Jan-Magnus Bruheim, Reidar Johan Berle
Le voyage de Kaouto le petit renne
Traduit du néo-norvégien par Aude Pasquier
Circonflexe, 2011
Une épopée norvégienne pour l’enfance
Par Dominique Perrin

Tu vas entendre l’histoire de Kaouto,
Le petit renne lapon de Kautokeino,
Qui a grandi en gambadant
Avec deux enfants, Matti et Aino.
(…) Le petit renne voulait rentrer, revoir
les aurores boréales et le soleil de minuit.
Chaque jour, il attendait Matti et Aino…
Il se languissait de son pays.
Voici un album de 1963 au statut assurément patrimonial à l’échelle de la Norvège, mais aussi à une échelle plus vaste. Republié dans la collection « aux couleurs de l’Europe » développée par la Bibliothèque internationale pour la jeunesse de Munich, il peut évoquer pour les lecteurs français quelques bijoux à dimension documentaire de la grande production du Père Castor, tout en s’en démarquant par son ampleur et sa forme. Il s’agit en effet d’un long récit que sa progression par strophes de quatre à cinq vers à la fois fort libres – du moins en traduction française – et attentifs à leurs effets sensibles rattache à une forme d’épopée pour la jeunesse : celle du voyage initiatique d’un renne résolu à retrouver les enfants dont il a été séparé pour être vendu à l’autre bout d’un pays long de plus de mille kilomètres de forêts et de neiges. Si la forme et le type de progression du texte sont assurément loin des habitudes actuelles – mais il y a bien de la fraîcheur dans la voix du poète qui hèle le jeune lecteur-auditeur –, l’image sobre et forte ne pâtit sans doute pas du même effet d’éloignement : les deux valent sans conteste le dépaysement.
De nombreux éditeurs fameux et sûrs se sont attaqués à cette adaptation d’un des contes russes les plus connus et les plus populaires dont une des versions a inspiré un ballet célèbre à Igor Stravinski. L’adaptation proposée par Usborne est accompagnée d’illustrations d’Alida Massari brillantes, colorées et nombreuses. Elles rendent le texte vivant et son univers magique accessible. Mais l’ensemble manque de virtuosité et d’originalité. En effet, la collection « la Malle aux livres » est trop « didactique », dans la mesure où l’éditeur a voulu calibrer un très beau texte, pour qu’il « colle » au « niveau trois », qui « convient au lecteur plus âgé capable d’aborder une longue histoire ».
Un jeune cerf amené de Chine dans un zoo d’Allemagne tente de se faire à sa nouvelle existence, avec beaucoup de bonne volonté et d’exigence en même temps. Les visites des enfants parviennent à le rendre heureux, mais à l’approche du solstice d’hiver, leur suspension l’affecte vivement – sa connaissance de la société humaine étant lacunaire concernant les fêtes de Noël. Voici donc Henri le jeune cerf parti pour regagner les forêts de Chine : la chose est périlleuse et éprouvante, et le jeune animal rebrousse finalement chemin vers le zoo lorsqu’il comprend mieux les usages des humains et retrouve des enfants sur sa route.
Ce livre CD est inégal. En effet, c’est une riche idée de remettre au goût du jour des chansons et comptines traditionnelles françaises (« Fais dodo, Colas mon p’tit frère, Frère Jacques » ou « Au clair de la lune » et d’autres moins connues telles que » La Cloche du vieux manoir » et « Fais dodo, le petit Pierrot ») et de faire découvrir aux très jeunes auditeurs des berceuses d’ailleurs, telles que « Chut Petit enfant » « Hush little baby », des Appalaches, Etats-Unis ; « Dodo, ti pitit maman », des Grandes Antilles ; « Dors mon petit gars », d’Allemagne ; la Berceuse de Brahms, « Guten Abend, Gute Nacht » et celle de Mozart, d’Autriche ; « Maman mi aller chercher l’eau », de Louisiane ; « Ce petit garçon a sommeil », d’Espagne, « Duerme, duerme Négrito », de Cuba, et « Dobrou Noc », de Tchéquie, chantées dans la langue d’origine puis en français et, enfin, « Ani couni », berceuse amérindienne célèbre dans les maternelles. On découvre même une berceuse corse.
Thierry Dedieu dédicace cet album envoûtant à son éditrice qui lui a dit à propos de ce projet : « Fais-toi plaisir ! ». Et c’est ce qu’il fait ! Le résultat est superbe car tout est parfait, de l’histoire aux illustrations.
« Un chat n’y retrouverait pas ses petits ! » : la dernière production de Stéphanie Blake dans le grand format solidement cartonné de la collection « loulou et cie » illustre cette formule consacrée avec une espièglerie et un entrain féconds. Décidément non narratif, l’album consiste en une série de tableaux évoquant un Maurits Cornelis Escher détendu et bonhomme, accompagnés d’une phrase-comptine référée au titre : Il est où mon p’tit loup …« Si tu es malin, tu le trouveras chez les lapins » – « Et chez les chiens ? Regarde bien ! ».
Ramona Badescu et Benjamin Chaud (après un album solo l’an dernier, délicieux et drôle : Adieu Chaussette) reviennent avec leur petit éléphant rose. Il avait grandi dans le dernier opus (Pomelo grandit) et, cette fois-ci, ce n’est pas une histoire (quoique !) mais un imagier des contraires. Sauf que les heureux « parents » du petit héros rose sont égaux à eux-mêmes : après avoir envisagé des concepts classiques du genre (fermé/ouvert, noir/blanc, près/loin…), ils abordent des sujets plus délicats (convexe/concave, mort/vivant, éphémère/éternel, bien/mal…) puis « partent en vrille » (stalactite/stalagmite, gastéropode/cucurbitacée, et le mieux : en veux-tu ? en voilà !).

Une série d’imagiers colorés à fond noir ou blanc et aux couleurs contrastées. Le tactile (Mon premier tout-doux : les animaux) propose des matières suffisamment étonnantes pour éveiller la curiosité des tout petits et un récapitulatif final pas inintéressant pour fixer la mémoire du vocabulaire acquis. En ce qui concerne les livres de poussette (invention originale), thématiques, un petit faible pour celui de « l’été » qui, outre « le soleil » ou « la glace », propose « la bestiole », animal improbable jaune et vert, preuve que la surprise peut aussi être au rendez-vous chez cet éditeur !
Sous couvert de rendre le lecteur actif, l’Ecole des loisirs propose un nouveau concept aux plus jeunes, dans la collection « loulou & compagnie » : les livres à colorier. Comme Dominique Perrin (cf. chronique à propos de Bobo Lapin), je déplorerai ici la platitude de l’histoire de Lulu : contrairement à l’album initial d’Alex Sanders, celui-ci est juste prétexte à utiliser différentes couleurs, reprenant les différentes mésaventures de Lulu dans De toutes les couleurs. Mieux vaut retourner voir l’original plutôt que de lire des phrases telles que : « Et avec mon savon ROSE comme ta jolie robe, Maman, toutes les couleurs sont dans l’eau ! Sauf le ORANGE et le VIOLET des petits poissons qui sont sur ma serviette ! ».