Pompon Ours dans les bois

Pompon Ours dans les bois Benjamin Chaud Hélium, 2018

« Boucle d’or » inversée

Par Anne-Marie Mercier

On se réjouit à chaque retour de l’ours de Benjamin Chaud, tant pour son caractère ingénu et les situations loufoques que suscite son insouciance, que pour l’univers de l’illustration, saturée de détails et organisant un parcours sinueux du regard, jamais complet . Dans cet épisode, Pompon semble avoir grandi (de fait, ces albums se suivent puisqu’on trouve ici le petit frère, Tout Petit Ours, dont l’arrivée avait été célébrée dans un album précédent). Il se comporte en pré-ado boudeur qui s’ennuie et veut être ailleurs, être un autre,  un petit garçon par exemple. Il se perd dans les bois et arrive dans une maison qui se trouve pour l’instant vide de ses habitants. Il la parcourt sans vergogne… Voilà « Boucle d’or » mise à l’envers. Mais la maison qu’investit l’ourson pour son plus grand bonheur est plus grande et pleine de ressources ; la double page le montre dans toutes les pièces de cette maison, ouverte comme une maison de poupée : de la cave au grenier, il y a de quoi s’amuser, jusqu’à ce qu’un bruit fasse lever les terreurs, toutes sortes de maxi-monstres imités de Sendak, qui précipitent la chute, cocasse et tendre.

Lia

Lia Daniela Tieni Rouergue, 2018

Etre ou ne pas être

Par Christine Moulin

Lia est une fraise, solidement amarrée au centre de la couverture comme de la première page. Mais elle rêve à ce qu’elle pourrait être si elle n’était pas ce qu’elle est: défilent alors toutes sortes de fruits dont elle pourrait adopter l’identité. Finalement, elle se perd et se laisse gagner par la panique mais heureusement sa maman est là pour lui rappeler en la berçant de tout son amour: « Tu es libre de devenir qui tu veux, tu seras toujours merveilleuse, sous n’importe quelle forme. Mais n’oublie pas qui tu es, il faut croire en toi. » Les désirs de Lia sont ceux de bien des enfants, contradictoires et surprenants: s’amuser, avoir l’air forte, être toute petite, etc. Les raisons qu’elle trouve pour, finalement, refuser d’être autre chose qu’elle-même sont également bien trouvées et dessinent, en creux, une personnalité, des choix de vie (Lia ne veut blesser personne, veut pouvoir bouger, etc.). La leçon finale, quoique peut-être un peu trop « assénée », est salutaire. Les illustrations,  apparemment simples, laissent la place à deux oiseaux (une mère et sa fille?) qui animent malicieusement le propos de l’auteur. L’ensemble est sobre mais peut amener de jeunes enfants à un début de réflexion sur les choix existentiels.

Joyeux anniversaire, Maman

Joyeux anniversaire, Maman Satoe Tone Balivernes, 2017

Attention, douceur!

Par Christine Moulin

L’ouvrage frappe d’abord par la douceur des coloris de ses aquarelles. Douceur que confirme le texte: on entre dans un univers de tendresse: « C’est l’anniversaire de Maman aujourd’hui! Tout le monde l’aime et lui apporte de jolis présents ». Les narrateurs sont cinq poussins qui partent à la recherche du « plus beau cadeau de tous les temps ». Cette quête prend l’allure d’un conte de randonnée métaphorique: nos jeunes héros vont chercher des diamants dans les herbes, dans l’écume de la mer, etc. Ils sont, évidemment, à chaque fois déçus, ils bravent quelques dangers et finalement, jettent leur dévolu sur un arc-en-ciel. Leurs parents s’inquiètent, pendant ce temps, mais très vite, toute la famille est réunie. La chute, quoique déjà vue, est jolie: ce sont les poussins revenus bredouilles qui sont le plus beau des cadeaux pour leur maman… L’album est mignon, mais il n’est que mignon.

Jouer dehors

Jouer dehors
Laurent Moreau
Hélium, 2018

Par Anne-Marie Mercier

« Allez jouer dehors ! » Injonction récurrente de parents qui en ont assez d’avoir les enfants dans la maison qui s’agitent, ou qui désapprouvent leurs activités sédentaires ? La mère présentée ici apporte des précisions, comme un programme : dehors on peut faire des choses utiles (un peu de jardinage par exemple…), jouer, cueillir des fleurs, observer les animaux, imaginer un voyage…

Mais voilà que les propositions sont détournées : c’est le chat et non les fraisiers qu’on arrose, les fleurs sont effeuillées sitôt cueillies et enfin, le voyage n’est pas qu’imaginaire : les deux enfants (un garçon et une fille) parcourent le monde en suivant la rivière : les paysages changent, la prairie fait place à la forêt tropicale, puis à la banquise, et quand les enfants rentrent ils ne sont pas seuls… Graphisme charmant, belle impression à l’ancienne créant des transparences et des effets de profondeur, c’est joyeux comme un été.

