses pensées tandis que son père travaille à ses côtés et sa mère au dehors. Du coup, lorsqu’elle annonce qu’un gigantesque ours polaire s’est introduit dans sa chambre et par là dans sa vie, personne ne lui conteste le droit de cultiver cette encombrante compagnie, sur le fameux mode qualifié de « playing » par Winnicott.

Seulement voilà, à l’image, et en l’absence du regard des adultes, cet ours est bien réel ! On ne saurait être plus attachant ni plus rassurant, mais il est de trop grand format, et décidément trop « animal » pour se tenir comme il faut : Lili est obligée de s’en faire l’éducatrice, ce qui n’est pas de tout repos, ni même assumable. La puissance graphique de ce récit (l’ours s’ébroue vraiment ici, excède vraiment le cadre ailleurs), conjuguée à l’efficacité du dispositif de double narration (dans l’édition originale, comme dans Anna et le gorille d’Anthony Browne (1983), le titre anglais se réduit au nom de l’animal, indiquant la primauté de l’imaginaire sur la réalité sociale), le classe dans les très grands albums. Il mérite son très grand format, sa qualité d’impression, et le prix qui s’ensuit.

Père Castor, Les Contes de toujours, vol. 2


Père Castor, Les Contes de toujours, vol. 2
Collectif
Flammarion Père Castor, 2015

Vive le Père Castor…

par Dominique Perrin

contes 2De Roule galette de Natha Caputo et Pierre Belvès en 1950 au Cheval bleu de Nathan Hale en 1963, du Petit chat perdu chaleureusement illustré par Albertine Deletaille en 1971, à l’Histoire de la lettre que le Chat et le Chien écrivirent à leurs amies de Josef Capek et Micheline Chevallier en 1970, on retrouve dans ce second volume des Contes du Père Castor le grand et beau souffle éditorial de François Faucher, son inspiration résolument internationale, sous les auspices de talents et d’esprits pionniers souvent venus de l’est de l’Europe.

La nécessaire réduction de format imposée aux albums originaux modifie parfois la magie de la célèbre « tourne de page » de plus d’un de ces albums. Mais la qualité matérielle de cette anthologie lui confère une réelle capacité de durer comme un trésor de la culture européenne ; et ce second volume de chefs-d’œuvres destinés à l’enfance associe au plaisir immédiat de la lecture celui de l’intertextualité : Nathan Hale était l’auteur enfant de La Vache orange, Josef Capek et Micheline Chevallier avaient d’abord donné le merveilleux Un gâteau 100 fois bon ; Etienne Morel revient deux fois dans le volume même avec Un petit chacal très malin et La plus mignonne des petites souris.

Tous les genres et les talents de la maison n’étant certes pas représentés ici, on ne peut que renvoyer ici à la médiathèque éponyme (à Meuzac dans le Limousin) et au site des Amis du Père castor, ainsi qu’à la production toujours précieuse publiée sous son égide en matière de contes du monde entier.