Mes endroits à moi

Mes endroits à moi
Gaia Stella
Grasset jeunesse, 2017

Espèces d’espaces

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce bel album se déclinent différents lieux décrits par une enfant : la maison, la bibliothèque, le musée, le planétarium… tout l’intéresse, tout est lieu habitable, c’est à dire heureux, dans lequel on peut se projeter, rêver, faire des rencontres…
Pour le lecteur, chaque page est un bel espace à contempler : les images sur fond blanc, dans un style graphique très cohérent, mêlent couleurs et tons de gris, courbes et angles, espaces ouverts et fermés, pour finir sur l’immensité du ciel nocturne vu du planétarium avant de revenir à l’espace du quartier qui semble contenir toutes ces merveilles.

L’oeuf ou la poule ?

L’œuf ou la poule ?
Prsemystaw Wechterowicz
Marta Ludvisewska (ill.)

Balivernes, 2017

Euh…

Par Christine Moulin

« Qui est arrivé en premier: l’œuf ou la poule ? ». La question est un grand classique des vertiges philosophiques. Elle est revisitée et posée avec insistance par un poussin tout juste sorti de l’œuf, justement, à qui elle importe de façon existentielle, on le comprendra volontiers. Il la soumet naturellement aux gallinacés de son entourage: à son grand-père, à sa grand-mère (étrangement, les parents sont aux abonnés absents…). Devant leurs propos contradictoires, il élargit le cercle de ses interlocuteurs et l’album devient un album de randonnée, qui évite les écueils du genre. En effet,  rien de convenu, rien d’attendu: chaque animal interrogé propose, et c’est très amusant, non pas une réponse mais la solution qu’il a trouvée pour ne pas répondre. Qui plus est, à chaque page, il suffit d’une réplique pour percevoir une situation, un caractère: par exemple, le grand-père coq pense que c’est l’œuf le premier mais recommande au poussin de n’en rien dire à sa grand-mère! Les tantes écervelées se répandent en caquetages ineptes, etc. La chute ouvre la possibilité de réfléchir soi-même à la question, à moins qu’elle ne remette ironiquement le philosophe à sa place: c’est bien beau, tout ça mais quand l’estomac parle, la métaphysique se tait! En tout cas, elle permet à l’homme de sauver la face car on soupçonne qu’il ne sait pas plus que les autres ce qu’il en est.

Les illustrations aux couleurs franches, qui rappellent celles des premiers albums du Père Castor, sont drôles et apportent une note de fantaisie supplémentaire: le coq porte des lunettes, la grand-mère un fichu, la vache un énorme nœud rose et Poussinet, avec sa casquette rayée, est fort mignon. Bref, quel bel album! 

La Fenêtre de Kenny

La Fenêtre de Kenny
Maurice Sendak
Traduction (américain) de Françoise Morvan
MeMo, 2016

Grandes questions

Par Anne-Marie Mercier

Les lecteurs français auront dû attendre plus de cinquante ans avant de pouvoir lire Kennys’window en traduction française, c’est étrange : il y aurait une étude à faire sur les œuvres d’auteurs célèbres que les éditeurs français n’ont pas osé proposer avant ces dernières années. Premier ouvrage de Sendak où celui-ci est à la fois auteur et illustrateur (merci Ricochet !), publié en 1956, cette traduction est sortie en 2016 aux éditions MeMo, choisies par la Fondation Sendak pour éditer ses albums inédits en France et rééditer ceux qui sont aujourd’hui épuisés.

Kenny est un petit garçon à sa fenêtre. Il semble totalement seul. Le monde des adultes apparait dans ses propos pour dire qu’il est inutile de leur raconter ce qu’il voit : ils prendraient cela pour un rêve. Ses seuls amis sont son ours (en peluche), son chien (en vrai) et deux soldats de plomb. Une nuit, il rêve d’un coq à quatre pattes qui lui pose sept questions. Chaque chapitre permet à l’enfant de répondre, et chacune cache une question plus vaste :
– Comment convaincre quelqu’un qui t’interdit quelque chose ?
– À quelle condition peux-tu dire qu’un animal t’appartient ?
– Quel est le pouvoir de l’attention, ou de l’imagination ?
– Peut-on réparer une promesse rompue ?
etc.
Dessins sobres à l’encre, fonds aquarellés de jaunes ou de gris, tout l’art de Sendak est déjà là. La chambre d’enfant (Cuisine de nuit, Max, mais aussi le modèle de Little Nemo)  s’ouvre sur la nuit et ses merveilles, mais elle sait aussi se refermer sur elle-même et sur la pensée en devenir de son occupant.

 

 

 

Le Zoo poétique

Le Zoo poétique
Bruno Gilbert

Seuil Jeunesse, 2018

Par Matthieu Freyheit

« Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète »

« Les animaux assistent au monde. Nous assistons au monde avec eux, en même temps qu’eux », suggère Jean-Christophe Bailly dans Le Versant animal. Le Zoo poétiquepublié chez Seuil Jeunesse tente de restituer cette coexistence en interrogeant la forme singulière de la parole animale lorsqu’elle s’incarne en poésie. La tradition est ancienne : elle consiste à trouver dans la poésie un espace de recherche pour donner un langage à ceux qui ne parlent pas et à ce qui ne parle pas. On y dit l’indicible, on y fait parler les silencieux, on y livre le parti-pris des choses, et des êtres.

Pas d’anthologie animale, ici, mais une proposition recueillant des textes de Charles Cros, de Jules Supervielle, de Francis Jammes ou d’Emile Verhaeren, entre autres, tous illustrés par Bruno Gilbert à qui l’on doit déjà, chez le même éditeur, un travail consacré à la poésie de Maurice Carême (La Poésie est un jeu d’enfant, 2015). La poule est faite d’automne, le cheval de blanc vide, la panthère faite de nuit ; l’écureuil se confond avec la feuille. La géométrie l’emporte, comme les remplissages simples de figures d’un seul tenant. Ainsi les animaux sont-ils formes et couleurs en plus d’être mots. Les écrevisses, élégantes dans leur costume, « s’en vont […] à reculons, à reculons ». Le merle, croquant le givre, « croit à la jeune saison ». La panthère tire la langue à la nuit, tandis que « les bruits cessent, l’air brûle, et la lumière immense endort le ciel et la forêt ». L’âne, bien sûr, porte ses charges, et trompe bien son monde : « Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète. » La langue et l’image ne font pas que révéler l’animal, mais se laissent également révéler par lui. C’est que « l’identité de l’homme comme celle de l’animal s’éclairent de leur mutuelle confrontation », précise Dominique Lestel dans L’Animalité. Cette complexité est en jeu dans le Zoo poétique, et en fait un objet de contemplation esthétique autant que de réutilisation pratiques avec des classes pour une exploration des relations texte-image, et des relations entre fond et forme.

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse, 2017

Construction d’un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Sur le même principe que l’album en très grand format intitulé « À l’intérieur des méchants » dans lequel Clotilde Perrin explorait l’âme (et les poches) du loup, de la sorcière et de l’ogre, on nous propose de creuser un peu les personnages du petit enfant, de la fée, du prince et de la princesse: chacun a droit à un portrait en pied, revêtu de tous ses attributs. Un système de rabats divers permet d’explorer ce qu’ils ont sous leurs vêtements, dans leur poche, derrière la tête… Chaque portrait est issu d’une bibliothèque de 5 ou 6 contes, ce qui permet de donner au personnage de multiples aspects tout en soulignant les traits récurrents.

Un conte est donné en entier (plus ou moins) pour chaque personnage : « les fées » de Perrault, « Le Roi Grenouille » des Grimm, et « Volétrouvé », des Grimm également, un joli conte moins connu qui mériterait de l’être davantage. Sous ses dehors faciles et joueurs, cet album est une bonne mini encyclopédie des contes.

 

L’Histoire du chasseur

L’Histoire du chasseur
Adrienne Yabouza, Antoine Guillopé
l’élan vert, 2017

Rencontres

Par Anne-Marie Mercier

L’Histoire du chasseur est simple et ressemble à beaucoup d’autres : un jeune homme poursuit un animal et cette poursuite l’amène bien plus loin qu’il ne l’aurait pensé. Le texte est parfait par sa simplicité, laissant au lecteur le choix de l’interprétation et de la suite qui reste à imaginer. Le dessin de Guillopé est lui aussi simple, jouant sur les contrastes du blanc de la page et du noir des corps, des arbres, des collines. Comme la gazelle qu’il pourchasse, du jeune homme est tantôt blanc tantôt noir. Les touches de couleur de quelques oiseaux et papillons, le vert des feuilles, le rouge et le bleu des pagnes illuminent cette rencontre de ceux qu’on croit contraires.